Traduction de Warning Signs sur Sidecar, par Frédéric Lordon le 18 septembre 2026
Les voilà tous, rassemblés autour de la table du studio de la CNBC. Les géants, les grands noms qui comptent vraiment – les patrons. Dernières nouvelles, couverture en direct, bandeau d’actualités au bas de l’écran. Un spectacle sans précédent. Bref, l’histoire s’écrit en ce moment même, ici même, sur le plateau. Les dirigeants de Nvidia, Goldman Sachs, Blackstone, BlackRock, Apollo et KKR sont tous présents. OpenAI et Anthropic? Ils n’ont pas été retenus. Google, Microsoft, Oracle, Amazon? Idem. Que représentait ce rassemblement au début du mois d’août? Les titans des puces d’un côté et la crème de la finance de l’autre. Telle est la réalité de l’économie de l’IA. La raison officielle de ce changement de programme? L’annonce d’une méga-entente de 500 milliards de dollars visant à financer l’infrastructure de l’IA. Il est facile de perdre la tête face aux sommes qui circulent ces jours-ci. La dernière bombe en date était la levée de 122 milliards de dollars par OpenAI lors de sa plus récente ronde de financement. Cela semble désormais insignifiant.
Heureusement, il y a les anticonformistes, les adeptes de la Schadenfreude1Le « malin plaisir » tiré du malheur d’autrui, qui lisent les petits caractères. Dès le soir, un dissident de premier plan s’exclame déjà sur X : « C’est un fichu protocole d’entente ». Et en effet, le communiqué de presse sur le site Web de Nvidia indique : « Des protocoles d’entente ont été signés avec six des plus grandes institutions financières mondiales . . . » Qu’est-ce qu’un protocole d’entente? Une déclaration d’intention. En d’autres termes : du vent. Au-delà du spectacle, il ne s’agit pas d’un plan d’investissement. C’est un plan de relations publiques. On pourrait même parler d’opération psychologique. Pourquoi jeter 500 milliards de dollars sur la table en direct à la télévision? Parce que le moral est en berne. Le doute commence à s’insinuer. Ces billions qui fusent dans toutes les directions sont-ils vraiment raisonnables? C’est la question qu’il ne faut pas poser.
La trajectoire financière de l’IA est si extraordinaire qu’elle exige une foi aussi solide que le titane pour se maintenir. Et pourtant, elle commence à vaciller – avant même que des voix alarmistes n’appellent à un « ralentissement coordonné » depuis les laboratoires d’IA. D’où la nécessité d’une opération psychologique, et ils n’y vont pas de main morte. Rien que de l’artillerie lourde. Lourde en termes financiers, bien sûr, mais aussi sur le plan symbolique. Dans une opération psychologique, il faut mobiliser d’énormes quantités de capital symbolique pour captiver l’imagination. En finance, on y parvient avec des chiffres. Et 500 milliards de dollars, annoncés par Nvidia elle-même – qui ne serait pas pris d’une frénésie? Toute l’opération est conçue pour confirmer que tout va bien. La preuve : on met la barre encore plus haut. Pourtant, les opérations visant à affirmer que tout va bien trahissent inévitablement le fait que ce n’est pas le cas. Et en effet, tout ne va pas bien. Nous devrions y prêter une attention particulière, car il s’agit d’un moment d’un grand intérêt historique – et, soit dit en passant, d’un grand danger. Car nous assistons en temps réel au grand revirement qui se déroule sous nos yeux. Ce revirement que l’annonce des 500 milliards de dollars visait à conjurer. Nous pouvons le reconnaître à ses signes révélateurs : une course effrénée et exaspérée, une ingéniosité frénétique pour surmonter les impasses, et un retour aux méthodes sournoises observées à l’époque des prêts hypothécaires à risque.
