16 septembre 2026

Traduction de September 16, 2026 par John Ralston Saul sur Substack, le 16 septembre 2026.


Il y a des jours où la modestie est une folie. Aujourd’hui en est un.

Vous savez ce qui s’est passé. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a invité le Canada à devenir membre associé. Il n’y en a pas d’autre. C’est une première pour l’Union européenne.

Elle l’a annoncé lors de son discours annuel sur l’état de l’Union devant le Parlement européen. Son invitation a été accueillie par une ovation debout prolongée. Demain, Mark Carney répondra devant la même assemblée.

C’est vrai, rien n’est encore fait. Tout devra faire l’objet de négociations, sans doute dans les moindres détails. Il y aura beaucoup de rebondissements, ce qui est normal lorsque des démocraties négocient les modalités précises de leur collaboration.

Au cours de ces moments de tension, les opposants y verront des occasions de mettre un terme à cette avancée décisive. Et d’autres, animés de bonne volonté mais peu versés dans le sujet, pourraient commencer à avoir des doutes.

Alors, comme aujourd’hui, nous devons nous rappeler à quel point ce moment est important.

C’est la première fois en près de deux siècles d’existence du Canada en tant que démocratie ininterrompue (depuis le 11 mars 1848) que nous mettrons en place un contrepoids concret à l’omniprésence de notre voisin.

Bien sûr, les États-Unis resteront notre voisin. Nous continuerons de partager notre frontière de 8 891 kilomètres. Les États-Unis resteront notre plus important partenaire commercial. Nous ferons tout ce que nous pouvons, comme nous l’avons toujours fait, pour entretenir de bonnes relations avec Washington.

Rien de tout cela ne sera facile. Rien de tout cela n’a jamais été facile.

Notre talent pour les négociations et les relations internationales difficiles découle de cette expérience inévitable et sans fin que constituent nos relations quotidiennes avec le pays le plus puissant du monde. Il y a eu des hauts et des bas, mais toujours cette pression de devoir composer avec notre réalité géographique. Et il y a eu d’interminables négociations entre les deux pays afin d’assurer notre bien-être; parfois même notre survie.

Il ne peut jamais y avoir de certitude lorsqu’on vit à la frontière d’un puissant empire.

Permettez-moi de reformuler cela.

Un accord fructueux avec l’Union européenne ne nous soulagera pas de la réalité de notre frontière.

Et pourtant! Et pourtant, c’est un moment profondément stratégique de notre histoire. Pour la première fois en près de deux siècles, nous allons établir un contrepoids solide – un poids équivalent – face à notre voisin. L’Europe – un demi-milliard de personnes aux cultures multiples et dont le niveau réel d’éducation et de vie est supérieur à celui de notre voisin.

Ceux qui ont tendance à avoir une vision étroite, tournée vers le sud, ont toujours soutenu que cette stratégie d’équilibre est irréaliste. Pourquoi? Parce que l’Europe est loin, de l’autre côté d’un océan.

Voilà un argument bien drôle.

Cet océan n’a pas empêché pas moins de 20 millions d’immigrants de venir ici au cours de quelque quatre siècles, chaque fois que l’Europe ou d’autres régions du monde étaient en proie à des conflits internes ou à la pauvreté.

Et cet océan n’a pas empêché le Canada de maintenir une immense armée en Europe pendant la Première Guerre mondiale – une armée qui a joué un rôle militaire important et qui a été à l’avant-garde de la percée finale. Une armée plus importante, plus décisive et plus efficace que celle envoyée tardivement par notre voisin.

Il n’a pas non plus empêché le Canada de maintenir une deuxième armée gigantesque en Europe pendant la Seconde Guerre mondiale – une armée qui a joué un rôle central dans la libération de l’Italie; qui a pris l’une des cinq plages du jour J; qui a libéré une grande partie de la côte nord de l’Europe.

Il n’a pas non plus empêché le Canada de maintenir une armée en Europe pendant 42 ans, de 1951 à 1993, en tant que membre fondateur de l’OTAN.

Je ne m’étendrai pas davantage.

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Le fait est que si vous voulez la certitude tout en vivant aux côtés d’une puissance impériale, vous devez céder. Laissez-la décider de ce qu’elle veut faire de notre territoire et de nos vies. Et – j’allais presque l’oublier – vous devez la laisser faire tout ce qu’elle veut de nos énormes réserves de ressources naturelles. Mais après tout, nous savons ce qu’elle veut faire. Ce que ferait n’importe quelle puissance impériale : s’en emparer.

Voilà les conséquences tout simples de se contenter de la certitude lorsqu’on vit aux côtés d’une puissance impériale.

Si, en revanche, vous souhaitez développer votre propre modèle de démocratie et de société, vous devez être résolu à vivre dans l’incertitude. Ce n’est pas si mal. Vivre dans l’incertitude exige un haut niveau de conscience. C’est intéressant, passionnant, stimulant, voire amusant, si vous comprenez ce que vous faites.

