Pourquoi la pensée statistique est postmoderne.
Traduction de The Objective Pursuit of Knowledge par Ben Recht sur Substack le 8 juin 2026.
J’ai été surpris de voir à quel point le billet de jeudi dernier a divisé les opinions. Certains l’ont considéré comme mon meilleur billet, d’autres comme mon pire. Laissez-moi vous convaincre aujourd’hui que ces deux affirmations sont vraies.
Je comprends pourquoi les gens sont déconcertés par l’incertitude massive qui entoure la prise de décision en matière de santé et séduits par l’argumentation fondée sur des données probantes. Lorsque les experts sont en désaccord, cela ne signifie-t-il pas que l’un d’entre eux a tort ? Ne devrait-il pas y avoir une méthode rigoureuse pour trouver la bonne réponse ? La médecine fondée sur les données probantes promettait de mettre fin à l’ambiguïté grâce à un calcul froid. Ses partisans continuent d’affirmer que la biométrie seule nous mènera à des vérités universelles.
Sauf que, bien sûr, ce n’est pas le cas. Comme je n’arrête pas de le répéter, les statistiques médicales nous renseignent sur l’optimisation au niveau de la population et ne peuvent pas en dire long sur les individus. Ce qu’un médecin croit au sujet de son patient résulte d’une synthèse complexe d’expertise et de preuves. Cela ne découle jamais simplement d’un programme informatique de prise de décision statistique. L’EBM (Evidence-based medicine) prive à la fois le médecin de son autorité et réduit le patient à un agrégat statistique. De plus, les conditions qui établissent des faits au niveau de la population dans un essai, comme des critères d’inclusion rigides et une expérimentation strictement contrôlée, sont simultanément les conditions qui rendent ces faits inapplicables à tout individu.
Pour quiconque a lu un peu de théorie critique française du XXe siècle, cela ressemble fort à un moment de déconstruction. Les fondateurs de l’EBM se considéraient comme travaillant dans le pur esprit du rationalisme des Lumières. En réalité, ils embrassaient sans le vouloir le postmodernisme.
Le postmodernisme, comme il se doit, revêt de nombreuses significations différentes selon les personnes. D’une manière générale, il s’agit d’une acceptation de l’absence de vérité universelle, de la fluidité du sens et de l’esprit du pluralisme. Permettez-moi d’abord d’expliquer quelques leçons qu’il vaut la peine de tirer des postmodernistes, dont les prédictions se sont révélées bien plus justes que ne devraient l’être celles des prévisionnistes. Je m’adresserai ensuite à ceux qui perçoivent le postmodernisme comme du nihilisme et un rejet des faits bruts.
Plus précisément, Jean-François Lyotard a expliqué comment l’informatisation a conduit à une obsession pour l’optimisation statistique et à l’abandon des grands récits partagés. Il a déclaré que la condition postmoderne consistait à remplacer la recherche collective de la vérité universelle par de nombreuses recherches disjointes d’optimalité locale.
Dans la condition postmoderne, la recherche scientifique se réduit à se demander si les interventions réduisent les coûts, le temps ou les décès, ou si elles augmentent la valeur pour les actionnaires, la productivité ou le « bien-être ». La connaissance n’est légitimée que si elle peut produire quelque chose en dehors d’elle-même. La recherche n’est financée que si elle promet d’améliorer la performance. La science doit produire des résultats qui fonctionnent. Que ceux-ci produisent ou non la vérité ou la compréhension n’a aucune importance. La vérité se justifie par l’atteinte des fins.
L’optimisation statistique à grande échelle est postmoderne, que ce soit en médecine (fondée sur des preuves), en développement économique ou en technologie publicitaire. Une fois que la vérité est arbitrée par l’augmentation des chiffres, on fait fi de l’explication, du mécanisme et de l’expérience au profit de la course aux indicateurs. Lyotard nous avait prévenus que si la connaissance était régie par la performance, alors un pouvoir technocratique centralisé finirait par décider de ce qui compte comme connaissance et de qui a le droit de s’exprimer. En 1979, cela méritait une monographie. En 2026, c’est indéniable.
