Traduction de The Privatisation Premium and the Case for Public Provision par Mathew Lawrence, Chris Hayes et Amelia Horgan sur Common-Wealth.org. 04/03/2026
La « prime de privatisation » — c’est-à-dire les coûts obligatoires et majorés imposés aux consommateurs pour les biens de première nécessité — aggrave la crise du pouvoir d’achat. La propriété publique est le meilleur moyen de surmonter les facteurs à l’origine de cette prime de privatisation : le coût plus élevé du capital et les frictions de coordination générées par la privatisation.
Résumé
L’un des principaux facteurs de la crise du coût de la vie est la forte hausse des prix à la consommation dans les secteurs essentiels où le secteur public a historiquement joué un rôle de premier plan, que ce soit au niveau municipal ou national, mais s’est retiré à mesure que la fourniture de ces services était privatisée. Ces secteurs — logement, énergie, eau, transports — présentent désormais ce que nous appelons la « prime de privatisation ». Ce terme désigne le surcoût que les consommateurs sont contraints de payer pour accéder aux biens de première nécessité. Ces produits essentiels coûtent aujourd’hui plus cher que les normes historiques au Royaume-Uni et dans les pays européens comparables.
La prime de privatisation aggrave les inégalités de deux manières : d’une part, elle touche de manière disproportionnée les ménages les plus modestes, qui consacrent une part plus importante de leurs revenus à des produits de première nécessité dont ils ne peuvent se passer ; d’autre part, elle agit comme un mécanisme de redistribution vers le haut à l’échelle de la société — structurel, obligatoire et permanent — allant des ménages et des entreprises ordinaires, via les factures et les tarifs, vers les rendements des actionnaires et le service de la dette.
Pour résoudre la crise de l’accessibilité financière — un impératif politique et économique —, il est nécessaire de comprendre et d’éliminer la prime de privatisation.
La prime de privatisation
La prime de privatisation correspond au prix relativement élevé que les consommateurs sont contraints de payer pour accéder aux biens de première nécessité après une privatisation. Elle s’explique par deux facteurs. Premièrement, le coût élevé du capital nécessaire au financement des infrastructures et des biens essentiels par rapport à l’investissement public ; deuxièmement, les frictions de coordination liées au démantèlement de secteurs jusqu’alors intégrés.
La privatisation était censée réduire, et non augmenter, les coûts pour les consommateurs. Pourquoi le contraire s’est-il produit dans des secteurs clés et essentiels ?
L’un des principes directeurs de la privatisation est que la concurrence discipline les coûts et encourage un investissement prudent, grâce au transfert du risque vers le secteur privé. Cependant, bon nombre des secteurs essentiels privatisés en Grande-Bretagne ne bénéficient pas de la force disciplinatrice de la concurrence, car il s’agit de monopoles naturels ; et lorsque le démantèlement a tenté de créer de la concurrence, cela a souvent engendré plus de problèmes que cela n’en a résolus, la fragmentation entravant les investissements et générant de nouveaux coûts de transaction.
Ces dynamiques varient au sein des secteurs et d’un secteur à l’autre, mais il est important de noter que bon nombre de ces secteurs essentiels privatisés sont extrêmement capitalistiques : les projets nécessitent un financement initial pour lequel les investisseurs doivent être rémunérés au fil du temps. Ce coût du capital finit par représenter une part très importante du coût total des projets, ce qui signifie que même un écart d’un point de pourcentage au niveau des taux d’intérêt peut avoir un impact considérable sur les prix finaux.
