Vers une ère de post-croissance dans un monde où les États doivent croître sous peine de perdre leur sécurité
Traduction de Shrinking Giants, Part 2: On inequality par Ronan Murphy sur Growing the Commons le 28 juin 2026.

Voici le deuxième article d’une série en huit parties inspirée d’un essai de Ronan Murphy. L’économie mondiale fonctionne selon une logique simple : les États doivent croître sous peine d’être dépassés par la concurrence, et ceux qui prennent du retard perdent leur sécurité. Dans un système où le pouvoir découle encore, en fin de compte, du canon d’un fusil, Ronan explore ce que cela signifie pour quiconque espère bâtir quelque chose de différent.
La première partie est disponible ici.
«L’ancien monde se meurt, et le nouveau monde peine à naître. C’est l’ère des monstres » – Antonio Gramsci.
Dans un contexte d’inégalités croissantes, les tentatives visant à imposer des limites écologiques peuvent se transformer en conflits sociaux explosifs. Nous en avons déjà vu les signes avant-coureurs. Le mouvement des gilets jaunes en France a éclaté lorsqu’une taxe sur les carburants a été perçue comme un fardeau injuste pour les populations rurales défavorisées. Les gens ne soutiendront pas des politiques de durabilité qui, selon eux, bafouent leurs moyens de subsistance ou renforcent les privilèges. Ulrich Brand et Markus Wissen décrivent cette résistance comme une défense du « mode de vie impérial » : ils font remarquer que les habitudes de consommation dans le Nord sont structurellement dépendantes de la main-d’œuvre bon marché et des ressources provenant du Sud, et que cette dépendance est si profondément ancrée dans la vie quotidienne que les gens la défendent inconsciemment, même lorsqu’elle détruit les conditions de leur propre avenir. 1 Cette réaction n’est pas irrationnelle; c’est une conséquence prévisible du fait de demander aux gens de renoncer à des conforts matériels que toute la structure de la vie moderne leur a appris à considérer comme normaux.
Plus inquiétant encore, ces griefs créent un terrain fertile pour les mouvements réactionnaires, précisément les forces qui feraient dérailler une transition durable. Aujourd’hui, nous assistons à l’émergence d’éco-fascistes et de nationalistes d’extrême droite qui déforment les discours environnementaux pour servir des agendas xénophobes ou autoritaires.
Ces tendances proviennent de courants distincts mais convergents. Derrick Jensen, cofondateur de Deep Green Resistance, s’inscrit dans la gauche environnementaliste radicale, mais a suscité de vives critiques pour avoir utilisé des conceptions essentialistes du « naturel » afin de propager des arguments transphobes sur qui devrait participer à la transition écologique et, plus dangereusement encore, qui devrait en faire partie intégrante. Par ailleurs, des figures d’extrême droite comme Keith Woods décrivent les anciens militants de gauche désabusés et marginalisés comme leurs principales cibles de recrutement, surfant sur des revendications écologiques légitimes tout en réorientant le blâme vers les immigrants et les groupes minoritaires.
Ces groupes proposent des boucs émissaires plutôt que des solutions, et en période de transition, ces éléments pourraient gagner du terrain en exploitant la peur et la frustration. De même, les ultranationalistes promettent de faire passer la survie de leur nation avant tout, souvent au détriment de la coopération mondiale, et pourraient rallier encore plus de soutien au-delà de leur succès actuel si la population se sent menacée par la pénurie ou le déclin.
Si des gouvernements progressistes tentent de mettre en œuvre des politiques audacieuses en matière de climat et de redistribution, on peut s’attendre à ce que les puissants lobbies industriels réagissent, que ce soit par le lobbying, des grèves patronales ou le financement de la désinformation à une échelle bien supérieure à ce qu’ils ont pratiqué au cours des 50 dernières années (voir : Dark Money de Jane Mayer).
La justice sociale constitue donc un enjeu de sécurité fondamental pour la durabilité. Comme l’a averti le rapporteur des Nations Unies sur la pauvreté, nous risquons une sorte d’« apartheid climatique » où les riches s’achèteraient une issue à la crise tandis que les autres souffriraient – un scénario qui garantirait pratiquement l’effondrement social et un retour en force de l’autoritarisme.
