Léviathan de silicium – un ordre policier

Traduction de Silicon Leviathan – a police order par Erdogan H. Sima, dans Distinktion: Journal of Social Theory, le 10 juillet 2026. [réf. The Syllabus]

Résumé

Il s’agit ici d’une étude sur la datafication. Bien qu’elle se concentre sur la datafication de l’État, cette étude s’attache à mettre en avant l’ordre perceptuel qui est à l’œuvre. Si la datafication en est venue à prévaloir, je suggère que cette prévalence ne peut être comprise en soi. La datafication de l’État doit être prise au sérieux, mais pas à première vue. En m’appuyant sur le concept d’ordre policier de Jacques Rancière, je propose d’analyser comment la décentralisation de la bureaucratie centrée sur l’État entraîne le déplacement de l’action politique. Dans le cadre de la datafaction, soutiens-je, la prétention téléologique visant à dépolitiser la politique est indissociable de la surveillance constante de l’hybridité agentielle en tant que franchissement de frontières sans friction sur le plan technopolitique. La technopolitique désigne le déploiement de cette prétention même à une action dépolitisée.

Introduction

La présente étude porte sur la « datafication ». Plus précisément, elle s’intéresse à la datafication de l’État. Si la datafication est devenue omniprésente, partant du principe que cette omniprésence ne peut être comprise en soi. Je propose donc de prendre au sérieux la datafication de l’État, tout en évitant d’accepter ses prémisses telles quelles. Parmi celles-ci figure notamment la prémisse téléologique d’une disruption inévitable (cf. Levina 2017). La « datafication » de l’État est censée se nourrir indéfiniment du « pouvoir perturbateur des données » (Schaetz et al., p. 1158). Et, en ces termes, elle est perçue comme une « concentration du pouvoir » inévitable (McFarland, Galliott et Cappuccio 2020, p. 191) . Autrement dit, la « datafication » de l’État n’est pas une fatalité; l’« État dataifié » désigne plutôt la téléologie qui soutient la concentration – autrement insoutenable – du pouvoir (« dataifié »). D’où l’insistance : « la “rhétorique prometteuse et ambivalente” de la disruption technologique et de l’inévitabilité politique » (Geiger 2020, 169) doit être prise au sérieux, mais pas au pied de la lettre. L’affirmation selon laquelle « les initiatives de l’État datafié supplantent plutôt qu’elles ne remplacent » l’État bureaucratique (Raso et Adelmant, p. 39) ne fait pas de l’« État datafié » une inévitabilité. Au contraire, cette proposition est précieuse pour la présente étude, dans laquelle elle est décortiquée afin d’illustrer la prémisse téléologique de la datafication. Il suffit de dire que la datafication repose sur son caractère ouvert; elle se déploie en privilégiant, sur le plan perceptuel, le « déplacement » plutôt que le « remplacement ». L’ordre perceptuel en jeu, soutiens-je, est crucial pour la prévalence de la datification : il affecte non seulement l’action bureaucratique, mais surtout la politique d’action de la « vie quotidienne » (Mennicken et Espeland 2019, 237; Torpey 2020, 761).

Comment donc saisir la signification politique de la datification, précisément dans la mesure où elle dépend de l’ordre perceptuel? À cette fin, je m’appuie sur le concept d’ordre policier de Jacques Rancière. Tout comme « le pouvoir de l’ordre policier réside dans son apparente naturalité » (Caiazzo 2022, 75), le décentrement presque naturel de la bureaucratie centrée sur l’État entraîne le déplacement de l’action politique. Alors que l’« État datifié » est encore à venir, les « initiatives hybrides » sont bien réelles et présentes (Uribe 2026, 60). Le concept d’« ordre policier » implique de s’engager face aux implications concrètes de la datafication de l’État, en prenant ses distances par rapport à l’« État dataifié ». À ce titre, il suggère de s’engager à mettre en avant la « pure contingence de tout ordre établi » (Dikeç, 2012, 673). Sur le plan méthodologique, le présent article s’attache à mettre en évidence l’ordonnancement perceptuel à l’œuvre dans la « datafication » technopolitique et contingente de l’État. Il s’agit ainsi de souligner que la « datafication » n’est jamais achevée. La datafication de l’État s’opère dans la « reconfiguration ouverte des formes perceptuelles données » (Rancière 2013, 63, 85). Dans le cadre de la datafication, la souveraineté politique constitue un obstacle perceptuel que la disruption technopolitique implicite à la montée des « acteurs quasi-souverains » est appelée à surmonter (cf. Atal et al. 2026). On attribue généralement à la Vallée du Silicium la préférence accordée à la disruption plutôt qu’à la durabilité (Levina et Hasinoff 2017, 491). Mais en réalité, l’argument rhétorique en faveur de « solutions technologiques et […] disruptives aux problèmes sociaux » repose sur notre suspension d’incrédulité avant même que l’on puisse en examiner les « conséquences imprévues » (Levina et Hasinoff 2017, 494). Cela revient à suggérer que la disruption inévitable de l’État est déjà à nos portes. Si la décentralisation de l’ordre des choses centré sur l’État est un fait acquis, je soutiens que « l’État datifié » invoque effectivement la disruption inévitable de l’action politique. La datification est un processus ouvert, mais l’ordonnancement perceptuel est déjà à l’œuvre dans le caractère apparemment naturel de la délimitation entre « le visible et l’invisible » (Rancière 2013, 13). L’aspect visible de la « datafication » est « le pouvoir des grandes entreprises technologiques » (Torpey 2020, 751). De manière invisible, cependant, le « pouvoir » décentré des données prospère en naturalisant, au nom de tous, le déplacement de la conception politique de l’action par l’hybridité technopolitique. La revendication politique de la « souveraineté » est visiblement déplacée (plutôt que remplacée) par des « initiatives hybrides » décentrées sur le plan de l’agentivité. La décentralisation de l’agentivité est bien sûr une téléologie; c’est pourquoi « l’hybridité du public et du privé » (Uribe 2026, 48) ne signifie pas la fin de la datafication. Au contraire, « l’hybridation humain-IA » (Rella et al. 2025, 152) signifie que le déroulement téléologique de la datafication n’empêche pas le déplacement de la conception anthropocentrique de l’agentivité (Schreiber 2024) – c’est-à-dire de manière presque naturelle, dans une logique de continuité agentive. C’est en ce sens que la datafication va de pair avec l’imposition de son propre caractère inévitable.