Pour donner une idée de l’ampleur potentielle de cette différence : la Commission nationale des infrastructures a estimé que le pays avait besoin de 600 à 700 milliards de livres sterling d’investissements dans les infrastructures au cours des années 2020. En appliquant la prime de coût de financement avérée de un à deux points de pourcentage que l’emprunt privé entraîne par rapport à celui des entreprises publiques, et en la capitalisant sur la durée de vie typique des infrastructures, comprise entre vingt-cinq et quarante ans, on obtient des chiffres très élevés, même avec des hypothèses prudentes. Sur 600 milliards de livres sterling d’investissements financés par le secteur privé à un ou deux points de pourcentage au-dessus du taux des gilts sur trente ans, le surcoût cumulé s’élève à plusieurs centaines de milliards — une somme qui, si ces investissements avaient été réalisés par le secteur public, n’aurait jamais été versée.
Le choix entre un financement public et privé des infrastructures essentielles revient, sur tout horizon temporel réaliste, à déterminer quelle part de la richesse du pays est transférée des contribuables aux détenteurs d’obligations sans production physique supplémentaire.
Trois facteurs expliquent le coût plus élevé du capital dans les services essentiels privatisés. Premièrement, une prime de risque, car les prêteurs privés intègrent dans leurs taux la possibilité d’un défaut de paiement qui n’existe pas pour les emprunteurs souverains, ce qui augmente le coût de la dette. Deuxièmement, une exigence de rendement des capitaux propres, les actionnaires exigeant un rendement ajusté au risque sur les capitaux propres comparable à celui de toutes sortes d’autres investissements — généralement de 8 à 12 % pour les services publics réglementés, contre 3 à 4,5 % sur les actions à intérêt fixe émises par la British Electrical Authority entre 1948 et 1955. Troisièmement, les coûts liés à la complexité financière, car le financement privé des infrastructures implique généralement plusieurs niveaux de sociétés holding, de structures ad hoc et de frais de structuration qui n’existent pas dans le cadre d’un emprunt public classique.
Ces facteurs rendent, à première vue, la propriété publique de secteurs essentiels à forte intensité capitalistique nettement moins coûteuse. Cela vaut tout particulièrement pour les monopoles naturels en réseau tels que l’eau, les réseaux énergétiques et les chemins de fer, dont l’extrême intensité capitalistique n’est pas une coïncidence mais constitue, en réalité, le principal obstacle à l’entrée de la concurrence. La prime de privatisation dans le secteur de l’eau est considérable : 28 % de la facture d’eau type en Angleterre sert à financer les rendements des actionnaires et le service de la dette, contre environ 10 % pour Scottish Water, qui est publique, tandis que près d’un quart de la facture énergétique moyenne en 2024/25 — soit près de 450 £ — correspondait aux bénéfices des entreprises.
D’autres sous-secteurs pourraient offrir des possibilités d’amélioration de l’efficacité liées à la concurrence sur le marché entre des prestataires privés assumant les risques, compensant ainsi l’augmentation du coût du capital. Par exemple, la « ruée vers le gaz » dans la production d’électricité a bénéficié de la concurrence sur le marché après l’assouplissement de la réglementation relative à cette technologie, dont la faible intensité en capital a fait de la maîtrise des dépenses d’exploitation le facteur décisif. Mais la mise en place de conditions équitables pour la concurrence horizontale dans ces cas a impliqué la dissociation d’industries auparavant intégrées verticalement, ce qui a donné lieu à une mauvaise coordination et à des coûts de transaction au niveau des nouvelles interfaces entre des niveaux qui faisaient auparavant partie d’un même ensemble d’entreprises.
Par exemple, la séparation entre les trains, les voies et les opérateurs a freiné l’électrification ferroviaire, dont les coûts et les avantages, les risques et les bénéfices ne pouvaient être correctement répartis tant au sein des trois nouveaux sous-secteurs qu’entre eux. Les sociétés de matériel roulant louant à une base de demande instable d’opérateurs de services titulaires de concessions à court terme n’avaient aucune incitation à investir dans de nouveaux trains d’une durée de vie de quarante ans. Les opérateurs de transport d’électricité sont confrontés à une situation similaire avec les nouvelles centrales de production, ce qui entraîne à la fois une file d’attente de raccordement gonflée par de fausses demandes spéculatives et, en l’absence de tarification en fonction de l’emplacement, l’absurdité qui veut que des parcs éoliens mal situés soient rémunérés pour interrompre leur production en raison de l’incapacité du réseau à acheminer leur électricité vers les centres de consommation.
