Traduction de Big Tech as World Makers: A Research Agenda for International Political Sociology par Rebecca Adler-Nissen et Tobias Liebetrau dans International Political Sociology, volume 20, numéro 3, septembre 2026. En ligne le 28 mai 2026 [Réf. The Syllabus]
Résumé
L’essor des grandes entreprises de la tech marque une profonde reconfiguration des fondements sociaux, politiques et économiques de la vie à l’échelle mondiale. Alors que ces sociétés prenaient de l’ampleur, elles ont déstabilisé les catégories que nous utilisons pour comprendre les relations internationales, remettant en cause leurs fondements ontologiques, épistémologiques et normatifs. Les entreprises de la big tech (re)façonnent activement les ordres mondiaux, que ce soit dans le secteur public ou privé, au niveau national ou mondial, étatique ou non étatique. Leur matériel informatique, leurs algorithmes et leurs plateformes modèlent les connaissances qui importent et les voix que l’on écoute, tandis que leurs imaginaires produisent de nouvelles compréhensions des collectifs souverains, identitaires, sécuritaires et politiques. Pourtant, leur influence n’est ni uniforme ni unidirectionnelle. La sociologie politique internationale (SPI) occupe une position unique pour analyser cette dynamique. Nous appelons à la mise en place d’un programme de recherche qui traite la big tech comme un sujet et un objet de construction de mondes, en exploitant les forces de la SPI – ouverture interdisciplinaire, réflexivité, pluralisme méthodologique et orientation mondiale – pour interroger ces dynamiques de façon critique. Ce faisant, nous souhaitons promouvoir les études sur la façon dont la big tech refaçonne le monde, mais aussi réfléchir comment elle transforme les possibilités mêmes d’étude, de formation et d’imagination de la politique mondiale.
Introduction
En 2007, Apple a lancé le premier iPhone — un appareil que Steve Jobs a présenté dans une phrase restée célèbre comme « un iPod, un téléphone et un outil de communication sur Internet » —, redéfinissant ainsi la vie quotidienne et la communication mondiale.1« Regardez Steve Jobs dévoiler le premier iPhone il y a 10 ans aujourd’hui », https://time.com/4628515/steve-jobs-iphone-launch-keynote-2007/. À la même époque, Google a consolidé sa position dominante en acquérant YouTube en 2006, Amazon a jeté les bases du cloud computing avec le lancement d’AWS, et Facebook a dévoilé sa plateforme au monde entier. Des transformations parallèles se déroulaient en Chine : Baidu est devenue la première entreprise chinoise à entrer dans l’indice NASDAQ-100 en 2007, Alibaba a renforcé Taobao et lancé Alipay, et le QQ de Tencent a atteint des centaines de millions d’utilisateurs. Rétrospectivement, ces développements ont marqué l’ascension d’un ensemble d’entreprises dont l’influence finirait par rivaliser avec celle des États.
À peine un an plus tôt, en 2006, un autre événement fondateur s’est produit au sein de notre propre discipline. Le lancement de la revue de l’ISA International Political Sociology (IPS) a fourni un espace critique pour repenser la catégorie même de l’« international », en s’appuyant sur les disciplines voisines des relations internationales (RI) pour remettre en question les hypothèses héritées et cultiver la transversalité, la multiplicité et l’hétérogénéité dans l’étude de la politique mondiale (Bigo et Walker 2007, 4). Alors que l’IPS élargissait les horizons des relations internationales — en les rendant plus mondiales, plus sociologiques et plus réflexives —, l’essor des géants de la technologie et l’évolution de la revue se sont déroulés, jusqu’à récemment, en grande partie en parallèle.
Vingt ans plus tard, il est temps pour l’IPS de se pencher sur les géants de la technologie de manière plus systématique. Les grandes entreprises technologiques « sont les institutions qui définissent notre époque, dominant nos économies politiques, nos sociétés et nos systèmes politiques comme l’ont fait les grandes compagnies pétrolières ou les grandes banques en leur temps » (Birch et Bronson 2022, 1). Elles constituent l’infrastructure sur laquelle les États, les entreprises et la société civile opèrent de plus en plus. Grâce à la numérisation évolutive, à la plate-formisation et aux effets de réseau, elles remodèlent fondamentalement les interactions humaines, les structures sociétales, les logiques de marché et la politique internationale (Bradford 2023 ; Van Dijck et al. 2018 ; Vaidhyanathan 2018 ; Zuboff 2019). Pourtant, les affirmations concernant le pouvoir de transformation des géants de la technologie exigent une analyse plus précise de la manière dont ces entreprises façonnent la politique mondiale, de la manière dont elles reconfigurent les catégories fondamentales des relations internationales, et de la manière dont elles se distinguent non seulement des autres entreprises, mais aussi des États, des organisations internationales et des réseaux transnationaux. Un programme de recherche en phase avec les sensibilités des études sur les relations internationales peut aider à décrypter l’importance de ces entreprises pour la politique internationale, comment elles remettent en question les registres théoriques, méthodologiques et normatifs des relations internationales, et comment leur influence converge ou diverge par rapport aux configurations historiques du pouvoir privé. Bien que les spécialistes des relations internationales aient commencé à examiner ces développements (p. ex., Atal 2021 ; Atal, 2026 ; Aradau et Blanke 2022 ; Bigo, (2019) ; Jacobsen et Liebetrau 2025 ; Monsees et al. 2023 ; Sheng 2022 ; Srivastava 2021), il reste encore beaucoup à faire, ce qui justifie un engagement théorique, méthodologique et empirique soutenu.
Cet article propose un programme de recherche qui met en avant trois questions : Comment les grandes entreprises technologiques organisent-elles le monde (ontologie) ? Comment le rendent-elles connaissable (épistémologie) ? Et quelles visions proposent-elles pour son avenir (normativité) ? Ce programme s’appuie sur les atouts distinctifs de l’IPS — son ouverture transdisciplinaire, sa curiosité méthodologique et son orientation mondiale — pour interroger les nombreuses façons dont les grandes entreprises technologiques remodèlent à la fois le monde que nous étudions et les conditions dans lesquelles cette étude est possible, y compris la recherche en IPS elle-même. Bien que les dimensions ontologiques, épistémologiques et normatives de la construction du monde par les géants de la technologie soient traitées séparément ici pour des raisons de clarté analytique, elles s’entrecroisent, se renforcent mutuellement et traversent les contextes empiriques.
Nous promouvons un champ de recherche axé sur les grandes entreprises technologiques en tant que constructeurs du monde (Bell 2013). En appliquant ce prisme aux géants de la technologie, nous abordons ces entreprises non seulement comme des acteurs économiques ou des fournisseurs de technologies, mais comme des entités engagées dans la construction, la contestation et parfois la mainmise sur les ordres politiques, épistémologiques et normatifs mondiaux (Getachew, 2019 ; Hartnett, 2022 ; Eijking, 2024). La construction du monde par les géants de la technologie implique « des tentatives politiques disparates d’imaginer et de mettre en œuvre des mondes au-delà de ceux qui existent » (Hartnett 2022, 1). Retracer cette construction du monde nécessite une sensibilité analytique aux relations et pratiques matérielles et idéologiques par lesquelles les géants de la technologie remodèlent le monde et ses horizons, façonnant ce qui est, ce qui peut être connu et ce qui peut être imaginé. Cette orientation analytique met en avant les qualités à la fois agentives et structurelles de la construction du monde par les géants de la technologie, dans la production de nouvelles formes de subjectivités, de nouvelles formes de pouvoir politique et de nouvelles architectures de gouvernance mondiale.