De toute évidence, le déroulement téléologique de la datafication dépasse un cadre étroit tel que « rendre le gouvernement intelligent » (Lepage-Richer et McKelvey 2022, 2). De même, elle ne peut pas non plus se réduire à la quantification (cf. Kopper et Knox 2024). Peut-être la datafication a-t-elle sa place dans la longue histoire de l’ordonnancement politique par les « chiffres » (Kopper et Knox 2024, 2) – même si les origines de ce dernier remontent à la « construction d’un État fort et centralisé et aux diverses façons de décrire à la fois l’État et la société qui lui est associée » (Desrosières 1998, 26). Toutefois, une généalogie de la datafication dépasse le cadre de la présente étude. Ici, l’objectif est de cerner la datafication en fonction de l’ordre technopolitique des choses qu’elle nous présente, c’est-à-dire dans sa prétention à une perturbation agentielle. En bref, la datafication suggère la « une reconfiguration des personnes selon de nouveaux modèles » (Mennicken et Espeland 2019, 237). Nous pouvons garder nos distances par rapport aux « chiffres » précisément en tant que chiffres. En revanche, la datafication fait de la « dépolitisation de la politique » une revendication presque naturelle (cf. Mennicken et Espeland 2019, 231). La datafication de l’État affecte la politique de la vie quotidienne, notamment avec l’émergence d’un « nouveau groupe d’acteurs, tels que les entreprises technologiques et les technologues civiques », qui est indissociable de la prévalence de « nouvelles techniques, comme l’apprentissage automatique, dans la gouvernance » (Baykurt 2025, 2797). En effet, ces « nouveaux acteurs » témoignent de la perturbation inévitable du champ d’action des possibilités. Contrairement aux « chiffres », l’État dataifié à venir nous implique là où nous tenons pour acquises les « [toujours] nouvelles formes de souveraineté » qu’il prescrit (cf. Csernatoni et al. 2025, 1) . En ces termes, la datification nous confère le droit technopolitique de chevaucher les deux côtés du clivage technologique/politique – ce qui est révélateur d’un désaccord avec le postulat de la quantification selon lequel « [l]es chiffres sont des éléments essentiels de la vie politique » (Kopper et Knox 2024, 1; italiques ajoutés). Ici, la référence à ce qui est « technologique » implique non pas tant l’instrumentalité que l’intentionnalité (Dean 1996, 57). La conception de la technologie qui sous-tend l’extension téléologique de la « pratique de la gouvernementalité des États aux entreprises technologiques et aux infrastructures numériques » (Aradau 2023, 18; Kopper et Knox 2024, 10) n’est pas tant instrumentale qu’intentionnelle. À ce titre, l’intentionnalité de la datafaction culmine dans la croyance en une « collecte de données immanente qui se produit comme un sous-produit de la vie quotidienne » (McSorley 2021, 44), ou plutôt, dans notre suspension d’incrédulité face à la technologie sous-jacente – précisément en tant que « [pré]condition de formes de vie particulières » (cf. Dean 1996, 58).

On peut soutenir que c’est l’ordonnancement perceptuel qui sous-tend la prétention téléologique visant à dépolitiser la politique. L’affirmation selon laquelle « l’autorité s’exprime de plus en plus de manière algorithmique » (Pasquale, cité dans Mennicken et Espeland 2019, 237) est valable, mais dans la perspective d’un « État dataifié » à venir. En effet, la datafication peut se résumer à un impératif perceptuel : personne ne peut se permettre d’être laissé pour compte par le pouvoir technopolitique des données. Comme nous l’avons déjà suggéré, ce « pouvoir » déployé sur le plan perceptuel doit être pris au sérieux – c’est-à-dire comme une modification du « champ de possibilités esthético-politique » (Rancière 2013, 3). D’où la mise en garde qui s’ensuit : l’ordonnancement perceptuel implicite à la datafication ne peut être pris au pied de la lettre. La datafication de l’État appartient téléologiquement à l’ « futur ». Mais le pouvoir technopolitique qu’elle déploie sur le plan perceptuel est déjà parmi nous – ici et maintenant, sous la forme d’un « champ d’actions possibles » modifié (Dean 1996, 61). Le revers du telos qu’est l’« État datifié » est l’ordonnancement perceptuel très présent dans lequel l’hybridité ontologique émerge comme une possibilité agentiale. L’agence technopolitique composée de « des configurations hybrides de personnes, de données, de machines et d’organisations, chargées de répondre à des exigences opérationnelles et stratégiques spécifiques » (Stevens, 2020, 167) incarne également une inévitabilité naturalisée. Ainsi, presque naturellement, « l’adoption de la technopolitique comme schéma [téléologique] » est étayée par la plausibilité des « formes hybrides de pouvoir » (Müller et Richmond, 2023, 4) . La datafication nous présente de « nouvelles » formes de souveraineté dans lesquelles nous sommes investis en tant qu’agents. Compte tenu de « l’autonomisation technologique » (Taşkale 2025, 2), ceux qui sont ainsi autonomisés se trouvent impliqués dans la conception technopolitique du pouvoir. Ainsi, la plausibilité du telos agentif qu’est l’« hybridité » reflète l’efficacité téléologique de la fermeture de la politique au sein de la technopolitique. L’impératif perceptuel qui en est venu à miner la gouvernance politique est, en ce sens, plus qu’une prophétie auto-réalisatrice dont nous pourrions simplement nous débarrasser. C’est le moins qu’on puisse dire, une perception dépolitisée des données nous oblige à nous identifier à la conception « datafiée » de la politique.

« État datafié » : la prétention à dépolitiser la politique

Pourquoi « État datafié »? La datafisation de l’État bouleverse la sensibilité établie de la gouvernance politique, mais uniquement pour en donner un sens nouvellement établi, à savoir celui d’« État datafié » (Baykurt 2025; Burrell et Singh 2024; Smith, Vajdic et Stephenson 2023). Il s’agit d’un mode de bouleversement considéré comme « un [technopolitique] lieu de construction du futur » (cf. Van Den Meerssche 2022, 201). Ce qui est donc crucial dans la « datafication » de l’État, ce n’est pas seulement la « conviction que les données peuvent favoriser un appareil social meilleur, plus efficace, et plus « objectif » »; cette croyance téléologique s’accompagne de la possibilité technopolitique de « façonner ce qui est pensable et les pratiques par lesquelles les acteurs remplissent leurs rôles », précisément dans et par « la coproduction de la technologie, de la société et de la politique » (Reutter 2022, 905–906; Knorr et Pentzold 2025). La nouvelle sensibilité véhiculée par l’« État datafié » se présente comme un ordre perceptuel qui s’étend indéfiniment au-delà de l’État. En cela, la datafication ne se contente pas de déplacer le jeu entre anticipation et actualisation que suggère le « déterminisme des données » (Kitchin, 2024, 62), mais elle établit également une équivalence perceptuelle entre l’anticipation et l’actualisation. Du point de vue de la datafaction, l’État est toujours déjà un « État datafié », non pas en soi, mais au regard de sa reconfiguration inévitable en tant que tel. Note de bas de page1 L’« État datifié » qui fait toujours défaut (IA militaire, police prédictive, autosuivi, etc.) doit donc être pris au sérieux « comme un développement politique plutôt que technologique » (Dencik et Kaun 2020, 3). L’orientation technopolitique des données ne signifie pas qu’elles pourraient échapper à leurs fondements politiques bien réels. Comme nous le rappelle le concept d’ordre policier, « l’ordre établi reste ouvert aux brèches [précisément] dans sa logique “naturelle” » (Knorr et Pentzold 2025; Rancière 2013, 89). Ainsi, plutôt que la quête d’un « salut technologique » (Atal et al. 2026, 19), l’« État dataifié » reflète l’effort perpétuel visant à naturaliser la datafaction comme étant détachée de ses fondements politiques. Ce qu’il faut prendre au sérieux, c’est précisément cette perpétuité perceptuelle : la datafaction de l’État implique une fuite sans limite face à l’inévitable (le présent politique) en nous imposant de nous soumettre à la technopolitique inévitable à venir. Cela peut tout aussi bien être une reconnaissance de soi : le caractère perturbateur de la datafication entretient une relation de dépendance avec son inévitabilité téléologique – ou plutôt, avec notre suspension de l’incrédulité à son égard. Ainsi, l’« État datafié » naturalise la possibilité de mettre fin à l’action politique, précisément dans l’inévitabilité d’une action technopolitique à venir. Ainsi, face à cette prétention presque naturelle de dépolitiser la politique, j’espère contribuer à sa dé-naturalisation.