Il y a certainement lieu de s’inquiéter. Anthropic s’est engagé à verser 330 milliards de dollars à Google, AWS et Microsoft au cours de la prochaine décennie; OpenAI, 770 milliards de dollars à AWS, CoreWeave, Cerebras, Oracle et Microsoft d’ici 2030. Au total, ces hyperscalers ont accumulé 2,1 billions de dollars en… quoi exactement? Des revenus? Non : des promesses. La question est de savoir si l’on peut raisonnablement s’attendre à ce que ces promesses soient tenues. S’il s’agissait de géants bien établis, on pourrait se montrer modérément inquiet. Mais hélas, ce n’est pas le cas. OpenAI a clôturé l’exercice financier de 2025 avec 13 milliards de dollars de revenus et 21 milliards de dollars de pertes – soit 39 milliards de dollars, selon les sources. Anthropic a déclaré un chiffre d’affaires de 9 milliards de dollars pour le même exercice, avec des pertes estimées par certains à 4 milliards de dollars, par d’autres à… 42 milliards de dollars. Tout cela est totalement opaque – notamment parce que, ces entreprises n’étant pas encore cotées en bourse, elles ne sont pas tenues de divulguer leurs renseignements financiers; les observateurs extérieurs doivent se contenter de reconstituer la réalité du mieux qu’ils peuvent.
Et aujourd’hui, les engagements – essentiellement des reconnaissances de dette – signés par ces deux sociétés arrivent à échéance. Ceux-ci ont été officialisés par le biais de contrats dits « take-or-pay », ce qui signifie que l’acheteur est tenu de payer même s’il préférerait renoncer à la transaction au moment où le contrat arrive à échéance – peut-être parce que les conditions du marché rendent désormais le service inutile, en l’occurrence le temps de calcul dans un centre de données exploité par un hyperscaler. Il faut se plonger dans les détails de ces ententes pour comprendre à quelle vitesse le mur se profile. Il existe ici une homologie frappante avec la crise des prêts hypothécaires à risque. Le modèle d’affaires des prêts hypothécaires à risque reposait sur la clause de « réinitialisation ». Les personnes à faible revenu étaient incitées à emprunter – alors qu’elles n’avaient en réalité pas les moyens de contracter un prêt hypothécaire – par un taux « d’appel » très bas qui basculait brusquement vers le taux régulier, beaucoup plus élevé, après seulement deux ans, et y restait pendant les vingt-huit années suivantes.
Ceux qui n’avaient pas lu les petits caractères se sont heurtés au mur du réajustement au bout de deux ans, incapables de faire face aux coûts de leurs paiements d’intérêts qui avaient soudainement quadruplé ou quintuplé sans avertissement. La faillite personnelle, la saisie hypothécaire et l’expulsion ont suivi. Ceux qui avaient lu les petits caractères, en revanche, avaient pleinement l’intention de se retirer à temps : ils empruntaient à des fins spéculatives et misaient sur la hausse continue des prix immobiliers pour vendre et empocher le gain avant que le taux révisé ne frappe, puis peut-être même recommencer. Mais aussi astucieux fussent-ils, le revirement du marché immobilier les a tout de même menés à la faillite. À sa manière, l’IA répète ce schéma. Tout comme pour les prêts hypothécaires à risque, on signe maintenant et on paie plus tard. Pour l’instant, tout le monde se réjouit : les laboratoires annoncent des taux de consommation de liquidités légendaires, les hyperscalers annoncent des prévisions de revenus sensationnelles – la communauté financière négligeant le mot « prévision », préférant considérer ces chiffres comme des revenus réels. La construction d’un centre de données prend deux à trois ans – ce qui laisse amplement le temps de prolonger l’euphorie.
