Communication et confusion.
Traduction de The Myth of the Informed Citizen par Nicholas Carr sur Substack, 6 mai 2026.
Mon dernier livre, Superbloom: How Technologies of Connection Tear Us Apart, sort en livre de poche cette semaine. Pour marquer l’occasion, voici un essai tiré de l’ouvrage.

Au milieu du XIXe siècle, alors que la construction du réseau télégraphique américain rendait possible, pour la première fois de l’histoire, une communication instantanée à longue distance, l’utopie d’une entente universelle semblait à portée de main. « Une nouvelle source de bénédictions s’est ouverte pour le monde », déclarait Ezra Gannett, éminent pasteur de Boston, à ses fidèles dans un sermon de 1858. « C’est une institution au service du peuple. Sa mission est de diffuser la connaissance ; son effet, d’apaiser les différends. Des hommes qui dialoguent quotidiennement ne peuvent se haïr ni se renier les uns les autres. » La conséquence « la plus remarquable » du système télégraphique, poursuivit-il, « sera le cheminement vers une unité concrète de la race humaine ; dont nous n’avons encore jamais eu de présage, sauf dans l’Évangile du Christ. »
La télégraphie « relie par un cordon vital toutes les nations de la terre », écrivirent les auteurs de *The Story of the Telegraph* (L’histoire du télégraphe), un best-seller publié la même année. « Il est impossible que les vieux préjugés et les hostilités puissent encore exister. » Le livre tirait son épigraphe du Livre des Psaumes :
Leur voix s’étend sur toute la terre,
Et leurs paroles jusqu’aux confins du monde.
La Conférence internationale du télégraphe de 1865, qui s’est tenue à Paris, s’est proclamée « un véritable congrès de la paix ». Tous les malentendus qui avaient autrefois conduit à des guerres, a assuré le président de la réunion aux participants, seraient éradiqués par « ce fil électrique qui transmet les pensées à travers l’espace à la vitesse de l’éclair, offrant un lien rapide et ininterrompu aux membres dispersés de la race humaine ». Le télégraphe est un « anéantisseur de distance », proclamait le ministre allemand des Postes dans un discours de 1876. En libérant la communication de la « terre et du cheval », il allait inaugurer une ère de fraternité internationale. « Nous avons reçu cette merveilleuse force de la nature comme un don du Créateur. »
L’arrivée du réseau téléphonique plus tard dans le siècle élargit encore la capacité des gens à partager leurs pensées et leurs opinions sur de grandes distances. Dans un éditorial passionné de 1899 célébrant la pose de câbles de télécommunication transatlantiques, le New York Times exhortait Western Union, le géant américain détenant le monopole des communications, à réduire le coût des dépêches internationales. En rendant ses tarifs plus abordables, affirmait le journal, l’entreprise étendrait au grand public le privilège et le plaisir d’une communication longue distance à haut débit. Et elle accomplirait quelque chose d’encore plus important. Elle contribuerait à répandre la paix et la bonne volonté à travers le monde. « Rien ne favorise et ne promeut autant la compréhension mutuelle et une communauté de sentiments et d’intérêts », déclarait l’éditorialiste, « qu’une communication bon marché, rapide et pratique. » La véracité de ce sentiment aurait semblé évidente aux lecteurs du journal.
La construction de réseaux de télécommunications exigeait d’énormes capitaux et une coordination managériale de grande envergure. Aux États-Unis, les médias devinrent un secteur d’activité majeur, comme en témoignait l’essor de Western Union. Pour les inventeurs, les entrepreneurs et les dirigeants d’entreprise, l’engouement du public pour la communication s’avéra une aubaine. Non seulement cela renforçait leur sentiment messianique d’importance, mais cela servait leurs intérêts commerciaux. Cela leur garantissait des clients avides, des investisseurs enthousiastes et des régulateurs indulgents. À mesure que le rythme des progrès technologiques s’accélérait, chaque avancée dans les systèmes de communication déclenchait une nouvelle vague de rhétorique millénariste. Nikola Tesla, dans une interview de 1898 au sujet de son projet de créer un télégraphe sans fil, déclara qu’on se souviendrait de lui « comme de l’inventeur qui a réussi à abolir la guerre ». Ne voulant pas être en reste, son rival, Guglielmo Marconi, déclara en 1912 que son invention de la radio « rendrait la guerre impossible ».