Le fait que « de plus en plus de capteurs produiront davantage de données, puis que davantage d’IA aidera à transformer ces données en davantage d’information » (Wright, Miklaucic et Veazie 2025, 18) n’est pas un argument politique, mais une téléologie technopolitique : cela reflète le « décentrement » irrésistible du sujet politique de la production de connaissances (cf. Jarke et al. 2024, 7) . Le glissement du sujet polémique de la connaissance vers le « lien entre l’humain et la technologie » (Wright, Miklaucic et Veazie 2025, 21), qui s’impose sur le plan technopolitique, peut être considéré comme une désillusion à l’égard de la politique. Or, en réalité, ce glissement reflète l’approche expérimentale dominante en matière de formation du sujet. En gros, ce que l’on peut connaître de la technologie et ce que l’on peut en faire est de plus en plus perçu comme une question d’« expérimentation technologique […] en tant que pratique interventionnelle qui régit les problèmes sociopolitiques » (Csernatoni et al. 2025, 7). Dans ce cadre de perception, le sujet politique du savoir est peut-être reconfiguré en un problème technopolitique qui attend sa solution inévitable. D’un point de vue perceptuel, nous sommes incapables de déterminer si le telos de « l’État datifié » découle du pouvoir politique des entreprises technologiques, ou s’il s’agit d’une conséquence perceptuelle de la quête dominante du pouvoir expérimental. Cette ambivalence, selon moi, met en évidence la suspension téléologique de l’incrédulité qui est immanente à l’expérience technologique d’une politique « apolitique » (cf. König 2020, 468) . En conséquence, le fait que « les règles ne sont pas délibérées mais découvertes, non pas élaborées mais induites par l’analyse adaptative des données » (Van Den Meerssche 2022, 200) reste dans l’ensemble invisible. Ces « effets de pouvoir » intrinsèques à la datafaction sont « souvent rendus invisibles » (Mejias et Couldry 2019, 4). Pourtant, le revers de ce pouvoir invisible est une téléologie visible : l’« État datifié » à venir est à l’écoute des « publics dont le lien avec l’État est en pleine transformation » (Smith, Vajdic et Stephenson 2023, 10), mais dans le but d’expérimenter les façons dont « les services publics s’organisent autour des activités disruptives des entreprises technologiques » (Dencik et Kaun 2020, 5). Ainsi, alors que « l’État datifié » s’échappe commodément vers l’avenir, le déplacement actuel de la politique par la technopolitique, notamment par la plausibilité expérimentale de « formes hybrides de pouvoir », nous échappe tout simplement.

Sous la « transformation technologique de la vie quotidienne » (Torpey 2020, 758) se cachent ces effets de pouvoir qui nous échappent. D’une part, la téléologie technopolitique de la datafication exclut la multiplicité politique que désigne le « nous » — on peut le dire, presque naturellement. Il s’agit ici de souligner la dévalorisation perceptuelle de la politique qui opère en prenant la technopolitique de la datafication comme un fait acquis. La production de « nouvelles connaissances » est cruciale pour la datafication de l’État; elle ne renvoie pas à une capacité épistémique, mais à l’attrait téléologique de la reconfiguration de « la nature de l’État » (Smith, Vajdic et Stephenson 2023, 10). La conception reconfigurée de la bureaucratie – précisément en tant qu’appareil dont « les technologies ont toujours fait partie intégrante » (Raso et Adelmant 2024, 36) – ne suggère pas simplement « la mainmise de l’industrie technologique sur l’État datifié » (Baykurt 2025, 2807). Au contraire, l’« État datifié » fait référence au cadre perceptuel dans lequel l’État et les entreprises privées peuvent être perçus comme « s’associant dans un alignement plus profond » (Burrell et Singh 2024, 25). La « mainmise » défie en effet sa conception courante comme aboutissement d’efforts de lobbying unilatéraux visant à mettre en évidence l’exposition tant des entreprises que de l’administration aux conséquences imprévues de la datafaction. En tant que contexte téléologique de l’ordonnancement perceptuel, « l’État datafié » permet et impose à la fois des modes de pouvoir technopolitiques tels que les « entreprises de mainmise » (Burrell et Singh 2024, 25). Ainsi, l’alignement public-privé mentionné ci-dessus dépend de notre suspension d’incrédulité face à un pouvoir qui transcende les oppositions public–privé, étatique–non étatique « pour exercer une force et un contrôle sur la population » (cf. Burrell et Singh 2024, 25). Dans le même sens, le privilège bureaucratique de « façonner l’interprétation des données publiques » peut désormais être considéré comme une « capacité épistémique » à saisir (Baykurt 2025, 2805). De toute évidence, « les ensembles de données gouvernementaux se transforment en traces à capturer » (Baykurt 2025, 2806). Cette visibilité comporte toutefois un aspect invisible : toutes les entreprises ne peuvent pas s’approprier le pouvoir des données. D’un point de vue perceptuel, ce « pouvoir » à la portée de tous est en fait l’apanage des « entreprises de technologie gouvernementale » (Baykurt 2025, 2806). Le pouvoir des données est précisément l’expression de l’ordre perceptuel qui est à l’œuvre dans la dépolitisation de la politique. Après tout, les données, après tout, ne fonctionnent pas seulement comme « un outil pour dire la vérité », mais aussi comme « un outil pour raconter des histoires et pour la résistance populaire » (Olojo 2024, 171). En ce sens, la datafication peut également être considérée comme le médium technopolitique dans lequel « les corps [sont] rendus lisibles et comparables en tant que “doubles de données” virtuels et désincarnés qui apparaissent comme des fictions gouvernables » (Van Den Meerssche 2022, 182). L’avenir de l’« État datifié » rend à la fois possible et nécessaire une conception technopolitique de l’action. Autrement dit, la technopolitique n’exclut pas la résistance; celle-ci est plutôt reconfigurée, inévitablement en termes technopolitiques. En ce sens, le pouvoir des données est à la fois la cible de l’activisme des données et une ressource existentielle – en tant que « contre-données » (cf. Olojo 2024, 171) – pour cette forme de résistance agentielle médiatisée par la technopolitique. On peut faire remonter le pouvoir perceptuel de « moduler les subjectivités, façonner les comportements et inciter à l’action » (Kitchin 2024, 92) aux « hiérarchies de pouvoir ancrées dans les ensembles de données » (Olojo 2024, 180). Néanmoins, le concept de « données manquantes »,note de bas de page2 bien qu’il se rapporte à ces mêmes ensembles de données qui nous accablent, peut tout de même « constituer un défi lancé par la société civile aux institutions officielles, notamment les gouvernements, les institutions religieuses et les entreprises » (Jungs de Almeida, Klein et D’Ignazio 2024, 194). Ce dualisme visible sert en effet de médiateur à l’ordre perceptuel invisible à l’œuvre dans la dépolitisation de la politique — et ce, à tel point que « le pouvoir [semble] ne plus s’opposer au sujet » (cf. Dean 1996, 53).