Puis vient le choc. Car les engagements arrivent à échéance, et ce sera « prends ou paie ». Utilisation ou non, personne ne veut en entendre parler. C’était signé; maintenant, il faut payer. Nous étions grisés par des annonces spectaculaires; voici maintenant le lendemain. Et ces obligations de paiement n’augmentent pas progressivement, mais par paliers, chacun d’une ampleur considérable. En 2025 et 2026, OpenAI et Anthropic ont dû débourser respectivement 46 milliards de dollars et 131 milliards de dollars. Le tournant décisif survient en 2027 : 412 milliards de dollars à verser. En 2028, la prochaine étape : 440 milliards de dollars. La collision imminente s’annonce violente. Car l’écart entre les moyens économiques actuels et les engagements de commande signés est vertigineux. Et tout l’édifice financier de l’IA – avec ses valorisations de mille milliards de dollars – repose sur ces deux petits poissons devenus des méga-clients.
Dès le départ, on pouvait légitimement se demander comment des entreprises chroniquement déficitaires telles qu’OpenAI et Anthropic pourraient assumer de futurs engagements de dépenses s’élevant à des centaines de milliards de dollars. La réponse est que, en l’absence de clients – et donc de revenus suffisants –, le capital des investisseurs comble la différence. Ce n’est pas tout à fait inhabituel pendant la phase de lancement d’une entreprise : celle-ci doit investir avant de trouver son marché, et ne peut le faire qu’avec les fonds provenant de créanciers ou d’actionnaires. Mais cela soulève deux questions. Le secteur trouvera-t-il son marché? Et aura-t-il été contraint de se livrer à des manœuvres financières excessives pendant qu’il le cherchait? Jusqu’à présent, la réponse à la première question semblait aller de soi; la seconde n’a même que rarement été posée. Aujourd’hui, elle est incontournable.
Nous avons vu la situation à laquelle font face les laboratoires, pris au piège par les obligations « take-or-pay » qui arrivent à échéance. Mais les hyperscalers sont eux aussi en difficulté. Pendant des années, ils ont consacré leurs abondants flux de trésorerie à la construction de centres de données. Mais la course au gigantisme – comme c’est souvent le cas dans ce genre d’entreprises épiques – a fini par les rattraper : leur flux de trésorerie net est passé dans le rouge. Il s’agit là d’un événement majeur pour ces machines à profits, qui sont désormais obligées d’emprunter. Certes, les hyperscalers sont bien vus par le monde de la finance. Mais il faut plus qu’un visage amical pour obtenir des billions de dollars de dette. Que peuvent-ils offrir comme preuve de solvabilité? Les billions de dollars de commandes futures, bien sûr. Si vous ne prêtez pas à des gens en voie d’empocher 2,1 billions de dollars, alors à qui exactement prêterez-vous? Ainsi, le secteur financier – ignorant la distinction entre commandes promises et revenus réalisés – va de l’avant et accorde des prêts. Pendant ce temps, tout le monde soit ne voit pas le problème, soit croise les doigts. Le baron de Münchhausen pensait pouvoir se sortir de la boue en tirant sur ses propres bottes, et l’IA fait de même.
Quelles sont les chances de s’en sortir par ses propres moyens? La viabilité de l’essor repose sur deux attentes complémentaires : une flambée des revenus pour les laboratoires d’IA et le refinancement continu de ces laboratoires par les investisseurs. La première attente a pris un retard considérable, si elle n’est pas en train de s’effondrer complètement. La guerre des prix entre OpenAI et Anthropic nuit déjà aux deux entreprises, bien que ce ne soit rien comparativement à la menace que représente la concurrence chinoise, qui offre des produits quasi équivalents au centième du prix. Alors que la perspective d’un rattrapage des revenus s’estompe, la seule option restante est le soutien des investisseurs. Animés par le genre de conviction qui alimente les bulles, les investisseurs sont impatients de se joindre à cette aventure épique. Mais pas sans conditions. Une condition avant tout : la valorisation prévue doit continuer d’augmenter sans fin, justifiant ainsi des injections de capital toujours plus importantes.