La fragmentation et le coût élevé du capital ont conduit à un sous-investissement. Les compagnies des eaux ont cédé des stations de traitement des eaux usées et négligé les canalisations existantes. Les réseaux énergétiques ont systématiquement sous-utilisé leurs crédits alloués au remplacement des installations existantes, profitant de l’incitation réglementaire pour empocher une partie de la différence sous forme de bénéfices. Il convient de noter que, si les contraintes d’urbanisme sont souvent mises en cause pour expliquer les retards dans le développement de nouvelles infrastructures, cette sous-utilisation des crédits inclut les dépenses d’investissement « hors charge » — qui consistent à entretenir les actifs existants plutôt qu’à en construire de nouveaux — et qui ne nécessitent généralement que peu, voire aucun permis d’urbanisme, ce qui suggère que d’autres facteurs sont en jeu. Le secteur ferroviaire n’a connu aucune augmentation notable de la longueur des voies, électrifiées ou non. Le matériel roulant vieillissant a rarement été remplacé en l’absence d’une directive gouvernementale ou d’une implication directe de l’État dans les marchés publics. Des lignes de bus ont été supprimées, les collectivités locales peinant à subventionner les lignes déficitaires qui étaient auparavant subventionnées par recoupement grâce aux lignes plus rentables.
Contrairement à ce qui avait été promis au début de l’expérience de privatisation, le risque n’a pas été transféré des contribuables et des usagers du secteur public vers les entreprises privées chargées de fournir les services. Au contraire, de nombreux services sont devenus trop essentiels pour faire faillite. À titre d’exemple, citons non seulement les négociations tortueuses concernant Thames Water, mais aussi les opérateurs ferroviaires qui ont exploité le système des concessions pour s’approprier les risques de hausse des bénéfices tout en faisant porter à l’État les risques de baisse.
Comment le gouvernement réagit — et ses limites
La prime de privatisation a contribué de manière décisive à trois problèmes qui caractérisent la Grande-Bretagne contemporaine. Premièrement, en gonflant le coût des biens et services essentiels, elle aggrave la crise du pouvoir d’achat et accentue les inégalités. Deuxièmement, elle fait grimper les dépenses publiques, car l’État-providence est contraint d’intervenir pour aider les citoyens à accéder aux produits de première nécessité dont le prix, sans cela, serait hors de portée. Troisièmement, elle affaiblit la capacité productive de l’économie : les infrastructures souffrent d’un sous-investissement, tandis que les coûts exorbitants des intrants essentiels, comme l’énergie, sapent la compétitivité et affaiblissent la demande. Pris ensemble, ces facteurs contribuent à enfermer la Grande-Bretagne dans un cercle vicieux de stagnation et d’inégalités.
Conscient de la gravité et de l’urgence politique de la crise de l’accessibilité financière, le gouvernement a réagi par une stratégie en trois volets : un renforcement de la réglementation, une réforme de l’aménagement du territoire et une redistribution des aides sociales. Cependant, bien que chaque approche ait sa valeur, aucune ne vise à remodeler les fondamentaux du côté de l’offre : qui investit, à quel coût, ce qui est construit, par qui, à quel prix et sur quel horizon temporel. En tant qu’ensemble de solutions, elles constituent donc un mécanisme moins direct et moins efficace pour réduire le coût du capital et remédier aux coûts de coordination liés à la privatisation que la propriété publique.