La datafication nous a déjà fait découvrir un « worlding » technopolitique, c’est-à-dire la délimitation bien trop naturelle de « ce qui peut être connu et fait dans le monde » (cf. Amoore et al. 2024, 2). Fait remarquable, cette délimitation est considérée non seulement comme inévitable dans son orientation technopolitique, mais aussi comme totale dans sa portée épistémologique (cf. Knorr et Pentzold 2025, 3). « Ces architectures computationnelles des modèles d’IA générative pénètrent de plus en plus les architectures politiques, non seulement au sens direct où elles sont déployées pour répondre à des événements incertains – des décisions sur le champ de bataille aux pandémies –, mais aussi parce qu’elles façonnent et délimitent les frontières éthico-politiques de ce qui peut être connu et fait dans le monde » (Amoore et al. réf. 2024, 2). En effet, la délimitation troublante de la production de connaissances est couramment remise en question en termes d’ordre épistémique qui en découle – par exemple, le « décentrage » de l’action humaine dans la production de connaissances fondée sur les données (Jarke et al. réf. 2024, 7), ou la « monopolisation par la décentralisation » qui accompagne l’expansion de l’infrastructure de données (cf. Blanke et Pybus 2020), sans parler des « entreprises technologiques qui, au fil du temps, en viennent à dicter les arrangements sociétaux » (Dencik et Kaun 2020, 5). Mais l’« ordre » lui-même, cette domination perceptuelle qui explique de manière circulaire la délimitation de la connaissance par la production de connaissance, reste presque naturellement invisible. Remettre en question l’ordre perceptuel à l’œuvre dans la dépolitisation ouverte de l’État politique commence par la reconnaissance que « [l’ordre] ne repose pas sur des catégories pures ou des significations sans équivoque, il est nécessairement constitué d’ambivalence » (Wydra 2011, 188) .

Alors que la datafication de l’État s’échappe constamment vers l’avenir, « l’État datafié » est ici et maintenant, en tant que marqueur de l’ordonnancement perceptuel à l’œuvre. À première vue, la perturbation inévitable de l’État semble suivre une trajectoire normative. Sur le plan normatif, la datafication perturbe par sa réduction à la portée transgressive de l’extraction de données. Mais c’est surtout dans la manière dont le déplacement est privilégié par rapport au remplacement que le cadre téléologique devient manifeste. Le déroulement téléologique de la datafication exclut le remplacement en tant qu’entreprise à enjeux élevés, et ce de manière plausible : l’échec à remplacer la bureaucratie elle-même signifierait autrement la fin de la datafication. En conséquence, les « initiatives de l’État datafié » sont jugées inévitables, car elles visent à « déplacer plutôt qu’à remplacer le travail humain nécessaire au fonctionnement des bureaucraties » (Raso et Adelmant 2024, 38; italiques dans l’original). Le remplacement est donc la norme, tandis que l’effort ouvert visant à supplanter la bureaucratie centrée sur l’État constitue une téléologie. Ainsi, le caractère inévitable de l’« État datafié » devrait être considéré comme un appel à prendre au sérieux la dépolitisation en cours, en tant qu’indicateur d’un avenir incontournable, mais pas au premier abord – par exemple, comme un déterminisme des données. Le remplacement sélectif de la base « humaine » de la bureaucratie constitue en effet un éclairage critique sur l’attrait téléologique de la datafication. À ce titre, le fait que les « initiatives étatiques datafiées » mettent l’accent sur les « concepteurs de systèmes » (Raso et Adelmant 2024, 42) signifie que l’objet du déplacement n’est pas tant l’« humain » qu’une perception technopolitique de l’agentivité. Ainsi, « lorsque les logiciels participent à la prise de décisions d’admissibilité, leurs concepteurs […] deviennent des acteurs bureaucratiques essentiels » (Raso et Adelmant 2024, 42). La datafication de l’État peut être considérée comme un défi épistémique à la gouvernance centrée sur l’État (Dencik et Kaun 2020, 1). Et pourtant, le glissement de l’accent mis sur le « travail humain » vers la « conception de systèmes » et à la co-créativité suggère un ordre perceptuel; la dépolitisation de la politique est d’autant plus convaincante lorsqu’elle est envisagée comme une formation subjective en cours qui n’exclut pas les « hybrides homme-machine » (Rella et al. 2025, 145). Cette dernière est fondamentale pour la datafication, car elle sert de médiateur à la modification du champ d’action des possibilités. C’est surtout lorsqu’elle répond à la « relation problématique entre les domaines scientifiques et les systèmes de représentation de l’information » (Rella et al. 2025, 148) que l’hybridité s’inscrit naturellement dans la téléologie de la datafication. Il est remarquable que l’infrastructure des données comprenne non seulement « les créateurs et les gestionnaires de bases de données numériques » (Raso et Adelmant 2024, 42), mais aussi les grands modèles linguistiques, ces architectures computationnelles qui constituent la base machinique de la datafication déploiement de la datafication. En ce sens, le défi épistémique qui semble caractériser la datafication d’une gouvernance centrée sur l’État se déploie également dans l’effort téléologique visant à saturer le domaine centré sur l’humain de la contingence politique. En effet, on peut trouver un éclairage sur l’effort douteux visant à dépolitiser la politique en perpétuel déploiement dans le « principe de saturation », car celui-ci explique le statut téléologique de l’ordre policier (Rancière et Panagia 2000, 124). L’hybridité, en tant que forme d’action privilégiée sur le plan technopolitique qui s’articule autour de la fusion téléologique du politique dans le technologique (ou vice versa), traduit efficacement cet effort douteux de s’adapter aux contingences. Le