Ces prévisions optimistes ont été mises à l’épreuve dès l’été 1914. Au lendemain de l’assassinat, le 28 juin, de l’archiduc autrichien François-Ferdinand par un nationaliste serbe à Sarajevo, des centaines de messages diplomatiques urgents ont circulé à toute vitesse entre les capitales européennes via les lignes télégraphiques et téléphoniques récemment installées. Comme l’a décrit l’historien Stephen Kern, ces dépêches en rafale se sont rapidement transformées en ultimatums et en menaces. Loin d’apaiser la crise, elles l’ont attisée. « Les technologies de communication ont imprimé une vitesse vertigineuse au rythme habituellement lent de la diplomatie traditionnelle et semblaient rendre la diplomatie personnelle superflue », écrit Kern. « Les diplomates ne pouvaient pas faire face au volume et à la rapidité des communications électroniques. »La diplomatie, un art de la communication, avait été submergée par la communication. En août, la Première Guerre mondiale était en marche.
Peu après l’assassinat de l’archiduc, le jeune journaliste américain Walter Lippmann, tout juste sorti de Harvard, débordant d’idées radicales et travaillant au lancement d’un magazine politique progressiste qui s’appellerait The New Republic, embarqua sur un bateau pour passer des vacances en Europe. Après un séjour d’un mois en Angleterre, où il assista à un symposium bucolique sur le socialisme organisé par George Bernard Shaw dans le Lake District, il traversa la Manche pour se rendre à Bruxelles et, comme il le raconta plus tard, « acheta un billet pour un voyage à travers l’Allemagne jusqu’en Suisse, où j’avais l’intention de passer mes vacances à parcourir les cols de montagne ». Il resta « totalement inconscient » des tensions politiques qui montaient autour de lui, alors même que les hostilités éclataient sur le continent. « Je me souviens avoir été étonné et plutôt agacé lorsque je me suis rendu à la gare et que j’ai découvert que la frontière allemande était fermée. »
Lippmann réussit à rentrer en Amérique sain et sauf, et cet automne-là, The New Republic commença à paraître comme prévu, sous les applaudissements. Le magazine adopta une position neutre et isolationniste face à la guerre, en accord avec les opinions libérales dominantes. Lippmann, cependant, était bouleversé, tant par le conflit que par son ignorance de son imminence. Il se mit à remettre en question sa compréhension des événements qui se déroulaient autour de lui. Il se rendit compte que l’image du monde qu’il avait en tête ne correspondait pas à la réalité. Il fut submergé, écrivit-il, par une « nausée des idées ».
À mesure que les rapports sur le carnage européen devenaient plus alarmants, son aversion pour les implications étrangères s’estompa, tout comme son pacifisme. Après que les sous-marins allemands eurent commencé à couler des navires civils, notamment le paquebot britannique bondé Lusitania, il acquit la conviction que l’Amérique devait se ranger aux côtés de l’Angleterre et de la France. Au printemps 1917, quelques semaines seulement après que le président Woodrow Wilson eut déclaré la guerre à l’Allemagne, Lippmann annonça, à la grande surprise de ses collègues, qu’il quittait le magazine pour devenir l’assistant du secrétaire à la Guerre de Wilson, Newton Baker.
Un an plus tard, après avoir reçu le grade de capitaine dans l’armée américaine, il repartit en Europe en tant qu’agent du renseignement militaire, avec pour mission de renforcer la campagne de propagande alliée. À Londres, il participa à des réunions où l’on élaborait des plans pour manipuler l’opinion publique. Puis, depuis un bureau situé près du front occidental en France, il mit à profit ses talents littéraires pour rédiger des tracts exhortant les soldats allemands à déserter, en leur promettant un traitement clément et de copieux repas à l’américaine composés de « bœuf, pain blanc, pommes de terre, pruneaux, café, lait [et] beurre ».Largués par centaines de milliers depuis des ballons et des avions sur le champ de bataille, ces tracts furent considérés comme un grand succès. On trouvait souvent les troupes allemandes qui se rendaient en possession de ces tracts lorsqu’elles étaient emmenées dans des camps de prisonniers.
