À propos de science réparatrice

Traduction de On Reparative Science, par Amy E. Ritterbusch, publié sur Antipode, le 18 mai 2026. [Réf. The Syllabus]


À travers une relecture radicale de la conceptualisation de la recherche-action participative (RAP) par Orlando Fals Borda, je soutiens que la RAP s’inscrit plus adéquatement dans le cadre plus large de la « ciencia popular » tel que défini par Fals Borda, c’est-à-dire une science pour, avec et portée par les mouvements sociaux. Je remets en question des éléments clés des travaux de Fals Borda qui mettent en lumière la mise au silence historique de la pensée féministe et des leaders de base des mouvements de gauche colombiens. En m’appuyant sur l’espace créé par les lacunes conceptuelles de Fals Borda, je partage les enseignements tirés de mon amitié et de mon engagement commun au sein du mouvement avec Jhon Restrepo et Daniela Maldonado, des organisateurs qui incarnent un nouveau type de ciencia popular, que j’appelle la science réparatrice. Je conclus par une réflexion prospective sur les prochaines étapes de la science réparatrice et j’articule des voies possibles vers une science qui place le soin collectif au centre d’espaces protecteurs s’éloignant des structures déshumanisantes des complexes industriels à but non lucratif et universitaires.

1 Introduction

Dans cet article, je m’intéresse aux origines de la ciencia popular dans les pays du Sud,1 un terme proposé par le sociologue Orlando Fals Borda dans ses écrits sur la recherche-action participative (RAP), que l’on pourrait traduire approximativement par « science issue des mouvements populaires ». À travers ce prisme, je réfléchis au point de rencontre entre l’organisation et la recherche universitaire en dialogue avec deux leaders de mouvements sociaux colombiens, Jhon Restrepo et Daniela Maldonado, qui m’ont enseigné au fil des ans, par leurs actions quotidiennes et leur éthique, le sens profond de la ciencia popular. Au cours des deux dernières décennies, Restrepo et Maldonado ont mené des mouvements sociaux radicaux contre la violence de l’État et des paramilitaires2 dans deux grandes villes de Colombie, Bogotá et Medellín. Ces maestres3 m’ont tant appris par leur lutte pour la libération de l’emprise violente de l’État policier et de la terreur homophobe et transphobe menée par les paramilitaires. Restrepo et Maldonado ne sont pas de simples exemples de la « ciencia popular » de Fals Bordi ; ils sont les héritiers vivants et les enseignants de tant de personnes (dont moi-même) quant aux possibilités d’une science réparatrice — une science qui place la guérison et la responsabilité au centre (à travers la réparation en tant qu’action à court terme visant à remédier aux préjudices historiques par des actes de redistribution et de restructuration). Les enseignements de Restrepo sur la signification de la réparation et son expérience à la tête d’initiatives de justice réparatrice pour les victimes LGBTQ+ de la violence paramilitaire constituent des repères essentiels pour comprendre comment une science animée par un mouvement peut jouer un rôle clé dans la responsabilisation des régimes fascistes face à la violence d’État, par le biais de processus de réparation et de réparation individuelle et collective. De même, les enseignements de Maldonado sur un militantisme centré sur la bienveillance impliquent une confrontation directe avec l’État policier et les logiques carcérales plus généralement, à travers une praxis incarnée et guidée par les arts. Ce militantisme centré sur la bienveillance est nécessairement anti-impérialiste, abolitionniste, décolonial et transféministe, et s’appuie sur la recherche pour éclairer les objectifs et les slogans d’organisation qui contredisent les récits carcéraux et impérialistes dominants sur les lignes de front des luttes abolitionnistes dans les rues. Nos militances doivent œuvrer quotidiennement et concrètement pour contrer et démanteler les logiques, les héritages, les discours, les structures et les institutions coloniaux, en s’inspirant de la pensée décoloniale latino-américaine et d’autres histoires et géographies clés qui contextualisent les leçons et les différences entre les canons anticolonial, postcolonial et décolonial (Asher 2013). À travers une danse militante contre la police, une marche vogue au cœur de la contestation sociale de rue, cette action performative remet en cause les schémas de criminalisation classistes, racistes et transphobes ainsi que les logiques carcérales plus généralement en Colombie.

À travers les enseignements de Maldonado et Restrepo sur la résistance abolitionniste et la réparation, et inspirée par les enseignements de Ruth Wilson Gilmore sur la relation entre libération et lieu, je revisite l’héritage de Fals Borda en tant que figure centrale de la littérature transdisciplinaire sur la PAR, afin de poser la question suivante : quelles méthodologies fondamentales valorisent les principes et la praxis de la géographie radicale et des traditions radicales dans les sciences humaines plus généralement ? Je réponds à cette question dans le prolongement et la critique de mon interprétation précédente des concepts clés de Fals Borda et de Freire, considérés comme centraux pour les principes et la pratique de la PAR (Ritterbusch 2019). En présentant ce que j’appelle la « science réparatrice » à la lumière des enseignements des principaux maîtres du mouvement, je propose un nouveau cadre qui résume ma tentative de mettre en œuvre une géographie radicale au quotidien, comportant trois composantes : (1) une relecture critique et un repositionnement des chercheurs canoniques ; (2) des approches collectives de la collecte de connaissances, de la collecte de données, de la publication et de l’impact communautaire, ancrées dans des mouvements qui s’inspirent du Sud et remettent en cause les structures impériales et carcérales ; et (3) un recentrage intentionnel sur la relation entre libération et science, en mettant en dialogue les concepts de ciencia popular et de recherche militante avec les provocations de Katherine McKittrick (2021) sur la vie et la vitalité noires dans Dear Science.

Dans la lignée des appels précédents lancés par des chercheurs s’exprimant au-delà de disciplines et de canons particuliers, une science réparatrice nous met au défi — organisateurs, militants, chercheurs et ceux qui s’identifient quelque part entre ces identités issues des mouvements et de l’université — de décentrer les traditions nord-atlantico-centriques de la PAR, alors que nous continuons à tirer les leçons des mouvements radicaux du Sud (Roy 2020) pour tracer la voie à suivre et aller au-delà de la praxis quotidienne de la ciencia popular. Je demande que cette pratique consistant à regarder vers le Sud mette au centre les figures féministes issues des mouvements, trop souvent réduites au silence et occultées par le militantisme machiste des leaders intellectuels, des politiciens et des militants de gauche latino-américains. Si de nombreux enseignements de Fals Borda restent importants à retenir pour comprendre les origines et la généalogie de la PAR dans le Sud global, j’appelle à mettre fin au culte de la figure de Fals Borda. Cela nous donne un espace analytique pour mettre en valeur l’héritage vivant de son œuvre, tout en redressant et en réécrivant (Smith 1999) les histoires de tant d’organisateurs radicaux et d’autres identités criminalisées en première ligne qui ne sont pas mentionnés dans ses textes. Les héritages de Restrepo et Maldonado proposent une reconceptualisation de la réparation et du militantisme, en tant que pratiques performatives centrées sur la bienveillance qui affrontent directement les structures d’oppression et créent des tactiques qui nous renforcent alors que nous luttons pour avancer vers la libération. Bien que la réparation apparaisse comme une provocation centrale dans cet article, elle n’est qu’un point d’entrée pour la construction de nouveaux mondes au-delà de la police, des prisons et des complexes industriels universitaires et à but non lucratif.


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