Un renforcement de la réglementation s’est avéré difficile à mettre en œuvre, souvent par crainte de faire fuir les capitaux privés, de peur que la perception d’un « risque » accru n’augmente légèrement le coût du capital. Qu’il s’agisse de la réticence de l’Office of Road and Rail à réglementer un secteur de la location de matériel roulant peu concurrentiel, de la saga en cours visant à sanctionner les infractions environnementales de Thames Water sans faire fuir les sauveurs, ou du refus de l’Ofgem de récupérer les bénéfices excédentaires des réseaux alors même qu’ils dépassent le rendement que les marchés jugent justifié au regard de leur niveau de risque.
La faiblesse de cette position de négociation reflète en partie le fait que le secteur public négocie contre lui-même en écartant d’emblée son atout le plus puissant, ce que Franklin D. Roosevelt appelait la « verge de bouleau » que constitue une option publique. L’ironie est particulièrement perverse lorsque l’option à laquelle on renonce obtient de loin les meilleurs résultats sur le critère même qui effraie les décideurs politiques vis-à-vis des investisseurs : le coût du capital. Dans le cadre de la privatisation, minimiser ce coût revient souvent à restreindre la marge de manœuvre politique et à compromettre la capacité à s’adapter avec souplesse aux nouvelles informations et aux changements de circonstances, car, en contrepartie de leurs investissements, les entreprises exigent que l’État garantisse des rendements futurs, qu’il s’agisse des cycles de fixation des prix de l’Ofgem ou des contrats pour différence (CfD) à prix national, ce qui fige les prix et limite la capacité à adapter les modalités de récupération du coût d’investissement. Plus tenace encore est l’asymétrie d’information entre l’entité commerciale chargée de la fourniture et l’entité régulatrice chargée de protéger l’intérêt public, entre lesquelles la privatisation creuse un fossé. Il en résulte notamment le phénomène des « portes tournantes » et la captation réglementaire. Une autre conséquence est la lourdeur réglementaire, l’Ofgem ayant doublé ses effectifs et triplé ses coûts annuels au cours de la dernière décennie. Une telle ingérence est souvent coûteuse et inefficace, mais l’expansion bureaucratique est une caractéristique, et non un défaut, des services publics privatisés.
Rationaliser les procédures d’autorisation d’aménagement et réduire les frictions accumulées, les incertitudes et les dispositions défensives qui accompagnent ne serait-ce que la possibilité d’un rejet peut contribuer à réduire les retards et les coûts qui minent les projets d’infrastructure britanniques, même si bon nombre de ces problèmes sont le fait d’un système fragmenté et externalisé, dont les capacités publiques sont défaillantes. Pour y parvenir, il serait essentiel d’adopter une approche plus collaborative, comme Dan Davies l’a souligné de manière convaincante, dans laquelle les autorités chargées de l’aménagement du territoire joueraient le rôle de médiateur actif entre les différents intérêts plutôt que celui d’arbitre impartial. Cela permettrait d’aboutir à des mesures d’atténuation bien plus raisonnables que celles, désastreuses, qui ont affecté des projets tels que le HS2. Cependant, les réformes pourraient ne pas parvenir à modifier l’inadéquation fondamentale entre les préférences des capitaux privés et les caractéristiques des infrastructures essentielles : longues périodes de retour sur investissement, rendements modestes et exigences élevées en matière de coordination.
En ne modifiant pas la nature des acteurs qui détiennent, financent et construisent ces projets, les facteurs à l’origine de la prime de privatisation — et donc de la pression à la hausse sur les coûts des services essentiels — restent largement en place. Cela peut aider à expliquer pourquoi les contraintes d’urbanisme semblent bien plus préjudiciables au cours des dernières décennies que tout au long de la période d’après-guerre. Une réforme de l’urbanisme pourrait être la bienvenue, mais sans entités publiques mieux placées pour donner la priorité aux besoins de la population, la suppression des obstacles ouvrira la voie sans pour autant transformer de manière adéquate le paysage de l’investissement.
