Pourquoi les efforts mondiaux visant à s’affranchir des géants de la technologie échouent-ils sans cesse?

Dans cet extrait du livre « The Rulers: Corporate Power in the Age of AI and the Cloud », l’auteure Cecilia Rikap examine comment l’Europe, l’Inde, le Brésil et la Chine s’attaquent aux géants de la technologie.

Traduction de Why the global push to break free from Big Tech keeps falling short, par Cecilia Rikap le 26 août 2026.

Au milieu de l’année 2024, l’erreur d’un partenaire en cybersécurité a entraîné une panne mondiale de Microsoft Windows. Celle-ci a touché 8,5 millions d’appareils Windows. Bien que cela représente moins de 1 % de l’ensemble des appareils Windows, cela a causé des perturbations majeures. Des aéroports ont été fermés, les grandes compagnies aériennes ont connu des retards généralisés et les médias n’ont pas pu diffuser de contenu en direct. Les services d’urgence aux États-Unis ont été touchés, tout comme les services bancaires, les marchés boursiers, les stations-service, les magasins de détail, les hôpitaux et les entreprises de télécommunications. Cette panne a clairement illustré à quel point le monde dépend des géants de la technologie.

La question de la souveraineté (numérique) — et celle de savoir si les gouvernements démocratiques peuvent encore la garantir — passe au premier plan. En dehors des États-Unis et de la Chine, les géants de la technologie, et en particulier les géants du nuage, ont considérablement érodé la souveraineté numérique. Les dépendances technologiques s’étendent au-delà des particuliers et des organisations privées.

En 2024, le Royaume-Uni a signé une entente de cinq ans avec Microsoft pour sa transformation numérique. Le gouvernement allemand a conclu une entente similaire avec AWS et son partenaire allemand Bechtle AG. AWS est utilisé partout dans le monde, de l’Office australien de la statistique à la Provincia Bank argentine, la banque publique de la province de Buenos Aires. En Nouvelle-Zélande, le ministère des Affaires intérieures a conclu une entente à l’échelle du gouvernement avec Google Cloud. Alors que la plupart de ces ententes entre le secteur public et les géants du nuage passent inaperçues, un exemple très médiatisé a été le contrat de 1,2 milliard de dollars conclu par Israël avec Google et Amazon pour développer une infrastructure de nuage privé. Baptisée « Projet Nimbus », cette initiative a été révélée après que des employés des deux entreprises ont dévoilé qu’elle visait à soutenir l’utilisation de l’IA par l’armée israélienne à des fins de surveillance et de collecte illégale de données ciblant les Palestiniens.

Ce ne sont là que quelques exemples d’une tendance mondiale dans laquelle les gouvernements se sentent contraints de poursuivre une transformation numérique en externalisant des technologies de contrôle clés aux géants du nuage. Les dépendances qui en résultent compliquent les efforts visant à les réglementer, car les gouvernements comptent sur ces géants pour les technologies mêmes qui sous-tendent la gouvernance économique.

Parmi les gouvernements qui mettent en œuvre des politiques industrielles pour contrer la domination des géants américains (et chinois) de la technologie, trois cas se démarquent : la Commission européenne et deux approches adoptées par des économies émergentes. Aucune de ces initiatives n’aborde toutefois le cœur du problème, soit la monopolisation intellectuelle, et aucune n’a, jusqu’à présent, réussi à étendre de manière significative la souveraineté numérique face aux géants du nuage et aux autres grandes entreprises technologiques.

Le Plan d’action « AI Continent » de la Commission européenne, publié en avril 2025, vise à stimuler le développement de l’IA en Europe. Du côté de l’offre, l’UE investit dans des « usines d’IA » comprenant des superordinateurs publics, des ensembles de données et d’autres services destinés à soutenir l’entraînement des modèles d’IA et le développement d’applications d’IA. Le plan prévoit également la création de « gigafactories » d’IA dans le cadre de partenariats public-privé. Les startups européennes pourraient entraîner leurs modèles sur des superordinateurs de l’UE, mais elles sont tout de même susceptibles de les déployer via les nuages des géants de la technologie.

En comparaison, le Brésil et l’Inde ont tous deux mis en œuvre des stratégies visant à développer leurs propres écosystèmes technologiques numériques. IndiaAI et le plan brésilien en matière d’IA mettent beaucoup plus l’accent sur le rôle du secteur public dans la promotion de la souveraineté numérique. Néanmoins, une limite commune est qu’ils continuent de considérer le nuage comme une simple infrastructure en tant que service et ne se dissocient pas complètement des géants de la technologie.

