Traduction de Unordinary Interventions: How to Plant Seeds for a Better Future par Nate Hagens, 1er septembre 2026 sur The Great Simplification
Cet essai est adapté de l’épisode de « Frankly » diffusé le 7 août 2026, intitulé «Interventions hors du commun : comment semer les graines d’un avenir meilleur ».

Bonjour à tous. L’année dernière, j’ai présenté quelques grandes orientations et recommandations stratégiques concernant la métacrise. Aujourd’hui, j’aimerais essayer quelque chose d’un peu différent : j’aimerais mettre en lumière quelques gestes modestes, précis et légèrement hors du commun que vous et moi pouvons réellement accomplir dans notre vie quotidienne pour répondre à la métacrise.
Mais avant cela, je pense qu’il est important de brosser un bref tableau de la métacrise elle-même.
Nous avons souvent tendance à considérer nos plus grands défis comme des problèmes totalement distincts, qu’il faut aborder un à la fois. La métacrise nous montre qu’ils sont en réalité tous les symptômes d’un même système interconnecté, et qu’en ignorer un seul revient à les méconnaître tous.
Voici une brève liste de ces symptômes interdépendants :
- Nous avons franchi sept des neuf limites planétaires.
- L’énergie bon marché et de haute qualité qui a permis de construire tout ce qui nous entoure est en épuisement, et nous comblons le vide avec de plus en plus de promesses électroniques (alias dette).
- Les populations d’animaux sauvages surveillées ont chuté de soixante-treize pour cent rien que depuis ma naissance.
- Nous sommes de plus en plus nombreux (surtout parmi les jeunes) à être anxieux, solitaires ou accros aux stimuli surnaturels que nous transportons dans nos poches.
- Notre vie politique s’est durcie pour devenir ces concours de signaux tribaux où le singe qui crie le plus fort a tendance à l’emporter… et le singe qui crie le plus fort n’est généralement ni le plus sage ni le plus bienveillant.
- L’intelligence artificielle accélère tout cela, y compris les risques.
- La confiance envers nos institutions, les médias et les uns envers les autres s’effrite.
- Derrière tout cela se cache une crise de sens où de nombreuses personnes perçoivent intuitivement une incompatibilité entre la trajectoire actuelle du système et leur volonté d’y participer.
Ce qui est douloureux dans cette analyse, c’est que la situation ne sera pas corrigée. La métacrise est une impasse, pas un problème. Elle peut être atténuée, que ce soit légèrement, considérablement ou pas du tout, selon ce que nous, les humains, ferons, tant à titre individuel que collectif, au cours des dix ou vingt prochaines années.
Après vingt ans de travail dans le domaine de la science de la complexité, voici ce que j’en suis venu à croire : dans les systèmes complexes, de minuscules différences dans les conditions de départ peuvent mener à des résultats radicalement différents à long terme. Nous ne choisissons pas vraiment l’avenir, nous le semons plutôt. Ce que chacun d’entre nous fait aujourd’hui modifie les conditions initiales de la prochaine période, ce qui, à son tour, modifie ce qui deviendra possible dans la période suivante.
La plupart de ces listes qui expliquent aux gens ce qu’ils peuvent faire face à la méta-crise confondent les actions qui vous protégeront, vous et votre famille, de ce qui s’en vient, et celles qui contribueront réellement à changer ce qui s’en vient. Les premières vous aideront personnellement à traverser la tempête : faire des réserves de nourriture, mieux dormir et trouver des personnes sur lesquelles vous pouvez compter. Elles pourraient vous aider à faire face (voire à vous épanouir), ce qui est important, mais elles ne changent pas grand-chose à la tempête elle-même.