La première section examine comment les géants de la technologie préservent, remettent en question et transforment les ordres politiques internationaux (Basaran et al. 2016 ; Huysmans, 2016 ; Huysmans et Nogueira 2021). Une perspective IPS permet d’explorer comment les géants de la technologie habitent et transforment simultanément les concepts étatistes et les distinctions établies, et comment leurs pratiques et capacités conditionnent l’ordonnancement politique à travers les registres spatiaux, temporels et fonctionnels, tout en replaçant ces entreprises dans le contexte de l’histoire plus longue des acteurs privés en politique internationale. Pour l’avenir, cela suggère de se concentrer sur le cœur infrastructurel des géants de la technologie afin de permettre le développement de nouvelles approches et de nouveaux vocabulaires IPS capables de relever le double défi de décentrer et de remettre en question le pouvoir d’ordonnancement politique international, tout en reconnaissant la spécificité des constellations et des contextes sociotechniques sur lesquels il repose.
La deuxième section explore comment les géants de la technologie façonnent de plus en plus la manière dont le monde est rendu intelligible et connaissable. Nous revenons sur la réorientation de l’IPS concernant les fondements épistémologiques des relations internationales à travers une perspective de sociologie de la connaissance (Bigo et Walker 2007 ; Böhm 2025) et son engagement en faveur de la transdisciplinarité, du pluralisme méthodologique et de la réflexivité (Aradau et Huysmans 2016 ; Guillaume et Bilgin 2017 ; Madsen 2011). Cette orientation est cruciale pour étudier comment les grandes entreprises technologiques produisent, diffusent, automatisent ou synthétisent de manière algorithmique les connaissances sur le monde. Les travaux de l’IPS sur l’expertise, la matérialité et les pratiques de la connaissance (Austin 2016 ; Gros et al. 2017 ; Rothe 2024) offrent des ressources pour interroger ces dynamiques tout en résistant aux récits déterministes ou universalistes du changement technologique.
La troisième section examine comment les grandes entreprises technologiques façonnent et contestent les imaginaires politiques et sociaux de l’avenir. Nous soulignons comment l’IPS a pour tradition de mettre en avant la signification politique des rêves, des pratiques, de la vie quotidienne et du local, remettant en question les formes eurocentriques, patriarcales et élitistes de production idéologique. Ses engagements féministes, postcoloniaux et décoloniaux ont « provincialisé » les expériences occidentales et ouvert les relations internationales à de multiples réalités mondiales. Ces engagements sont essentiels pour analyser comment les grandes idées technologiques sur l’avenir opèrent dans divers contextes sociaux, politiques et culturels, sans présumer que leur signification puisse être interprétée à l’aune d’un cadre global unique ou centré sur l’Occident.
En conclusion, nous soutenons qu’en s’engageant davantage dans des domaines tels que l’histoire intellectuelle, l’anthropologie et l’histoire de la technologie, les études sur les politiques de sécurité (IPS) peuvent contribuer à une meilleure compréhension des grandes entreprises technologiques en tant que créateurs de mondes qui façonnent les architectures matérielles et idéologiques de l’ordre mondial.
Pouvoir ontologique : comment les grandes entreprises technologiques ordonnent le monde
Les relations internationales (RI) ont connu un regain de débats sur l’ordre international (Cooley et Nexon 2020 ; Reus-Smit et Zarakol 2023). Les chercheurs ont proposé diverses façons de comprendre le déclin de l’ordre international libéral (Ikenberry 2018, Mearsheimer 2019), la montée en puissance de perspectives non occidentales auparavant marginalisées (Spruyt 2020 ; Zarakol 2022), les dynamiques impériales (Halperin et Palan 2015) et les structures raciales (Bell 2022), et ils ont proposé de nouvelles conceptualisations telles que l’ordre multiplex (Acharya 2018), le monde post-occidental (Stuenkel 2016), les luttes pour la reconnaissance (Adler-Nissen et Zarakol 2021) ou le néo-royalisme (Goddard et Newmann 2025). Ces débats ont toutefois largement négligé une dimension cruciale de l’ordre politique international contemporain : l’essor des grandes entreprises technologiques. Bien que quelques études aient explicitement évalué leur rôle (p. ex., Bremmer 2021 ; Farell et Newmann 2023 ; Srivastava 2021), aborder les géants de la technologie comme des « faiseurs de monde » permet aux sciences politiques internationales d’explorer en quoi ces entreprises font partie intégrante de l’ordre politique international contemporain.
Les effets des géants de la technologie sur l’ordre politique international
Une partie de la recherche en relations internationales sur les géants de la technologie se concentre sur la sécurité, où ces entreprises apparaissent non seulement comme des acteurs commerciaux, mais aussi comme les architectes de la politique contemporaine de (cyber)sécurité. Cette recherche montre comment les pratiques de sécurité, du stockage sécurisé des données au chiffrement, contournent l’État en tant que pivot de la sécurité nationale, estompant les frontières de longue date (quoique toujours discutables) entre l’autorité, la responsabilité et la légitimité publiques et privées (Christensen et Liebetrau 2019 ; Liebetrau, 2024 ; Slayton et Muller 2025). Les grandes entreprises technologiques sous-tendent désormais la sécurité nationale et internationale en stockant et en traitant des données de sécurité critiques, ainsi qu’en développant des outils pour les analyser et agir en conséquence. En conséquence, elles sont devenues essentielles à la gouvernance de la sécurité, en redéfinissant sa portée et sa structure, et en affirmant le pouvoir des entreprises comme indispensable à la sécurité nationale et mondiale (Bellanova et de Goede 2022 ; Planqué-van Hardeveld 2023 ; Madsen 2016a ; Markussen 2023 ; Monsees, 2019 ; Obendiek 2025).
Un ensemble de travaux étroitement liés examine l’imbrication des géants de la technologie avec la surveillance, le renseignement et la vie privée. Les révélations de Snowden en 2013 ont mis en évidence comment ces dynamiques ont non seulement confirmé les changements dans les relations entre les États, les agences de renseignement et les entreprises technologiques privées, mais ont également créé un « besoin urgent d’une évaluation systématique de l’ampleur, de la portée et de la nature des pratiques de surveillance contemporaines » (Bauman et al. 2014, 122). Ces pratiques continuent de susciter des inquiétudes en matière de sécurité, de vie privée et de protection des données (Amoore, 2014 ; Lyon 2014 ; Stevens 2015 ; Tréguer, 2019).
Un autre volet de la recherche examine l’évolution des relations entre les États et les géants de la technologie en se concentrant sur la manière dont les entreprises se positionnent dans la gouvernance mondiale de la cybersécurité. Par la création de normes et la définition des priorités, ces entreprises se forgent des rôles qui s’apparentent à des rôles diplomatiques (Fairbank 2019 ; Jacobsen 2023). Hurel et Lobato (2018, 71) les décrivent comme des entités « quasi-diplomatiques », tandis que Brad Smith, président de Microsoft, est « devenu une sorte de “homme d’État de la cybersécurité” mondial, côtoyant les dirigeants mondiaux et acquérant une légitimité précieuse en tant que défenseur des politiques et voix de confiance sur les questions de sécurité numérique » (Gorwa et Peez 2020, 263). Ces exemples illustrent comment la gouvernance mondiale des entreprises et les pratiques de normalisation redessinent les frontières entre la sécurité, l’autorité et la responsabilité des États et des entreprises.
