L’urgence : pourquoi les collectivités doivent gérer les ressources environnementales

Les leçons environnementales de l’enfance d’un gardien de rivière de Stroud

Traduction de The Emergency: why communities must govern environmental resources par Julian Jones sur Substack, le 15 septembre 2026

Photo de Kevin Hessey sur Unsplash

Il existe de nombreuses urgences mondiales. Mais Julian Jones, de Water21, estime qu’elles ont toutes une cause commune négligée — et que les prémices des solutions se trouvent tout près de chez nous.

Le climat, la santé publique, les inondations, la sécheresse, les inégalités sociales, les déplacements de population et l’instabilité économique. Considérés séparément, ces enjeux nous laissent impuissants individuellement. Pourtant, un même échec sous-tend presque tous ces problèmes — et les prémices d’une solution sont à notre portée collective. Cet échec, c’est un manque de sollicitude. Je ne parle pas simplement de se soucier de quelque chose par sympathie ou par sentiment. Je parle d’une sollicitude pratique et active : accepter la responsabilité envers les gens, les lieux et les ressources qui nous font vivre. J’ai commencé à comprendre cela dès mon enfance à Stroud, à travers la métaphore — et la réalité concrète — du déclin de nos rivières locales.

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Rencontre avec Harry

Comme beaucoup de gens à Stroud, j’étais un nouveau venu. Né près de Londres, je suis arrivé à la fin des années 1960, à une époque où les industries polluantes, la crasse et la misère étaient encore très visibles ici. J’étais venu pour suivre une éducation privée traditionnelle. L’éducation qui comptait le plus, cependant, a commencé lorsque je me suis mis à m’éclipser de l’école pour aller pêcher dans la rivière locale. Un jour, un homme plus âgé, en colère, s’est précipité vers moi en me criant des ordres assez grossiers pour que je me tire. Il s’appelait Harry Tomlins. Il était contremaître d’entretien à une usine de Dudbridge. Harry n’avait pas plus de droits que moi sur la pêche, mais il possédait deux choses que je n’avais pas. Il se sentait responsable du bien-être de la rivière, et il en dépendait également. Les quelques truites qui subsistaient encore dans le cours d’eau constituaient un complément occasionnel, mais important, à l’alimentation de sa famille. Je me suis résolu à devenir son ami. Cela n’a pas été facile. Des années de travail de la tôle avaient gravement endommagé son audition, et j’ai appris à crier mes paroles près de son oreille. Un sifflement aigu pouvait attirer son attention de loin. Nous sommes finalement devenus inséparables. Au cours de notre première année de pêche ensemble, Harry m’accompagnait et observait, mais il ne m’a jamais révélé les meilleurs endroits. Il fallait mériter sa confiance. Ce qu’il partageait, c’était sa connaissance de la rivière : comment l’eau circulait à travers les moulins et les écluses; où les poissons finissaient par se réfugier; comment les chenaux devaient être entretenus; et comment un problème négligé pouvait avoir des répercussions bien en aval. Son savoir s’était transmis de génération en génération et avait été éprouvé par l’expérience directe. Il les mettait en pratique partout où il le pouvait, en gardant toujours à l’esprit l’intérêt de la communauté dans son ensemble. Dans une autre culture, une connaissance environnementale aussi pointue aurait pu être vénérée. Harry aurait été horrifié par la moindre suggestion selon laquelle il était un mystique. Il n’y avait rien de « farfelu » dans son caractère — seulement de la compétence, du calme et une prise de conscience amère des dégâts causés lorsque ceux qui sont responsables d’un lieu ne le comprennent plus. Il l’avait également constaté au moulin où il travaillait; qui a lui aussi fait faillite.

Harry Tomlins, Stroud, 1922 – 1989

Le retour du saumon

Harry nous expliquait comment, autrefois, les saumons remontaient de l’estuaire de la Severn vers nos eaux locales. Il estimait que leur retour devrait servir d’indicateur du rétablissement de la rivière. Pour nous, le saumon est devenu une sorte de culte, même si nous semblions en être les deux seuls adeptes. Notre credo était simple. Nous pêchions pour nous nourrir plutôt que pour nous amuser, et nous devions contribuer activement à la reconstitution d’une remarquable source renouvelable de protéines qui avait autrefois abondé dans les rivières britanniques. L’importance du saumon allait au-delà de l’alimentation. Les poissons migrateurs transportent des nutriments marins vers les bassins versants d’eau douce. Leur cycle de vie complet sous-tend les relations écologiques entre le sol, la terre, la faune et la rivière. Il y a près de quatre décennies maintenant, Harry séjournait avec son fils au bord d’une rivière écossaise. Toute sa famille y était réunie. Ce matin-là, il a repéré un saumon. Le soir venu, il l’avait capturé et préparé pour leur souper. Harry est ensuite décédé.