Lorsque Lippmann rentra chez lui après la guerre, son « ancien optimisme avait disparu », rapporte son biographe Ronald Steel. Sa participation à l’effort de propagande outre-mer, combinée à ses propres perceptions erronées initiales sur la guerre, lui laissa de profonds doutes quant à l’objectivité et la stabilité de l’esprit humain. Son malaise fut amplifié par le succès de la campagne de propagande intérieure menée par l’administration Wilson. Dirigé par un ambitieux journaliste de Denver et politicien occasionnel nommé George Creel, le Comité d’information publique du gouvernement rassembla des écrivains, des artistes, des cinéastes et des célébrités, ainsi que quelque 75 000 bénévoles locaux, dans le cadre d’un effort bien financé visant à promouvoir la fierté nationale, à diaboliser l’ennemi et à étouffer les opinions dissidentes. L’objectif, comme l’explique Creel dans ses mémoires *How We Advertised America*, était d’utiliser tous les outils des médias — « l’écrit, la parole, le cinéma, le télégraphe, le câble, la radio, l’affiche, le panneau publicitaire » — pour « souder le peuple des États-Unis en une seule masse incandescente d’instinct ». Ce fut un succès. En transformant la propagande en une forme de divertissement, la campagne ne s’est pas contentée d’unifier le pays. Elle a attisé les passions chauvines et les préjugés. Des foules ont enduit de goudron et de plumes les opposants à la guerre et ont passé à tabac des immigrants allemands.
En 1919, Lippmann écrivit un essai désespéré dans l’Atlantic Monthly intitulé « Le problème fondamental de la démocratie ». L’idéal fondateur de la démocratie — celui d’une citoyenneté bien informée, capable de porter des jugements raisonnés sur les problèmes et les projets nationaux — avait vu le jour à une époque bien plus simple, affirmait-il, où la plupart des préoccupations étaient locales et où les gens en avaient une expérience directe. Les hypothèses des fondateurs de l’Amérique, une élite restreinte, insulaire et largement agraire, n’avaient guère de pertinence dans le monde moderne en pleine effervescence, avec ses énergies urbaines et industrielles et ses communications fulgurantes. La société était désormais bien plus complexe, et la perception qu’en avaient les gens ne provenait pas de leurs propres observations directes, mais d’informations reçues « de deuxième, troisième ou quatrième main ».
La compréhension qu’avait le public des questions sociales et politiques était vouée à être incomplète, déformée et facilement manipulable. « Le monde sur lequel chaque homme est censé avoir une opinion est devenu si compliqué qu’il défie ses capacités de compréhension », écrivait Lippmann. « Les informations viennent de loin ; elles arrivent en désordre, dans une confusion inconcevable ; elles traitent de sujets difficiles à comprendre ; elles parviennent à des gens occupés et fatigués qui les assimilent. » Le citoyen démocratique « doit se contenter de slogans et de gros titres, ou de rien du tout ».
Il a développé son argumentation dans l’ouvrage de 1922 intitulé Public Opinion, un traité fondateur sur la psychologie sociale que le spécialiste de la communication James Carey qualifiera plus tard de « livre fondateur des études sur les médias américains ». Avant les travaux de Lippmann, la théorie démocratique partait du principe que la liberté, l’information et le bien public étaient liés au sein d’un système où chacun renforçait l’autre. Carey a résumé cette logique : « si les gens sont libres, ils disposeront d’une information parfaite ; s’ils disposent d’une information parfaite, ils pourront choisir de manière rationnelle les moyens les plus efficaces pour atteindre leurs fins individuelles, et si tel est le cas, d’une manière qui n’a jamais été tout à fait expliquée, le bien social en résultera. » C’était une belle théorie, écrivait Lippmann dans Public Opinion, mais un fantasme. Elle ignorait la complexité du monde, et elle ignorait la perversité de la psychologie humaine.