À l’inverse, toutes les actions présentées dans cet essai visent à modifier le cours de la tempête – à semer une graine dont notre système tout entier a besoin. Chacune d’entre elles agit sur le plan humain, là où les choix individuels peuvent, mis bout à bout, déboucher sur un changement culturel, que ce soit au niveau de nos besoins matériels, de la confiance que nous nous accordons mutuellement, des récits porteurs de sens que nous nous racontons, ou de notre relation au reste du vivant. Certes, ces suggestions ne s’inscrivent qu’à l’échelle d’une vie humaine individuelle, mais si nous sommes suffisamment nombreux à les mettre en pratique, cela pourrait suffire à faire bouger quelque chose de plus grand dans le monde. Certaines d’entre elles amélioreront également votre propre vie, ce qui est un avantage appréciable, mais qui n’est pas vraiment l’objectif principal de cette chaîne.
Voici donc quelques interventions hors du commun qui s’inscrivent à l’échelle de nos propres vies et de nos choix… sans ordre particulier.
Intervention 1 : Mesurer les profits différemment
La première intervention consiste à mesurer nos retours (sur investissements) autrement qu’en argent.
La prochaine fois que vous consacrerez votre temps, votre énergie ou votre argent à quelque chose, essayez de vous demander ce que cela vous apporte réellement en retour. Le piège, c’est que vous devez refuser d’exprimer votre réponse uniquement en dollars. Peut-être que le retour, c’était votre santé. Peut-être s’agit-il d’une amitié qui s’est approfondie ou d’un animal qui est toujours en vie quelque part dans le monde grâce à quelque chose que vous avez fait. Ou peut-être que le rendement est simplement quelque chose de beau qui existe maintenant et qui n’existait pas auparavant.
L’argent a cette façon de se nourrir de lui-même, d’entraîner tout le reste dans son tourbillon jusqu’à ce qu’il soit la seule chose qui compte. Je vous suggère donc d’inverser consciemment cette tendance et de tenir votre propre tableau de bord alternatif avec vos propres catégories. Nous avons financiarisé l’expérience humaine, mais il est possible de se réapproprier une partie de sa vie et de la mesurer plutôt en termes de capital aux frontières élargies.
Intervention 2 : Se préparer à la perte
La deuxième intervention pour nous préparer à un avenir meilleur consiste à se préparer à la perte avant qu’elle ne survienne.

L’aversion à la perte signifie que nous ressentons nos pertes environ deux fois plus intensément qu’un gain de même ampleur. Cela devient une dure réalité lorsque nous réalisons que les décennies à venir seront marquées par des pertes de plus en plus importantes. Une société incapable d’accepter moins se battra bec et ongles pour conserver davantage, et cette lutte est l’une des raisons pour lesquelles tout cela finit très mal. Il est donc important de s’entraîner à faire face à la perte matérielle dès maintenant, tant qu’il s’agit encore d’une simple répétition générale.
Quand je parle de s’entraîner à la perte, je veux dire s’y entraîner concrètement, plutôt que de simplement rester assis à y penser. Par exemple, choisissez l’une des prochaines semaines, voire l’un des prochains mois, et essayez de vivre avec 30 % de moins. Réduisez vos dépenses, réduisez vos déplacements en auto, réduisez tout ce qui s’y rapproche dans votre vie, et découvrez par vous-même ce qui vous manque réellement et ce qui ne vous manque pas. La plupart des gens constatent que la liste des choses qui leur manquent est en réalité bien plus courte qu’ils ne s’y attendaient. En nous préparant à ces changements avant que les décisions ne soient prises à notre place, nous pourrions créer des points d’ancrage plus stables dans un système en rétrécissement, et réaliser que certaines pertes ne sont peut-être pas si graves.
Intervention 3 : Trouvez votre « assez »
L’intervention suivante consiste à trouver, et peut-être même à noter, votre « assez ». Laissez-moi vous expliquer ce que j’entends par là.