fait que l’hybridité s’articule « à l’intersection entre la politique et les technologies » (Rella et al., 2025, 145) explique également son efficacité technopolitique, c’est-à-dire son caractère à la fois transversal et partie prenante à la distinction entre politique et technologies. Notamment dans la « gov-tech », l’hybridité implique moins une transgression qu’une position intermédiaire : elle renvoie toujours à « quelque chose d’au-delà » (Wydra 2011, 191). Même si nous avons tendance à appréhender l’hybridité de manière instrumentale, par exemple comme « un moyen conceptuel d’expliquer les modes de travail, de décision, d’organisation et peut-être même d’existence dans des sociétés à forte intensité technologique » (Rella et al. 2025, 151), les systèmes algorithmiques se caractérisent presque naturellement comme des « formes d’action téléologiques qui dépassent la conception délibérée » (Rella et al. 2025, 145). L’action hybride « gov-tech » s’articule autour du telos technopolitique de la « prise de décision fondée sur les données » (Baykurt 2025, 2796) ; ni politique ni technologique, sa matérialité réside dans l’inévitabilité perceptuelle d’aboutir à cet « au-delà » fondé sur les données. L’hybridité est toujours à venir. Mais, ici et maintenant, elle « dissimule et atténue les frictions sociales, politiques et matérielles » (Rella et al. 2025, 151). Cet « au-delà » sans friction de l’hybridité constitue également la justification du contrôle de l’hybridation technologique des catégories politiques, avant tout celle de la catégorie « vie » . Alors que les infrastructures technologiques sont perpétuellement sur le point d’imprégner « les aspects les plus intimes de la vie humaine » (Pybus et al. 2025, 1851), l’imperméabilité de la vie politiquement contingente devient ici et maintenant un objet de contrôle. Et, parallèlement, les infrastructures éternellement insaisissables « deviennent visibles et accessibles à l’analyse sociale et au débat sociétal » (Pybus et al. 2025, 1865). À ce titre, la téléologie de l’hybridité semble reproduire le principe « policier » de saturation. Même si la surveillance policière recèle « une violence menaçant d’intervenir n’importe où et n’importe quand », ce que Walter Benjamin appelle la « présence fantomatique de la police »Note de bas de page3 ne sert pas tant à exclure des corps qu’à favoriser intentionnellement la formation des sujets. Ainsi, l’hybridation policière opère de manière téléologique, comme un « système de coordonnées » technopolitique qui promet de saturer les modes d’être politiquement contingents (cf. Rancière 2013, 89) . Dans le cas des « hybrides humain-IA/apprentissage automatique » (Rella et al., référence 2025, 147), « les données synthétiques incarnent la promesse d’une intervention normative » précisément dans leur orientation visant à rendre « toutes les différences […] finalement utiles à l’algorithme » (Jacobsen, référence 2025, 43–44). En fin de compte, la personnalisation technopolitique des attributs des données incarne l’intention de poser la catégorie politique de la « race » comme un « objet technique » détaché des « enjeux sociétaux et structurels plus larges du pouvoir » (Jacobsen 2025, 46).

D’un point de vue perceptif, la technologie est un « médiateur » : son caractère instrumentel proprement dit est sans doute secondaire par rapport à l’intention primordiale d’obtenir des « assemblages de données » toujours plus vastes (cf. Geampana 2024, 1245). Le terme « technopolitique » renvoie précisément à ce déplacement perceptuel (et donc ouvert) de la signification politique de la datafication. En effet, la « politique dépolitisée » semblerait paradoxale si elle devait être présentée comme un remplacement définitif de la politique par la technopolitique. Il s’agit plutôt d’une téléologie convaincante sur le plan perceptuel. Bien plus qu’un effort douteux, la datafication de l’État compte sur notre suspension d’incrédulité face à la « politique dépolitisée » à venir – c’est-à-dire en tant que « avenir souhaitable ».Note de bas de page4 La disruption inévitable de l’État est constamment reportée dans l’avenir; entre-temps, l’ordre perceptuel sous-jacent nous apparaît déjà. L’« intérêt public » que projette la datafication de l’État (cf. Burrell et Singh 2024, 26) dissimule le glissement de la distinction entre le public et l’État que nous attribuons aux « expériences quotidiennes de la vie avec les données » (cf. Burrell et Singh, référence 2024, 29). En ces termes, l’« État datifié » résume de façon plausible la dépolitisation continue de la politique. Dans le cadre de la datification, l’action ne se limite pas aux « citoyens », aux « acteurs étatiques » et aux « autres qui assument des fonctions de type étatique » (Smith, Vajdic et Stephenson 2023, 154), mais surtout à l’hybridité omniprésente. Cette formule perceptuelle n’est pas une simple abstraction; en tant que revendication intrinsèquement instable de l’agentivité, l’hybridité contribue à décentrer la conception anthropocentrique de l’agentivité. Dans le cadre de la datafication, la question de l’agentivité ne réside pas tant dans son « détenteur » que de la possibilité de son déploiement téléologique (Hepp et Görland 2024, 949). Ainsi, les « interdépendances hybrides de l’action » (Rammert cité dans Hepp et Görland 2024, 949) ne peuvent être envisagées que comme orientées vers un « État datifié », simplement parce que l’interdépendance est une condition téléologiquement durable de l’action. L’« oligarchie technologique », en revanche, est insoutenable, notamment en raison du rôle hybride des « oligarques » en tant que chefs d’entreprise et chefs d’un État (en réseau) » (Atal et al., p. 16). Et c’est là, je pense, que réside l’instabilité politique de l’hybridité que la téléologie de la dépolitisation relègue aux marges de l’« État datifié » – plus précisément, en tant que conséquence involontaire de l’hybridation. Si la « datafication » ne « menace l’identité » que de façon marginale, c’est parce que nous présumons que le « Big Data » est une quête dominante visant à « identifier » (cf. McFarland, Galliott et Cappuccio 2020, 188). L’hybridité agentive suggère néanmoins le déploiement d’une perspective technopolitique, même si la politique de l’hybridité nous déstabilise en tant que marginalité. Il s’agit de souligner que le « façonnement » continu des acteurs, le déploiement d’agences « de type étatique » que nous pourrions prendre pour argent comptant comme des voies menant à l’« État datifié », s’articulent autour du contrôle de leur hybridité intrinsèquement instable. La dépolitisation de la politique est plus qu’une prophétie auto-réalisatrice dont nous pourrions simplement nous débarrasser; c’est une téléologie agentielle qui tient pour acquis que « nous » sommes toujours déjà situés dans la technopolitique. En d’autres termes, il n’y a rien de naturel dans la dépolitisation de la politique qui ne cesse de se dérouler.