L’environnement dans lequel nous vivons — le « véritable environnement » — est « bien trop vaste, trop complexe et trop fugace pour être appréhendé directement », a-t-il soutenu. « Pour agir dans cet environnement, nous devons le reconstruire selon un modèle plus simple. » En puisant dans toutes les informations à notre disposition et en les filtrant à travers nos propres désirs et préjugés, chacun de nous crée un « pseudo-environnement » mental — une image simplifiée et nécessairement romancée de la réalité — puis nous adaptons nos pensées et nos actions aux contours de ce mirage.
Selon l’individu, son éducation et sa personnalité, le pseudo-environnement peut prendre la forme de n’importe quoi, d’une « hallucination totale » à un « modèle schématique » scientifique, mais il ne s’agit jamais d’une image vraie et complète de la réalité. C’est la raison, suggérait Lippmann, pour laquelle les croyances et le comportement des autres nous semblent souvent si mystérieux. Tout le monde « vit dans le même monde, mais chacun pense et ressent les choses dans un monde différent ». C’est aussi pourquoi nous sommes si vulnérables aux tentatives visant à modifier notre perception de la réalité en manipulant les informations que nous recevons. « Qu’est-ce que la propagande, sinon l’effort visant à altérer l’image à laquelle les hommes réagissent, à substituer un modèle social à un autre ? »
Nous construisons notre pseudo-environnement à partir de ce que Lippmann appelait des stéréotypes. Confrontés à « la grande confusion florissante et bourdonnante du monde extérieur », nous devons nous fier à des règles empiriques, à des jugements intuitifs et à d’autres raccourcis mentaux — des heuristiques, comme les appellent les psychologues cognitifs — pour donner un sens aux choses. Nous comprenons par intuition plutôt que par analyse, en intégrant rapidement les nouveaux phénomènes dans des schémas familiers. Nous voyons le monde sous des « formes stéréotypées » issues de « nos codes moraux, nos philosophies sociales et nos agitations politiques », ainsi que des symboles culturels fournis par l’art, la littérature et le divertissement.
Plus nous sommes distraits, plus notre traitement de l’information devient rapide et superficiel — et plus nous dépendons des stéréotypes. Même dans ces rares moments où nous avons le luxe de pouvoir réfléchir en profondeur, notre attention est nécessairement limitée. Nous ne pouvons pas réfléchir en profondeur à tout. Ainsi, même les plus réfléchis d’entre nous s’appuient principalement sur des stéréotypes pour se construire une image du monde. « Il y a là une économie », notait Lippmann. « Car tenter de voir les choses avec un regard neuf et dans le détail, plutôt que sous forme de types et de généralités, est épuisant, et pratiquement hors de question au milieu d’une vie bien remplie. » À mesure que nous vieillissons et que nos opinions et nos routines se figent, les stéréotypes deviennent d’autant plus puissants en tant que filtres de la réalité. « Nous imaginons la plupart des choses avant de les vivre », et nos idées préconçues « régissent profondément l’ensemble du processus de perception. »
Lippmann avait bien sûr son propre pseudo-environnement, son propre ensemble de stéréotypes. Il se rendait parfois coupable d’exagération. Il sous-estimait la capacité du public, même avec des informations imparfaites et des visions discordantes de la réalité, à se débrouiller tant bien que mal. Et la solution qu’il proposait à la fin de son livre — une bureaucratie d’experts qui guiderait la prise de décision gouvernementale tout en restant à l’écart de la politique — semble être une utopie en soi. Mais Public Opinion est un ouvrage courageux et psychologiquement perspicace. D’un œil froid mais compatissant, Lippmann regarde au-delà du citoyen idéal de la théorie démocratique — « souverain et omnipotent », selon sa formule mémorable — pour mettre en lumière la personne réelle : pressée par le temps et distraite, partiale, encline au ressentiment et à la sentimentalité, bombardée de messages et d’images, débordée, oscillant entre confusion et excès de confiance.