L’État-providence peut atténuer, mais pas résoudre, un problème lié à l’offre. Dans un système où les services essentiels sont contrôlés par des prestataires privés disposant d’un pouvoir de fixation des prix, les transferts passent par les ménages pour aboutir dans les poches des entreprises dont le sous-investissement est à l’origine de la crise. Chaque livre sterling de soutien axé sur la demande devient une subvention publique au pouvoir de marché qui l’a rendu nécessaire. L’intervention qui brise ce cercle vicieux s’attaque directement à l’offre — construire des logements, produire de l’électricité, fournir des services à prix coûtant — afin que les transferts ne soient plus détournés avant d’atteindre les personnes qu’ils sont censés aider. Il existe une autre logique budgétaire : les réponses axées sur la demande aux défaillances de l’offre constituent des engagements récurrents sans mécanisme de réduction, créant précisément la trajectoire de dépenses illimitée que les marchés de la dette surveillent de très près. L’investissement public dans les infrastructures essentielles réduirait, à tout horizon réaliste, les dépenses du côté de la demande qu’il remplace. La reconstruction de l’offre publique n’est pas une alternative à la prudence budgétaire ; elle est la prudence budgétaire elle-même.
Si nous ne parvenons pas à résoudre la crise du coût de la vie par une réglementation adéquate, si le marché ne construit pas ce dont le pays a besoin, et si l’État-providence ne peut pas rendre les produits de première nécessité durablement abordables en subventionnant les prix pratiqués par le marché, la question qui se pose est la suivante : qu’est-ce qui peut y parvenir ?
La réponse : l’État doit intervenir sur le marché, non pas en tant que régulateur ajustant les incitations à la marge, mais en tant qu’acteur direct capable de réduire la structure des coûts elle-même grâce à l’investissement public, à la propriété publique et à la prestation de services publics.
Les avantages de la propriété publique : cohérence, certitude et coût
La propriété publique peut apporter trois avantages au portefeuille d’investissements et au fonctionnement des secteurs essentiels, se traduisant par une réduction des coûts et des services de meilleure qualité. Il s’agit d’un coût du capital plus faible, d’une plus grande certitude et d’une cohérence à l’échelle du système.
Les infrastructures essentielles sont à forte intensité capitalistique, ce qui signifie que le coût du capital plus faible dont bénéficie l’emprunt public se traduit directement par des coûts de projet et des prix plus bas. Libérées de la nécessité d’assurer le rendement des capitaux propres et de supporter la prime de risque liée à la dette privée, les entreprises publiques peuvent fixer le prix des biens et services à un niveau plus proche de leur coût de production. L’écart entre ces prix proches des coûts et ceux pratiqués par les prestataires privatisés, cumulé au fil de décennies de facturation, fait la différence entre des services essentiels abordables et les crises de l’eau, du logement et de l’énergie auxquelles nous sommes actuellement confrontés.
La propriété publique internalise une coordination que la fragmentation de l’offre privée ne peut assurer. Lorsque plusieurs opérateurs privés poursuivent chacun leurs propres objectifs de rentabilité, les décisions d’investissement sont régies par des taux de rendement minimaux au niveau des projets, des horizons temporels courts et des dynamiques concurrentielles qui rendent la planification à l’échelle du système difficile et coûteuse. Il en résulte des doublons, des retards et des coûts gonflés répercutés sur les usagers. Une entité publique qui regroupe les fonctions intégrées essentielles peut, en revanche, allouer les capitaux en fonction des besoins systémiques — en séquencant les investissements sur l’ensemble d’un réseau, en tenant compte des interdépendances entre les projets et en adoptant une vision à plus long terme des rendements. Cela produit de meilleurs résultats et des résultats moins coûteux ; car les économies issues de la coordination s’accumulent à travers le système au fil du temps.
