La révolution ne se fera pas sur les médias sociaux

Dans une nouvelle chronique rédigée pour Larger Us, Hugh Knowles, codirecteur général de Friends of the Earth – qui s’exprime ici à titre personnel –, explique pourquoi il estime que les discussions urgentes dont nous avons besoin au sujet d’énormes défis communs, comme les changements climatiques, sont trop importantes pour se dérouler dans l’« espace public » imparfait que constituent les médias sociaux.

Ce billet est un résumé. La proposition complète originale (en anglais est disponible ici (pdf). La version française est à la fin du billet.

Traduction de The revolution will not be on social media par Hugh Knowles sur LargerUS, 2026.09.23.

1. Les médias sociaux n’ont pas été conçus pour nous

Malgré leurs énoncés de mission nobles et inspirants, les médias sociaux ne sont pas conçus pour nous donner du pouvoir, mais pour générer des profits pour les entreprises grâce à la publicité.

Cette « économie de l’attention » récompense les contenus qui alimentent les préjugés et suscitent de vives réactions émotionnelles. Notre attention est un bien immobilier commercial et politique, exploité par toute une série d’acteurs – depuis ceux qui veulent vous vendre quelque chose jusqu’à ceux qui veulent vous faire changer d’avis, voire influencer les résultats d’une élection.

Contrairement aux places publiques traditionnelles, qui favorisaient des interactions responsables, les plateformes de médias sociaux manquent de transparence et de responsabilité, nous laissant à la merci d’intérêts corporatifs et parfois autoritaires.

Ces plateformes ne sont pas conçues pour favoriser le changement social, mais pour leur propre profit, ce qui nuit souvent à un discours nuancé

2. Le médium est le message, et le message est erroné

Peu importe ce que vous dites, c’est où vous le dites qui détermine ce qui est entendu et ce qui se passe ensuite.

Lorsque nous choisissons les médias sociaux, nous choisissons un milieu où « l’attention l’emporte ». Dans cet environnement où « l’attention l’emporte », toute interaction – qu’il s’agisse d’un clic, d’un « j’aime » ou d’un retweet – alimente la machine à attention. Les actions visant à contrer un message, comme retweeter un contenu controversé pour le contester, ne font qu’attiser les tensions.

Ce média favorise l’individualisme et l’image de marque personnelle au détriment du changement sociétal, créant ainsi un cycle toxique d’affirmation et d’indignation. Il a transformé les politiciens en influenceurs, privilégiant une communication réductrice et polarisée au détriment d’un débat de fond.

3. L’illusion de l’instantanéité

L’attrait des médias sociaux pour l’action immédiate peut être un piège qui se substitue aux efforts nécessaires à un changement durable et les sape souvent.

Bien qu’une mobilisation rapide par le biais de mots-clés puisse rassembler de grandes foules, ces mouvements manquent généralement du consensus nécessaire pour avoir un impact durable. Les plateformes favorisent l’impatience et offrent l’illusion du progrès, diluant ainsi la concentration et les stratégies requises pour un véritable changement. De plus, l’instantanéité des médias sociaux peut exposer prématurément les idées radicales à l’opposition, étouffant ainsi leur développement.

La patience demeure un outil sous-estimé mais essentiel dans l’activisme, un outil qui mène à un changement bien fondé et durable.

4. Votre cause ne vous appartient pas

Les plateformes numériques sont de plus en plus utilisées comme armes au service d’agendas géopolitiques.

Une part importante des messages sur les médias sociaux provient de robots, et il est bien connu que la Russie a ciblé des enjeux controversés en ligne, non seulement en créant et en amplifiant du contenu, mais aussi en fabriquant de toutes pièces des organisations des deux côtés des débats afin de semer la division. L’objectif n’est souvent pas d’exercer une influence directe, mais de démanteler subtilement les valeurs et la cohésion sociale de manière à éroder la confiance.

Ce ne sont pas non plus uniquement des acteurs étatiques malveillants qui ont cet effet diviseur. C’est également un effet secondaire des algorithmes formés pour vous orienter vers ce qui est le plus susceptible de retenir votre attention. Il est de plus en plus difficile de discerner un discours authentique du bruit manipulateur.

5. Le centre ne tient plus

Les plateformes de médias sociaux sont dominées par des extrêmes qui ne représentent qu’une infime fraction de la population générale et éclipsent la majorité modérée. Les médias traditionnels amplifient ce déséquilibre, intensifiant ainsi les débats polarisés.

Ces factions extrêmes affichent une forte mentalité de groupe, considérant la dissidence comme une menace et alimentant l’indignation, qui peut ensuite être manipulée par des forces externes. Ces dynamiques de division risquent d’exacerber les guerres culturelles en ligne. Les positions radicales peuvent dissuader des partisans potentiels qui auraient peut-être besoin de suivre un parcours progressif vers la conclusion plutôt que d’être plongés directement dans le grand bain.

Les règles intégrées aux plateformes de médias sociaux favorisent intrinsèquement une minorité : quelques influenceurs amassent un nombre massif d’abonnés, tandis que la majorité reste sans voix, une tendance observable sur diverses plateformes numériques. Ce paysage numérique, qui promettait un engagement démocratique, crée ironiquement une hiérarchie où seuls quelques privilégiés ont réellement voix au chapitre et détiennent le pouvoir.

6. Notre avenir numérique risque d’être ancré dans le passé

Le problème avec les algorithmes qui sous-tendent une grande partie du monde numérique, c’est qu’ils sont entraînés à partir du passé, et non à partir du monde que nous aimerions voir. Des chercheurs ont mis en évidence des biais systémiques intégrés partout, des ensembles d’images aux grands modèles linguistiques. Il est difficile de créer un nouveau monde si l’ancien est constamment renforcé par des logiciels d’une manière qui nous échappe.