La technopolitique du contrôle de l’hybridité

On peut dire que l’hybridité émerge de l’échec inhérent à la catégorisation. Elle évoque assurément le « contact » problématique et la fusion subséquente de catégories normalement distinctes (cf. Mayer et Weingart 2012, 137). Mais c’est surtout dans son cadre technopolitique qu’elle sert à dissimuler l’instabilité inhérente aux catégories politiques. L’hybridité invoque non seulement l’effondrement nécessaire des binaires jusqu’alors « donnés », mais aussi le « franchissement des frontières » émergent comme un donné (Mayer et Weingart 2012, 138). La dichotomie public-privé ne peut plus être tenue pour acquise, précisément parce que « les acteurs privés [sont] passés du statut d’objets de réglementation à celui d’éléments nécessaires des solutions » (Uribe 2026, 43; italiques ajoutés). Plus révélateur encore, la nécessité perceptuelle qui sous-tend l’hybridité n’est que le revers du malaise qui entoure le franchissement de la frontière entre l’humain et la machine. La disposition analytique des données visant « l’effacement de tous les marqueurs visibles de différence » est en effet indissociable du biais « humain » inhérent à la catégorisation algorithmique et aux systèmes d’IA (cf. Jacobsen 2025, 42). Ainsi, l’ambition d’« identifier des modèles dans les données » pourrait éventuellement se défaire de « la réalité selon laquelle la connaissance [« humaine »] est organisée en domaines distincts », précisément dans son orientation vers « la construction d’une nouvelle intelligence hybride » (Rella et al. 2025, 147, 148). Et pourtant, sous cette hybridité téléologique se cache « la politique matérielle qui anime et détermine la mesure dans laquelle ces efforts d’hybridation se concrétisent dans la pratique » (Rella et al. 2025, 149). La « fusion » catégorielle, c’est-à-dire l’orientation vers l’effacement des différences, est soutenue par sa propre matérialité technopolitique. Compte tenu de l’instabilité ontologique inhérente à l’hybridité, les efforts d’hybridation sont loin d’être exempts de frictions. Et pourtant, compte tenu de leur matérialité technopolitique, la « friction » est capturée dans le langage même au sein duquel elle est « aplanie » (cf. Rella et al. 2025, 151). L’accent est visiblement mis sur la friction technopolitique « entre les modèles d’apprentissage automatique [ML] et les codes d’expertise déjà existants » (Rella et al. 2025, 148). De manière moins visible toutefois, le pouvoir technopolitique des données impose de garder un œil vigilant sur d’innombrables frictions politiques qui échappent à la saisie épistémique. Ce « pouvoir » latent est immanent à la fois à la « technologie à usage général » des modèles (Rella et al. 2025, 139), et certainement à la configuration « complète » de l’expertise, indépendante de tout domaine (Rella et al. 2025, 147). Ainsi, l’hybridité « homme-machine » désigne à la fois une abstraction téléologique et les moyens technopolitiques de aplanir l’instabilité du telos. En d’autres termes, l’hybridité agentielle est indissociable des efforts visant à établir la positivité de sa propre instabilité (cf. Mayer et Weingart 2012).

La négativité perceptuelle d’une technologie qui opère comme « une force disruptive, et non souteneuse » (Levina 2017, 552) pourrait néanmoins être replacée dans le cadre de sa positivité établie sur le plan technopolitique – pour ainsi dire, en tant qu’agent « perturbateur sans être perturbateur » (c’est-à-dire « hybride »). Il est vrai que le « langage de l’hybridation » sert « à dissimuler et à lisser les frictions sociales, politiques et matérielles » (Rella et al. 2025, 151). Il convient toutefois de noter que cet effet d’aplanissement découle de la subordination perceptuelle des « frictions » à l’hybridité téléologique. En un sens, les distinctions réelles sont régulées dans le contexte d’une « présupposition de la différence et de l’hétérogénéité [qui] masque le rôle des structures d’autorisation » (Jacobsen 2025, 51). L’altérité réelle de l’hybridité est ainsi subordonnée à l’image téléologique de « l’Autre privé de son altérité » (Žižek cité dans Jacobsen 2025, 51.). Non seulement « l’Autre » hybride est-il synthétiquement privé de son « altérité »; par contrecoup, la spécificité politique du Soi acquiert un sens technopolitique d’action. Même si la différence politique échappe aux « attributs de données [qui] sont imaginés et générés comme radicalement séparables, malléables et contrôlables », la perpétuité téléologique du cycle d’imagination et de génération continue d’imposer la revendication technopolitique de « l’effacement de toutes les différences » (Jacobsen 2025, 44; italiques ajoutés). Ainsi, le contrôle de l’hybridité s’exerce en régulant la différence politique plutôt qu’en imposant une distinction catégorique. En effet, l’instabilité inhérente aux initiatives dites hybrides devient durablement sûre, par opposition à l’altérité dangereuse du « pouvoir des entreprises sur l’État » (Atal et al. 2026, 5). La différence politique est rendue durablement sûre, mais dans le cadre de la « production sans fin de différences synthétiques » (Jacobsen 2025, 51). Dans la poursuite téléologique d’une différence synthétique, « en tant que quelque chose de séparable, de contrôlable et de malléable » (Jacobsen 2025, 46), le pouvoir décisionnel est autorisé, mais limité par les « données d’entraînement empiriques » qui sous-tendent cette poursuite (Amoore et al. 2024, 3). Ce mode téléologique de saisie de la différence politique (et donc insaisissable) n’est pas sans conséquences. En effet, lorsqu’elle est conçue comme un attribut sous-jacent des données, la « race » est non seulement détachée, sur le plan perceptif, des structures politiques qui autorisent son utilisation; elle est en réalité extériorisée comme un échec algorithmique à « correspondre à des corps réels » (cf. Jacobsen 2025, 46). À ce titre, la revendication de l’hybridité atténue et dissimule avant tout sa dépendance à l’égard du « pouvoir » perceptuel des données. Du point de vue du pouvoir des données, le contrôle de l’hybridité implique la « datafication » des différences, plutôt que la mise en avant des non-distinctions. La différence politique est subordonnée à la « génération illimitée de combinaisons d’attributs de plus en plus diverses et hétérogènes » (Jacobsen 2025, 49), précisément selon les termes technopolitiques de cette diversité synthétique. Autrement dit, la différence politique est « déplacée, transformée en un problème computationnel » (Jacobsen 2025, 49) dans le cadre du contrôle des conséquences imprévues de l’hybridité agentielle. Les entités hybrides (public-privé, étatique-non étatique, humain-machine, politique-technologie) sont ainsi régulées dans leur alignement téléologique sur l’« État datifié » en constante évolution, en tant que norme agentielle. C’est essentiellement le cadre à travers lequel nous surveillons de près les conséquences imprévues (c’est-à-dire politiques) de l’hybridité agentielle, précisément en reproduisant la perspective technopolitique du pouvoir des données.

