Traduction de Who Will Pay ? par Wolfgang Streeck sur Sidecar, le 12 septembre 2026.
Que signifie l’expression « polycrise »? Dans le cadre d’un capitalisme de plus en plus antidémocratique, les pays du monde riche sont tous confrontés à un ensemble similaire de crises qui se sont développées plus ou moins inaperçues. Derrière celles-ci se cache une crise financière de l’État qui couve depuis longtemps et qui finit enfin par se manifester au grand jour, où les exigences croissantes imposées à la société par l’évolution du capitalisme contemporain se heurtent à la capacité déclinante de la politique démocratique à obtenir les ressources nécessaires pour y répondre. L’une des conséquences est l’essor remarquablement parallèle, dans tous les pays concernés, de partis d’opposition d’un nouveau genre, critiques à l’égard de l’ordre établi, qui menacent de chasser du pouvoir les partis au pouvoir d’après-guerre, désormais vieillissants.
Les détails varient d’un pays à l’autre, mais pas de beaucoup. En ce qui concerne l’Allemagne, chaque gouvernement, quel que soit son chef, est confronté à peu près aux problèmes suivants, qui sont aussi aigus qu’insurmontables, du moins à court terme. Tous sont causés par une politique d’austérité latente, qui se traduit par un manque d’investissement dans les biens publics. Il s’agit, sans ordre particulier : d’une croissance stagnante, dans le contexte de laquelle tout changement structurel revêt un caractère de somme nulle; de la détérioration des infrastructures publiques, notamment les chemins de fer, les ponts et les routes; d’une pénurie croissante de logements et d’une hausse des loyers urbains; de l’incapacité à adapter tant les villes que les régions rurales aux conséquences des changements climatiques; de l’absence d’une politique d’immigration capable de contrebalancer le vieillissement de la population et la forte baisse des taux de natalité; la dégradation du système éducatif, en particulier dans les écoles primaires; l’endettement des administrations locales et leur capacité décroissante à réaliser les investissements nécessaires et à fournir les services essentiels; l’inégalité croissante des revenus et de la richesse, les familles à faible revenu – en particulier celles dirigées par des mères seules – étant chroniquement les plus durement touchées; et, enfin et surtout, une inquiétude généralisée quant à l’avenir, alimentée en partie par la crainte de compressions dans les services essentiels fournis par l’État, qui deviennent de plus en plus difficiles à financer.
Ces crises – en Allemagne comme ailleurs – ont deux points communs : premièrement, elles surviennent à un moment où les États censés y faire face sont déjà lourdement endettés; et deuxièmement, les promesses des dirigeants de les résoudre sont impossibles à tenir – du moins avant les prochaines élections. Il n’y a bien sûr rien de nouveau dans l’idée que les finances publiques pourraient devenir le talon d’Achille du capitalisme démocratiquement gouverné. Depuis les années 1970, un écart grandissant s’est creusé entre les coûts généraux du capitalisme et ce que les entreprises capitalistes sont disposées – ou peuvent être contraintes – de contribuer pour les couvrir. Ces coûts découlent des conditions préalables nécessaires à la production capitaliste, ainsi que de ses conséquences – de la R&D et de la constitution du « capital humain » à la réparation des dommages environnementaux –, mais aussi de la nécessité d’assurer la légitimité d’un mode de production dans lequel les surplus générés finissent entre les mains d’une petite classe de détenteurs de capital.
Toutes les formes de salaire social – c’est-à-dire les compléments versés par l’État au salaire de marché des travailleurs, tels que la sécurité sociale et l’assurance-maladie – servent à renforcer cette légitimité. À mesure que le développement capitaliste (ou « modernisation ») progresse et que de nouveaux besoins apparaissent chez les travailleurs et leurs familles, ces dépenses augmentent, comme c’est le cas pour les garderies ou les soins aux aînés. Parallèlement, la capacité de taxer à la fois les classes ouvrières et les classes qui en tirent profit atteint ses limites : dans le premier cas, parce que de nouvelles hausses d’impôts compromettent l’éthique du travail nécessaire au capitalisme et le patriotisme nécessaire à la démocratie; et dans le second, parce que la mondialisation et la financiarisation croissantes ont considérablement accru la capacité du capital à se volatiliser lorsque les autorités fiscales viennent frapper à la porte.