Dans une société axée sur la croissance, la définition de « assez » sera toujours un peu plus que ce que vous possédez actuellement. Pour contrer cela, vous trouverez peut-être utile de vous asseoir et d’écrire précisément ce qui vous apporterait une réelle satisfaction, peut-être en termes de revenu, de logement, de reconnaissance sociale et d’autres catégories qui font partie de notre vie quotidienne. Vous pourrez alors commencer à réduire vos coûts fixes pour vous rapprocher de ce chiffre, en laissant l’espace ainsi libéré exister simplement comme une ampleur biophysique, plutôt que comme un vide à combler avec davantage de choses.

Une fois que vous savez réellement, au plus profond de vous-même, ce qui constitue votre propre « assez », Moloch et la machine à croissance perdent une partie de leur emprise sur vous. La publicité aura moins de terrain à exploiter, car il est beaucoup plus difficile de manipuler ou de renverser quelqu’un qui a besoin de moins. La promesse sans fin selon laquelle le prochain achat, la prochaine promotion, la prochaine mise à niveau ou la prochaine réussite vous permettra enfin de vous sentir complet commence à paraître un peu moins convaincante. Le monde a moins de boutons sur lesquels appuyer chez vous. On ne saurait trop insister sur l’importance de ce genre d’indépendance.
Intervention 4 : L’apprentissage
La prochaine intervention hors du commun que vous pouvez mettre en œuvre dès maintenant consiste à prendre un apprenti plus jeune que vous.

À l’heure actuelle, les connaissances et les compétences à large spectre se trouvent principalement chez des individus dispersés. À moins d’un effort réel et délibéré pour les transmettre, ces visions du monde et cette expertise ont tendance à disparaître avec ces personnes. Je vous suggère donc de trouver une personne plus jeune et de partager ce que vous possédez réellement. Il peut s’agir d’une compétence concrète, d’une façon de voir le monde, d’un endroit que vous adorez ou d’une sagesse acquise à la sueur de votre front. Partagez simplement quelque chose et créez ce lien.
Si personne ne s’engage dans cette démarche, aucune des autres graines décrites ici ne nous survivra. Les cultures ne changent pas par décret venant d’en haut; elles changent par transmission : d’une personne à l’autre. La jeune génération détient l’avenir de l’humanité et de la biosphère. Elle en aura besoin – elle aura besoin de nous.
Intervention 5 : Réduire les pics de dopamine
La cinquième intervention consiste à prendre le temps de réduire vos pics de dopamine.
Notre cerveau ne réagit pas vraiment à la qualité intrinsèque d’une chose. Il réagit à la qualité de cette chose par rapport à ce à quoi nous nous attendions. Dans notre culture, nous avons poussé nos attentes si haut que la vie ordinaire peut commencer à nous sembler décevante.
Prenons l’exemple des téléphones. La plupart d’entre nous consultons notre téléphone une centaine de fois par jour, et chacune de ces consultations provoque un petit pic de dopamine. Faites cela pendant quelques années, et votre niveau de base de dopamine augmente progressivement jusqu’à ce que vous réalisiez soudainement qu’une promenade en forêt ou un souper avec un être cher commence à vous sembler terne en comparaison. La promenade n’est pas devenue moins agréable. Nous n’avons pas perdu notre amour pour cette personne. C’est simplement que le niveau de base dans notre cerveau a changé.
Il y a environ une décennie, une étude a été menée dans laquelle des chercheurs ont laissé des participants seuls dans une pièce pendant jusqu’à quinze minutes, sans rien d’autre à faire que de rester assis avec leurs propres pensées. Le seul autre objet présent dans la pièce était un bouton qui, lorsqu’on appuyait dessus, délivrait une légère décharge électrique. Même si les participants savaient que le choc était douloureux et avaient déclaré auparavant qu’ils seraient prêts à payer pour l’éviter, les deux tiers des hommes et le quart des femmes ont tout de même choisi d’appuyer sur le bouton plutôt que de rester immobiles. Ce comportement donne un aperçu de à quel point l’immobilité est devenue inconfortable pour nous.

