Le vol et la trahison de la démocratie en Alberta

Traduction de The Theft and Betrayal of Alberta’s Democracy par Patrick Lennox sur Substack, le 4 mai 2026.


On peut envisager la démocratie de multiples façons. Ce mot recouvre un ensemble de concepts abstraits étroitement liés, tels que la liberté, l’égalité, le droit de vote lors d’élections équitables, un gouvernement pour le peuple et non pour une poignée de privilégiés.

Mais en fin de compte, la démocratie, ou une démocratie, c’est une liste. La liste électorale comprend les noms légaux complets des personnes ayant le droit de vote lors d’une élection, leurs adresses, leurs numéros d’identification d’électeur uniques et les bureaux de vote où elles sont censées se présenter dans chaque circonscription le jour du scrutin.

La liste électorale est sacro-sainte car elle constitue l’unité politique qui élit un gouvernement démocratique. On ne saurait l’affirmer plus clairement, mais cela mérite d’être répété pour bien le souligner. La liste électorale est la démocratie dans sa forme la plus pure.

La démocratie de l’Alberta a été volée. Elle a été vendue à des fins lucratives. Et chargée sur une application de mobilisation d’extrême droite par un groupe pro-souveraineté appelé le Centurion Project. Fondé par David Parker — qui a également fondé Take Back Alberta, le réseau d’activistes conservateurs radicaux qui a joué un rôle majeur dans l’ascension au pouvoir de la première ministre Danielle Smith —, le Centurion Project entretient des liens étroits avec le mouvement MAGA aux États-Unis. Parker et ses partenaires ne croyaient pas que le processus de pétition séparatiste en vue d’un référendum allait fonctionner avec les méthodes traditionnelles : réunions publiques, porte-à-porte, campagnes téléphoniques, dépenses publicitaires réglementées, communication efficace — tout le travail de fond nécessaire à la conduite d’une campagne démocratique.1The Orchard – EXCLUSIF : Elections Alberta enquête sur des séparatistes pour avoir accédé à la liste électorale

Le Centurion Project a donc plutôt acquis une licence pour un outil d’identification des électeurs que Parker avait appris à connaître lors de la participation à la tournée Live Tour de Tucker Carlson.2Centurion Project: Engaging Citizens in the Political Process Cet outil aide les bénévoles à tirer parti des réseaux sociaux pour mettre en œuvre ce que les partis politiques appellent une stratégie « get out the vote » (GOTV). Une personne identifie dix personnes de son réseau favorables à la cause séparatiste et est chargée de les amener aux urnes le jour du référendum. Lors de la présentation du Centurion Project à l’Edmonton Oilfield Technical Society le 29 avril, Parker a affirmé que l’application avait joué un rôle déterminant dans la victoire de Trump au Michigan en 2024, lorsqu’il a renversé la tendance dans cet État indécis et battu Kamala Harris avec 1,42 % d’avance.

Le principal problème est que le Centurion Project n’est pas un parti politique enregistré et n’a donc pas le droit d’accéder à la liste électorale, comme il l’a fait sur le marché noir pour 45 000 dollars, selon les dires de Parker. Sans surprise, la copie dont ils ont pris possession était celle du Parti républicain de l’Alberta (RPA), un parti séparatiste. Cela a été confirmé par Elections Alberta après qu’une analyse de la liste chargée sur l’application du Centurion Project a déterminé que les noms « salés » utilisés comme mesure de sécurité pour empêcher précisément ce type de comportement correspondaient à la copie de 2025 qui avait été remise à Cameron Davies en tant que chef du RPA.

Les partis politiques enregistrés ont le droit d’accéder à la liste électorale, mais doivent protéger les informations sensibles qu’elle contient, sous peine d’amendes pouvant aller jusqu’à 100 000 dollars et d’une peine d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à un an.

Davies est accusé d’être l’un des architectes du stratagème dit « kamikaze » qui aurait permis à Jason Kenney de remporter la première course à la direction de l’UCP en présentant un candidat fantôme pour attaquer le rival de Kenney.3CBC; Macleans Davies s’est ensuite brouillé avec le parti et a fondé son propre parti séparatiste. Il s’est rendu à Washington et à Mar-a-Lago à l’automne dernier pour baiser la main de Trump, côtoyer le gratin de l’extrême droite et rallier des soutiens en faveur de l’indépendance de l’Alberta.4National Post

C’est en grande partie grâce à Davies que Kenney est devenu premier ministre en 2019 après avoir battu la chef du NPD, Rachel Notley. Kenney a tenu bon jusqu’à ce que David Parker et sa bande de « Take Back Alberta » organisent un coup d’État lors d’un examen de la direction de l’UCP, le remplaçant par leur candidate préférée, Danielle Smith, plus à droite. Parker a déclaré : « J’ai déclaré la guerre à Jason Kenney. Je n’aurais pas de repos tant qu’il sera premier ministre. »5The Globe and Mail

« Les fous essaient de prendre le contrôle de l’asile, et je ne les laisserai pas faire », a déclaré Kenney à son équipe deux mois avant d’être évincé.6Global News

Smith a assisté au mariage de Parker.7Globe and Mail C’est grâce à lui qu’elle est devenue première ministre et, tout comme Kenney avant elle, elle est désormais redevable à la faction extrémiste de sa base.