Dans le cas de l’Inde, un groupe de conseillers du gouvernement, comprenant notamment des employés d’Intel et d’Oracle, a recommandé la création d’une infrastructure alternative d’IA par le biais d’une initiative baptisée « FutureLab AI Compute Infrastructure ». À l’instar des « gigafactories » d’IA de la Commission européenne, celle-ci serait développée dans le cadre d’un partenariat public-privé. Si cette proposition est adoptée, le gouvernement agira en collaboration avec Intel et Oracle, perpétuant ainsi des dépendances technologiques structurelles, notamment la dépendance de ses services d’edtech et de healthtech à l’égard de l’infrastructure d’Oracle.

Au Brésil, les entreprises d’État de télécommunications et de données ont fait pression pour le développement d’une couche intermédiaire destinée à fournir des services informatiques au secteur public. Sous cette couche intermédiaire, les grandes entreprises technologiques américaines continueront de fournir des technologies de base de type « boîte noire » au secteur public brésilien. Comme l’illustre la trajectoire de ces initiatives, il semble impossible de se dissocier des géants du nuage et des autres grandes entreprises technologiques américaines. Il existe toutefois un exemple qui semble avoir été couronné de succès.

Le modèle chinois

La Chine est considérée par plusieurs comme un modèle à imiter précisément parce qu’elle a bâti son propre écosystème de technologies numériques, y compris un marché du nuage dominé exclusivement par des acteurs chinois. Mais même en mettant de côté les préoccupations liées à la surveillance massive et au manque de démocratie, l’approche chinoise ne diffère pas fondamentalement du système dominé par les géants américains de la technologie en matière de monopoles intellectuels.

En fait, le modèle chinois repose en grande partie sur l’imitation des technologies américaines. Les géants technologiques chinois et les jeunes entreprises spécialisées en IA ont, jusqu’à présent, préféré éviter les risques, se positionnant comme des « suiveurs rapides » qui développent leurs activités en capitalisant sur le marché intérieur les avancées américaines en matière d’IA. Des personnes interrogées chez Tencent, NetEase, Pony.ai et Megvii ont décrit la force des entreprises technologiques chinoises en des termes similaires : celles-ci ne partent pas de zéro pour créer quelque chose de nouveau, mais sont capables de développer à une vitesse incroyable des découvertes préexistantes, passant de un à 100. Elles adaptent les modèles des entreprises américaines aux conditions locales afin de « faire des profits », comme l’a formulé un ingénieur en logiciel de Tencent. Une personne interrogée de Pony.ai a fait remarquer que les informaticiens chinois formés à l’étranger, et ayant acquis de l’expérience dans la Vallée du Silicium, renforcent cette culture de l’imitation lorsqu’ils reviennent en Chine ou travaillent pour des entreprises chinoises depuis l’étranger.

L’approche chinoise n’est pas fondamentalement différente du système américain dominé par les géants de la technologie en matière de monopoles intellectuels.

L’imitation rapide s’est avérée la stratégie la plus viable pour les entreprises chinoises en matière d’IA et de nuage, compte tenu de leur accès à un immense marché intérieur protégé, des tensions géopolitiques croissantes et de la structure mondiale bien établie du pouvoir des grandes entreprises. L’expérience de Huaweii sert d’avertissement. Bien qu’elle ait poursuivi ses efforts dans le domaine de la 5G, les répercussions géopolitiques ont freiné son expansion sur le marché mondial. Washington a systématiquement entravé les efforts de Huawei visant à déployer la 5G dans les économies occidentales, laissant ainsi le temps à ses concurrents de reproduire la technologie et de freiner la croissance sur le marché du géant chinois des télécommunications.

Dans l’ensemble, les tensions géopolitiques limitent la capacité d’un éventuel bond technologique chinois à se traduire par un leadership sur le marché mondial de l’IA. Dans ce contexte, l’émergence de DeepSeek, un modèle plus abordable, favorise son adoption non seulement chez les utilisateurs finaux, mais aussi en particulier chez les développeurs qui créent des applications d’IA. Cela profite aux géants américains du cloud, car DeepSeek exerce une pression à la baisse sur d’autres jeunes entreprises, les décourageant de se diversifier ou d’établir des écosystèmes indépendants. Cela favorise également ces géants, car les modèles de DeepSeek peuvent être loués en tant que service sur leurs plateformes cloud. DeepSeek n’entre pas en concurrence avec les géants du cloud et ne perturbe pas leur activité principale.

Mais même si la Chine venait à devancer les États-Unis sur le plan technologique, cela ne constituerait pas une victoire pour la majorité. Cela marquerait simplement un remaniement des pouvoirs en place. Bien que les remous engendrés par un tel remaniement puissent momentanément détourner l’attention des dirigeants politiques et des chefs d’entreprise visant à renforcer leur contrôle sur le reste du monde, le modèle chinois ressemble en fin de compte trop étroitement à celui des États-Unis pour être célébré ou reproduit.


Fichier Excel des traductions par Gilles en vrac
Fiches avec les premières phrases (et non seulement les titres)
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.