Dès les années 1950, John Kenneth Galbraith décrivait le fossé qui en résultait entre la richesse privée et la misère publique. Ce dont il était témoin, cependant, n’était que le début. Dans les années 1980 et 1990, afin de combler l’écart grandissant entre les exigences imposées à l’État et les ressources dont il disposait – ou, plus concrètement, pour subventionner le mode de production capitaliste de telle sorte que tant les capitalistes qui le pilotent que les non-capitalistes qu’ils emploient restent à bord –, les États capitalistes avancés ont eu l’idée d’emprunter auprès du secteur financier déréglementé – de manière cumulative, plutôt que selon une approche keynésienne cyclique – afin de satisfaire les exigences des deux classes, en fonction de leur pouvoir de négociation relatif.
Cette situation ne pouvait toutefois pas durer indéfiniment. Les trois dernières décennies ont été marquées par une série de réductions d’impôts pour les entreprises et les « gros revenus », ce qui a entraîné une accumulation accrue de richesse chez les plus fortunés, ainsi qu’une hausse des coûts liés au soutien d’une population vieillissante dépendante de la main-d’œuvre immigrante. Il en a résulté une flambée des niveaux d’endettement. En Allemagne, cette situation critique a longtemps été évitée, en partie grâce à l’absence d’entretien des infrastructures datant des années 1960. Mais avec les soi-disant « fonds spéciaux » du gouvernement Merz – destinés à financer par emprunt des infrastructures au-delà des limites constitutionnelles d’endettement – et le budget de la défense à durée indéterminée, la dette atteint un seuil où les prêteurs commencent à s’inquiéter. Normalement, les détenteurs de capitaux peuvent vivre tout à fait sereinement – voire très sereinement – avec la dette publique. Lorsque l’État a besoin d’emprunter, tôt ou tard, il se tourne vers ceux qui peuvent lui prêter des capitaux qu’ils auraient autrement dû verser sous forme d’impôts. S’ils choisissent plutôt de le céder à l’État, ce n’est que de façon temporaire; non seulement ce capital reste leur propriété privée, mais l’État le conserve en toute sécurité pour leur compte et leur verse un taux d’intérêt concurrentiel; et à leur décès, ils peuvent léguer à la fois le capital et les intérêts à leurs enfants, garantissant ainsi que leur richesse reste non seulement au sein de leur classe sociale, mais aussi au sein de la famille.
Qui s’en inquiéterait? On a toutefois atteint un point critique où le niveau d’endettement est si élevé que, selon l’évaluation des « marchés », l’État risque de perdre sa « solvabilité », ce qui signifie qu’il existe des doutes quant à sa capacité à continuer d’assurer le service de ses intérêts à partir de ses recettes courantes – et que les intérêts eux-mêmes doivent être empruntés. En conséquence, les taux d’intérêt sur les nouveaux emprunts augmentent en raison du risque d’insolvabilité ou d’une soi-disant « décote », imposée démocratiquement par le deuxième souverain, l’électorat. Il en va de même lorsque les taux d’intérêt augmentent pour d’autres raisons, comme pour freiner l’inflation. Ce seuil a déjà été atteint, ou est sur le point de l’être, dans un nombre croissant de pays – y compris aux États-Unis, où la charge d’intérêt actuelle du gouvernement central est désormais supérieure à son budget de défense colossal, lui-même le plus important de l’histoire du pays, y compris pendant la Seconde Guerre mondiale.