Remarquez la corrélation entre la valorisation prévue d’OpenAI et ses levées de fonds. En 2023, la valorisation prévue de l’entreprise était de 29 milliards de dollars. Elle a bondi à 157 milliards de dollars à la fin de 2024; cette même année, elle a levé 6 milliards de dollars. En mars 2025, la valorisation avait atteint 300 milliards de dollars; la levée de fonds s’élevait à 40 milliards de dollars. En mars 2026, elle était évaluée à… 852 milliards de dollars; le tour de financement de cette année s’achève à 122 milliards de dollars. En l’absence de revenus et de profits, tout le reste connaît un essor fulgurant. L’accélération est ici le point décisif. Elle incarne la promesse que l’avenir ne sera pas simplement plus radieux, mais de plus en plus radieux. Pour rester en équilibre, un vélo n’a besoin que d’une vitesse constante; le vélo financier de l’IA, en revanche, nécessite une vitesse croissante (ayez une pensée pour le cycliste). En mathématiques, on appelle cela la dérivée seconde. La dérivée première correspond à la vitesse; la dérivée seconde, au taux de variation. Et c’est là que réside la condition exponentielle de la viabilité du système : pour la valorisation projetée, la dérivée seconde ne doit pas devenir négative. Pourtant, dans le monde économique réel, la croissance exponentielle soutenue n’existe pas.
Quand cette réalité va-t-elle frapper? Au plus tard lors du premier appel public à l’épargne (PAPE) – le moment où le véritable prix sera, en quelque sorte, révélé. On fait grand cas des PAPE d’OpenAI et d’Anthropic; et à juste titre. Pourtant, nous ne voyons pas le moindre signe d’un retour à la raison. Dans le cas d’Anthropic, la valorisation prévue a doublé : on s’attend désormais à 2 billions de dollars, on l’espère – un dernier sursaut de foi. Quant à OpenAI, l’objectif était de faire son entrée en bourse en 2026, mais les plans ont changé. Il aurait été difficile, nous a-t-on dit, de suivre le rythme des introductions en bourse de SpaceX et d’Anthropic – et « imprudent » compte tenu de la polémique autour des risques liés à cette technologie. Nous comprenons également que le PDG Sam Altman souhaiterait prendre le temps d’obtenir une valorisation d’au moins 1 billion de dollars – le chiffre récent de 852 milliards de dollars était apparemment un peu décevant. Mais supposons qu’une dernière vague d’euphorie mène l’entreprise à son introduction en bourse, accompagnée d’un débourrage de champagne. Ce qui importe, c’est ce qui va suivre. Les entreprises sont désormais cotées en bourse : qu’adviendra-t-il du cours des actions? Le titre de SpaceX a connu des fluctuations défavorables. Mais pour les deux laboratoires, ce ne sera pas une option. L’ascension devra se poursuivre, car il est loin d’être certain que les 60 à 70 milliards de dollars levés lors de l’introduction en bourse suffiront à régler leurs comptes. Si la croissance des revenus reste obstinément linéaire, si la dérivée seconde devient négative, alors des problèmes colossaux surgiront pour tout le monde. Des laboratoires privés des moyens de respecter leurs engagements; des hyperscalers privés de leurs revenus futurs; des créanciers d’hyperscalers voyant leurs débiteurs dans une situation désespérée. C’est ainsi qu’un château de cartes s’effondre.
Nous entrons dans ce que l’on pourrait appeler la période de latence – cette phase caractéristique où la croyance qui soutient une bulle est encore en place mais fait face à des attaques incessantes, où partout des indicateurs montrent que la dynamique antérieure est insoutenable. Et pourtant, la conséquence logique – un effondrement – ne s’est pas encore produite. Au cours de cette période, une prise de conscience commence à poindre, bien qu’elle peine à s’imposer parce qu’elle va à l’encontre de la croyance dominante, même si elle la déstabilise progressivement. Quelle est cette prise de conscience aujourd’hui? Que l’édifice de l’IA est une gigantesque pyramide inversée reposant sur la pointe d’une seule hypothèse : la révision à la hausse, en accélération constante, des évaluations futures des laboratoires.