L’action que vous pouvez donc entreprendre ici consiste à choisir cette chose vers laquelle vous tendez la main sans jamais vraiment en prendre la décision : votre téléphone, un verre après le travail, l’application de paris sportifs, la pornographie ou le sucre. Il n’est pas nécessaire d’y renoncer complètement, mais essayez d’ajouter un peu de résistance – un « dos d’âne » – sur son chemin afin de réduire la fréquence à laquelle ce pic de dopamine survient et son intensité. Vous pourriez par exemple recharger votre téléphone dans une autre pièce pendant la nuit, ou ne boire une bière que le vendredi plutôt que tous les soirs. Vous pourriez régler votre téléphone en niveaux de gris afin que votre cerveau ne soit plus submergé par des couleurs vives chaque fois que vous l’ouvrez. J’ai appris cette dernière astuce en écoutant l’entrevue d’Audrey Tang dans un balado l’an dernier. Écoutez son épisode sur la démocratie numérique si vous souhaitez en savoir plus.
Essayez ces « ralentisseurs » pendant quelques semaines, puis observez ce qui commence à revenir. Un cerveau dépendant ne cesse de rechercher sans cesse les mêmes choses, et cesse de s’intéresser à tout ce qui est nouveau ou inconnu. Ainsi, lorsque l’euphorie retombe, vos options – et votre liberté – pourraient bien s’ouvrir à nouveau.
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Intervention n° 6 : Façonnez votre environnement de statut
Ensuite, j’aimerais aborder ce que signifie « façonner votre environnement de statut » en tant qu’intervention.
Notre cerveau a évolué pour évaluer notre statut par rapport à environ cent cinquante personnes, ce que l’on appelle aussi le nombre de Dunbar. À un moment donné, nos médias et nos téléphones ont fait grimper ce nombre à huit milliards, un flot infini de personnes auxquelles nous nous comparons. Concentrez-vous donc sur le recalibrage de la façon dont vous vous percevez. Passez plus de temps avec des gens qui ne se soucient pas du statut social. Ou, s’ils s’en soucient, qui accordent de la valeur aux bonnes choses : quelqu’un qui est gentil et patient, qui remplit son garde-manger pour l’hiver, qui sait s’asseoir et jouer d’un instrument, ou qui prend le temps de réfléchir avant de répondre à une question.
Au-delà de cela, soyez vous-même un vecteur de valeur. Exprimez-le à voix haute lorsque vous admirez les réparateurs, les cultivateurs et les aidants qui font partie de votre vie. Nous avons tendance à devenir ce que notre petit groupe de référence valorise; choisissez donc votre groupe avec soin et orientez consciemment ce qu’il récompense. J’ai appris cela par expérience lorsque j’ai quitté les bureaux de la finance de Wall Street pour m’installer près d’agriculteurs. Deux groupes de personnes totalement différents, deux ensembles de valeurs totalement différents, et je me suis rendu compte que j’étais légèrement différent au contact de chacun d’eux.
Intervention 7 : Coordonner ses efforts avec des personnes de confiance
Une autre intervention consiste à coordonner davantage ses efforts avec un petit groupe d’amis ou de personnes de confiance.

Au fond, la méta-crise est un échec de coordination. Les manipulateurs et les individus de la triade noire ont tendance à voir leur influence sociale se multiplier précisément lorsque le reste d’entre nous est dispersé et isolé. Ce dont les individus de la triade noire ont besoin, d’un point de vue empirique, ce sont des personnes qu’ils peuvent affronter une à la fois, à l’instar des prédateurs qui s’attaquent à des proies isolées dans la savane… sauf qu’aujourd’hui, les proies sont d’autres êtres humains. La tâche devient beaucoup plus difficile pour ces individus lorsque les gens ordinaires travaillent et se coordonnent réellement en groupe.
