Trump pourrait bien rappeler au Québec pourquoi le Canada est important. L’étrange paradoxe québécois qui échappe au Canada anglophone
Traduction de Something Is Moving in Quebec par Dimitris Soudas1Ancien directeur des communications de Stephen Harper, aujourd’hui proche des libéraux sur Substack, le 28 août 2026.

Le PQ entame la campagne en tête. Mais son aura d’inévitabilité s’estompe, la concurrence se resserre, et le fédéralisme connaît discrètement son heure de gloire au Québec.
La chose la plus dangereuse qu’un favori puisse emporter dans une campagne, c’est la conviction que l’élection est déjà jouée.
Jeudi matin, Christine Fréchette s’est présentée au bureau du lieutenant-gouverneur, a demandé la dissolution de l’Assemblée nationale et a lancé une campagne qui prendra fin le 5 octobre. Depuis près de deux ans, le Canada anglophone part du principe qu’il connaît la fin de cette histoire : le Parti québécois l’emporte, un référendum s’ensuit, et le pays plonge dans une nouvelle crise d’unité.
Je ne parierais pas sur ce scénario. Non pas parce que le PQ ne peut pas gagner. Il le peut, et il pourrait bien le faire. Mais les chiffres qui sous-tendent cette campagne racontent une histoire plus intéressante que les manchettes. Et quelque chose de plus important se passe en même temps, quelque chose que la majeure partie du pays a à peine remarqué. Le fédéralisme lui-même connaît discrètement un bon moment au Québec.
Laissez-moi vous expliquer ces deux points.
Le problème de l’aura
Commençons par les sondages. Au pluriel, car un sondage n’est qu’un instantané, tandis qu’une tendance constitue une preuve.
Le plus récent sondage Léger, réalisé du 21 au 24 août, donne le PQ à 30 %. Inchangé. Il était à 30 % en juin, à 30 % au début d’août, à 30 % à la veille de la campagne. Dans une course à deux, c’est de la stabilité. Dans une course à cinq, rester immobile alors que tout le monde autour de soi bouge, c’est ainsi qu’on perd du terrain sans perdre un seul électeur.
Et tout le monde autour du PQ bouge. La CAQ, que l’on croyait moribonde à 13 % l’hiver dernier, a grimpé à 23 % depuis que Fréchette a remplacé François Legault en avril, et se classe désormais à égalité au deuxième rang. Les Libéraux du Québec, sous la direction de Charles Milliard, oscillent entre 23 et 27 % selon les instituts de sondage, et dominent à Montréal. Les conservateurs d’Éric Duhaime ont grimpé à 16 % dans toute la province et sont désormais en tête dans la région de Québec. Québec solidaire s’est effondré à 7 %.
Examinons ensuite ce que les instituts de sondage appellent la « solidité du vote ». À peine la moitié des électeurs décidés, soit 53 %, affirment que leur choix est définitif, un niveau de volatilité que le fondateur de l’institut Léger décrit comme sans précédent dans ses mesures. Les deuxièmes choix sont répartis entre cinq partis. Et l’analyse régionale de Léger, publiée le matin même du début de la campagne, montre une carte se fragmentant en courses électorales comptant trois ou quatre prétendants sérieux : le PQ et les conservateurs à égalité dans la région métropolitaine de Québec, le PQ et la CAQ au coude à coude dans les banlieues autour de Montréal, les libéraux à 40 % sur l’île et à 14 % partout ailleurs.
Un autre chiffre vient compléter ce tableau. Le soutien à la souveraineté proprement dite s’établit à 31 %, soit presque exactement la part des voix du PQ. Le parti a consolidé sa base et n’a guère réussi à s’étendre au-delà.
Voici ce que tout cela signifie concrètement. Les 30 % du PQ semblaient dominants parce que les 70 % restants sont répartis entre quatre camps. Chaque point de consolidation fragilise davantage le nombre de sièges du PQ sans que sa part des voix ne change le moins du monde, qu’il s’agisse de nationalistes modérés revenant vers Fréchette, de fédéralistes choisissant un champion, ou d’électeurs de droite se ralliant à Duhaime autour de la capitale. Qc125, le modèle de projection le plus suivi de la province, a ouvert la campagne en prévoyant non pas une majorité du PQ, mais une minorité du PQ.
Puis est venu le vendredi matin, deuxième jour de la campagne, et Synopsis a lancé une bombe dans *La Presse*. Son nouveau sondage, réalisé du 24 au 26 août, au plus fort de la crise des tarifs, place le PQ à 28 et la CAQ à 27. Une égalité statistique. Pour la première fois en trois ans, le PQ n’est plus seul en tête. La CAQ a bondi de sept points en à peine deux semaines, profitant d’un recul des Libéraux à 20 %, ses gains provenant des femmes et des électeurs de plus de 55 ans. Chez les francophones, l’électorat qui décide de qui gouverne le Québec, l’avance du PQ s’est réduite à deux points, 33 contre 31. Et quant à savoir qui ferait le meilleur premier ministre, Fréchette a désormais devancé le chef du PQ, celui que tout le Québec appelle simplement PSPP.