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De toute évidence, le climat commence à changer. Le secteur de l’IA est désormais en proie à la nervosité et à l’agitation. Les coups bas se multiplient. Le symptôme le plus flagrant est la croissance massive des engagements hors bilan des hyperscalers. L’effet corrosif du doute engendre naturellement une réticence des banques à prêter – comme on l’a vu dans le cas d’un consortium bancaire mené par Morgan Stanley cherchant à se débarrasser des 15 milliards de dollars qu’il avait accordés à Anthropic pour un centre de données exploité par Google. Un mécanisme utilisé pour cette réduction de l’exposition est ce qu’on appelle un « transfert de risque synthétique ». Il s’agit essentiellement de contrats d’assurance, dans lesquels un investisseur accepte d’assumer le risque au nom d’un prêteur, généralement une banque, qu’il indemnise en cas de défaut de paiement de l’emprunteur. L’ère des prêts subprime comportait des instruments de couverture similaires sous la forme du tristement célèbre swap sur défaut de crédit (CDS), mais avec une différence majeure : à l’époque, les prêts sous-jacents demeuraient au bilan de la banque, ce qui entraînait divers inconvénients en termes de capital réglementaire requis pour couvrir ces expositions risquées. Aujourd’hui, une fois le risque transféré par le biais d’un SRT, les exigences de fonds propres associées sont réduites en conséquence, ce qui permet à la banque de reprendre ses activités de prêt – à des entités autres que les acteurs de l’IA, auxquels les banques ne sont plus très favorables. Il en résulte que le risque est réparti dans l’ensemble du système financier, devenant de plus en plus diffus et difficile à suivre.
Constatant que les banques traditionnelles ne leur sont plus favorables, les acteurs de l’IA se sont aventurés dans tous les recoins du monde non réglementé. Et ils ont trouvé ce qu’ils cherchaient. Fonds spéculatifs, crédit privé, capital-investissement. La finance de l’IA a commencé à puiser dans toutes les ressources disponibles. L’instrument à la mode est la société à vocation spécifique (SPV) : une coquille juridique vide, généralement domiciliée aux Îles Caïmans ou aux Bahamas, conçue pour détenir des dettes colossales dont personne d’autre ne veut encombrer son bilan. Prenons l’exemple de « Beignet ». Beignet est le nom, d’une consonance trompeusement mielleuse, donné à un projet de centre de données de 30 milliards de dollars pour Meta. Meta, dans le cadre d’une coentreprise avec Blue Owl, l’une des principales sociétés de capital de placement, dote la SPV d’un capital de 3 milliards de dollars, pour aussitôt la charger de 27 milliards de dollars de dette. La SPV dépense ses 30 milliards de dollars en infrastructure (terrains, bâtiments, micropuces, électricité), dont Meta loue ensuite la capacité, payant le service à – et par l’intermédiaire de – la SPV, qui peut ainsi assurer le service de la dette.
La devise des laboratoires comme des hyperscalers est désormais « ce n’est pas moi ». Les puces du centre de données? Je ne les possède pas, je ne fais que les louer, ce qui me protège contre leur obsolescence. La dette? Ce n’est pas moi non plus – légalement, elle appartient à la SPV. La dette crée des taches disgracieuses sur un bilan, et je veux que le mien soit impeccable. Bien sûr, pour convaincre d’autres investisseurs de souscrire au prêt de 27 milliards de dollars, il est utile d’offrir certaines garanties. Tout d’abord, il y a le taux d’intérêt, assorti d’une généreuse prime de risque. Mais surtout, il y a le filet de sécurité fourni par Meta elle-même, qui s’engage, quoi qu’il arrive, à acheminer suffisamment d’achats de capacité de calcul par l’intermédiaire de l’entité à vocation spécifique pour assurer le service de la dette. Cela offre l’avantage supplémentaire qu’un filet de sécurité est également un engagement hors bilan – ce qui signifie qu’il reste invisible.