Trouvez donc quelques personnes, peut-être de trois à huit, et faites ensemble quelque chose de significatif de façon régulière. Ça pourrait être un club d’achat d’aliments, une bibliothèque d’outils, ou simplement une séance de travail mensuelle chez quelqu’un. Peut-être pourriez-vous être celui ou celle qui lance cette initiative ou qui l’organise. Et de temps à autre, faites ensemble une activité physiquement exigeante (récolter, construire quelque chose ou nettoyer après une tempête), car on ne bâtit pas vraiment une confiance profonde autour d’un café ou dans des groupes de clavardage en ligne. C’est quand on est fatigué et qu’on partage nos efforts aux côtés de quelqu’un qu’on tisse les liens les plus solides.
Je reviendrai plus en détail sur la coordination au sein des petits groupes, car je crois que c’est à la fois un moteur profond et une réponse aux défis auxquels nous sommes confrontés.
Mesure n° 8 : Briser la chaîne de la négativité
Une mesure souvent sous-estimée que vous pouvez prendre pour changer nos conditions futures consiste à briser la chaîne de la négativité.

Les humeurs sont contagieuses, bien plus que nous ne voulons l’admettre. La crainte et le cynisme se propagent d’une personne à l’autre comme le ferait un virus, que ce soit autour d’une table à souper ou dans un fil de commentaires. À l’heure actuelle, le sentiment qui règne dans la plupart de nos réseaux est plutôt négatif, ce qui est tout à fait compréhensible compte tenu des événements mondiaux.
Je vous suggère donc d’agir comme un disjoncteur : soyez celui ou celle qui entre dans une pièce où règne une ambiance pesante et y apporte un peu de légèreté, qui sourit à un inconnu, ou qui fait d’abord un petit geste de gentillesse sans attendre de voir s’il sera réciproque. Cela ne signifie pas que vous devez ignorer nos contraintes et la situation difficile que nous traversons. Au contraire, cela signifie refuser d’être une personne de plus qui s’apitoie sur son sort et transmet le désespoir. En fait, cela demande une certaine forme de courage. Il est facile de se laisser gagner par la morosité ambiante, mais il est bien plus difficile d’être celui ou celle qui change la donne.
Si vous voulez la version avancée de cette approche, c’est de reprendre contact avec quelqu’un que vous aviez rayé de votre vie. Non pas pour remettre quoi que ce soit sur le tapis ou pour le faire changer d’avis, mais simplement pour lui demander comment il va. La polarisation est un problème qui se joue de personne à personne, ce qui signifie qu’elle se démantèle de la même manière qu’elle s’est construite : une relation à la fois.
Intervention n° 9 : Admettre publiquement que l’on a tort
La prochaine intervention est probablement l’une des plus difficiles pour bon nombre de ceux qui lisent ces lignes. Il s’agit de s’autoriser à avoir tort, surtout en public.
Une grande partie de notre polarisation repose sur le coût social du changement d’avis, ce qui explique que presque personne ne le fasse jamais. Mais vous allez vous tromper sur quelque chose cette semaine. Tout le monde le fera. Alors, au lieu de laisser passer cela inaperçu, comme tant d’entre nous le font, essayez de le reconnaître à haute voix.

Dire «Je me suis trompé là-dessus, et voici ce qui m’a fait changer d’avis» devant d’autres personnes, et pas seulement devant vos chiens, est un acte considérable à l’ère actuelle où chacun campe sur ses positions. J’ai dû revenir sur mes propos plus d’une fois sur cette chaîne, comme lorsque j’ai affirmé que le pic pétrolier aurait lieu en novembre 2018, ce que j’ai depuis mis à jour. Chaque fois que j’admets avoir révisé mon point de vue, je m’attends à ce que les gens me jugent moins favorablement, et chaque fois (enfin, presque chaque fois), c’est tout le contraire qui se produit. Dire à voix haute que l’on a changé d’avis ne coûte presque rien, et cela incite tous ceux qui sont à portée de voix à revoir leurs propres a priori.