Cela semblait être une conclusion presque trop parfaite à sa vie : une rivière subvenant à nouveau aux besoins d’une famille, Harry restant au service de celle-ci jusqu’à la fin. Les saumons ne sont toujours pas revenus dans nos rivières de Stroud. Cette quête reste inachevée.

Être au service des autres

Harry décrivait son approche comme étant « au service » — non seulement de l’environnement, mais aussi des autres. Ses leçons étaient rarement abstraites. « Si tu vois une grosse branche flotter sur la rivière, m’a-t-il dit un jour, ne reste pas là à la regarder. Retire-la de l’eau. Il pourrait y avoir une van en aval qu’elle risquerait d’ouvrir de force et de provoquer une inondation. Plonge si nécessaire. Tu pourrais même en tirer du bois de chauffage utile. » La leçon ne portait pas simplement sur une branche. Il s’agissait d’agir avant que la responsabilité ne doive être transférée à quelqu’un d’autre. Les systèmes naturels fonctionnent grâce à d’innombrables relations et échanges. Leur abondance ne résulte pas du fait que chaque élément cherche à s’affranchir complètement de tout ce qui l’entoure. Elle naît de la connexion, de la réciprocité et de l’obligation. Les communautés humaines pourraient fonctionner à peu près de la même manière. À l’époque où Harry m’instruisait au bord de la rivière, des penseurs de la région de Stroud formulaient des principes similaires. Le révérend John Papworth (enterré à Slad en 2020), l’économiste de Gloucester Leopold Kohr et E. F. Schumacher ont exploré les limites de l’échelle et de la centralisation. L’ouvrage de Schumacher, *Small Is Beautiful*, publié en 1973, remettait en question l’hypothèse selon laquelle les grandes institutions et les technologies étaient nécessairement plus efficaces ou plus humaines. Bien plus tard, l’économiste américaine Elinor Ostrom, lauréate du prix Nobel, a démontré que ce sont les communautés qui gèrent le mieux les ressources environnementales — à condition que des relations, des règles et des responsabilités locales appropriées soient mises en place. Harry ne se serait pas décrit comme un économiste, un environnementaliste ou un philosophe politique. Il savait simplement que quelqu’un devait prendre soin de la rivière.

De la protestation à la gestion concrète

Aujourd’hui, la protestation est devenue l’une de nos principales formes d’expression de notre souci de l’environnement. Elle donne une voix à ce qui est ignoré et permet aux gens de s’opposer à des décisions destructrices. Mais la protestation à elle seule ne suffit pas à restaurer une rivière, à gérer une ferme, à entretenir une zone humide ou à mettre en place un système énergétique communautaire. Elle doit s’accompagner d’une gestion concrète. Une autre nouvelle venue remarquable à Stroud, la regrettée Polly Higgins (décédée en 2015), a fait de l’éradication de l’écocide l’œuvre de sa vie. Elle nous a demandé de juger nos actions à l’aune d’une « responsabilité morale supérieure » envers le monde vivant. La difficulté réside dans le fait que ce qui est bien ou mal sur le plan environnemental ne peut être déterminé efficacement à partir de slogans. Cela exige de l’expérience, des preuves et une connaissance approfondie du lieu. Harry possédait ces trois éléments.

Énergie locale et richesse locale

Le moulin à eau dont Harry s’occupait avait cessé d’utiliser l’énergie hydraulique depuis des décennies. « Si nous sommes assez fous pour ignorer toute cette énergie fluviale gratuite », m’a-t-il dit, « nous ferons faillite ». J’ai consacré une grande partie de ma vie professionnelle à me spécialiser en génie hydraulique, notamment dans le domaine de la petite hydroélectricité, par l’intermédiaire de l’organisme sans but lucratif Water21. La petite hydroélectricité n’a absolument rien à voir avec les immenses barrages qui déplacent des collectivités et perturbent des réseaux hydrographiques entiers. Des projets à l’échelle communautaire bien conçus peuvent produire de l’énergie tout en protégeant — et, s’ils sont exploités avec soin, en améliorant considérablement — les milieux fluviaux locaux. La valeur ajoutée est d’autant plus grande lorsque les moyens de production appartiennent à la collectivité locale. À Ynni Ogwen, dans le nord du Pays de Galles, un système hydroélectrique de 100 kW appartenant à la collectivité et fourni par Water21 a commencé à produire de l’électricité en 2017. Les revenus générés par ce projet ont permis de financer l’installation de panneaux solaires sur les bâtiments communautaires ainsi que le poste d’un « gardien de l’énergie » qui vient en aide aux ménages en situation de précarité énergétique; les retombées financières sont ainsi multipliées plusieurs fois. C’est là un exemple d’énergie renouvelable qui va au-delà de la simple réduction des émissions. Elle crée un lien durable entre une ressource naturelle, l’emploi local, le bien-être social et l’enrichissement de la communauté.

