Traduction de la transcription d’une entrevue avec Naomi Klein, dans le cadre du AI Summit 2026.
FRAME : Affirmer que l’IA peut être rendue durable ou qu’elle peut contribuer aux objectifs climatiques n’est pas réaliste et occulte une interdépendance émergente entre la technologie, les combustibles fossiles et l’État.
Le modèle de « course aux armements » qui caractérise le développement de l’IA est fondamentalement incompatible avec les objectifs de durabilité.
Le terme « IA » recouvre un champ très vaste, mais ici, nous parlons d’IA générative, de grands modèles linguistiques et, plus précisément, de ces modèles de « course aux armements ». Il y a une course aux armements entre les pays, et il y en a aussi une entre les entreprises. Le seul principe qui la régit, c’est la puissance de calcul — toujours plus, encore plus. C’est une façon brutale de voir le monde.
Voir autant de géants se battre simultanément pour ce seul prix constitue le gaspillage de ressources le plus inimaginable qui soit. Parce que tout le monde fait double emploi. Tout le monde dévore les mêmes données. Tout le monde construit des grappes de centres de données identiques et gigantesques, ou des « usines d’IA ». L’idée que cela puisse d’une manière ou d’une autre devenir durable? Je ne vois pas comment on pourrait croire cela à ce stade de l’histoire.
Il y a eu une période où les entreprises [technologiques] se présentaient comme quelque chose de « dématérialisé », d’éthéré et de bleu, ce qui a toujours été un mensonge. Elles voulaient qu’on imagine un nuage flottant dans le ciel, tout doux. Et ça n’a jamais été ça. Il s’agissait toujours de ces centres de données bien réels et matériels, et il y avait toujours de très nombreuses personnes exploitées qui alimentaient le travail en coulisses.
Il y a donc eu une phase de « lavage vert » — mais je pense que les entreprises technologiques se percevaient comme quelque chose de futuriste et de plus écologique, et certainement pas comme faisant partie de l’industrie polluante du passé. [Par exemple], Amazon s’est positionnée de manière très agressive comme un chef de file en matière de climat. Ça a toujours été un empire bâti sur des boîtes de carton, mais ils ont bel et bien investi massivement dans les énergies renouvelables.
Le problème [maintenant], c’est qu’il est tout simplement impossible de courir après cette bulle tout en restant fidèle à ce que l’on a proclamé sur le climat — pas si l’on adopte le modèle de la course aux armements. C’est avec Elon Musk que cela est apparu le plus clairement. La plupart des gens le considéraient comme l’entrepreneur en technologie verte le plus en vue de la planète. Et c’est cet homme qui décide d’alimenter Grok au méthane et d’empoisonner une ville. Ils devaient faire un choix, et ils l’ont fait. Nous ne devrions donc vraiment pas adhérer à cette idée selon laquelle cela pourrait être écologique.
Le « tabouret à trois pieds » qui alimente l’IA repose sur la technologie, les combustibles fossiles et l’État, créant ainsi de nouveaux marchés là où chaque « pied » vacillait.
Nous avons désormais un « tabouret à trois pieds » propre à cette économie émergente des technologies fossiles. Un pied, c’est la technologie; un autre, les combustibles fossiles — à la recherche de nouveaux marchés –; et le troisième pied, c’est l’État. Et cela inclut l’État policier et l’État militaire, qui s’accaparent ces technologies. Le public n’a vraiment rien à voir là-dedans. Mais ces trois éléments se renforcent mutuellement pour l’instant.
Je pense qu’il est vraiment important pour nous de comprendre que le secteur des combustibles fossiles était en proie à la panique face au fait que l’énergie solaire était, pour la première fois, moins chère que le gaz. Nous n’y étions pas encore tout à fait, loin s’en faut, mais nous commencions tout juste à voir certains chiffres évoluer dans la bonne direction concernant le prix des énergies renouvelables, et à constater que de grandes économies comme l’Inde, le Pakistan et la Chine prenaient vraiment au sérieux l’électrification et les énergies renouvelables. Et au moment même où les marchés commencent à s’effondrer, devinez quoi? On tend une bouée de sauvetage au secteur des combustibles fossiles pour construire tous ces centres de données et les alimenter avec des combustibles fossiles.