Les États qui risquent de perdre leur solvabilité – selon le jugement impénétrable des marchés – doivent désormais persuader leurs citoyens d’accepter une austérité manifeste plutôt que latente. C’est précisément ce qui se passe aujourd’hui partout dans le monde, à l’exception des États-Unis qui, en tant que détenteurs de la monnaie de réserve mondiale, peuvent imprimer des dollars à volonté, du moins jusqu’à l’effondrement inévitable. À l’heure actuelle, les décideurs des grands et petits pays du capitalisme encore démocratique se débattent avec la question de savoir comment annoncer la nouvelle à leurs populations. En Allemagne, cela se traduit par ce qu’on appelle le « débat sur les réformes » – comprenant des compressions aux rentes, aux congés de maladie et aux protections du travail – mené sous l’œil vigilant des « marchés », tandis que le robinet de la dette est simultanément ouvert pour apaiser les alliés occidentaux et l’industrie de l’armement – et peut-être comme une tentative de dernière chance pour ralentir la désindustrialisation.
Comme ils n’ont aucun espoir, dans un avenir prévisible, de maîtriser la crise budgétaire – qui n’est plus une évolution progressive –, ni les crises infrastructurelles et sociales qui l’accompagnent – surtout maintenant que le plafond de la dette a été atteint –, les partis du centre traditionnel ont abandonné leur approche habituelle consistant à répandre la bonne humeur et l’optimisme (« On peut y arriver »). Cela ne passe plus aussi bien qu’à l’époque d’Angela Merkel. Il en va de même pour le refrain démocratique habituel selon lequel, si l’on est insatisfait des politiques du gouvernement, il suffit de voter pour un autre parti lors des prochaines élections; le risque que cela profite à la nouvelle opposition antisystémique semble trop grand. Cela ouvre la voie à la formation d’un cartel de partis au sein duquel les principaux partis évitent tout conflit entre eux. En Allemagne, ce scénario est particulièrement plausible : après tout, la CDU et le SPD ont été au pouvoir presque sans interruption pendant les longues années d’« austérité fantôme », et le plus souvent en coalition.
Unis de la sorte, un deuxième front de crise peut s’ouvrir. Le problème n’est plus simplement la hausse des loyers et le coût de la vie ruineux, le démantèlement des services publics, ni le fait que des segments de plus en plus importants de la population dépendent des banques alimentaires – le secteur qui connaît le taux de croissance le plus élevé en Allemagne –, mais le « populisme », l’AfD et le néofascisme. Cela oblige « nous, les démocrates », à resserrer les rangs une fois de plus. Au lieu de lutter contre le pouvoir croissant des marchés sur les gens, on nous demande de lutter contre la droite, de prendre un dernier sursaut pour « notre démocratie » – au nom de laquelle on nous prie de bien vouloir mettre de côté nos querelles mesquines pour savoir qui doit être touché en premier par l’austérité ouverte exigée par les marchés financiers subventionnés, et qui doit être épargné pour plus tard.
À première vue – du point de vue de la classe politique au pouvoir –, cela présente certainement un certain attrait. Les manifestations de toutes les personnes sensées contre l’AfD sont préférables aux manifestations contre la hausse du coût de la vie; les « pare-feu » coûtent bien moins cher que l’isolation des murs des vieux appartements; les rapports de l’Office de protection de la Constitution sont nettement moins onéreux que les garderies et les écoles où tous les enfants peuvent être accueillis et élevés ensemble. De plus, jouer avec l’idée – au nom de la « démocratie militante » – d’une interdiction par la Cour constitutionnelle d’un parti soutenu par au moins un tiers de l’électorat garantit qu’il y aura quelque chose de passionnant à rapporter au journal télévisé du soir sur le travail quotidien de ceux qui dirigent l’État.