Contrôler l’hybridité signifie l’exclusion implacable de la « différence », mais en tant que condition préalable à son inclusion toujours incomplète, sous forme de franchissement de frontières sans friction. En d’autres termes, le contrôle implique un ordonnancement perceptuel : la continuité téléologique du pouvoir des données est en jeu à moins que les conséquences politiques de l’hybridation ne soient lissées sur le plan perceptuel. Il ne s’agit donc là que de la préoccupation visible. Ce qui est réellement en jeu, c’est notre suspension d’incrédulité face au « pouvoir » des données. Cette possibilité étrange place le contrôle de l’hybridité au cœur de la technopolitique. Alors que l’idéal épistémique de l’« innovation disruptive » repose sur le fait de prendre parti pour « la technologie plutôt que la politique » (Quandt et Klapproth 2025, 350), la disruption téléologique naturalise la technopolitique en tant qu’effort ouvert visant à dépolitiser la politique. De plus, cet effort constitue notre façon de gérer l’enchevêtrement entre « l’intentionnel » et « l’involontaire », pour paraphraser Timothy Mitchell (cité dans Müller et Richmond 2023, 9) . En conséquence, l’accent mis sans relâche sur les dynamiques technopolitiques de la « mainmise des élites » intentionnelle sert à maintenir nos distances par rapport à l’hybridité non intentionnelle, et donc problématique, appelée « entreprise-État » (cf. Taşkale 2025, 2). Ainsi, la datafication est remise en question au regard des « conséquences non intentionnelles » de son « enchevêtrement avec le pouvoir et la politique » (Reutter 2022, 918). De cette manière, la technopolitique s’articule autour de la logique d’une intentionnalité non politique, qui vise ainsi à exclure la problématique de la contingence politique. La contingence inhérente à la politique, comme le note Rancière, est « radicalement » extérieure au «concept de police » (Dikeç 2012, 673; italiques dans l’original). La datafication considère également l’extériorité des « conséquences imprévues » comme le fondement même de la logique téléologique d’une intentionnalité ouverte. Notamment dans le domaine du Big Data, la « connaissance causale » est écartée au profit d’une « approche de la “réalité” elle-même » par le biais des aperçus « orientés vers l’intérieur » des « boucles de rétroaction » (Chandler 2015, 842, 843). En d’autres termes, le concept instrumental de la technologie axée sur les données cède la place à l’intentionnalité technopolitique d’une datafication ouverte. Ainsi, la technologie des « applications de fertilité » survit non pas en raison de son utilité épistémologique, mais grâce à son orientation technopolitique vers « l’intégration des données sur la santé reproductive dans des ensembles de données de santé plus vastes » (Geampana 2024, 1244) – c’est-à-dire dans et par le biais des boucles de rétroaction orientées vers l’intérieur du « suivi de la santé reproductive » (cf. Geampana 2024, 1244). De manière encore plus explicite, l’« IA de champ de bataille » de Palantir nie tout simplement l’incertitude, puisqu’elle déduit des « lignes d’action » stratégiques non pas sur la base de probabilités externes, mais peut-être en projetant le « comportement souhaité » (cf. Amoore et al. 2024, 3). En tant qu’initiative hybride (c’est-à-dire étatique-non étatique, technologique-politique), la perspective technopolitique de l’« IA de champ de bataille » peut être mieux comprise comme une logique de survie. Selon cette logique orientée vers l’intérieur, un « monde » (un champ de possibilités modifié, en effet) est projeté : « à condition de disposer de données suffisantes […], les solutions et résolutions politiques cachées peuvent être trouvées » (Amoore et al. 2024, 4). Les conséquences politiquement contingentes de cette approche hybride de la guerre nécessitent en effet un lissage technopolitique constant. Face aux « conséquences imprévues », l’intentionnalité technopolitique n’opère pas par le biais de prédictions fondées sur les données, mais dans le « pouvoir de connaître la fin » transformé en données (Csernatoni et al. 2025, 20). Il convient de noter que cet exploit téléologique n’est pas exactement l’apanage de Palantir; « connaître la fin » n’est le telos de personne, si tant est qu’il mérite ce nom – tout comme le maintien de l’ordre doit être impersonnel pour être jugé efficace. De la même manière qu’un ordre policier naturalise sa vulnérabilité face aux « conséquences imprévues » en s’accrochant à une intention globale (une téléologie, en fait), l’action hybride de l’IA sur le champ de bataille parvient à se tenir à l’écart des imprévus périlleux de la guerre en imposant la suspension de l’incrédulité dans une production de connaissances tournée vers l’intérieur. Une autre façon d’exprimer cette efficacité perceptuelle est la logique de la « générativité » (Amoore et al. 2024; Kopper et Knox 2024) . L’IA générative est « conçue pour générer des éléments allant au-delà des données individuelles sur lesquelles elle a été formée » (Amoore et al. 2024, 3), ainsi que « de nouveaux sujets et de nouvelles relations de pouvoir » (Kopper et Knox 2024) . Cette logique technopolitique est visiblement marquée par un « désir d’aller au-delà du monde » (Jacobsen 2025, 50). De manière moins visible, ce désir est circonscrit par la logique technopolitique de la générativité; « un modèle interne du fonctionnement du monde » (LeCun cité dans Amoore et al. réf. 2024, 1) sert à soutenir le « monde au-delà » souhaité. La technopolitique, en tant que telle, maintient les contingences du désir homme-machine à une distance sécuritaire. Ce désir est encadré, sur le plan technopolitique, comme étant à la fois engagé dans la « découverte de la manière dont le monde fonctionne », transformée en données, et en même temps détaché de celle-ci (Amoore et al. réf. 2024, 1). En technopolitique, on peut en effet discerner l’alignement entre le manque d’instrumentalité de la production de connaissances et l’intentionnalité irrésistible de « tout saisir » (cf. Aradau et Blanke 2022, 23). Selon cet alignement, « les limites de l’information [sont perçues] comme des barrières illégitimes » et sont donc « destinées à être surmontées » (Mackenzie et Vurdubakis 2011, 15). Ainsi, l’intentionnalité « datifiée » se traduit dans la réalité quotidienne précisément comme une question de survie de l’agent. Je pense qu’on peut affirmer sans risque que la technopolitique prospère en présumant que « tout » est toujours déjà « capturé » dans les ensembles de données en constante en constante évolution.

Telle qu’elle est évoquée ici, la technopolitique de l’hybridité précise davantage la datification de l’État. Le décentrement de la « force de l’État » ne s’opère pas en opposition à la « technologie privée », mais en s’orientant vers le telos consistant à « surveiller l’ensemble de la population », à l’intérieur et au-delà des frontières territoriales (cf. Burrell et Singh 2024, 25). Il est en effet acquis que « [n]on seulement les organismes gouvernementaux, mais aussi d’autres organisations peuvent surveiller et contrôler les comportements liés aux services personnels en analysant [les données personnelles] » (Hasida 2024, 253). Je pense que c’est cette évidence qui permet le contrôle policier de catégories politiquement distinctes quant à leurs « hybridations illégitimes ». L’« hybridation » désigne en effet la limite politique de la production de savoir technopolitique. On peut affirmer que la réification des distinctions est une condition préalable logique à leur alignement ultérieur sur une téléologie globale. Pourtant, comme dans la « gov-tech », les catégories politiquement distinctes apparaissent à la fois réifiées et alignées sur le pouvoir « de savoir » transformé en données – pourrait-on dire, comme ce serait le cas dans un ordre policier. À savoir, la « [v]aste puissance de calcul, les conceptions de bases de données de nouvelle génération et les langages de requête » (McSorley 2021, 47) sont autant d’indicateurs d’une norme d’action globale qui va bien au-delà de l’État. Là où l’hybridité est la norme, l’acquiescement presque naturel des organismes publics à « une rhétorique autour des potentiels révolutionnaires de l’analyse de données » (Dencik et Kaun 2020, 4) n’est ni un paradoxe ni une transgression : il s’agit d’une tentative de survivre à l’instabilité inhérente à la norme. Au risque de simplifier à l’excès, je dirais que l’hybridation politiquement contingente est perpétuellement encadrée en tant qu’agence normalisée sur le plan technopolitique. Comme le dit le dicton, « les menaces hybrides exigent, et engendrent, des réponses hybrides » (Steuer 2019, 14; italiques ajoutés). La technopolitique présuppose le caractère inévitable de l’hybridité, mais dans le but d’en éviter l’instabilité.