Centrale hydroélectrique d’Ynni Ogwen – Ynni Ogwen Cyf (Ogwen Energy Ltd), 2017

Plus près de chez nous, l’éolienne entièrement métallique de 500 kW située à Lynch Knoll, près de Nympsfield, a produit de l’électricité pour la première fois en décembre 1996. Sa longévité démontre la valeur des infrastructures renouvelables conçues pour être entretenues plutôt que rapidement mises au rebut. À part le remplacement des pièces d’usure, elle semble prête à produire de l’électricité de manière utile pendant encore 30 ans, voire plus. Le potentiel renouvelable de nos rivières est peut-être relativement modeste. Mais le principe est immense : les ressources renouvelables peuvent répondre aux besoins locaux tout en conservant une plus grande partie de leur valeur économique au sein de la communauté.

Les eaux usées sont aussi une ressource

Harry se souciait autant de la santé publique que de l’énergie. Nous allions régulièrement pêcher près des anciens French Water Gardens à Stanley Downton, l’une des premières fermes hydroponiques traversée par l’égout principal. La réaction d’Harry fut, comme à son habitude, directe : « Nos autorités sont-elles si stupides qu’elles ne voient pas que des endroits comme celui-ci pourraient traiter en toute sécurité tous ces nutriments contenus dans les eaux usées — et cultiver quelque chose d’utile? » Les eaux usées ne cessent pas de contenir de l’eau et des nutriments simplement parce que nous avons décidé de les qualifier de « déchets ». Les zones humides artificielles, les lits de roseaux et d’autres systèmes fondés sur la nature peuvent traiter l’eau polluée tout en créant des habitats, une énergie issue de la biomasse utile et d’autres avantages, et ce, à des coûts considérablement réduits. J’ai conclu une entente de principe avec le président de la compagnie d’eau locale en 1989 pour explorer une telle approche. Un plan d’orientation plus large a finalement été élaboré en 2003. Il n’a toujours pas été mis en œuvre. Depuis juin 2025, les compagnies d’eau sont légalement tenues d’expliquer comment les solutions fondées sur la nature sont prises en compte dans leurs plans de drainage et de gestion des eaux usées. C’est un progrès, mais la prise en compte n’est pas encore synonyme de mise en œuvre. En tant que société, nous restons attachés au principe du « tire la chasse et oublie » : évacuer l’eau polluée, la concentrer ailleurs, puis payer le prix fort pour gérer les conséquences. J’ai échoué — mais pas parce que les solutions ont échoué. À l’aune du test simple de Harry — le retour du saumon dans notre rivière —, j’ai échoué. Bon nombre des projets sur lesquels Water21 a travaillé ont démontré ce qui est techniquement possible. Mais des projets isolés ne transforment pas tout un bassin versant, et une seule personne ne peut instaurer la culture de la responsabilité incarnée par Harry. C’est là tout le problème. Cette urgence ne peut être résolue par des individus héroïques, des institutions lointaines ou des interventions technologiques imposées à des communautés passives, partout dans le monde. Elle exige que nous redécouvrions le sens concret du service — envers nos rivières, nos paysages et les uns envers les autres. Les solutions ne sont pas toutes lointaines, expérimentales ou inabordables. Beaucoup existent déjà : les énergies renouvelables locales, la gestion communautaire, les sols sains, les zones humides, les cours d’eau restaurés et la valorisation des nutriments actuellement considérés comme des déchets. Ce qui manque, ce n’est pas la connaissance.

C’est la volonté collective d’assumer nos responsabilités. Harry m’a appris qu’on n’attend pas qu’une autorité vienne enlever la branche dangereuse. On met les pieds dans la rivière. L’urgence, c’est ici et maintenant.

Julian Jones, www.water21.org.uk


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Fiches avec les premières phrases (et non seulement les titres)
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.