Mais cela ne fonctionnera pas, ni maintenant ni à long terme. La « lutte contre la droite » ne résout même pas le problème de l’AfD. Ni les manifestations de masse, ni les boycotts de congrès de parti, ni les barrières de protection, ni les évaluations de l’Office de protection de la Constitution (« confirmé comme d’extrême droite »), ni la menace d’une interdiction du parti n’ont rien fait pour freiner l’ascension de l’AfD à la première place dans les derniers sondages d’opinion – ni sa victoire aux récentes élections en Saxe-Anhalt –, car elles ne contribuent en rien à résoudre les véritables problèmes que la classe politique aimerait dissimuler derrière le problème de l’AfD. Même si le parti était interdit, les trains ne circuleraient toujours pas à l’heure, le nombre de décès liés à la chaleur ne diminuerait pas, les villes ne deviendraient pas plus vivables, les loyers ne baisseraient pas et les rentes ainsi que les emplois ne seraient pas plus sûrs. Il en irait de même, d’ailleurs, si l’AfD entrait au gouvernement plutôt que de se retrouver en prison, politiquement ou physiquement. Cependant, la sagesse politique dominante craint de donner à l’AfD une chance d’échouer face à la polycrise, tout comme tous les autres l’ont fait.
Les « démocrates » feraient bien de se rappeler quelque chose qu’Einstein n’a très probablement jamais dit, bien qu’il aurait dû le faire : « La folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent ». L’AfD ne perdra pas de son importance avec la prochaine manifestation ou la prochaine série de reportages télévisés partisans; bien au contraire. Tant que les forces de l’État et de la démocratie s’épuiseront sur le champ de bataille secondaire de la « démocratie contre le populisme » – dans le but de détourner l’attention des crises qu’elles ont elles-mêmes provoquées –, l’AfD n’aura aucun mal à s’imposer. Cela vaut également pour la dernière version en date de la « démocratie militante » : ajouter à l’ennemi intérieur un ennemi extérieur (russe), tout en confondant les deux autant que possible au moyen de théories du complot. Pourtant, la transformation d’un État providence en un État-garnison – inspirée par la Zeitenwende et qualifiant l’AfD de « cinquième colonne du Kremlin » – soulève la question de savoir comment un gouvernement criblé de dettes compte financer l’augmentation des dépenses de défense qui en découle, pour les porter à au moins 5 % du PIB. Recourra-t-il à encore plus d’austérité – ou à encore plus de dette – au risque d’une rupture définitive avec la population locale ou les marchés financiers mondiaux, voire les deux à la fois?
Que devraient faire ceux qui se rangent du côté de la « démocratie »? Une première étape consisterait à admettre qu’après toutes ces années de « capitalisme à crédit », comme l’appelait Ralf Dahrendorf, il ne peut plus y avoir de formule magique; et une deuxième serait de cesser de faire des promesses dont tout le monde sait qu’elles sont creuses : que nous allons « relancer l’économie », comme s’il s’agissait d’un moteur de Volkswagen des années 1960 qui a calé; que nous pouvons équilibrer le budget tout en consacrant 5 % du produit national brut – emprunté, qui plus est – à l’armement; ou que le système scolaire sera porté aux normes scandinaves pendant que les élèves actuels sont encore à l’école, si nous continuons à « faire des économies » et à « travailler plus fort ».
Avant tout, il faut poser des questions – en particulier de la part de la gauche – devant un public que, contrairement aux conseils des « experts » en relations publiques, nous devons encore considérer comme capable de raisonner si l’on veut que la démocratie continue d’exister. Comment faire en sorte que le capital assume la facture des coûts qu’il impose à la société et à la nature? Comment empêcher l’évasion et la fraude fiscales? Comment protéger les entreprises qui offrent des emplois de qualité à la population de notre pays contre un système commercial mondial qui ne fait aucun cas des travailleurs? Comment enrayer le déclin de notre population, tant par l’immigration que par de meilleures politiques familiales? Comment soulager nos administrations locales du fardeau de la dette, afin de leur permettre d’offrir les services publics indispensables à une vie digne pour tous dans une société en transition comme la nôtre? Et comment faut-il restructurer « notre démocratie » pour qu’elle soit une démocratie pour tous et qu’elle donne à ses citoyens la possibilité de prendre leur vie en main, plutôt que de devoir quémander l’aide d’un État dont les coffres sont vides et le resteront encore longtemps? Le temps des jeux est révolu; la situation est grave, et il est urgent de grandir.
Fichier Excel des traductions par Gilles en vrac
Fiches avec les premières phrases (et non seulement les titres)
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.