7. Tout le monde est là, mais pas dans le bon sens du terme

L’utilisation généralisée des médias sociaux est souvent justifiée par l’argument selon lequel « tout le monde y est ». Comme nous l’avons vu plus haut, cette portée est en grande partie une illusion et les conditions nécessaires au changement font souvent défaut.

Les enjeux mondiaux cruciaux sont éclipsés par un déluge de contenu trivial, et plutôt que d’élargir les horizons, ces plateformes enferment souvent les utilisateurs dans des bulles idéologiques, ce qui provoque un choc ou du mépris lorsqu’ils sont confrontés à des opinions divergentes hors ligne.

De plus, la nature même de ces plateformes favorise les comportements visant à attirer l’attention au détriment de l’art nuancé et complexe du dialogue et de la persuasion.

8. Notre cerveau n’est pas adapté à cela

Notre cerveau, qui a évolué pour s’adapter à l’environnement de nos ancêtres, est submergé par la nouveauté incessante des plateformes numériques modernes, ce qui nuit à notre concentration et à notre réflexion approfondie. L’afflux incessant de contenu nous prive des moments de réflexion essentiels à la créativité.

En tirant parti de nos mécanismes cérébraux primitifs, ces plateformes font des téléphones intelligents de véritables prolongements de notre système nerveux. Cette interaction continue, même hors ligne, affecte notre comportement dans le monde réel, exacerbant l’anxiété, la méfiance et la colère.

Par conséquent, notre capacité à établir des liens empreints de compassion et à comprendre les autres s’amenuise précisément au moment où l’humanité a le plus besoin d’unité.

9. Il n’existe pas de réalité commune sur laquelle fonder nos actions

Malgré la nécessité d’un débat sain, une démocratie qui fonctionne a tout de même besoin d’un consensus général sur la réalité.

Cependant, le tribalisme numérique et l’évolution de la consommation de l’information érodent ce consensus. L’information est de plus en plus filtrée par des préjugés tribaux plutôt que par des vérités objectives.

Cette polarisation, particulièrement évidente dans des pays comme les États-Unis, engendre des réalités disparates, sapant ainsi la cohésion des actions et affaiblissant le rôle de l’expertise véritable. Comme l’a souligné Hannah Arendt, ce n’est qu’en partageant des perspectives diverses que nous pouvons parvenir à une compréhension commune; à l’heure actuelle, nous risquons de nous isoler dans des opinions qui se renforcent mutuellement.

10. Rien n’est réel

On s’inquiète beaucoup du « Big Brother » de George Orwell et du « capitalisme de surveillance », mais nous devrions peut-être nous inquiéter davantage de la prédiction d’Aldous Huxley selon laquelle la vérité sera « noyée dans un océan d’insignifiance ». Le déluge d’information auquel nous sommes confrontés, dont une grande partie est trompeuse ou fausse, efface la distinction entre vérité et fiction.

On estime déjà que 99 % des nouveaux comptes Facebook sont faux, et les manipulateurs, de Poutine à Bannon, veulent éroder la croyance en une réalité consensuelle au point que personne ne sache plus ce qui est vrai. Avec la révolution de l’IA générative, le coût de production de faussetés convaincantes est presque tombé à zéro, et le ciblage sera d’un ordre de grandeur plus sophistiqué.

Si la plupart des informations que vous rencontrez sont fausses et conçues pour manipuler, quelle peut être l’utilité des plateformes en ligne?

Et maintenant?

Je suis convaincu que, pour toutes les raisons exposées ci-dessus, le modèle d’affaires actuel axé sur l’engagement fait des médias sociaux un facteur négatif net et un obstacle majeur à la transformation de la société. Il y a un débat plus large à mener, mais voici quelques principes sur la façon dont nous pourrions aller de l’avant :

Investir dans le hors-ligne : Il est crucial de privilégier les interactions humaines plutôt que le numérique. Favoriser le travail communautaire et les liens réels peut créer une force durable et réduire la polarisation. Il s’agit d’un impact à long terme plutôt que d’une portée immédiate.

Établir une hiérarchie de l’information : Être constamment à jour ne revient pas à être informé. Dans le déluge d’informations en ligne, des sources plus approfondies, comme les livres, favorisent la réflexion et la compréhension, servant de points d’ancrage dans la tempête des nouvelles éphémères.

Juste ce qu’il faut de la bonne technologie : Bien que les outils numériques soient inestimables, ils doivent être conçus pour mettre en valeur nos meilleures qualités humaines. Des outils comme vTaiwan montrent du potentiel, mais nous devons nous méfier des plateformes qui amplifient les extrêmes et monopolisent le pouvoir.

Se connaître mieux que les algorithmes : Il est essentiel d’être conscient des incitations et des manipulations en ligne. Abordez le contenu en ligne avec scepticisme et cherchez à comprendre les motivations qui se cachent derrière. Résistez à l’attrait de la création d’une image de marque personnelle au profit d’efforts collectifs authentiques.

Mot de la fin : Pour paraphraser Katherine Rundell – l’attention est ce que nous devons le plus à ce monde précieux. Les campagnes, l’activisme et votre esprit ont été récupérés par le modèle d’affaires fondé sur l’attention. Nous ne pouvons pas bâtir un avenir dont le but est de monétiser votre attention, peu importe les bienfaits qui en découlent. Alors, effacez vos comptes de médias sociaux, posez votre téléphone – et allez entamer une conversation dans la vie réelle sur ce que nous allons faire ensuite.