Des travaux plus récents examinent l’essor de la diplomatie technologique, une pratique permettant aux gouvernements, aux institutions internationales et aux entreprises technologiques de se rencontrer, de négocier et de collaborer à l’échelle mondiale (Cotroneo, 2025). Selon Bjola et Kornprobst (2025, 2), la diplomatie technologique comble une lacune « dans les anciennes structures des relations internationales » et témoigne « du débat croissant au sein de la diplomatie internationale sur la manière de répondre à la montée en puissance des plateformes numériques et des technologies émergentes ». Ces pratiques étendent les préoccupations fondamentales des relations internationales en matière de diplomatie, d’autorité et de légitimité à de nouveaux terrains technologiques et institutionnels.
En économie politique internationale (EPI), un nombre croissant de recherches souligne le pouvoir étendu des grandes entreprises technologiques sur les plans commercial et politique (p. ex., Abels 2024 ; Otero-Iglesias 2024 ; Rikap et Lundvall 2022 ; To 2023). Les chercheurs soutiennent que les analyses doivent partir des entreprises elles-mêmes plutôt que de les traiter comme des appendices ou des menaces pour les États (Atal 2021). L’émergence des géants de la technologie bouleverse les structures établies de l’économie mondiale, des systèmes d’innovation et de l’ordre politique, redessinant les frontières entre le public et le privé ainsi qu’entre le national et l’international, ce qui conduit à des conceptualisations telles que la « souveraineté virtuelle » (Kelton et al. 2022), « l’autonomie numérique des entreprises » (Broeders et al. 2025), « l’interdépendance militarisée » (Farrell et Newmann 2019, 2023 ; Gjesvik 2023) et la « gouvernance algorithmique » (Srivastava 2021).
Les chercheurs ont également examiné le rôle croissant des géants de la technologie dans la guerre contemporaine. Abels (2024) met en évidence l’interaction entre la recherche du profit et les motivations politiques dans le comportement des géants de la technologie en Ukraine. Matania et Sommer (2023) affirment que les géants de la technologie transforment la politique internationale par le contrôle des cyber-biens communs, tandis que Jacobsen et Liebetrau (2025, 4) soutiennent que la souveraineté et la sécurité nationale « ne sont pas seulement des attributs des États, mais dépendent de la médiation infrastructurelle de la délimitation des frontières entre les États et les géants de la technologie ».
En résumé, la recherche en relations internationales aborde les géants de la technologie et la politique internationale de manière diversifiée et productive. Cependant, une grande partie de ces travaux ne parvient pas à théoriser explicitement les effets des géants de la technologie sur l’ordre politique international.
De l’engagement historique et transdisciplinaire au cœur des infrastructures
Nous suggérons que les sciences politiques internationales (IPS) puissent intervenir en examinant et en conceptualisant les formes d’ordre politique rendues possibles par les géants de la technologie. Nous identifions trois axes prometteurs pour une telle recherche. Premièrement, la recherche en IPS peut s’appuyer davantage sur la littérature abondante consacrée aux acteurs privés en politique internationale. Ces travaux montrent que les entreprises exercent depuis longtemps des fonctions associées à la souveraineté de l’État, notamment la perception des impôts, les services postaux, la gestion des déchets et la fourniture de mercenaires (p. ex., Leander 2005 ; Srivastava 2023). Pourtant, ce qui distingue les géants de la technologie des autres acteurs reste flou. Si les comparaisons avec la Compagnie des Indes orientales sont instructives (Blachford, 2020 ; Bowen, 2005 ; Phillips et Sharman 2020 ; Srivastava 2023), une analyse historique et comparative plus approfondie s’impose. En dialogue avec les travaux existants sur le rôle des entreprises privées en politique internationale, la recherche en IPS devrait s’interroger sur ce qui distingue les capacités et les pratiques d’ordonnancement international des géants de la technologie. Quels schémas de continuité et de changement sont visibles dans la manière dont ces géants (re)configurent les distinctions et les concepts fondamentaux des relations internationales ?
Deuxièmement, faire avancer ce programme nécessite un engagement transdisciplinaire et transversal plus approfondi. Il existe un potentiel significatif à mettre en dialogue les perspectives des IPS sur les géants de la technologie avec les débats menés dans les sciences sociales, les sciences humaines et les domaines techniques. Outre la théorie sociologique et l’économie politique internationale (IPE), comme le soutient Böhm (2025), des rencontres fructueuses peuvent être établies avec les études sur les médias, la culture et la communication, les études en science et technologie (STS) et les études computationnelles critiques qui explorent comment la construction du monde par les géants de la technologie repose sur des infrastructures, des plateformes, des systèmes computationnels, des algorithmes et des logiciels. Mettre l’accent sur la manière de mobiliser les ressources conceptuelles et méthodologiques transdisciplinaires peut aider la recherche en IPS à formuler des questions et des approches pertinentes pour décortiquer comment les pratiques et les capacités d’ordonnancement politique international des géants de la technologie sont produites et distribuées de manière différenciée. Cela encourage les IPS à explorer les géants de la technologie en tant qu’objet et sujet de la construction du monde en problématisant la manière dont ils s’inscrivent aux intersections du politique, du social, du technologique, de l’économique et du culturel.
Troisièmement, nous suggérons que les IPS s’intéressent au « cœur infrastructurel » des capacités et des pratiques d’ordonnancement politique international des géants de la technologie (Van Dijck et al. 2018, 12). Les infrastructures des grandes entreprises technologiques sont désormais « intégrées au tissu de notre vie quotidienne » (Culpepper et Thelen 2020, 290), sous-tendant « une grande partie de nos mondes sociaux, politiques et économiques » (Birch et Bronson 2022, 1). Le cœur infrastructurel des géants de la technologie couvre l’ensemble de la pile technologique, des câbles et centres de données aux serveurs et logiciels, en passant par les systèmes d’exploitation, les applications et les interfaces utilisateur (Bratton 2016). Cet ancrage infrastructurel permet aux grandes entreprises technologiques d’exercer des fonctions quasi-gouvernementales fondées sur une « grande technification de tout » (Hendrikse et al. 2021), transformant « la conception même des problèmes sociétaux, ainsi que les solutions requises » (Monsees et al. 2023, 13). Une réflexion à partir du cœur infrastructurel encourage le développement d’approches et de vocabulaires IPS pour relever le double défi consistant à décentrer et à remettre en question le pouvoir d’ordonnancement politique international des géants de la technologie, tout en reconnaissant la spécificité des constellations et des contextes sociotechniques sur lesquels il repose.
Prendre le cœur infrastructurel des géants de la technologie comme point de départ permet à la recherche en IPS d’explorer comment les effets de ces entreprises sur la construction du monde se déploient en relation avec « des espaces conceptuels et politiques spécifiques et des champs d’intervention constitués historiquement » (von von Schnitzler, 147). Cela incite l’IPS à dépasser la « tendance à universaliser le capitalisme de plateforme occidental et les forces idéologiques et culturelles qui sous-tendent son développement » (Davis et Xiao 2021, 104), ainsi qu’à éviter les analyses unidirectionnelles de la technologie, du comportement des entreprises privées ou d’un système international fondé sur l’État (Bakonyi & Darwich 2024 ; Bernards, N., & Campbell-Verduyn, M, (2019) ; Bueger et al. 2023 ; de Goede et Westermeier 2022 ; Leander 2021). Au contraire, elle donne une impulsion à une étude moins étroite des géants de la technologie et de la politique internationale, permettant ainsi à l’IPS d’élargir son horizon analytique. Par exemple, en abordant des questions telles que la manière dont le colonialisme des données (Couldry et Mejias 2019 ; Gray 2023 ; Kwet 2021 ; Magalhães et Couldry 2021), l’énergie numérique et la politique environnementale (Abram et al. 2023 ; Bresnihan et Brodie 2021, 2023 ; Lally et Thatcher 2022), ou le capitalisme numérique (Böhm 2025 ; Fuchs et al. 2024 ; Zuboff 2019) sont liés aux processus d’ordonnancement politique international. Encourager la recherche en sciences politiques à se demander comment des concepts tels que le colonialisme des données, l’extractivisme numérique et l’impérialisme des données alimentent les discussions existantes en relations internationales ? Et quelles formes de contestation, de résistance et de construction d’un monde alternatif émergent en réponse aux capacités et aux pratiques d’ordonnancement politique international des géants de la technologie ?