Lippmann allait être attaqué et qualifié d’élitiste antidémocratique, mais en dressant le portrait du citoyen moyen, il offrait aussi, comme il l’a clairement indiqué dans son ouvrage suivant, The Phantom Public (1925)1Voir traduction préfacée par Bruno Latour , un autoportrait :
Je compatis avec lui, car je crois qu’on lui a imposé une tâche impossible et qu’on lui demande de mettre en pratique un idéal inatteignable. Je le constate moi-même, car bien que les affaires publiques soient mon principal centre d’intérêt et que j’y consacre la majeure partie de mon temps, je ne trouve pas le temps de faire ce que l’on attend de moi selon la théorie de la démocratie ; c’est-à-dire de savoir ce qui se passe et d’avoir une opinion digne d’être exprimée sur chaque question à laquelle est confrontée une communauté autonome. Et je n’ai jamais rencontré personne, du président des États-Unis au professeur de sciences politiques, qui se soit même approché de l’idéal communément admis du citoyen souverain et omniscient.
Lippmann ne soutenait pas que le public était stupide ou incompétent. L’un de ses arguments centraux, comme le souligne l’historien du journalisme Michael Schudson, « est que la capacité d’autogouvernance n’a rien à voir avec la matière grise innée, mais avec les insuffisances que nous partageons tous, une capacité limitée à nous intéresser à des questions qui dépassent notre expérience quotidienne ». Lippmann est resté attaché à la liberté et à la démocratie, même s’il a perdu foi, écrit Schudson, dans « les aspirations utopiques quant au rôle du public en tant que participant à la prise de décision démocratique au quotidien ». L’idéal du citoyen pleinement informé n’est pas « un idéal indésirable », écrivait Lippmann. C’est « un idéal inatteignable, mauvais seulement dans le sens où il est mauvais pour un homme corpulent d’essayer d’être danseur de ballet ».
L’œuvre de Lippmann anticipe la critique du décideur rationnel — l’homo economicus théorique de l’économie classique — qui sera lancée par les psychologues sociaux et cognitifs plus tard dans le siècle. Dans une série d’articles publiés dans les années 1950, le politologue et futur lauréat du prix Nobel Herbert Simon a fait valoir que le modèle individuel de la théorie — l’homme qui possède « une connaissance des aspects pertinents de son environnement qui, si elle n’est pas absolument complète, est au moins d’une clarté et d’une ampleur impressionnantes » — avait besoin d’être repensé. La rationalité humaine étant toujours contrainte, ou limitée, par les contraintes de « connaissance, de prévoyance, de compétence et de temps », les individus doivent construire mentalement des « simplifications du monde réel à des fins de choix ».Reconnaissant les travaux de Lippman comme un précurseur des siens, Simon a souligné que la « rationalité limitée » des individus façonne et fausse leurs choix politiques autant que leurs choix économiques.
Simon s’est principalement appuyé sur le bon sens pour étayer son argumentation. Dans les années 1950, il existait peu de recherches empiriques sur la manière dont les gens se forgent des opinions et prennent des décisions. Mais cette lacune a rapidement été comblée. Au cours des décennies suivantes, des psychologues cognitifs et des spécialistes en sciences sociales, notamment Daniel Kahneman et Amos Tversky, ont mené une myriade d’expériences et d’études révélant comment la perception et la pensée humaines sont faussées par toutes sortes de biais cognitifs et d’erreurs de perception. Ce n’est pas seulement que la rationalité est limitée dans la prise quotidienne de jugements et de décisions ; la rationalité est souvent tout simplement absente. Notre intuition nous raconte sans cesse des histoires sur le monde, et même lorsqu’elles divergent fortement de la réalité, nous sommes prompts à y croire. L’hypothèse d’un marché efficace des idées repose sur l’idéal d’un consommateur rationnel d’idées, un homo philosophicus qui, à l’instar de son cousin economicus, s’avère être un personnage de fiction.