Les avantages d’un coût du capital plus faible, d’une coordination plus efficace et d’une plus grande certitude peuvent déboucher sur trois autres acquis : une stabilisation macroéconomique grâce à l’ancrage des coûts de base et, par conséquent, à la réduction de la pression à la hausse sur les dépenses publiques ; l’abondance, grâce à la construction d’infrastructures essentielles à la mesure des besoins du public ; et la sécurité pour les citoyens ordinaires, à mesure que l’accessibilité financière et la qualité des biens et infrastructures essentiels s’améliorent progressivement.
La propriété publique et la gouvernance économique qui en découle remplaceraient les défaillances manifestes et observables de la fourniture privée des biens essentiels. Un critère d’action se dégagerait : recourir au capital privé là où la concurrence stimule une véritable innovation, la découverte et l’efficacité (à condition que les incitations privées s’alignent sur l’intérêt public), et recourir à la propriété publique là où les marchés des biens essentiels ont dégénéré en mécanismes d’inaccessibilité financière, d’extraction de rentes, d’échec des investissements ou d’instabilité systémique.
Ce dernier point revêt une importance particulière dans le contexte des chocs sur les prix de l’énergie observés depuis les attaques illégales menées contre l’Iran par les États-Unis et Israël. À la suite de ces attaques, début mars 2026, les prix du pétrole et du gaz ont flambé. Lorsque les prix dans les secteurs fondamentaux sont volatils, le choc se répercute en cascade sur l’ensemble du système au lieu de rester circonscrit. L’énergie, en particulier, est un prix d’importance systémique qui intervient dans tous les processus de production. Dans ces conditions, il est judicieux, d’un point de vue pratique, que l’État intervienne directement dans la stabilisation des prix afin d’empêcher, dans la mesure du possible, que les chocs ne se traduisent par une inflation rapide ; qu’il intervienne du côté de l’offre par le biais de la propriété directe et de réserves stratégiques pour stabiliser les coûts à la source, plutôt que de gérer leurs conséquences déstabilisatrices a posteriori, et d’éviter que le resserrement monétaire ne fasse dérailler les plans d’investissement.
À une époque marquée par des tensions géopolitiques accrues, le militarisme et les effets cumulés de la crise climatique, les chocs qui font grimper le coût des produits de première nécessité risquent de devenir plus fréquents et plus graves. Face à cet avenir qui s’annonce, il est prudent de concevoir les secteurs essentiels de manière à ce qu’ils puissent au mieux absorber les chocs, stabiliser les prix et protéger les ménages ; la gestion publique offre davantage d’outils pour y parvenir en gérant de manière proactive les prix d’importance systémique.
La voie à suivre
La transformation des secteurs essentiels devrait se dérouler en trois étapes, chacune apportant des avantages et renforçant les capacités institutionnelles en vue d’un changement plus profond. À chaque étape, on fait appel à un levier productif différent de l’État. Premièrement, la fonction de distributeur : l’État intervient en tant qu’acheteur et revendeur, constituant des réserves stratégiques et stabilisant les prix tout en renforçant les capacités institutionnelles. Deuxièmement, la fonction de producteur : l’État construit et exploite directement des capacités, disciplinant la fixation des prix par le secteur privé en proposant une alternative publique. Troisièmement, la décommodification : nous évoluons progressivement vers un horizon futur où chaque foyer a droit à une quantité gratuite ou peu coûteuse de biens de première nécessité, tels que l’énergie ou l’eau, pour couvrir ses besoins essentiels, fournis par le biais d’un service public universel.