Il est délicieusement ironique que la rationalité mathématique — la construction de modèles statistiques et la maximisation de l’utilité attendue — soit l’incarnation même du postmodernisme de Lyotard. Ceux qui baignent dans la rationalité ricaneraient et diraient que bien sûr, les statistiques ne sont pas postmodernes.1Si vous voulez vivre une série d’hallucinations hilarantes, essayez d’engager une conversation avec Claude pour savoir si la statistique est postmoderne. Son fichier constitution.md interdit cette possibilité. Le calcul rationnel était censé être la forme la plus pure de la raison moderne. Au lieu de cela, il a conduit à une schizophrénie culturelle fracturée, virtualisée et monétisée.
C’est pourquoi la foule proche des rationalistes de la Silicon Valley s’est mise dans tous ses états à propos des postmodernistes et de leurs antécédents. Ils ont multiplié les jérémiades contre « l’École de Francfort », dénonçant le postmodernisme comme l’idée la plus néfaste jamais avancée contre l’humanité, tout en adoptant des attitudes envers la réalité que les théoriciens postmodernes du XXe siècle auraient considérées comme des caricatures. Geoff Shullenberger a écrit d’excellents essais sur ce sujet.2Geoff est l’un de mes chercheurs de référence sur ce sujet. L’idée que la médecine factuelle soit postmoderne m’a été présentée il y a des années dans un épisode de balado animé par Geoff pendant la pandémie de COVID. La conversation de cet épisode a influencé mes arguments dans cet article et dans les derniers.
Or, il y a un problème à ressortir le terme « postmoderne ». Regrouper un bric-à-brac d’idées apparentées sous un terme fourre-tout a également rendu facile de rejeter un ensemble de pensées d’une pertinence urgente. Je suis sûr d’avoir déjà perdu des lecteurs à mi-chemin de cet article parce que j’ai choisi de l’utiliser. Le mot « postmoderne » a tendance à mettre fin aux conversations.
En effet, c’est ce qui s’est passé au XXIe siècle. Les scientifiques détestaient les postmodernistes qui remettaient en question leur autorité. Les scientifiques ont également avancé avec romantisme l’idée que leurs théories expliquaient des vérités universelles sur la structure de la réalité et la technologie que nous avons construite à partir de celle-ci.3J’ai assisté à une table ronde la semaine dernière qui a révélé que cette idée était encore largement répandue parmi les chercheurs en STEM. Dans les années 1990, cela a donné lieu à des débats publics houleux, culminant dans la stupide controverse autour du canular de Sokal, au cours de laquelle un physicien théoricien a réussi à faire publier un faux article rempli d’absurdités dans une revue de sciences humaines favorable au postmodernisme. Le postmodernisme a été écarté comme un non-sens dépourvu de rigueur.
Ce fut, bien sûr, une victoire à la Pyrrhus. Au cours des décennies qui ont suivi, la littérature universitaire en STEM (Science, Technology, Engineering, and Mathematics), avec les LLM et les incitations perverses, s’est elle-même « sokalisée » à mort. En revanche, l’histoire qui a suivi a largement prouvé que les postmodernistes avaient plus que raison.
Je choisis donc d’utiliser le terme « postmoderne » parce qu’il est exact et précis. Le terme rend explicitement compte de la dialectique de la rationalité mathématique, de la confusion entre vérité et utilité, et de la localité de l’efficacité. Et bien que les théoriciens français aient écrit dans un ton de pessimisme agaçant et impénétrable, je dirais qu’ils offrent des aperçus d’ordres politiques alternatifs. Ce n’est peut-être que par un désaccord productif que nous pourrions nous libérer de la pression insidieuse et à plusieurs échelles de l’optimisation.
Fichier Excel des traductions par Gilles en vrac
Fiches avec les premières phrases (et non seulement les titres)
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.
Notes
- 1Si vous voulez vivre une série d’hallucinations hilarantes, essayez d’engager une conversation avec Claude pour savoir si la statistique est postmoderne. Son fichier constitution.md interdit cette possibilité. ↩︎
- 2Geoff est l’un de mes chercheurs de référence sur ce sujet. L’idée que la médecine factuelle soit postmoderne m’a été présentée il y a des années dans un épisode de balado animé par Geoff pendant la pandémie de COVID. La conversation de cet épisode a influencé mes arguments dans cet article et dans les derniers. ↩︎
- 3J’ai assisté à une table ronde la semaine dernière qui a révélé que cette idée était encore largement répandue parmi les chercheurs en STEM. ↩︎