Deux mises en garde s’imposent, car l’honnêteté prime sur un récit bien ficelé. Le travail de terrain de Léger s’est terminé le 24 août, alors que l’escalade atteignait son paroxysme; Synopsis a mené son sondage jusqu’au 26 août, en plein cœur de la crise. Une partie de l’écart entre les deux instituts peut s’expliquer par la méthodologie plutôt que par une évolution réelle. Et le sondeur de Synopsis, Youri Rivest, admet qu’il mesurait le point culminant d’une crise, et personne ne peut prédire si celle-ci perdurera. Mais la tendance ne fait plus de doute. Les deux instituts, à quelques jours d’intervalle, montrent la même chose : la CAQ en hausse, la course serrée, le PQ qui stagne alors que le terrain bouge sous ses pieds.
L’explication que donne Rivest de cette remontée mérite votre attention, car elle pourrait bien être la clé de toute cette élection. Il parle de l’« effet de ralliement autour du drapeau » : confrontés à une crise comme la guerre tarifaire, les électeurs se rallient à leurs dirigeants. Au niveau provincial, cela signifie Fréchette. Et ce même réflexe, ajoute-t-il, profite à Mark Carney au niveau fédéral. Gardez cela à l’esprit. Nous y reviendrons.
Donc non, le PQ n’est pas en train de s’effondrer. Ce serait exagérer les faits, et cet argument n’a pas besoin d’exagération. Il se passe quelque chose de plus subtil et de plus dangereux sur le plan politique : le PQ perd son aura d’inévitabilité. L’inévitabilité est une monnaie d’échange en politique. Elle attire les donateurs, les candidats vedettes, les électeurs stratégiques et les partisans modérés qui aiment appuyer un gagnant. Dès que les gens cessent de se demander si vous allez gagner et commencent à se demander si vous devriez gagner, la campagne devient une véritable campagne. C’est là où en est le Québec ce matin.
La véritable question électorale
Toute campagne finit par se résumer à une seule question. Celle-ci est apparue tôt : qui se consacrera à temps plein à protéger le Québec contre Donald Trump?
Fréchette a organisé toute sa campagne autour de cette question. Le nom de la CAQ a disparu de ses affiches, remplacé par « Équipe Christine Fréchette », et elle a déclaré aux Québécois que son principal adversaire dans cette élection n’est ni le PSPP ni Milliard. C’est Trump.
Il faut bien comprendre ce que cette question implique réellement, car il ne s’agit pas simplement d’un président américain. Il s’agit de sécurité, de pouvoir de négociation et de capacité d’action. Lorsqu’un gouvernement imprévisible et agressif sur le plan économique se retourne contre vous, quel arrangement politique donne au Québec la plus grande capacité de protéger ses travailleurs, ses industries, sa langue et sa culture?
Pendant cinquante ans, la réponse des souverainistes a été simple : l’indépendance donne le contrôle au Québec. Ce qui nous amène à la décision politique la plus révélatrice prise avant même le début de cette campagne.
Le 18 août, le PSPP a pris un engagement officiel : un gouvernement du PQ ne tiendra pas de référendum avant le 20 janvier 2029, date à laquelle le mandat de Trump prendra fin. Il promet tout de même d’en organiser un au cours d’un premier mandat, précédé d’une commission itinérante chargée de rédiger une constitution provisoire. Son raisonnement est qu’un président imprévisible détournerait le débat et alimenterait des campagnes de peur.
Il faut le prendre au sérieux, car son raisonnement est solide. C’est précisément là le problème. Si la souveraineté est l’abri le plus solide du Québec, c’est justement en cas de tempête qu’on aurait le plus besoin de cet abri. Choisir d’attendre que la tempête passe au sein du Canada est un argument, et ce ne sont pas ses adversaires qui l’ont avancé. C’est lui qui l’a fait. Si l’indépendance n’est préférable que lorsque le climat géopolitique est calme, qu’est-ce que cela vous apprend sur la valeur d’appartenir au Canada lorsque le climat se dégrade?
Le fédéraliste par accident
Donald Trump n’est pas le protagoniste de cette histoire. Il est le test de résistance, la pression extérieure qui révèle à quoi sert réellement l’architecture constitutionnelle du Canada.