Un axe de recherche connexe, portant sur la manière dont les gens se forgent des opinions politiques et votent, est parvenu à des conclusions similaires. Dans leur ouvrage de 2016 intitulé Democracy for Realists, les politologues Christopher Achen et Larry Bartels, revenant sur plus d’un demi-siècle de sondages d’opinion et d’études sur les électeurs, rapportent que la « théorie populaire » de la démocratie, qui « célèbre la sagesse des jugements populaires émis par des citoyens informés et engagés », est depuis longtemps contredite par les faits. « Les “systèmes de croyances” politiques des citoyens ordinaires sont généralement superficiels, désorganisés et idéologiquement incohérents. » Faisant une nouvelle fois référence à Lippmann, ils concluent que « les idées démocratiques conventionnelles s’apparentent à des contes de fées ».
Quant au groupe plutôt restreint d’électeurs qui passent beaucoup de temps à lire, réfléchir et discuter de politique, les recherches révèlent que leur engagement accru élargit rarement leur horizon. Ce sont en fait eux qui sont les plus enclins à un sectarisme étroit et fervent. Plus ils dévorent d’informations, plus ils sont convaincus d’avoir raison et que quiconque a un point de vue différent a tort. Comme le rapportent Zac Gershberg et Sean Illing dans leur étude de 2022 intitulée The Paradox of Democracy, « les électeurs les plus informés, ceux qui s’intéressent le plus à la politique, sont aussi ceux qui sont les plus enclins à prendre des décisions biaisées ou étroites d’esprit ».
On observe un effet similaire en matière de niveau d’éducation. Plus les gens sont éduqués, plus leur compréhension des opinions de leurs adversaires politiques devient déformée. Cela semble particulièrement vrai pour les démocrates, selon une vaste étude de 2019 sur la polarisation politique américaine. La raison apparente est que les démocrates bien éduqués se donnent beaucoup de mal pour éviter de fraterniser avec les républicains. « À mesure que les démocrates deviennent plus éduqués, leurs cercles d’amis deviennent moins diversifiés sur le plan politique », écrivent les auteurs de l’étude. Ils limitent leur cercle social à des personnes qui leur ressemblent. En résumé, « les personnes les plus engagées, les plus actives et les plus instruites sont celles qui ont les opinions les moins justes » sur ceux avec qui elles sont en désaccord.
Bien avant l’avènement d’Internet et des réseaux sociaux, les données historiques, psychologiques et électorales nous indiquaient déjà que le fait d’inonder l’espace public d’informations provenant d’un plus grand nombre de sources n’allait pas ouvrir l’esprit des gens ni susciter des discussions plus réfléchies. Cela n’allait même pas permettre aux gens d’être mieux informés. Malgré l’expansion révolutionnaire de l’accès du public à toutes sortes d’informations au cours du dernier quart de siècle, les enquêtes contemporaines montrent clairement que, comme le dit le politologue Donald Kinder, « les Américains ne sont pas mieux informés sur les affaires publiques qu’ils ne l’étaient il y a une ou deux générations ».
Alors, qu’allait donc accomplir exactement cette soi-disant démocratisation des médias, en termes de vie politique du pays ? Nous connaissons désormais la réponse : Elle allait creuser le fossé entre les pseudo-environnements dans lesquels les gens pensent et ressentent les choses et l’environnement réel dans lequel ils vivent et agissent. Elle allait révéler un paradoxe fondamental des systèmes de communication modernes : plus d’informations peut signifier moins de compréhension.
Le philosophe John Dewey, éminent intellectuel public américain du début du XXe siècle, fut profondément impressionné par l’ouvrage de Lippmann, Public Opinion — et profondément troublé par celui-ci. « La lecture de ce livre est une expérience révélatrice », écrivait-il dans une critique de 1922. « On termine le livre sans presque se rendre compte qu’il s’agit peut-être de la mise en accusation la plus efficace jamais écrite contre la démocratie telle qu’elle est actuellement conçue. » Mais Dewey estimait que, malgré toute la brillance de « l’analyse implacable et réaliste » de Lippmann, ses conclusions étaient inutilement alarmistes. Le journaliste sous-estimait le bon sens et la débrouillardise du peuple américain. Tout en reconnaissant que les défis auxquels la démocratie était confrontée étaient aussi redoutables que Lippmann le décrivait, Dewey garda foi en la capacité du public à les relever. « Lorsque la nécessité s’impose, l’invention et l’accomplissement peuvent y répondre de manière étonnante. »
Quatre ans plus tard, dans une série de conférences données au Kenyon College, Dewey revint sur la question du rôle du public dans le maintien de la démocratie, en l’examinant à la lumière de l’arrivée des nouvelles technologies de communication de masse. Ces conférences furent peaufinées et rassemblées un an plus tard dans l’ouvrage The Public and Its Problems, l’expression la plus complète de la philosophie politique de Dewey. Dans un passage émouvant vers la fin du volume, Dewey offre un contrepoint au pessimisme de Lippmann : une vision d’une « Grande Communauté » fondée sur un système de communication libre et ouvert permettant l’émergence d’un « public organisé et s’exprimant clairement ».