Le fait que les informations personnelles de 2,9 millions d’Albertains en âge de voter aient circulé dans la sphère des « Maple MAGAs » représente un risque énorme pour la sécurité publique et expose encore davantage le processus référendaire du 19 octobre à l’influence étrangère de l’extrême droite mondiale. On peut supposer sans risque que la liste électorale de l’Alberta a été capturée par des agents de régimes autoritaires qui souhaitent causer au Canada, dernière démocratie debout en Amérique du Nord, toutes sortes de dommages, de troubles et effondrement.

Les implications de cette violation, qui est probablement la plus importante de l’histoire du Canada, apparaîtront plus clairement dans les jours et les semaines à venir, à l’approche du référendum que l’UCP semble déterminé à organiser.

Pour commencer à décortiquer les implications les plus urgentes, nous devons comprendre que, dans leur for intérieur, les séparatistes sont des nationalistes blancs. Ils seraient des Proud Boys, si les Proud Boys n’étaient pas une entité terroriste répertoriée. Ce sont ces personnes qui ont bloqué l’autoroute 2 à Coutts, amassé un stock d’armes de gros calibre et comploté pour tuer des agents de la GRC à cause des restrictions liées à la COVID. Ce sont ces personnes qui ont garé leurs camions, klaxonné à plein volume pendant des semaines et paralysé la capitale du Canada tout en aspirant à renverser le gouvernement fédéral. Ce sont des anti-autorité, anti-science, anti-woke, anti-élite, anti-trans, des théoriciens du complot ivres de désinformation que leur ont servie des « leaders » prédateurs comme David Parker, Jeff Rath, Donald Trump et Danielle Smith. En d’autres termes, c’est une foule dangereuse.

Les dépeindre comme des types qui font de la politique de revendication, c’est passer à côté de l’essentiel. C’est quelque chose de bien plus sinistre et nous ferions mieux de nous en rendre compte rapidement. Le reste du Canada et le gouvernement fédéral auraient tort de penser que, maintenant que la faille a été découverte, que l’injonction a été prononcée et que la base de données a été supprimée, tout est sous contrôle.

Ce n’est assurément pas le cas.

La démocratie de l’Alberta a été soumise à un barrage incessant d’attaques de la part de l’UCP de Danielle Smith. Ses fantassins séparatistes — ou Centurions, comme ils préfèrent être appelés — viennent de la voler.

Ces personnes disposent désormais des adresses et des numéros de téléphone de chaque juge, de chaque avocat, de chaque ex-épouse, de chaque victime de violence domestique, de chaque policier, de chaque professeur, de chaque militant, de chaque journaliste, de chaque chef des Premières Nations, de chaque enseignant, de chaque politicien, de chaque fonctionnaire, de chaque enquêteur électoral. Toutes nos données sont exposées aux vents d’extrême droite qui soufflent violemment sur cette prairie.

Il s’agit d’une violation grotesque de notre vie privée et d’un acte malveillant qui devrait entraîner des poursuites pénales. Je ne trouve de réconfort que dans le fait que la GRC mène désormais une enquête.

Si l’un d’entre nous venait à être blessé, harcelé, intimidé ou réduit au silence : ce serait la faute des séparatistes, et celle de l’UCP qui les a enhardis et leur a permis d’agir ainsi. Une chose est sûre, l’Alberta est devenue un endroit bien plus dangereux quelque temps avant que la journaliste Jen Gerson ne signale cette violation de manière confidentielle à Elections Alberta le 31 mars, après en avoir été informée par une source anonyme.8Substack Et notre démocratie s’en est trouvée d’autant plus fragilisée.

L’indignation a été grande face au fait que les informations personnelles de 2,9 millions d’électeurs albertains aient pu circuler entre des mains traîtresses pendant un mois avant qu’Elections Alberta ne prenne la moindre mesure. L’incrédulité s’est manifestée face à la réponse de la commissaire aux élections, Paula Hale, à Mme Gerson, qui a déclaré que, bien que sa plainte fût convaincante, elle ne fournissait pas de motifs raisonnables pour ordonner une enquête sur cette affaire.9The Line Des motifs raisonnables.