Pouvoir épistémologique : comment les géants de la technologie rendent le monde connaissable
Le pouvoir de construction du monde des grandes entreprises technologiques ne peut être dissocié de la production de connaissances, qui a subi une transformation radicale largement impulsée par les appareils et l’infrastructure de ces entreprises (Bowker et al. 2010 ; Edwards et al. 2013 ; Hayles 2012). Aujourd’hui, les grandes entreprises technologiques sont des acteurs clés qui façonnent la manière dont le monde est compris, interprété et connu. Le pouvoir épistémologique va au-delà des notions de « pouvoir épistémique » comprises comme la définition de ce qui est considéré comme une expertise légitime (Leander 2005 : 825). Au contraire, nous suggérons, de manière plus fondamentale, que les géants de la technologie fonctionnent comme des dispositifs de construction du monde dont les logiques socio-techniques orientent l’interprétation sociale, les imaginaires publics et la pensée savante (Gitelman 2013 ; Striphas 2015 ; Chun 2021). Cette section examine comment les géants de la technologie remettent en question les fondements épistémologiques et les débats en relations internationales, et en quoi une perspective IPS peut apporter une contribution, notamment en s’appuyant sur des perspectives issues d’au-delà des relations internationales.
L’autorité épistémologique des géants de la technologie
Les IPS ont pour tradition d’examiner la politique des pratiques épistémiques (Aradau 2017 ; Bueger 2015), proposant des pistes pour comprendre comment les pratiques socio-techniques façonnent la production de connaissances dans des domaines tels que la sécurité, les migrations, le climat et la santé (Leander 2005 ; Mayer 2012 ; Bauman et al. 2014 ; Bellanova et al. 2021 ; Shindo et al. 2023 ; Rothe 2024). Pourtant, l’autorité épistémologique des géants de la technologie complique encore davantage ces dynamiques. Les systèmes d’apprentissage automatique, les infrastructures algorithmiques et les architectures de plateformes modulent l’attention, l’affect, la visibilité et la légitimité, façonnant ce qui devient savant en premier lieu et la manière dont le savoir est vécu et consommé (Bucher, 2018). Les chercheurs de l’IPS sont bien placés pour relier la recherche sur la diplomatie numérique (Duncombe 2024 ; Møller et al. 2024), les études sur la sécurité visuelle et les émotions (Humer 2025), et les géants de la technologie afin d’explorer comment les plateformes sont conçues pour susciter des réponses affectives spécifiques, conditionnant les utilisateurs à consommer l’information de manière particulière, à travers un contenu chargé d’émotion ou facilement assimilable (Crawford, 2021) , et comment cela façonne la manière dont les gens à travers le monde consomment et produisent des idées sur les relations internationales.
Les travaux sur le raisonnement algorithmique montrent que le biais d’automatisation, l’universalisme des données et le solutionnisme computationnel structurent les connaissances géopolitiques et les sensibilités méthodologiques (Kitchin 2017 ; Broussard 2018). Les systèmes automatisés conduisent à des interprétations de la réalité qui sont ensuite considérées comme allant de soi, normalisées et mises en œuvre à grande échelle. Comme l’ont montré les chercheurs en gouvernementalité algorithmique, les classifications et les prédictions automatisées contribuent à produire les sujets, les risques et les futurs mêmes que les États et les chercheurs analysent (Rouvroy et Berns 2013 ; Beer 2017).
Les grandes entreprises technologiques concentrent d’énormes quantités de données et « façonnent l’épistémologie, privilégiant des façons particulières d’accéder au monde et de le comprendre » (Munn 2022, 1401). La dépendance des géants de la technologie à l’égard de la collecte et de l’analyse de données signifie que la connaissance est de plus en plus produite à travers le prisme de ce qui peut être quantifié, suivi et monétisé. Ce processus de datafication exclut les formes de connaissance qui ne sont pas facilement capturées dans des traces numériques — telles que les traditions orales, les pratiques incarnées ou les perspectives qualitatives —, rétrécissant ainsi l’horizon épistémologique (Couldry et Mejias 2019) . Plus récemment, l’intégration de la production de connaissances dans les écosystèmes des plateformes des géants de la technologie (par exemple, les avis générés par les utilisateurs sur Amazon ou les résumés générés par l’IA) a conduit à une situation où une grande partie de l’information en ligne est désormais synthétique.
Les chercheurs en sciences politiques devraient commencer à se demander comment ces changements concentrent le contrôle de l’information entre les mains des grandes entreprises technologiques. Quelles sont les implications pour la connaissance collective de la politique internationale lorsqu’une plateforme pluraliste et animée par des bénévoles comme Wikipédia, qui repose sur des modifications, des dons et la surveillance de la communauté, est évincée et étouffée par les chatbots IA et les moteurs de recherche des géants de la technologie ?
Au niveau structurel, les sociétés, les économies et la production de connaissances dépendent du stockage des données, qui est passé des ordinateurs de bureau locaux aux serveurs en nuage appartenant aux géants de la technologie. Le nuage crée de nouveaux centres de pouvoir épistémologique (Furlong 2020). Nous savons que ces infrastructures et ces piles technologiques comprennent des câbles sous-marins, des constellations de satellites et des architectures de diffusion de contenu (Bueger et Liebetrau 2021 ; Parks et Starosielski 2015), ainsi que des classements, des recommandations et la conception d’interfaces (Helmond 2015 ; Winseck 2019), mais comment cette infrastructure intègre-t-elle les visions du monde des entreprises — par exemple, l’efficacité, la prédiction et l’absence de friction — dans les conditions du commerce et de la communication mondiaux ? Comment les principes d’infrastructure deviennent-ils des engagements normatifs qui privilégient certains modes d’être et de savoir tout en en excluant d’autres ?
Asymétrie de l’information
Une dimension critique du pouvoir épistémologique des géants de la technologie réside dans l’asymétrie entre les connaissances des entreprises sur le fonctionnement de leurs systèmes et les informations limitées dont disposent les États, les ONG et les chercheurs. Dans le domaine de la fintech, par exemple, des juridictions majeures telles que les États-Unis, l’Union européenne et la Chine peinent à réglementer des systèmes en évolution rapide, non seulement en raison de tensions géopolitiques, mais aussi parce qu’elles ne disposent pas des connaissances techniques nécessaires pour s’engager de manière significative dans l’élaboration de normes (James et Quaglia 2024). Les grandes entreprises technologiques détiennent des avantages informationnels significatifs par rapport aux régulateurs et au public. Elles ont toujours été réticentes à divulguer des détails sur leurs opérations en raison d’intérêts commerciaux et de la crainte d’un examen minutieux, comme en témoignent les modèles propriétaires, les données protégées et la non-divulgation présentée comme des « secrets commerciaux » (Zuboff 2019). L’opacité algorithmique n’est pas un bug, mais une caractéristique de conception (Burell 2016 ; Ananny et Crawford 2018). L’autorité épistémique des géants de la technologie est encore amplifiée par leur contrôle sur les données et les systèmes d’IA qui structurent de plus en plus la vie publique (Srivastava 2024). Google transforme les flux de données en actifs d’une manière qui, selon certains, soutient de nouvelles formes de capitalisme de plateforme (Srnicek 2016), de capitalisme de surveillance (Zuboff 2019) et de capitalisme des données (West 2019), voire remet en question l’idée même du capitalisme en introduisant un nouveau technoféodalisme (Varoufakis 2023).