Une culture capable de s’autocorriger est une culture qui pourrait encore être en mesure de changer et de se diriger vers un avenir différent. À l’heure actuelle, cette capacité s’est presque complètement atrophiée, car notre système récompense excessivement la confiance en soi, et non l’humilité et l’honnêteté.
Intervention 10 : Agissez dès aujourd’hui
La dixième intervention est un appel à traiter aujourd’hui comme le lendemain que vous ne cessez de promettre.
Nous élaborons tous ces plans mûrement réfléchis pour changer : nous lever plus tôt, mieux manger, faire plus de promenades, etc. Nous disons : «Je vais le faire, à partir de demain!» Puis nous nous réveillons, et tout à coup, demain est devenu aujourd’hui. Alors nous remettons à plus tard et repoussons le changement d’un jour de plus, encore et encore. Beaucoup d’entre nous s’en veulent ou y voient un défaut de caractère, mais c’est notre nature animale. Nous sommes programmés pour minimiser l’importance de l’avenir, pour reporter les coûts lointains et rechercher la récompense immédiate. Le problème, c’est que pratiquement toute réponse concrète à la métacrise exigera que certains d’entre nous, puis beaucoup d’entre nous, cessent d’attendre pour opérer un changement.
Pour cette intervention, je veux donc que vous choisissiez une chose que vous ne cessez de vous promettre de commencer demain, et que vous en fassiez un peu aujourd’hui, voire tout de suite. Commencez à considérer aujourd’hui comme le « demain » que vous vous promettez depuis si longtemps.
Intervention 11 : Mettez les pieds par terre
La prochaine intervention porte sur notre relation avec le monde naturel, et plus précisément sur la reconstruction de notre lien avec celui-ci.

Ma suggestion ici est d’enlever vos souliers et de vous tenir réellement debout sur le sol. Cela peut sembler un geste insignifiant, voire un peu ridicule, mais il sous-tend l’un des aspects fondamentaux de la situation critique du « plus-que-humain ». Nous avons intercalé couche après couche entre notre corps et la Terre elle-même : du béton, du caoutchouc, des planchers et des écrans. Il y a des journées entières où nous ne touchons pas une seule fois à quelque chose de vivant. À un moment donné, nous avons cessé de ressentir véritablement que nous sommes des animaux qui appartenons à un lieu.
C’est important, car nous n’avons pas tendance à protéger ce à quoi nous ne nous sentons pas liés. Alors, essayez d’enlever vos souliers et de vous tenir debout sur l’herbe, la terre ou dans un ruisseau froid. Essayez de ne pas y voir un rituel de bien-être un peu farfelu. Faites-le simplement pour combler le fossé l’espace d’un instant, pour vous rappeler dans votre propre corps qu’il y a sous nos pieds une planète vivante dont nous dépendons pour tout. Considérez cela comme un geste visant à retirer une couche d’isolation entre vous et vos ancêtres.
Je crois qu’il est beaucoup plus difficile de rester aveugle à quelque chose que l’on peut sentir juste sous ses pieds.
Intervention 12 : Apprendre un savoir-faire (même mal)
L’intervention suivante consiste à apprendre un savoir-faire préindustriel… et à accepter de le faire mal.
Presque tout dans nos vies passe par un gigantesque système mondial de production « juste à temps » que nous ne pouvons ni voir ni contrôler. Comme ceux qui lisent ces lignes le savent peut-être, ce système tout entier repose sur une énergie bon marché de plus en plus précaire et sur une complexité croissante. (Regardez le récent épisode avec Jeff Currie pour en savoir plus à ce sujet.) Ainsi, apprendre à cultiver un aliment ou une culture, à jouer d’un instrument de musique ou à réparer un type d’objet brisé vous permet de devenir un maillon fondamental de la communauté.