Ce point a été clarifié par la suite par Michelle Gurney, porte-parole d’Elections Alberta, comme suit : « la norme des motifs raisonnables s’apparente au niveau de preuve requis pour arrêter quelqu’un. Il s’agit d’un seuil élevé. » Oui, c’est un seuil élevé, Mme Gurney. Et le fait que l’autorité de régulation affirme ne pouvoir enquêter que si on lui présente un ensemble d’informations sur la base desquelles elle pourrait raisonnablement arrêter quelqu’un est en effet très troublant.

Mais l’indignation et l’incrédulité à l’égard des fonctionnaires d’Elections Alberta sont déplacées. En mai 2025, après que le Parti libéral eut obtenu un parlement minoritaire, l’UCP est passé en mode « MAGA » total et a commencé à adopter des lois qui semblaient destinées à provoquer un référendum sur la sécession. Il a également commencé à modifier de manière antidémocratique les règles relatives aux élections. Un exemple parmi tant d’autres est le projet de loi 54, devenu la Loi de 2025 modifiant les lois électorales. Il a eu trois conséquences pertinentes pour cette discussion. La première a été de placer la barre des enquêtes d’Elections Alberta bien au-delà de ce que les plaintes des citoyens ordinaires pouvaient raisonnablement espérer atteindre.

La réponse à Mme Gerson est la pièce à conviction A. Mais elle pourrait très bien être la pièce à conviction ZZZ. Nous sommes au courant de la plainte de Mme Gerson, car, eh bien, il s’agit de Jen Gerson. Nous ne savons pas combien d’autres plaintes ont été classées de la même manière sans faire l’objet d’une enquête, car Élections Alberta n’était pas habilitée à enquêter.

La deuxième a été de rendre obligatoire pour Elections Alberta d’informer toute personne faisant l’objet d’une enquête qu’elle faisait effectivement l’objet d’une enquête. Combinée à la première modification, cette mesure a eu pour effet de paralyser l’agence en privant les enquêteurs de la capacité de mener des enquêtes discrètes, donnant ainsi aux personnes visées le temps de coordonner leurs versions, de faire pression sur les témoins ou de détruire des preuves. Une troisième modification a limité la durée dont disposait Elections Alberta pour enquêter sur une plainte à un an, contre trois auparavant.

Le directeur général des élections, Gordon McClure, avait alors averti que cela compliquerait la tâche de l’organisme de régulation.10CBC Il a fait valoir qu’aucune des enquêtes importantes menées par Elections Alberta au cours des cinq années précédentes n’aurait abouti sous le régime des nouvelles compétences. Il a noté dans des documents adressés au ministre de la Justice, Mickey Amery, que « nous n’avons connaissance d’aucune autre juridiction au Canada ayant imposé une norme similaire pour ouvrir des enquêtes ».11CBC Mais Smith a puisé au fond de son répertoire de double langage et a sorti ces phrases pour défendre le projet de loi 54 : « La démocratie est le fondement de nos libertés et la source de légitimité des gouvernements à tous les niveaux. Elle doit être protégée, renforcée et défendue, et c’est exactement ce que nous faisons. »12CBC

Non, Premier ministre Smith. Ce n’est pas ce que vous faites. Et chaque Albertain en âge de voter le comprend désormais de manière très intime. Ce que vous faites, c’est saper fondamentalement notre démocratie. Vous permettez qu’elle soit volée par des traîtres et vous ouvrez la voie législative à l’annexion du Canada. Vous mettez en danger toute personne qui se présenterait pour le Canada dans cette province. Et nous sommes sacrément nombreux.

Au sud de la frontière, le ministère fédéral de la Justice de Trump poursuit 30 États pour obtenir leurs listes électorales. Le cas de l’Alberta nous permet de comprendre pourquoi. Aux États-Unis, ce sont les États qui gèrent les élections fédérales. Ce sont donc les États qui sont les gardiens des listes électorales. Trump veut renverser cette situation. Les gens s’inquiètent d’une privation massive du droit de vote et d’autres formes de malversations qui compromettront leur capacité à voter lors d’élections libres et équitables si les listes électorales tombent entre les mains d’un ministère de la Justice qui cible désormais systématiquement les ennemis politiques présumés du président et qui, par conséquent, a été politisé au-delà de toute rédemption.13The Guardian

À juste titre.

L’issue des 30 affaires judiciaires est une chose, mais le fait même que cela se produise est un coup de tonnerre qui frappe le fondement de la démocratie américaine. Cela vise à déstabiliser et à la faire déraper. Et c’est exactement ce qui s’est passé en Alberta. Notre démocratie a été volée et trahie par des séparatistes traîtres et leurs facilitateurs politiques flagorneurs.

Cet épisode a clairement montré à quel point l’Alberta est totalement incapable d’organiser un référendum légitime sur la sécession de la province de la Confédération. Fraude. Ingérence étrangère. Malversations au plus haut niveau. On ne peut plus se fier à rien désormais.


Fichier Excel des traductions par Gilles en vrac
Fiches avec les premières phrases (et non seulement les titres)
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.


Notes