La modération des plateformes illustre encore davantage ce problème. Google, Meta DeepSeek et les chatbots IA d’Elon Musk agissent comme gardiens et architectes du discours public, déterminant ce qui circule et ce qui disparaît (Gillespie 2018 ; Srivastava 2024). Les crises récentes — notamment l’infodémie liée à la COVID-19 (Cinelli et al. 2020), les émeutes de 2021 au Capitole (Jeppesen et al. 2022) et les campagnes de désinformation menées pendant l’invasion de l’Ukraine par la Russie — soulignent à quel point ces décisions de modération sont devenues cruciales (Monaci 2024). Pourtant, la modération reproduit les présupposés des entreprises et les idéologies concernant le préjudice, les préjugés, la légitimité et la visibilité politique (Noble 2018 ; Unger 2019), renforçant ainsi les asymétries de pouvoir.
Contrairement aux ressources naturelles limitées, les données numériques ne cessent de se multiplier dans tous les domaines de l’activité humaine (McIntosh 2019). Les entreprises exploitent ces données par le biais d’acquisitions, de brevets et de stratégies de R&D monopolistiques s’appuyant sur la recherche publique, tout en externalisant les risques liés aux premières phases de développement aux universités (Rikap et Lundvall 2022). Cela conduit à des « monopoles prédateurs sur les données » (Birch et Bronson 2022), où l’accès aux données devient un actif incorporel définissant l’avantage concurrentiel. L’IA et l’apprentissage automatique redéfinissent ce qui constitue une preuve, la fiabilité et la vérité (Crawford et al. 2014 ; Madsen et al. 2016b ; Munk et al. 2024). Amoore (2023, 21) soutient que la conception de modèles d’apprentissage profond est devenue un mode de politique épistémologique : « un mode d’assemblage et d’ordonnancement des connaissances de la société qui transforme fondamentalement la manière dont l’État et la société en viennent à se comprendre eux-mêmes. »
Cette asymétrie de l’information constitue à la fois un défi théorique, politique et méthodologique. Elle soulève des questions difficiles, telles que : comment l’IPS peut-elle étudier cette évolution sans devenir trop dépendante des connaissances et du vocabulaire des géants de la technologie ? Quelles formes de pratique réflexive, d’adaptation méthodologique et de résistance institutionnelle permettent à l’IPS d’ancrer l’étude des géants de la technologie dans les débats existants tout en pointant au-delà de l’horizon de l’asymétrie actuelle des connaissances ?
Comment les géants de la technologie façonnent les pratiques savantes
Notre discipline est désormais étroitement liée aux infrastructures des géants de la technologie de manière souvent invisible et de plus en plus préoccupante. L’IPS devrait prendre note de la manière dont les géants de la technologie façonnent la recherche de manière fondamentale. Khanal et al. (2025, 55) montrent que les géants de la technologie influencent la recherche « par au moins trois mécanismes : (1) en menant eux-mêmes des recherches directes ; (2) en finançant la recherche dans les établissements universitaires et les instituts de recherche ; et (3) en créant un va-et-vient entre eux et les organismes de recherche. » D’autres ont montré comment les géants de la technologie « peuvent affecter le milieu universitaire, du niveau institutionnel jusqu’aux chercheurs individuels, en déployant des stratégies de recherche « pour orienter et influencer le discours académique et public » (Abdalla et Abdalla 2021, 1) . Alors que les géants de la technologie pénètrent de plus en plus le secteur universitaire, en particulier en informatique, il est important de comprendre les moyens spécifiques par lesquels ils y parviennent (Mendonça et al. 2025, 2), y compris l’impact que cela a sur la recherche en sciences de l’information et des sciences de l’information (IPS).
Deuxièmement, la visibilité et l’évaluation des travaux universitaires sont de plus en plus régies par les métriques des plateformes. Google Scholar, par exemple, est devenu le système de classement mondial de facto pour l’influence académique. Les universités évaluent couramment les candidats à l’aide des scores de l’indice h, des indices i10 ou du nombre brut de citations. Cela a donné lieu à des asymétries absurdes : on peut trouver des articles fictifs cités des centaines de fois simplement parce qu’ils sont liés à un programme de cours en ligne ou parce qu’ils ont été récupérés par erreur. Des profils Google Scholar entiers existent pour des chercheurs qui n’existent pas. De telles distorsions sont devenues des caractéristiques structurelles. Les universitaires font la promotion de leurs travaux sur des plateformes de médias sociaux dont les indicateurs influencent les résultats en matière d’embauche, de titularisation et de financement (Adhikari et al. 2020). La discipline intériorise ainsi la logique de l’économie de l’attention des géants de la technologie, privilégiant la rapidité, la visibilité et la viralité au détriment de la profondeur, de l’originalité ou de la rigueur.
Troisièmement, les chercheurs externalisent de plus en plus le travail cognitif vers des plateformes. L’abondance numérique engendre à la fois la paresse intellectuelle (Watermeyer et al. 2024) et les absurdités (Hicks et al. 2024). Au lieu de lire des textes intégraux, les chercheurs s’appuient sur des résumés générés par l’IA ; au lieu d’évaluer les arguments, ils survolent les résumés ou le nombre de citations ; au lieu de mener des revues de littérature manuelles, ils demandent aux modèles linguistiques des bibliographies toutes faites, augmentant ainsi le risque de favoriser la propagation de citations contrefaites (Camp et al. 2025). « La « bouillie IA » a fait son entrée dans l’édition universitaire, si bien que des évaluations « à l’aveugle » entières sont produites par des modèles de langage, ce qui entraîne une crise de l’édition universitaire avec un déluge de textes automatisés de mauvaise qualité et peu d’outils efficaces pour y remédier (Andersen, 2026). Il en résulte un écosystème savant qui renforce l’autorité épistémologique des géants de la technologie tout en vidant de sa substance l’expertise universitaire. C’est là que la tradition de « contre-conduite » de l’IPS et son intérêt à éviter et à affronter non seulement le « gestionnariat néolibéral » (Lisle 2016 : 427) des universités contemporaines. Cela implique de faire face aux « conditions horribles de notre monde contemporain par des dispositions non cathartiques » (Lisle 2016 : 425), et d’insister sur des futurs multiples pour le monde universitaire et l’IPS lui-même.
Une approche réflexive de l’imbrication avec les géants de la technologie
Les études critiques des médias nous rappellent que la politique de la production du savoir est indissociable non seulement des infrastructures et des plateformes qui la médiatisent (Plantin et al. 2018), mais aussi de leur économie politique. L’IPS doit donc examiner non seulement comment les LLM, les moteurs de recherche, les plateformes de citation et les infrastructures cloud des géants de la technologie façonnent le savoir universitaire, mais aussi comment leurs structures de financement et leurs modèles d’affaires remettent en question le monde universitaire en tant que domaine autonome, et rester vigilant quant à la manière dont notre recherche et notre discipline façonnent et sont façonnées par les paysages que nous étudions.