Partout où l’on regarde, des ententes de ce genre fleurissent. Apollo et Blackstone se sont associés à Anthropic dans le cadre d’un projet de 35 milliards de dollars visant à louer de la capacité de calcul auprès d’un centre de données de Google. Dans ce cas-ci, il y a une particularité : le fournisseur de puces, Broadcom, fournit le filet de sécurité et indemniserait les créanciers victimes d’un défaut de paiement avec… ses propres produits. Nous ne sommes pas loin de devoir croire – littéralement, et non pas seulement au sens figuré – que les puces sont de l’or. À tout le moins, elles sont présentées comme un moyen de paiement en soi. C’est la logique généralisée par la méga-transaction de 500 milliards de dollars impliquant Nvidia et ses partenaires. Nvidia n’est plus simplement le chef : c’est le parrain. Ses puces, considérées comme la norme d’excellence, sont proposées comme garantie pour chaque transaction impliquant ces 500 milliards de dollars. La finance a toujours été réputée pour sa créativité, mais avec cette saga de l’IA, elle s’est vraiment surpassée.
Et voilà que nous découvrons que le chef de la direction de Nvidia vise rien de moins que de transformer la « puissance de calcul » – c’est-à-dire une heure de puissance de calcul – en un actif financier négociable sur les marchés. Ici, l’arrogance atteint de nouveaux sommets. Tout d’abord, parce que la création d’actifs financiers exige que l’actif sous-jacent soit fongible : lorsqu’un investisseur achète des contrats à terme sur la puissance de calcul, il doit avoir l’assurance qu’une heure de puissance de calcul ici est identique à une heure là. Jensen Huang affirme que l’heure de puissance de calcul qui sous-tend ces produits financiers sera l’heure de GPU – plus précisément, l’heure de puce Nvidia. Nvidia déclare : « L’heure de puissance de calcul sur ma puce est universelle. » Par conséquent, la condition préalable à la financiarisation de la puissance de calcul est remplie (par moi). Lorsqu’on lui demande si l’obsolescence des puces pourrait poser un problème pour leur qualité en tant qu’actifs de garantie, il répond que non, il n’y a aucun problème, car ce sont ses puces – elles défient l’obsolescence. De quoi en couper le souffle. Mais pas autant que d’imaginer le cirque spéculatif destiné à se construire sur ces fondations, qui mettra sans aucun doute en scène toute la palette criarde des pires excès de la finance.
Nous devons prendre un peu de recul pour évaluer les conséquences de toute cette créativité financière :
1. Les pratiques hors bilan sont passées d’un statut accessoire à un statut central et généralisé. Le montant de la dette en jeu est si ahurissant qu’on préfère le garder hors de vue. Les engagements de dépenses – qu’ils soient pris par les laboratoires d’IA envers les hyperscalers ou par ces derniers envers les fabricants et fournisseurs de puces – découlent de la même logique de dissimulation, bien que sous une forme légèrement différente. Techniquement parlant, il s’agit de dettes (puisqu’elles représentent des engagements à commander ou à payer), mais leur nature spécifique ne relève pas des registres comptables standard. Par conséquent, ils n’apparaissent nulle part; Goldman Sachs rapporte que, sur les 1,5 billion de dollars de reconnaissances de dette identifiées, 1 billion n’apparaît pas dans les états financiers.
2. Les fournisseurs de puces qui offrent des filets de sécurité affirment pouvoir payer, ou offrir une compensation, en livrant des produits dont la durée de vie est notoirement courte – un inconvénient du progrès technologique qui avance à un rythme si merveilleusement rapide; dans ce cas-ci, peut-être trop rapide. Peu importe. Nvidia déclare que son bilan colossal peut soutenir la quasi-totalité de l’édifice de la dette liée à l’IA. Jamais auparavant une entreprise industrielle ne s’était positionnée comme garante d’une pyramide financière aussi gigantesque.