Donald Trump […] peut faire beaucoup de choses. Il peut abroger toutes sortes de règlements climatiques et il pourrait retirer les États-Unis de l’Accord de Paris — mais il ne peut pas réellement créer de nouveaux marchés pour ces entreprises. Et c’est ce qu’a fait l’IA.
La situation varie d’un pays à l’autre. Au Canada, nous sommes sur le point de commettre cette erreur, car nous avons construit de nombreuses infrastructures de GNL, alors que l’Asie n’était pas aussi intéressée à en acheter en raison de la transition vers les énergies renouvelables qui est en cours. Ils se retrouvent donc avec une quantité considérable de gaz naturel liquéfié et doivent déterminer à qui ils vont le vendre.
Ils parlent donc maintenant de construire des centres de données pour justifier les infrastructures liées aux combustibles fossiles qu’ils viennent de mettre en place.
Un manque d’imagination empêche les gouvernements de bâtir une économie qui fonctionne réellement pour les gens. Plutôt que de montrer la voie, les gouvernements sont des cibles évidentes — à la fois en tant que clients des technologies extractives et en tant que victimes de compromis politiques.
Ils ont peur de mettre en place ce que nous réclamons depuis des années, à savoir un « Green New Deal ». Nous avons besoin d’un plan pour que notre économie se libère des combustibles fossiles et crée des emplois pour tous, des emplois valorisants dans le cadre de cette transition pour tous ceux qui en veulent un. Mais c’est plus difficile que de simplement accepter un contrat de Google ou d’une grande entreprise de GNL en Malaisie. Je pense donc qu’il s’agit d’un manque d’imagination, d’un manque de leadership dans leur façon d’envisager la construction d’une économie.
[Et] comme ces entreprises ont développé toute cette capacité, elles ont désespérément besoin de clients. Et le marché n’apprécie pas leur produit. Les particuliers adorent utiliser ChatGPT gratuitement, ou payer un petit montant, mais certainement pas le prix réel. Et on entend de plus en plus souvent que les entreprises ne constatent pas les gains d’efficacité qu’on leur avait promis. Il n’y a donc pas de marché pour ce qu’elles viennent de construire. Il y a un énorme fossé. Et malheureusement, les gouvernements sont des « proies ». Ils achètent des technologies défectueuses parce qu’ils ont peur d’être laissés pour compte.
Et une offre est faite aux dirigeants politiques du monde entier : « Nous vous ferons profiter de l’affaire, aux dépens de votre population. » Ce sont des dirigeants qui accèdent au pouvoir avec des promesses hypernationalistes et qui utilisent des expressions comme « souveraineté des données » pour donner l’impression de défendre leur pays, mais leur loyauté va en réalité à cette classe très mondialisée qui mise sur les machines au détriment de la vie.
RECONTEXTE : Klein soutient que des versions plus modestes et mieux contrôlées de l’IA pourraient être utiles, mais que nous finançons les mauvaises choses : des déploiements à grande échelle. La résistance hyperlocale et le rêve collectif d’un avenir meilleur constituent l’antidote, affirme-t-elle.
Les utilisations positives de l’IA dépendent de jeux de données plus modestes et mieux gérés, ainsi que d’investissements dans la recherche — des domaines qui, ironiquement, font l’objet de compressions. Nous devons mettre en lumière ces compromis.
Je ne vois pas comment [la trajectoire actuelle] pourrait devenir durable, ce qui ne revient pas à dire que je ne vois pas d’utilisations positives potentielles de l’IA dans le domaine climatique. Mais ce ne sont pas ces projets de développement à grande échelle.