Conclusion : le Léviathan de silicium, un ordre policier et un régime de vérité

Pour le souligner encore une fois, si l’on veut prendre au sérieux la « datafication » de l’État, alors l’ordonnancement perceptuel à l’œuvre ne peut être pris au pied de la lettre. En effet, le « État dataifié » à venir ne peut être pris au pied de la lettre. Et pourtant, la question demeure : comment l’« État » survit-il à sa propre datafication? D’ailleurs, cette même question s’applique également à la Vallée du Silicium, qui est la contrepartie réifiée de la distinction « État-non-État ». Dans le cadre du présent article, l’accent mis sur la datafisation vise à dénaturaliser l’extension, jugée bien trop naturelle, de la « pratique de la gouvernementalité des États aux entreprises technologiques et aux infrastructures numériques » (Aradau 2023, 180; Kopper et Knox 2024, 10). Pourtant, cela ne va pas jusqu’à dépeindre les « structures de pouvoir déstabilisées » que le « sujet de données » en est venu à présumer (cf. Bridges 2021, 11). La souveraineté politique ne peut plus être tenue pour acquise; mais pouvons-nous désormais imaginer de manière plausible une structure de pouvoir de fortune, soutenue sur le plan technopolitique – notamment dans la veine du Léviathan, l’« homme artificiel »?

Le Léviathan traitait de la « redéfinition et de la neutralisation » des « changements révolutionnaires » (Toscano 2018, 34). Un Léviathan de la Silicon Valley est lui aussi concevable comme l’expression de la volonté de neutraliser la force de la disruption en la considérant comme la « corruption de la disruption » (Hogarth 2017, 255) . La Vallée du Silicium était un rêve qui trouvait son sens dans des « solutions disruptives aux problèmes sociaux » (Levina et Hasinoff Citation 2017, 489). Le Léviathan de la Silicon Valley, en revanche, attire l’attention sur notre volonté de contrôler la vie politiquement contingente en tant que possibilité fondée sur les données. Ainsi, alors que le premier s’appuie sur son iconographie assurée pour neutraliser une guerre « civile », le second rêve de dépolitiser la politique dans la perspective toujours manquante d’un « État datifié ». Le paysage onirique qui en résulte (l’espace d’ordonnancement perceptuel) revêt précisément de l’importance en tant qu’ordre policier. L’« ordre » que projette le Léviathan du silicium est un continuum agité plutôt qu’une utopie insulaire : nous savons trop bien qu’il est criblé de discontinuités technopolitiques – traceurs de données, les témoins, les ombres de données, les métadonnées et autres trous noirs de la surveillance des données. Et c’est pourquoi ce continuum ne peut que se réaliser dans et par l’ordonnancement perceptuel. Sous le Léviathan, comme dans la datafaction de l’État, nous sommes contraints de nous entendre sur les nouvelles « définitions et significations des termes », simplement parce que « l’usage du langage dans la sphère publique est perspicace » (Reagan 2012, 34). Dans notre déférence envers le « nouveau » langage de l’hybridité, nous nous trouvons dans une relation de pouvoir qui est entretenue de manière circulaire par sa nouveauté perpétuelle. L’« ancien » Léviathan avait pour but de contrôler l’altérité politique en maintenant ses sujets « dans la crainte » (Toscano 2018, 32). En revanche, le Léviathan du silicium est là pour nous rappeler qu’un ordre policier prospère en tant qu’expérience continue de formation des sujets. Les sujets de données « fugitifs » existent bel et bien, mais dans le jeu des succès et des échecs algorithmiques (cf. Bridges 2021, 8). De toute évidence, le concept d’« ordre policier » acquiert sa matérialité technopolitique dans sa déférence constante envers l’ambivalence agentielle. En ce sens, la « technopolitique » apparaît comme un raccourci opportun pour désigner le « régime de vérité », un régime qui se nourrit de « la part inconnue de l’incertitude radicale » (Rouvroy 2013, 145). Pour un tel régime, la mort de l’« ancien » n’est qu’une occasion de réorganisation perceptuelle.

L’« homme artificiel » (selon les termes de Hobbes) était un monstre supportable. Ce qu’il a accompli en notre nom, c’était la « construction d’une réalité symbolique » (Tänzler 2017, 224), qui constituait en fait un « nouvel » ordre perceptuel. Mais l’« homme » pourrait-il jamais survivre à cette nouveauté qui ne cesse de se déployer? La réponse courte est non. Son hybridité, une existence qui se situe « à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de l’État » (Tralau 2007, 73), révèle de toute façon la mort presque naturelle du « Souverain » politique. Rappelons que ce qui maintenait réellement ces sujets dans la crainte, c’était en fait une iconographie. Sa mort est donc un iconoclasme : « le social n’a plus besoin de passer par des catégorisations dictées par les rapports de pouvoir politiques » (Rouvroy et Stiegler 2016, 9). Cependant, cette prise de conscience ne doit pas nous empêcher de prendre au sérieux le pouvoir des données, qui prévaut sur le plan technopolitique. On dit que Hobbes révèle une ruse fondamentale de la souveraineté : « nous générons et autorisons ce qui nous intimide ensuite ».Note de bas de page5 Je pense plutôt que la supercherie réside en nous, qu’il s’agisse du public historique du Léviathan ou du sujet de données fugitif qui prospère dans l’échec algorithmique.

Notes

1 Dans le domaine du Big Data, le fait que « la corrélation l’emporte sur la causalité » explique de manière plausible le dépassement, autrement inexplicable, de « la différence constitutive entre la carte et l’empire, entre le modèle et le monde ». Et ce, à tel point que « l’inexactitude des modèles n’a plus d’importance » (Gransche 2016, 58).

2 En tant qu’« exigence informatique formulée par un groupe ou une institution à l’intention d’un autre groupe ou d’une autre institution » (Jungs de Almeida, Klein et D’Ignazio 2024, 195).

3 Voir : Menke (2015, 21).

4 Comme dans les imaginaires sociotechniques de Sheila Jasanoff, qui font référence aux « visions d’avenirs souhaitables » qui ne sont pas simplement « stabilisées sur le plan institutionnel », mais qui sont perçues comme découlant d’une « compréhension partagée des formes de vie sociale et d’ordre social » (cité dans Knorr et Pentzold 2025, 2).

5 Voir Brown (2008, 259).

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