3. Les banques s’étant retirées, le financement privé a pris le relais. Mais avec quel capital? De plus en plus, celui des grands collecteurs institutionnels d’épargne : les fonds de pension et les fonds communs de placement. Les futurs retraités et les petits épargnants sont entraînés à leur insu dans les mécanismes les plus précaires qui soutiennent la pyramide inversée – une pyramide qui les ensevelirait inévitablement si elle s’effondrait.
4. L’implication de l’épargne publique s’étend à l’ensemble de l’univers du crédit privé. Les fonds de crédit privés subissent de fortes pressions depuis le début de 2026, avec d’une part la hausse des taux de défaut des emprunteurs et, d’autre part, des investisseurs inquiets cherchant à retirer leur argent. On observe une volonté croissante de se débarrasser d’engagements que l’on pourrait, pour rester poli, qualifier de « nauséabonds ». Comment s’y prendront-ils? Tout comme à l’époque glorieuse des prêts subprime, bien sûr : par la titrisation et la « structuration ». Alors que les banques ont peut-être été invitées à modérer ces pratiques depuis 2008, les fonds de crédit privés ne se considèrent pas liés par ces contraintes. Suivant une formule éprouvée, ils regroupent des prêts de qualité variable, découpent le portefeuille ainsi formé en différentes tranches de titres présentant chacune un niveau de risque particulier – et une rémunération correspondante – et les mettent en vente. Les investisseurs choisissent leur poison.
Mais c’est là que cela devient vraiment insidieux : les assureurs se sont pris de passion pour ce jeu et y participent sous tous les angles. D’abord, du côté des investisseurs, ils achètent avec empressement ces produits structurés, en privilégiant vraisemblablement les catégories à moindre risque, bien que l’on sache ce qu’il est advenu de ces tranches soi-disant notées AAA à l’époque des prêts hypothécaires à risque. Ensuite – et c’est là une nouvelle tendance –, les assureurs ont découvert qu’il était lucratif de servir de « garants », agissant essentiellement comme garants pour d’autres investisseurs dans ces produits, qui ne constituent pas exactement des placements prudents et adaptés aux familles. En cas de défaut de paiement, les assureurs doivent indemniser les investisseurs qui se retrouvent avec le bec dans l’eau; la stratégie globale consiste à percevoir des primes d’assurance tout en espérant que l’événement redouté ne se produise jamais. Jouant sur les deux tableaux, les assureurs – qui avaient réussi à faire profil bas en 2008 – se retrouvent en première ligne lorsqu’il s’agit de faire les manchettes en cas d’effondrement.
Les signes avant-coureurs du krach à venir ne cessent de se multiplier. Rappelons-nous l’analogie avec le vélo : les ennuis ne commencent pas lorsque les valorisations s’effondrent, mais simplement lorsqu’elles ralentissent. Nous saurons bientôt où nous en sommes à cet égard, étant donné qu’il ne reste désormais plus grand-chose dans le modèle d’affaires de l’IA capable de produire une dérivée seconde. La prolifération des structures de cession de crédit privé et d’autres pratiques obscures que nous pensions avoir laissées derrière nous dans les ruines de la crise des prêts hypothécaires à risque en témoignent. Pourtant, nous apprenons également que la Securities and Exchange Commission, l’organisme de réglementation des marchés américains, vient d’autoriser la titrisation de la dette des hyperscalers, sur la base d’arguments hautement spécieux. Et c’est reparti…
Fichier Excel des traductions par Gilles en vrac
Fiches avec les premières phrases (et non seulement les titres)
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.
Notes
- 1Le « malin plaisir » tiré du malheur d’autrui ↩︎