Dans le même temps, une vision plus nuancée nous oblige à nous demander si de nouvelles formes de production de connaissances numériques, y compris celles facilitées par les géants de la technologie eux-mêmes, pourraient également élargir les espaces intellectuels progressistes, créatifs ou émancipateurs. Les mêmes infrastructures qui risquent de vider l’expertise de sa substance peuvent également démocratiser l’accès à la connaissance, amplifier les voix marginalisées et permettre la recherche collaborative. Les LLM, par exemple, peuvent réduire les barrières linguistiques, aider les chercheurs issus d’institutions disposant de peu de ressources à participer aux débats mondiaux et ouvrir le dialogue à ceux qui étaient auparavant exclus des cercles d’élite, y compris au sein du milieu universitaire (Morimoto 2022). Les données de traces numériques et les méthodes computationnelles ont permis de mener des recherches critiques sur l’autoritarisme, la gouvernance des plateformes, l’injustice climatique et la surveillance racialisée, qui auraient été difficiles à mener auparavant. Une question centrale est donc de savoir comment les relations internationales, en tant que discipline, choisissent d’habiter, de contester et de transformer ces paysages épistémologiques en évolution. Le défi est double : réfléchir aux formes de verrouillage technologique qui sapent l’autonomie académique, tout en cultivant les possibilités génératives que les outils numériques, y compris — dans certains cas — ceux contrôlés par les géants de la technologie, ouvrent à de nouvelles formes de savoir. Une approche comparative peut ici s’avérer utile : en quoi les grandes entreprises technologiques diffèrent-elles d’autres « faiseurs de monde » tels que les États, les organisations internationales et les réseaux ? Comment comparer le pouvoir épistémologique des faiseurs de monde historiques et contemporains ? Dans quelle mesure pouvons-nous utiliser des concepts existants comme l’autorité, la légitimité et la coercition pour les comprendre ? Et dans quels domaines devons-nous développer un nouveau vocabulaire ?
Pouvoir normatif : comment les géants de la technologie envisagent le monde
Si, comme l’affirme Phillips, « les variations dans les croyances collectives conditionnent fondamentalement la configuration et la répartition de l’autorité politique » (Phillips 2021, 237), alors les croyances collectives mobilisées par les géants de la technologie — concernant le temps, l’espace, les humains et l’ordre politique — doivent être considérées comme constitutives de la politique internationale contemporaine. La littérature sur les imaginaires socio-techniques montre comment « les visions d’un avenir souhaitable, partagées collectivement, institutionnellement stabilisées et publiquement mises en scène de futurs souhaitables » animent et constituent à la fois l’ordre social et politique (Jasanoff 2015, 4). Vues à travers le prisme de la construction du monde, les géants de la technologie ne se contentent pas d’opérer au sein d’ordres préexistants, elles construisent des mondes symboliques et matériels, les conceptualisant et parfois les refaçonnant.
Ce n’est pas nouveau. Les technologies produisent depuis longtemps des temporalités et des géographies qui réorganisent la vie internationale. La politique culturelle de l’aviation a permis aux internationalistes de l’entre-deux-guerres de « penser le monde comme un globe », les avions ayant comprimé l’espace et le temps (Zaidi 2021, 11) ; la photographie aérienne et les nouvelles projections cartographiques ont redéfini les notions de « globalité » dans les années 1940 (Rosenboim 2019, 235), la bombe thermonucléaire a constitué un ordre international par la peur collective plutôt que par sa capacité destructrice brute (Aron 1966), et l’informatique de la Guerre froide est devenue une métaphore culturelle emblématique de l’hégémonie américaine (Edwards 1994).
Aujourd’hui, des États allant du Rwanda à l’Inde présentent l’IA comme un instrument de réussite nationale et de prestige mondial. Des programmes tels que la mission IndiaAI ou les efforts du Rwanda pour positionner Kigali comme un pôle africain de l’IA reconfigurent de la même manière les horizons temporels nationaux et les postures internationales (Bowman 2015 ; Wahome et Graham 2020). Les géants de la technologie sont ainsi mis au service de récits de renouveau civilisationnel, de développement et de statut international. Pourtant, les technologies apparaissent comme à double tranchant : présentées comme des moteurs de progrès et de libération dans certains contextes, et comme des instruments de domination, de surveillance ou d’apocalypse dans d’autres. La description qu’en fait le Rwanda d’une « renaissance africaine alimentée par la technologie », par exemple, coexiste avec des inquiétudes concernant l’autoritarisme numérique (Achinivu 2024 ; Da Vinha 2024). Comme l’observe Mascareño, les imaginaires techno-utopiques « génèrent de fortes distinctions morales et politiques qui mettent l’accent sur une projection unilatérale de l’avenir et sous-estiment les possibilités alternatives » (2024).
La rhétorique des PDG du secteur technologique suit de près la structure que Bell (2017) identifie dans les projets utopiques antérieurs de construction du monde et s’étend jusqu’à nos jours : des promesses grandioses de transformation planétaire, d’élévation universelle et de transhumanisme (Bell et Taillandier 2025). Ces visions ne se contentent pas d’inspirer ; elles façonnent les priorités politiques mondiales, réorientent les flux de capitaux et délimitent les termes idéologiques du débat politique. Elles produisent un monde dans lequel l’avenir est imaginé à travers un lexique conceptuel — entre les géants américains de la technologie, le futurisme de la Silicon Valley, l’universalisme rationaliste et le fétichisme de l’efficacité —, restreignant ainsi ce qui peut raisonnablement être gouverné, financé ou contesté (Morozov 2013 ; Gray et al. 2021). Cela a des implications pour la gouvernance mondiale, la diplomatie et le droit. Des mémorandums sur l’intelligence artificielle générale (Naudé et Dimitri 2020) à une Convention de Genève numérique, les géants de la technologie ne se contentent pas de faire du lobbying, mais conçoivent et réinventent les institutions de gouvernance mondiale, façonnant non seulement leur fonctionnement, mais aussi leur style et leur rythme. La recherche en sciences politiques est bien placée pour mettre en lumière ce pouvoir de création du monde en retraçant comment les imaginaires des entreprises circulent au-delà des frontières, s’ancrent dans les pratiques institutionnelles et acquièrent une force normative. Ci-dessous, nous donnons quelques exemples où ces contributions sont les plus évidentes.
Vers une généalogie mondiale des imaginaires technologiques
Jusqu’à présent, la recherche a eu tendance à se concentrer sur les fondements idéologiques de la Silicon Valley. Cette littérature a documenté une « idéologie californienne » (Barbrook et Cameron 1996), avec la généalogie de Turner sur l’utopisme cybernétique émergeant des laboratoires militaires et des communautés contre-culturelles (2009 ; 2010 ; 2019). Turner et Tyree-Hageman (2013) montrent comment la vision politique des ingénieurs — enracinée dans la politique des machines en temps de guerre — remplace la contestation démocratique par la résolution technique de problèmes et célèbre une technocratie élitiste, légitimée par des récits d’épanouissement personnel. Cette lignée a donné naissance à une mythologie de la frontière dans laquelle le « pionnier » est imaginé comme moralement exceptionnel et technologiquement choisi pour réorganiser la vie sociale.