Vous n’avez pas besoin d’être doué pour cela; il suffit d’être une personne qui sait comment faire ou qui apprend à le faire. Chaque compétence qui revient entre les mains des gens ordinaires est un petit élément de capacité productive reconstruit en dehors de la machine du superorganisme. Un monde à plus faible consommation d’énergie aura besoin de millions de personnes qui savent fabriquer et réparer des objets. Ce savoir ne survivra que si nous recommençons à l’apprendre dès maintenant, tant qu’il relève encore de la catégorie des « passe-temps » et non de celle des « nécessités ».
Intervention 13 : Renverser la vapeur
Une autre intervention que vous pouvez mener consiste à renverser la vapeur en faveur d’une espèce.
Sauver un seul animal en détresse est facile, et cela procure un sentiment de satisfaction. On aide la tortue à traverser la route, on remet le jeune merle dans son nid, on sort l’araignée de la baignoire (je l’ai fait récemment avec une araignée-loup, et j’étais très fier de moi). Ce sont des gestes que bon nombre d’entre nous ont déjà accomplis, et cela représente tout le monde pour cette créature, mais un jour plus tard, rien en amont n’a réellement changé.

Ce qui est moins courant, c’est de modifier les chances de survie de toute une lignée. Ainsi, la progéniture de cet animal, et celle de sa progéniture, auront de meilleures chances de survivre aux goulets d’étranglement du XXIe siècle. Il s’avère qu’éliminer ce qui les tue est bien plus efficace que d’ajouter un peu d’habitat ici et là. Gardez donc votre chat à l’intérieur, car aux États-Unis, les chats tuent plus d’oiseaux que les vitres et les autos réunis. Apposez des autocollants sur les vitres contre lesquelles les oiseaux se heurtent : cela permettra de sauver six cents millions d’oiseaux de plus par année. Pendant les migrations printanières et automnales, éteignez vos lumières extérieures, car des flots d’oiseaux survolent nos maisons dans l’obscurité, et nos lumières les attirent vers le bas et les font dévier de leur trajectoire migratoire.
Si vous souhaitez aller au-delà de votre propre cour, vous pouvez soutenir la fondation de conservation des terres qui achète et relie des parcelles de terrain près de chez vous, ou vous présenter à la réunion sur le zonage du comté, car c’est là que se décident réellement les questions d’habitat. Ce genre d’interventions, dont il en existe des centaines d’autres à répertorier pour de nombreuses espèces, font pencher la balance au fil des générations, ce que nous ne verrons jamais de notre vivant. Si je devais faire une seule chose au cours de la prochaine décennie, ce serait celle-là. Bien sûr, « cela » est également lié à bien d’autres choses.
Intervention 14 : Régénérer quelque chose de vivant
L’avant-dernière intervention consiste à régénérer quelque chose de vivant. Ma récente conversation avec Brett KenCairn m’a vraiment permis de recadrer cette intervention, et j’ai pensé partager ici mes réflexions à ce sujet.
On a souvent considéré le climat comme un problème lié au carbone, mais ce n’est que la moitié de l’histoire, voire moins. Nous sommes confrontés à un problème lié aux systèmes vivants : la santé des écosystèmes dynamiques et interconnectés qui soutiennent tout ce qui fait la Terre telle que nous la connaissons. Selon les calculs de Brett, la Terre fonctionne actuellement à environ la moitié de sa capacité de production biologique. La majeure partie de ces dommages provient de la façon dont nous avons utilisé (et continuons d’utiliser) les terres. Malgré les torts causés, cela offre une lueur d’espoir pour l’intervention : changer notre façon d’utiliser les terres peut en effet permettre de retrouver une grande partie de cette productivité.


Nous avons détruit les plaines du Sud dans les années 1930, puis, en changeant nos pratiques agricoles, nous les avons pratiquement restaurées dans leur intégralité. Il existe d’innombrables autres exemples à l’échelle régionale, qui est justement la taille idéale pour que des gens comme vous et moi puissions commencer à apporter notre contribution.