Des recherches récentes confirment que les fortes inégalités économiques constituent l’un des principaux facteurs prédictifs de l’érosion et du recul de la démocratie. Le sentiment d’être « laissé pour compte » rend les populations vulnérables aux hommes forts antidémocratiques qui promettent l’ordre ou le renouveau.
Cela nous apprend quelque chose d’important sur le déroulement même de la transition. Les systèmes en pleine mutation sont fragiles. Ils sont vulnérables aux chocs, aux réactions de rejet et à une défaillance institutionnelle en cascade. La littérature sur la résilience, en particulier les travaux de Carl Folke et du Stockholm Resilience Centre, établit une distinction entre les systèmes capables d’absorber les perturbations tout en conservant leur fonctionnement et ceux qui sont fragiles et enclins à l’effondrement.2 Brian Walker et David Salt avancent un argument similaire, soutenant que la gestion axée sur la résilience nécessite de préserver la diversité et la redondance des fonctions institutionnelles et écologiques, en particulier pendant les périodes de transformation.3
Appliqué à l’économie politique de la transition, cela signifie qu’avant qu’une société post-croissance puisse mettre en place les boucles de rétroaction vertueuses de l’économie coopérative, de l’énergie communautaire et de l’agriculture régénérative, elle doit d’abord stabiliser ses fondements institutionnels. Elle doit investir dans des « amortisseurs ». Par exemple, un soutien salarial pour les travailleurs quittant les industries à forte intensité de carbone, un financement de base pour les institutions communautaires phares menacées d’insolvabilité, ou des fonds d’adaptation d’urgence pour le parc de logements le plus vulnérable.
Ces investissements ne produiront peut-être pas de résultats à somme positive immédiats, et ils ne se renforceront peut-être pas mutuellement comme le ferait une économie régénérative mature, mais ils préservent la capacité d’agir, font gagner du temps et créent un espace propice à des changements structurels plus ambitieux. Ils empêchent le retrait définitif d’acteurs civiques clés du paysage de la transition.
La littérature sur la gestion de la transition, en particulier les travaux de Jan Rotmans et Derk Loorbach à l’Institut néerlandais de recherche sur les transitions, décrit cela comme la phase de pré-développement du changement systémique, la période où l’expérimentation est possible précisément parce que les institutions existantes sont protégées contre l’effondrement.4 Si nous sautons cette phase, la transition risque d’être accaparée par ceux qui disposent des ressources nécessaires pour traverser la tempête, c’est-à-dire précisément les acteurs dont les intérêts sont servis par le statu quo.
Pour éviter ce sort, les transitions post-croissance doivent accorder une priorité absolue à l’égalité et à l’inclusion à chaque étape. Cela implique des politiques telles que la redistribution de la richesse, la garantie des services de base et des transitions justes pour les travailleurs, afin de veiller à ce que le fardeau de la transformation de l’économie repose sur ceux qui sont les plus à même de le supporter (et les plus responsables), tandis que les avantages d’une société plus verte – air pur, vie communautaire, sécurité économique – sont largement partagés.
Notes
1. Brand, U. et Wissen, M. (2021). The Imperial Mode of Living: Everyday Life and the Ecological Crisis of Capitalism. Londres : Verso.
2. Folke, C. (2006). « Resilience: The emergence of a perspective for social-ecological systems analyses ». Global Environmental Change, 16(3), p. 253-267. Voir également Folke, C. et al. (2010). « Resilience thinking: integrating resilience, adaptability and transformability ». Ecology and Society, 15(4).
3. Walker, B. et Salt, D. (2006). Resilience Thinking: Sustaining Ecosystems and People in a Changing World. Washington, DC : Island Press.
4. Rotmans, J. et Loorbach, D. (2009). « Complexity and transition management ». Journal of Industrial Ecology, 13(2), p. 184-196. Voir également Loorbach, D. (2010). « Transition Management for Sustainable Development: A Prescriptive, Complexity-Based Governance Framework ». Governance, 23(1), p. 161-183.
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Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.