Prenons seulement la semaine dernière. Les pourparlers commerciaux ont échoué tard dans la soirée du 21 août après des semaines de négociations intensives; Ottawa a conclu que les Américains en demandaient trop et offraient trop peu. Des droits de douane américains de 50 % sont entrés en vigueur à minuit sur toute une gamme de produits canadiens, allant des produits laitiers et de l’alcool au ciment et aux bâtons de hockey, couvrant environ 5 % de tout ce que nous vendons aux États-Unis. En l’espace de quelques jours, le Canada a annoncé qu’il imposerait des droits de douane équivalents, dollar pour dollar, à compter du 8 septembre, et qu’il débloquerait 7,5 milliards de dollars pour venir en aide aux travailleurs et aux entreprises touchés.
On peut débattre des tactiques, et c’est ce que je fais. Mais remarquez ce qu’une telle riposte exigeait : une économie suffisamment importante pour que les mesures de rétorsion aient un impact. Une capacité budgétaire pour soutenir les travailleurs. Un siège au G7, des ambassades sur tous les continents, un marché intérieur de plus de 41 millions de personnes, et la capacité de rallier dix provinces derrière une même stratégie.
C’est là que les Canadiens anglophones devraient faire preuve de prudence dans leur argumentation, car la mauvaise version de cet argument – selon laquelle le Québec a besoin d’Ottawa – est à la fois condescendante et fausse. La bonne version est réciproque. Le Québec apporte un poids énorme à cette fédération : la deuxième économie provinciale en importance, une superpuissance hydroélectrique, l’aluminium, l’aérospatiale, une culture qui attire l’attention mondiale. Le Canada, en retour, donne au Québec une portée stratégique qu’aucune nation de neuf millions d’habitants ne pourrait reproduire seule. Ce n’est pas de la charité dans un sens ou dans l’autre. C’est l’entente. C’est tout l’intérêt de l’entente.
Deux lundis d’août
Si vous voulez savoir à quoi ressemble le fédéralisme fonctionnel, laissez de côté la théorie et observez deux lundis.
Le 17 août, à St. John’s. Fréchette, le premier ministre de Terre-Neuve-et-Labrador, Tony Wakeham, et le premier ministre Mark Carney ont annoncé une entente-cadre concernant Churchill Falls et Gull Island : environ 60 milliards de dollars en projets hydroélectriques et de transport d’électricité, soit plus de 14 000 mégawatts d’énergie propre. Rappelons-nous l’histoire. Le contrat de Churchill Falls de 1969, qui permettait à la société d’électricité d’État du Québec d’acheter l’électricité du Labrador à 0,2 cent le kilowattheure, a empoisonné les relations entre ces deux provinces pendant un demi-siècle. En vertu de ce nouveau cadre, la société d’électricité paie en moyenne 6,2 cents, ce qui reste bien inférieur au coût de la nouvelle production, tandis qu’Ottawa agit à titre de catalyseur financier, en versant 6,5 milliards de dollars au Québec, davantage à Terre-Neuve, et en offrant une garantie de prêt pour Gull Island, le tout sans assumer aucun rôle de gouvernance dans le projet. Terre-Neuve a négocié avec acharnement et a obtenu la garantie que 85 % des emplois iront à des travailleurs locaux. Rien n’est ratifié avant mars 2027. Tant mieux. Des négociations acharnées entre des gouvernements aux intérêts divergents ont abouti à une entente qu’aucun d’entre eux n’aurait pu conclure seul. Ce n’est pas un échec du fédéralisme. C’est le fédéralisme.
Le 24 août, à Lévis. Carney se tenait aux côtés de Fréchette au chantier naval Davie et a annoncé un investissement de plus de 11 milliards de dollars pour six nouveaux brise-glaces de la Garde côtière : le plus important contrat de construction navale de l’histoire du Québec, près de 5 000 emplois dans le secteur de la construction, et des navires construits avec de l’acier canadien. Le pouvoir d’approvisionnement fédéral crée une capacité industrielle et une infrastructure stratégique au Québec. Et là se tenait une première ministre nationaliste, quelques jours avant le lancement de sa campagne, déclarant que le Québec ne céderait jamais aux menaces, aux côtés du premier ministre fédéraliste qui signait le chèque. Aucun d’eux ne semblait trouver cet arrangement contradictoire. Vous ne devriez pas non plus.
Une mise en garde, car la crédibilité l’exige. Ce programme de brise-glaces avait été annoncé pour la première fois en 2019. Un délai de sept ans entre l’annonce et la signature du contrat n’est pas quelque chose qu’un contribuable devrait applaudir, et un pays qui prend au sérieux la souveraineté doit apprendre à construire plus rapidement. Jugez les gouvernements sur leurs réalisations, pas sur leurs conférences de presse.
Le paradoxe Carney
Voici maintenant la partie qui déconcerte véritablement les gens à l’extérieur du Québec.
