Sur les questions spirituelles

Questions soulevées par l’ouvrage de Paul Kingsnorth, Against the Machine

Traduction de On spiritual questions, publié sur Substack par Elisabeth Robson, le 19 mai 2026


Pas de machine là. Photo par l’auteur.

La lecture de Against the Machine de Paul Kingsnorth m’a parfois donné l’impression, moins de me plonger dans une critique politique ou écologique que de découvrir un véritable diagnostic spirituel de la modernité. Kingsnorth soutient de manière convaincante que la civilisation technologique n’est pas simplement un ensemble d’outils ou de systèmes, mais une vision du monde — voire une religion. Elle promet la transcendance par le progrès, le salut par l’innovation et la liberté par le contrôle. En ce sens, la Machine n’est pas seulement la société industrielle ; c’est la croyance profondément enracinée selon laquelle les humains se tiennent au-dessus du monde vivant et le remodèlent selon leurs désirs.

Une grande partie de ce discours a trouvé un écho en moi. Le monde moderne se comporte de plus en plus comme si les limites elles-mêmes étaient une offense : les limites écologiques, les limites corporelles, voire la mortalité. La nature devient matière première, inefficacité ou obstacle. L’écriture de Kingsnorth dépasse le langage réconfortant de la « croissance verte » et du « développement durable » pour révéler à quel point ceux-ci ne sont souvent que des tentatives visant à préserver le même mythe civilisationnel sous une image de marque plus propre.

Pourtant, ce livre m’a également interpellé, notamment sur les questions de spiritualité et d’exceptionnalisme humain.

Kingsnorth se tourne finalement vers le christianisme orthodoxe, et je me suis retrouvé fasciné par ce mouvement. Il semble conclure que le respect de la nature à lui seul ne suffit pas pour résister à la Machine, car la Machine elle-même fonctionne comme une force spirituelle. Si la modernité technologique fonctionne comme une religion, peut-être ne peut-elle pas être combattue uniquement par la politique, la science ou l’éthique environnementale. Elle nécessite une cosmologie alternative suffisamment puissante pour répondre à la soif humaine de sens, de transcendance et d’appartenance.

C’est là que j’ai commencé à ressentir une tension.

De nombreuses traditions spirituelles, y compris le christianisme, ont historiquement renforcé l’idée que seuls les humains possèdent une âme ou une signification sacrée — que l’humanité occupe une position privilégiée au-dessus du reste de la vie. Comme Eileen Crist le décrit dans son fascinant essai sur l’anthropocentrisme et le Reich humain :

Depuis des générations innombrables, les gens ont hérité de ce système de croyances et ont vécu selon ses principes, à travers des constellations culturelles de concepts, de philosophies, de théologies et de théories, jusqu’à ce qu’en fin de compte — par de telles sédimentations idéologiques successives au cours de nombreux siècles — le système de croyances anthropocentrique ait acquis le statut fondamental de « bon sens ». Ce système de croyances revêt certes une valence différente selon les individus et les cultures. Mais d’une manière générale, il professe que les êtres humains, en vertu de la nature prétendument particulière de leur conscience et de leurs compétences, sont essentiellement distincts des autres espèces, supérieurs dans leur mode d’existence (ce qui inclut, entre autres, la capacité de raisonner, de prévoir leur propre mort et de terraformer grâce à la technologie), et ont droit à la primauté en ce qui concerne la satisfaction de leurs intérêts avant toute autre chose. L’anthropocentrisme construit ainsi un apartheid existentiel entre, d’une part, les humains en tant qu’espèce distincte dotée de privilèges spéciaux et, d’autre part, toutes les autres formes de vie considérées, plus ou moins, comme des « simples êtres vivants » utilisables ou remplaçables.

Les traditions spirituelles que Kingsnorth décrit comme anti-machines risquent de réintroduire cette suprématie humaine qui est à l’origine de la crise écologique. Si seuls les humains ont une signification spirituelle, alors même une spiritualité anti-machines peut laisser intacte l’hypothèse selon laquelle l’univers tourne fondamentalement autour de nous. Je ne suis pas du tout convaincu que les humains puissent retrouver un sens et une retenue sans se replacer une fois de plus au centre de la création.

Cela soulève une question à laquelle je revenais sans cesse pendant ma lecture : pourquoi le respect du monde vivant en soi est-il insuffisant ? Pourquoi le sacré doit-il exister au-delà de la nature plutôt qu’en son sein ?

Les autres animaux possèdent clairement des formes d’intelligence, de communication, d’émotion, de structure sociale et de mystère que nous comprenons à peine. Les forêts, les rivières, les réseaux fongiques, les migrations et les communautés naturelles recèlent une complexité et une beauté stupéfiantes sans avoir besoin d’une signification humaine pour les justifier. Plus l’écologie nous enseigne, plus il devient difficile de maintenir l’ancienne frontière entre « l’humanité dotée d’une âme » et la « simple nature ».

En même temps, je comprends l’attrait que décrit Kingsnorth. La nature ne fournit pas nécessairement de sens moral au-delà d’un principe fondamental de loyauté envers la nature : placer le monde naturel au centre parce que c’est lui qui soutient la vie sur Terre.

La nature ne promet pas la justice. Elle recèle souffrance, prédation, indifférence et mort. Pour beaucoup, la conscience écologique seule ne suffit peut-être pas à répondre aux questions spirituelles que les humains se posent inévitablement.

Ce qui rend Against the Machine si captivant, c’est qu’il n’offre pas de solutions faciles. Kingsnorth se débat ouvertement avec le vide spirituel au cœur de la culture technologique moderne. Il reconnaît que le capitalisme de consommation et le techno-utopisme ne sont pas simplement des systèmes économiques, mais des structures mythiques qui façonnent notre compréhension de la réalité elle-même.

Pour être juste envers Kingsnorth, je soupçonne qu’une partie de ce qui l’a attiré vers l’orthodoxie réside en fait dans l’accent qu’elle met sur l’humilité, les limites, le mystère, le rituel, la continuité et la soumission à quelque chose qui dépasse la volonté humaine — autant d’éléments qui s’opposent directement à la mentalité technologique moderne d’optimisation et de contrôle. Sous cet angle, son revirement vise peut-être moins à élever l’humanité qu’à la détrôner.

La question de savoir si son revirement religieux échappe finalement à l’anthropocentrisme reste, pour moi, en suspens. Mais peut-être que cette tension non résolue fait partie de ce qui rend le livre digne d’être lu. Il pose une question profonde que la société moderne évite désespérément : si la civilisation technologique ne se contente pas de détruire les écosystèmes mais déforme l’âme humaine, alors quel type de culture, d’histoire ou de vision sacrée pourrait véritablement la remplacer ?

Même les lecteurs qui ne partagent pas les conclusions de Kingsnorth pourraient se retrouver hantés par la profondeur de la question.


Fichier Excel des traductions par Gilles en vrac
Fiches avec les premières phrases (et non seulement les titres)
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.