La recherche contemporaine prolonge ces généalogies : Slobodian (2023) et Craib (2022) retracent les stratégies de sortie libertaires et la souveraineté privatisée (p. ex., les enclaves offshore) comme les prolongements d’une longue aspiration à échapper à la régulation démocratique. Utrata (2024) démontre comment les projets de colonisation spatiale recyclent les logiques coloniales, Daub (2020) cartographie les fondements quasi-religieux et philosophiques de la rhétorique technologique, et Little et Winch (2021) montrent comment les masculinités patriarcales sous-tendent les cultes des fondateurs. Ensemble, ils dépeignent la Silicon Valley comme une formation idéologique dont la sortie libertaire, l’ordre patriarcal et les imaginaires coloniaux sont des traits constitutifs. Cependant, la manière dont ces idées se traduisent en pratiques géopolitiques et de sécurité, y compris au sein de l’appareil de sécurité et de l’administration américains, reste peu étudiée. Quelles en sont les dynamiques ?
De plus, se concentrer sur la culture technologique américaine ne suffit pas. Des travaux comparatifs montrent que les imaginaires des grandes entreprises technologiques varient considérablement d’une économie politique à l’autre. Radhakrishnan (2011) et Zhang (2022) mettent en évidence différentes généalogies de la technologie et de la formation de l’État ; Yi Yang (2025) démontre que les « manifestes de l’IA » chinois avancés par Baidu, Alibaba et Tencent racontent une « nouvelle ère » techno-historique, alors même que les travailleurs et le public produisent des contre-récits subversifs. Mahrenbach et al. (2018) montrent que le Brésil, l’Inde et la Chine articulent des avenirs distincts pour les mégadonnées — les données comme libératrices ou répressives, comme moyen d’améliorer les services publics, comme moteur du développement national — et que ces visions étatiques mobilisent inévitablement des entreprises nationales (par exemple, Neoway au Brésil ; Wipro en Inde ; et Tencent en Chine) en tant que coproductrices des trajectoires nationales. Des projets politiques européens tels que Gaia-X et les initiatives sur les semi-conducteurs articulent des visions défensives de la « souveraineté numérique » (Adler-Nissen et Eggeling 2024 ; Monsees et Lambach 2022), même si la souveraineté reste souvent une aspiration.
Ces travaux démontrent deux choses. Premièrement, les géants de la technologie ne forment pas un bloc monolithique. Les entreprises s’inscrivent dans des économies politiques nationales et des répertoires historico-culturels qui conditionnent leurs imaginaires. Deuxièmement, les entreprises opèrent à l’intersection de l’infrastructure, de l’idéologie et de la diplomatie. Elles mobilisent des récits civilisationnels et l’autorité scientifique pour légitimer des rôles expansifs. Là où les STS révèlent comment les systèmes techniques coproduisent des catégories sociales, l’histoire des idées montre comment circulent les récits de longue durée sur la modernité et le progrès, et l’histoire de la technologie, des chemins de fer à l’Internet, cartographie la manière dont les infrastructures réorganisent l’expérience (Schivelbusch, (2024) ; Hughes et McCartney (1983) ; Hecht, (1998) ; Boyer, (1985) ; Abbate, (2000) ). L’IPS peut s’appuyer sur les ancrages méthodologiques et conceptuels fournis par l’histoire des idées et l’histoire des techniques pour interroger la manière dont les infrastructures d’entreprise accomplissent un travail symbolique et matériel. Mettre ces histoires en dialogue avec les analyses contemporaines des visions technologiques chinoises, indiennes, américaines, européennes et latino-américaines permettra à l’IPS de saisir comment les mondes sont continuellement créés, appropriés et refaits par le pouvoir technologique. L’IPS peut intégrer ces approches pour retracer comment les imaginaires des entreprises s’étendent à l’ordre international, comment ils sont institutionnalisés et comment ils deviennent des objets de contestation.
Imaginer les futurs, de l’échelle internationale à l’échelle individuelle
Un deuxième domaine dans lequel l’IPS peut faire progresser la recherche concerne la manière dont les géants de la technologie conceptualisent les collectifs politiques. Les études critiques sur la sécurité et les STS ont examiné comment le complexe Silicon Valley-militaire-industriel encadre les technologies à double usage pour les établissements de défense et la construction de l’État (Suchman 2023 ; Hoijtink & Planqué-van Hardeveld 2022). Les travaux sur l’« interdépendance militarisée » montrent que la sécurité nationale est désormais inévitablement liée à l’infrastructure des géants de la technologie (Farrell et Newmann 2023), tandis que la recherche sur la géopolitique de la technologie met en évidence l’axe commercial-militaire dans la rivalité entre les États-Unis et la Chine au sein des systèmes nationaux d’innovation (Farrell et Abraham (2025)). D’autres chercheurs montrent comment les logiques du capital-risque et les normes militaires se confondent (Schwarz 2021, 2024), et les recherches sur « l’humanitarisme numérique » et l’IA dans la gouvernance multilatérale retracent comment les idées des entreprises s’ancrent dans des institutions mondiales telles que l’ONU (Johns 2023). L’IPS peut approfondir ces travaux en analysant comment les entreprises elles-mêmes réinventent les États, les collectivités et l’action. La recherche ethnographique et archivistique au sein des entreprises pourrait éclairer davantage la manière dont les dirigeants et les employés interprètent la rivalité géopolitique et leurs propres rôles politiques — une dimension sous-explorée du pouvoir des entreprises.
Les imaginaires s’étendent également à la question de savoir qui les individus considèrent comme un être humain, un utilisateur, un pionnier ou un risque. Des études sur la culture en milieu de travail documentent la persistance de l’individualisme néolibéral, des élites racialisées et genrées, ainsi que le récit de « l’individu élu » dans la Silicon Valley (Wynn 2020 ; Garlick 2023 ; Connell et Wood 2005). Wajcman (1991) montre que l’exclusion genrée est structurelle plutôt que le fruit d’une conspiration, Golumbia (2016) retrace l’idéologie cyberlibertaire du Bitcoin, et McQuillan (2022) relie l’IA à des trajectoires politiques empreintes de ressentiment. Les recherches sur les travailleurs du secteur technologique démontrent comment les subjectivités politiques divergentes entre employés et gestionnaires alimentent les imaginaires d’entreprise (Selling et Strimling 2023 ; Brockmann et al. 2021 ; Porter 2013 ; Lehdonvirta 2022 ; Keane et Chen 2019 ; Xiao et Tsui 2007 ; Amrute 2020) . Les politiques technologiques nationales, racialisées, transhumanistes et genrées déterminent qui est considéré comme méritant les avantages technologiques, et qui devient une ressource de données, un risque pour la sécurité, un sujet d’expérimentation ou est destiné à un avenir interplanétaire. Dans l’ensemble, ces travaux démontrent que la construction du monde par les géants de la technologie est située, contestée et produite culturellement plutôt que donnée par la technologie. L’IPS est bien placé pour retracer comment les cultures d’entreprise, les logiques de gestion et les récits publics se traduisent en effets territoriaux et géopolitiques, compte tenu de son orientation transdisciplinaire et mondiale. Pourtant, l’IPS doit s’inspirer des STS, de l’anthropologie et de l’histoire des technologies, en particulier de leurs analyses fines de la classification, de la production par les utilisateurs et de la matérialité.
Cartographier les imaginaires qui se chevauchent et s’affrontent au sein des géants de la technologie est une priorité de recherche urgente. En intégrant les perspectives des STS, de l’histoire intellectuelle et de l’histoire des technologies — et en combinant l’ethnographie comparative, la recherche archivistique, l’analyse du discours et les études sur les infrastructures —, l’IPS peut fournir les récits systématiques et ancrés dans l’histoire nécessaires pour comprendre comment les imaginaires d’entreprise reconfigurent le temps, l’espace, la collaboration et les conflits. Cette quête impliquera inévitablement de se demander quelles pratiques réflexives, adaptations méthodologiques et résistances institutionnelles s’offrent à la discipline. À quoi ressemble une pratique de recherche critique, réflexive et non extractiviste lorsqu’on étudie les géants de la technologie ?