Cela ne règle pas le vieux débat sur la distance qui nous sépare de l’Union européenne.

Voici le problème : la distance n’est pas un facteur primordial.

Dans un monde fondé sur une myriade de formes de communication, l’importance de la distance physique a diminué. En fait, la notion même de « distance » a progressivement pris de nouvelles significations. Deux philosophes canadiens – Harold Innis et Marshall McLuhan – ont été les premiers à comprendre et à expliquer ce qui se passait. Je vous encourage à les relire.

Et d’un point de vue purement pratique, quelle est la différence entre transporter des marchandises en camion d’un côté à l’autre de notre frontière commune et les expédier par bateau vers l’Europe?

La différence?

Quelques jours.

Il y a deux semaines, 30 000 tonnes de blé ont été chargées sur un navire à Churchill, au Manitoba. Leur destination? L’Europe. 90 000 tonnes seront expédiées cette saison. Et bien plus encore au cours des années à venir. Churchill a désormais retrouvé son rôle de port maritime international en pleine croissance. C’est la voie d’accès directe et rapide pour les produits agricoles et manufacturés du Manitoba, de la Saskatchewan et de l’Alberta vers l’Atlantique, et donc vers le marché européen.

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Bien plus importante que la distance est la différence entre les marchés. Le type de marchés. La diversité des marchés. La stabilité des marchés. La sophistication des marchés. Celle des États-Unis par rapport à celle de l’Europe.

Les États-Unis constituent un État et une société de plus en plus instables, repliés sur eux-mêmes et profondément troublés. Leur démocratie n’a jamais été très inclusive, ce pays ayant longtemps été un État esclavagiste, qui s’est transformé en un État ségrégationniste. Ces horreurs ont perduré au moins jusqu’en 1962. Trois siècles et demi!

Et les États-Unis continuent d’être animés par les différences de classe – des différences de plus en plus dangereuses. Ce qui est néfaste s’ils souhaitent être un marché moderne et sophistiqué.

D’un autre côté, ce pays reste également riche, inventif et intrigant. Un endroit fascinant. Mais de moins en moins fiable en matière de commerce, de contrats, d’alliances militaires et de respect de la loi.

Et sa démocratie est de plus en plus menacée depuis la violente tentative de renversement du Congrès le 6 janvier 2021. L’histoire occidentale, à partir du XVIIIe siècle, regorge de ce genre d’événements. Ils ont été maintes fois esquissés, peints et décrits. Nous savons tous à quoi ils ressemblent. Nous tous. On les qualifie à juste titre de tentatives de coup d’État. Pire encore, cette tentative de coup d’État en particulier a désormais été pratiquement approuvée par le président en exercice. Et ses instigateurs sont ouvertement célébrés par ce même président en exercice.

Dans ce contexte, le Canada est-il en sécurité? Nous avons entendu les menaces répétées. Nous subissons les attaques économiques.

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Qu’en est-il alors de l’Europe? Peut-elle vraiment faire une différence pour le Canada?

Tout d’abord, l’Europe est complexe. Elle a ses propres problèmes.

Mais bon nombre de ses défis ressemblent à ceux auxquels les Canadiens sont habitués au sein de notre propre fédération démocratique complexe. Permettez-moi de répéter quelque chose que nous ne devons jamais oublier.

Quels que soient nos problèmes internes et nos échecs ponctuels, nous avons traversé les deux derniers siècles sans effondrement fondamental. Nous sommes aujourd’hui la plus ancienne fédération démocratique au monde à avoir perduré sans interruption.

L’Europe a traversé une longue série de drames qui lui sont propres.

À la suite de la dernière guerre mondiale – en fait, de sa dernière guerre civile –, l’Europe a travaillé avec acharnement et intelligence pour bâtir la fédération démocratique la plus riche au monde. Cela n’a pas été sans difficulté.

Pourtant, à bien des égards, cela a été couronné de succès. Pour que ce résultat perdure, il faudra un entretien constant et conscient. Et accorder une attention particulière et intense à l’importance positive des différences entre les régions, les peuples et les individus. Il est difficile pour n’importe quel gouvernement, où que ce soit sur cette planète, d’accepter que le fait d’encourager les différences soit le signe d’une civilisation forte et saine. Mais c’est pourtant le cas. C’est là la réponse à la fin de la domination du modèle westphalien. En Europe comme au Canada.

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L’Europe et le Canada ne sont pas des programmes idéologiques. Ce sont des efforts continus visant à aider les citoyens à vivre ensemble.

Quelles que soient nos différences, il existe d’énormes similitudes dans nos projets en cours en tant que sociétés. Nous inventons tous deux constamment des approches originales de gouvernance qui ne découlent pas directement de l’ancien modèle d’État westphalien.

Tout cela pour dire qu’un événement d’importance historique est en train de se produire en ce moment même. Historique pour le Canada. Historique pour l’Europe.


Fichier Excel des traductions par Gilles en vrac
Fiches avec les premières phrases (et non seulement les titres)
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.