Trouvez donc un moyen de mettre vos mains au service de la vie quelque part. Transformez une bande de pelouse en végétation indigène, aidez à restaurer la berge d’un ruisseau, participez à une journée de restauration locale, ou organisez-en une s’il n’y en a pas encore. Les systèmes vivants ont besoin de se régénérer, et ils peuvent le faire d’eux-mêmes si les humains les laissent tranquilles, mais ce qui est magnifique dans cette histoire, c’est que les humains peuvent également accélérer cette régénération et s’intégrer à nouveau à ces écosystèmes. Il est vrai que nous nageons à contre-courant d’un énorme métabolisme mondial. Mais chaque mètre carré que nous restaurons représente une capacité réelle transmise à l’avenir.
Intervention 15 : Entraînez-vous comme si on avait besoin de vous
La dernière intervention que je souhaite encourager consiste à vous entraîner comme si on avait besoin de vous. Cela peut ressembler à un conseil de développement personnel, mais ce n’en est pas un.
Le Carbon Pulse a fait du confort et de la commodité la voie par défaut pour un grand nombre d’entre nous. Lorsque le débat culturel et l’action finiront par s’imposer, il faudra des nœuds de mycélium compétents – et ce réseau ne sera aussi solide que le sont les humains qui le composent. Alors, repoussez vos limites, physiquement, intellectuellement et spirituellement, de la manière que vous seul savez nécessaire.
Ma série « Un guide pour rester humain » abordera cette thématique. J’en suis actuellement à trois épisodes, mais pour être honnête, il pourrait y en avoir une douzaine. Au fond, cette série est en réalité un guide d’auto-assistance du Nate cognitif au Nate émotionnel, vivant l’instant présent.
Réflexions finales
Voici donc la liste provisoire en résumé :
- Mesurez vos gains autrement qu’en argent
- Préparez-vous à la perte avant qu’elle ne survienne
- Notez ce qui vous suffit
- Prenez un apprenti plus jeune
- Réduisez vos pics de dopamine
- Soignez votre environnement social
- Coordonnez-vous avec un petit groupe d’amis proches
- Brisez la chaîne de la négativité
- Ayez tort en public
- Traitez aujourd’hui comme le lendemain que vous ne cessez de promettre
- Enlevez vos souliers et posez les pieds sur le sol
- Apprenez une compétence préindustrielle (même mal)
- Faites pencher la balance en faveur d’une espèce
- Régénérez quelque chose de vivant
- Entraînez-vous comme si on avait besoin de vous
Aucune de ces interventions ne « résout » la métacrise, car rien ne « résout » la métacrise, et cela n’a jamais vraiment été l’objectif. L’objectif est d’agir sur elle, d’en améliorer certains aspects, d’essayer de l’orienter et de modifier les conditions de départ. Chacune de ces suggestions constitue une petite impulsion donnée à l’un des grands facteurs qui sont en réalité à l’origine de notre situation difficile. La manière dont ces facteurs continuent d’évoluer déterminera probablement vers quel avenir nous nous dirigerons.
Si une seule personne participe à ces interventions, elle pourrait se créer une vie plus saine et plus équilibrée. Si des milliers de personnes y prennent part, cela pourrait donner naissance à une sous-culture. Mais si des millions de personnes s’engagent, les facteurs de la méta-crise eux-mêmes pourraient commencer à bouger, et des choses qui ne sont tout simplement pas possibles aujourd’hui pourraient le devenir d’ici cinq ou dix ans. De petits groupes de personnes qui ont en quelque sorte pris leurs marques, même s’ils sont dispersés dans un monde de plus en plus chaotique, peuvent finir par changer la donne. Ces groupes commencent toujours par des individus qui font des choses un peu hors du commun.
Comme toujours, merci d’avoir pris le temps de lire mes réflexions aujourd’hui. À bientôt.
Fichier Excel des traductions par Gilles en vrac
Fiches avec les premières phrases (et non seulement les titres)
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.