Conclusion
Les grandes entreprises technologiques sont en train de remodeler activement les catégories fondamentales à travers lesquelles la politique internationale est comprise et pratiquée. Par leurs pratiques de construction du monde, elles redessinent les frontières entre l’autorité publique et privée, réorganisent les relations entre le pouvoir local et mondial, et brouillent les lignes de responsabilité et de contrôle. Ce faisant, elles ébranlent certains des repères fondamentaux de la discipline — la souveraineté, la sécurité et la démocratie — tout en façonnant simultanément la manière dont l’avenir est imaginé et gouverné. Tout aussi significatif est le fait que les géants de la technologie structurent la manière dont la connaissance elle-même est produite et validée, y compris la connaissance académique, en intégrant des priorités commerciales et des présupposés idéologiques dans les infrastructures numériques qui régissent de plus en plus la vie mondiale. Nous avons distingué trois dimensions de la construction du monde par les géants de la technologie : l’ontologique, l’épistémologique et l’normatif, mais ces dimensions ne peuvent être comprises isolément. Elles s’entrecroisent, se renforcent mutuellement et traversent les champs empiriques.
Tout en appelant à une plus grande attention des chercheurs sur ces dynamiques de construction du monde, nous sommes conscients des risques liés à l’amplification d’un phénomène déjà très médiatisé. Traiter les géants de la technologie comme des cas d’exception peut involontairement reproduire les mêmes récits que ces entreprises cultivent au sujet de leur propre caractère inévitable, central et indispensable. Parallèlement, une normalisation et une intégration discrète des systèmes des géants de la technologie dans la vie quotidienne peuvent occulter le travail politique que ces systèmes accomplissent. Pour l’IPS, ce double dilemme exige une réflexivité tant sur l’objet d’étude que sur les conditions d’étude des créateurs de mondes.
Une telle réflexivité s’étend à la catégorie même des « géants de la technologie ». Le terme peut occulter plus qu’il ne révèle s’il réduit des entreprises, des technologies et des pratiques diverses à un seul et même acteur. La recherche de l’IPS devrait donc continuer à interroger, nuancer et peut-être redéfinir les géants de la technologie de manière à mieux saisir leur hétérogénéité, leur ancrage dans des contextes politiques, économiques et culturels, ainsi que leurs conséquences inégales selon les régions et les populations. Dans cette optique, la tâche ne consiste pas simplement à étudier les géants de la technologie, mais à étudier leurs pratiques de construction du monde et leurs effets.
Nous avons proposé trois façons dont l’IPS peut contribuer à ce programme. Sur le plan ontologique, l’IPS peut développer des concepts qui ne réduisent pas par inadvertance les entreprises technologiques à des quasi-États ou à un pouvoir de marché. Par exemple, plutôt que de se demander si les géants de la technologie « possèdent » une souveraineté, nous pouvons nous demander comment ils remodèlent les conditions dans lesquelles la souveraineté est exercée et remise en question. Cependant, l’IPS n’est pas un projet unifié, et les chercheurs auront des points de départ différents générant des dispositions analytiques et politiques différentes. L’un des principaux défis pour appliquer l’IPS au pouvoir ontologique des géants de la technologie est de savoir où situer les géants de la technologie. La recherche et la critique des politiques et des pratiques de ces entreprises doivent-elles partir des pratiques et des relations sociotechniques quotidiennes, ou des hiérarchies de pouvoir mondiales, des inégalités structurelles et des logiques systémiques ? Les chercheurs ne s’accorderont pas sur le point d’ancrage de la critique, sur la manière de mener l’analyse critique, ni sur la finalité de cette critique. Si l’on aspire à se positionner en dehors des géants de la technologie, qu’est-ce que cela exige sur les plans méthodologique, institutionnel et pratique ?
Sur le plan épistémologique, la concentration des données, des infrastructures et des capacités analytiques entre les mains des géants de la technologie exige une adaptation méthodologique. Les géants de la technologie génèrent et accumulent des connaissances sur le monde à une échelle qu’aucune institution universitaire ne peut égaler. Cette asymétrie de l’information constitue à la fois un défi politique, théorique et méthodologique. Nous avons proposé un pluralisme méthodologique : combiner des méthodes sociologiques politiques établies (par exemple, les sondages, l’observation participante, les entrevues, l’analyse du discours) avec l’ethnographie numérique, les études critiques sur les données et les approches de la science des données computationnelle et sociale. Cependant, des ressources conceptuelles et pratiques alternatives sont parfois nécessaires pour dépasser l’enfermement actuel non seulement des connaissances universitaires, mais aussi de la manière dont les États, les sociétés civiles et d’autres entreprises créent une politique internationale fondée sur les géants de la technologie, tout en reconnaissant qu’ils peuvent, dans certains cas, également démocratiser la pensée.
Sur le plan normatif, l’influence croissante des géants de la technologie soulève des questions urgentes concernant la gouvernance, les inégalités, la responsabilité et l’autonomie humaine — des questions qui ne peuvent être résolues par l’étude isolée des systèmes et technologies numériques, mais qui impliquent l’étude des luttes politiques sur la manière dont les technologies sont conçues, régies et imaginées. Il reste une tâche centrale pour la recherche en relations internationales de prêter une attention plus étroite aux dilemmes vécus par les personnes à travers le monde, y compris les chercheurs, qui sont absorbés par, ou coproduisent, les utopies et les dystopies, ainsi que les imaginaires banals des géants de la technologie. Les géants de la technologie ne constituent pas un phénomène mondial homogène. En quoi les grandes entreprises technologiques varient-elles selon les sociétés et les économies politiques, et comment ces variations façonnent-elles à la fois la politique internationale et l’étude des géants de la technologie ? Quelle est la relation entre les imaginaires et les pratiques des grandes entreprises technologiques issues de la Silicon Valley, de Shenzhen, de Nairobi et de Bangalore, et quels sont leurs effets sur l’ordre politique international ? Quelles formes de contestation, de résistance et de construction d’un monde alternatif émergent en réponse aux diverses pratiques d’ordonnancement des grandes entreprises technologiques ? Comment les États, la société civile, les travailleurs et les utilisateurs ripostent-ils ?
En fin de compte, prendre au sérieux les grandes entreprises technologiques en sciences politiques et internationales (IPS) signifie le faire de manière critique, prudente et réflexive. Cela exige d’analyser non seulement comment ces entreprises façonnent des mondes, mais aussi comment nos propres théories, méthodes et pratiques disciplinaires contribuent à faire apparaître les géants de la technologie comme puissants, normaux ou inévitables. Une IPS réflexive ne se contente pas d’observer les mondes construits par les géants de la technologie, mais s’interroge sur la manière dont ces mondes en viennent à paraître plausibles ou inévitables — et sur la façon dont ils pourraient être façonnés autrement.
Fichier Excel des traductions par Gilles en vrac
Fiches avec les premières phrases (et non seulement les titres)
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.
Références
SVP voir la liste des centaines de références dans le document original.
Notes
- 1« Regardez Steve Jobs dévoiler le premier iPhone il y a 10 ans aujourd’hui », https://time.com/4628515/steve-jobs-iphone-launch-keynote-2007/. ↩︎