En réalité, nous savons ce que nous devons faire. Et nous disposons de la technologie. Alors utilisons cette technologie. Et ne construisons pas un monde miroir artificiel basé sur l’IA. Nous n’avons pas la technologie pour cela. Car même la technologie verte a un coût. Nous ne pouvons pas faire les deux. Soit nous faisons évoluer notre économie pour qu’elle s’affranchisse des combustibles fossiles et réduisons nos émissions à temps pour éviter peut-être une hausse de deux degrés — ce qui devient de plus en plus difficile –, soit nous construirons ce monde parallèle recouvert de centres de données afin d’invoquer un dieu numérique.
Ce sont là deux enjeux distincts que l’on confond très délibérément. Ils exploitent les aspects positifs que nous souhaitons. Nous voulons utiliser l’IA pour la recherche médicale, pour une utilisation plus efficace des énergies renouvelables, pour faire revivre des langues en voie d’extinction. Il y a des choses que nous pouvons faire, mais toutes ces utilisations positives de l’IA dépendent réellement de la qualité des données qui alimentent les systèmes. Et il s’agit là d’ensembles de données plus restreints, mieux sélectionnés et mieux entretenus.
L’ironie, c’est qu’au moment même où tout cela est mis en œuvre, on assiste à des attaques contre ce type de recherche dans l’enseignement postsecondaire. Ainsi, tout gouvernement qui souhaite sérieusement se tailler une place de choix devrait financer la science. Il devrait financer l’enseignement postsecondaire. Il devrait valoriser les personnes qui créent ces données de qualité.
Une résistance localisée émerge, et c’est ainsi que nous pouvons collectivement imaginer de meilleures visions pour l’humanité que celle dictée par la technologie.
Je pense que nous sommes dans une phase latente, où le mouvement se construit au niveau local. Certains endroits se sont retrouvés en première ligne de ces luttes, comme Memphis et [ … ] l’Espagne. Dans les régions confrontées à un stress hydrique, les gens sont très clairs : « Votre nuage n’est pas plus important que notre rivière. »
Ce qui me donne de l’espoir, c’est que je pense sincèrement qu’il s’agit de la lutte la plus fédératrice que j’aie jamais vue de ma vie. Je n’ai jamais vu de combat ayant le potentiel de rassembler les gens au-delà des clivages partisans, de réunir les travailleurs et les environnementalistes au lieu de les monter les uns contre les autres.
Je pense qu’il est logique que cela commence à un niveau hyperlocal, car il s’agit en réalité d’affirmer que ce monde mérite d’être protégé. Et ce n’est pas un concept abstrait. On ne sauve jamais le monde entier. On sauve les endroits auxquels on est attachés, ceux qu’on aime.
Ce qui me touche vraiment, c’est lorsque je parle à des organisateurs locaux qui comprennent véritablement qu’il s’agit d’une sorte de travail spirituel qui consiste avant tout à se connecter à leur territoire et les uns aux autres, et qui découle d’un sentiment d’amour. J’ai pu observer cela dans les luttes contre les infrastructures liées aux combustibles fossiles par le passé. Au Canada, ils ont réussi à faire barrage à un pipeline appelé le Northern Gateway. Ces jeunes Autochtones extraordinaires se sont organisés dans les communautés du Nord, et ils écrivaient des lettres d’amour à leurs communautés — aux orques, aux ours et aux saumons. Ce n’était pas simplement « nous détestons votre pipeline », mais « nous aimons notre territoire ».
Notre force réside dans notre capacité à réfléchir ensemble, à générer véritablement de nouvelles idées. Cela se produit lorsque nous nous asseyons les uns avec les autres pour échanger des idées, et que nous ne sommes pas simplement une machine à faire de la lèche ou à répéter ce que d’autres ont déjà dit. Allez vous promener avec vos amis et essayez d’imaginer un avenir plus beau que cela.
Liste évolutive des articles traduits par Gilles en vrac
Les caractères gras dans le texte sont de l’auteur.e