La forme d’enquête la plus élevée et la plus difficile, ainsi qu’un art de la communication subtil, délicat, vivant et réactif, doivent s’emparer des mécanismes physiques de transmission et de diffusion et leur insuffler la vie. Lorsque l’ère des machines aura ainsi perfectionné ses mécanismes, ceux-ci deviendront un moyen de vie et non plus son maître despotique. La démocratie prendra toute sa mesure, car la démocratie est le nom d’une vie de communion libre et enrichissante. Elle avait trouvé son visionnaire en Walt Whitman. Elle atteindra son accomplissement lorsque la recherche sociale libre sera indissolublement liée à l’art d’une communication pleine et émouvante.
La vision du public — de nous-mêmes — que Lippmann proposait au début du XXe siècle allait à contre-courant de l’optimisme et de l’exceptionnalisme américains. La vision de Dewey allait dans le sens de cette tendance. À la fin du siècle, alors qu’une nouvelle révolution de la communication était en marche, l’analyse de Lippmann avait été rejetée, écartée comme les grognements aigris d’un « critique arrogant ». Celle de Dewey connaissait un nouvel essor, insufflant au public le sentiment et la confiance dans le pouvoir démocratisant d’Internet.
Bien qu’elle inspire encore, tout comme les vers de Whitman, la vision de Dewey d’une Grande Communauté, dans laquelle la machinerie et l’art de la communication s’harmonisent parfaitement et vivement, a été brisée. Nous vivons dans ses ruines, submergés par l’information qui était censée nous éclairer, emprisonnés par les données qui nous décrivent. Les paroles de Lippmann, en revanche, n’ont fait que gagner en résonance. Dans Public Opinion, aujourd’hui centenaire, publié la même année que Ulysse et La Terre vaine, deux autres témoignages tout aussi impitoyables de la fragmentation de la conscience, d’un monde rendu incompréhensible par l’information, nous trouvons un portrait de nous-mêmes et de notre situation. La façon dont nous percevons l’environnement social et politique, la façon dont nous nous forgeons une image de la réalité à travers le déluge de messages fournis par nos médias toujours plus omniprésents, est et sera toujours déformée
par le manque d’attention, par la pauvreté du langage, par la distraction, par des constellations inconscientes de sentiments, par l’usure, la violence, la monotonie. Ces limites à notre accès à cet environnement, combinées à l’obscurité et à la complexité des faits eux-mêmes, font obstacle à la clarté et à la justesse de la perception, substituent des fictions trompeuses à des idées viables et nous privent de moyens de contrôle adéquats sur ceux qui s’efforcent consciemment de nous induire en erreur.
Dewey nous a dit ce que nous voulons entendre. Lippmann nous a dit ce que nous devons entendre
Fichier Excel des traductions par Gilles en vrac
Fiches avec les premières phrases (et non seulement les titres)
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.
P.S. de Gilles : Tel que je le notais dans un billet en 2019 (de vieux débats) on peut lire Le public fantôme de Lipmann dans une traduction préfacée par Bruno Latour, et Le public et ses problèmes de John Dewey dans une traduction publiée par la revue Hermes du CNRS en 2013.
Versions locales, au cas où les liens ne fonctionnent plus : Le public et ses problèmes. Le public fantôme.
Notes
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