Alors qu’un parti souverainiste est en tête au niveau provincial, le sondage fédéral de Liaison Strategies réalisé plus tôt ce mois-ci plaçait les libéraux à 45 % au Québec, le Bloc québécois à 26 % et les conservateurs à 18 %. En janvier, ce même sondage plaçait le Bloc et les libéraux au coude à coude. Et voici la réflexion que nous avons partagée avec M. Rivest : la même crise qui rallie les électeurs à M. Fréchette à Québec les rallie à M. Carney à Ottawa. Soyons clairs sur ce que ce chiffre signifie : dans ce sondage, près d’une intention de vote sur deux au Québec allait aux libéraux fédéraux. Cela ne signifie pas que la moitié des Québécois sont libéraux. Cela signifie que les électeurs québécois font la distinction entre les niveaux de gouvernement.
Un Québécois peut être nationaliste sur le plan provincial, fédéraliste sur le plan fédéral, défenseur de la culture, pragmatique sur le plan économique et farouchement hostile à Donald Trump, tout cela à la fois, sans la moindre contradiction. Tenter de ramener de force ces électeurs dans l’ancien clivage binaire entre fédéralistes et souverainistes est le moyen le plus sûr de mal interpréter cette élection. C’est justement cette complexité qui est le cœur du sujet.
Ce n’est pas un argument libéral
Permettez-moi d’être clair sur un point, car j’entends déjà l’objection : rien de tout cela n’est un plaidoyer en faveur de Mark Carney ou du Parti libéral.
J’ai passé des années au cœur d’un gouvernement conservateur qui mettait en pratique ce que Stephen Harper appelait le « fédéralisme ouvert ». Nous avons reconnu que les Québécois forment une nation au sein d’un Canada uni. Nous avons accordé au Québec un siège à l’UNESCO. Nous avons remédié au déséquilibre fiscal. Nous avons pris ces mesures non pas parce qu’Ottawa et Québec s’entendaient sur tout. Croyez-moi, ce n’était pas le cas. Nous les avons prises parce que l’architecture institutionnelle permet à un gouvernement fédéral, quelle que soit son orientation, de faire en sorte que la fédération réponde aux besoins du Québec, tandis que le Québec continue de réclamer sans relâche davantage.
Les gouvernements changent. Le fédéralisme, lui, demeure. La popularité de Carney au Québec est une illustration de ce phénomène, et non le phénomène lui-même. Un gouvernement conservateur a déjà rempli cette fonction constitutionnelle. Un autre le fera encore.
Ce que l’histoire enseigne réellement
Le Canada anglais a tendance à se souvenir de la politique québécoise comme d’une ligne droite menant à la séparation : 1980, le lac Meech, le quasi-échec de 1995. La réalité ressemble davantage à un mouvement de balancier. Après 1995 est venu l’autonomisme de l’ADQ, puis la CAQ, un parti fondé par un ancien souverainiste sur la thèse selon laquelle le Québec pouvait obtenir un maximum d’autonomie et un maximum d’avantages au sein du Canada. Cette thèse a guidé le Québec pendant huit ans et a, ce faisant, mis fin à l’ancien duopole des libéraux et du PQ. Le nationalisme québécois est permanent. Sa destination, elle, ne l’est pas.
C’est pourquoi la façon la plus pertinente d’interpréter cette élection n’est pas de se demander si le nationalisme l’emporte. Le nationalisme a tranché ce débat il y a une génération. La question qui se pose aujourd’hui est de savoir où les Québécois estiment désormais que leur nationalisme s’exerce le plus efficacement : à l’extérieur du Canada, ou de l’intérieur, en tenant fermement les rênes.
La question qui se répond d’elle-même
Revenons donc à la question électorale. Qui se consacrera à temps plein à protéger le Québec contre Donald Trump?
Peut-être que la réponse honnête est qu’il ne s’agirait jamais d’un seul politicien, ni d’une seule capitale. Le Québec dispose d’un maximum d’influence lorsque ses deux gouvernements font leur travail : une premier ministre à Québec qui défend sans relâche les intérêts du Québec, et un premier ministre à Ottawa qui met à contribution le poids économique et diplomatique collectif de la fédération derrière elle. La tension entre eux n’est pas une faille du système. C’est le système lui-même. Parfois, c’est précisément cette tension qui produit des résultats.
Depuis près de soixante ans, la politique québécoise ne cesse de se demander si le Québec doit choisir entre son nationalisme et le Canada. Au cours des 39 prochains jours, elle pourrait commencer à tester une hypothèse différente : dans un monde aussi dangereux, le Canada est-il l’un des instruments grâce auxquels le nationalisme québécois se protège lui-même?
Fichier Excel des traductions par Gilles en vrac
Fiches avec les premières phrases (et non seulement les titres)
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.
Notes
- 1Ancien directeur des communications de Stephen Harper, aujourd’hui proche des libéraux ↩︎