Le vecteur institutionnel de cette transformation en trois étapes est l’entreprise publique intégrée verticalement et indépendante sur le plan opérationnel, capable d’emprunter à un coût de capital égal ou proche de celui de l’État, et de réaliser des investissements et de fixer les prix en fonction des besoins systémiques. L’intégration verticale n’implique pas que l’ensemble de la chaîne sectorielle doive toujours relever d’une seule entreprise. Cependant, la réforme devrait éliminer les interfaces où les coûts de transaction sont les plus élevés afin de rétablir la coordination interne que la fragmentation a détruite. Une indépendance totale garantit que les opérations quotidiennes et les décisions d’investissement sont à l’abri de toute ingérence ministérielle et des cycles électoraux, régies par un conseil d’administration responsable devant un mandat clair d’intérêt public et où la voix des travailleurs prime sur les calculs politiques à court terme. Enfin, elle devrait pouvoir émettre des titres de dette garantis par l’État, éliminant ainsi la prime de risque, l’exigence de rendement sur les capitaux propres et les coûts liés à la complexité financière qui rendent les infrastructures privées si onéreuses. Il en résulte une institution capable de construire plus rapidement, d’emprunter à moindre coût et d’investir sur des horizons temporels plus longs que n’importe quel équivalent privé.
Les arguments en faveur d’une propriété publique décentralisée reposent sur la même logique que celle qui la justifie à l’échelle nationale, avec un cadre institutionnel similaire, bien qu’adapté. Au-delà des secteurs stratégiques que sont l’énergie, l’eau et le rail, il existe des domaines — les services sociaux, la rénovation énergétique, les transports locaux et le logement — dans lesquels le capital privé sous-investit systématiquement, car les rendements sociaux dépassent les rendements privés, mais où il n’est pas approprié de nationaliser la prestation de services. Les entreprises municipales ont prospéré au XIXe siècle et au début du XXe siècle en remédiant précisément à cette défaillance du marché ; ce n’est pas un échec économique qui a détruit ce modèle, mais un choix politique. La leçon à en tirer est que la propriété publique décentralisée a besoin d’un cadre institutionnel pour la protéger de ce qui l’a démantelée la dernière fois : des entreprises indépendantes, légalement à l’abri de toute ingérence centrale et de toute mainmise locale, capitalisées grâce à des prêts publics à des conditions favorables et capables de fournir des services essentiels à un prix proche du coût plutôt que dans un but lucratif.
L’émergence du « manchesterisme »
La prime de privatisation joue un rôle central dans la nature et la gravité de la crise de l’accessibilité financière. C’est pourquoi il est important qu’Andy Burnham, maire du Grand Manchester, ait clairement identifié le problème — à savoir que la privatisation et l’externalisation sont des facteurs clés de la crise de l’accessibilité financière — et proposé une solution : reprendre le contrôle public sur les secteurs essentiels afin de réduire les coûts, d’accroître la sécurité et de renforcer la discipline en matière de dépenses publiques. Il s’agit désormais de traduire cette réflexion en un programme de services publics au service du renouveau national.
Si le « manchesterisme » sert de guide pour l’avenir, il peut également s’appuyer sur des précédents historiques. L’École de Manchester originale défendait l’économie productive contre l’aristocratie rentière de son époque ; le « manchesterisme » naissant d’aujourd’hui défend la même cause contre la classe rentière et la crise de l’accessibilité financière que la privatisation a exacerbée, et qui a rendu la vie plus difficile et plus précaire pour les gens ordinaires.
Les liens entre la privatisation et le marasme économique actuel de la Grande-Bretagne constituent, depuis de nombreuses années, un sujet tabou dans le débat politique. Tout le monde sait que la marchandisation et la fragmentation à grande échelle ont entraîné des produits de première nécessité coûteux et de mauvaise qualité, qui font grimper le coût de la vie et exercent une pression budgétaire chronique sur l’État-providence. Plutôt que de s’attaquer directement à cet éléphant, les responsables politiques se sont contentés de traiter ses symptômes : ouvrir les fenêtres pour aérer la pièce, déblayer les montagnes d’excréments et nier purement et simplement la présence de l’éléphant.
Il n’est plus possible de nier le lien entre la privatisation et les crises chroniques et aiguës que traverse la Grande-Bretagne, mais admettre le diagnostic ne peut être qu’une première étape. Face aux preuves flagrantes et omniprésentes des échecs de la privatisation – factures en spirale, sous-investissement chronique et incapacité apparente à sortir du cercle vicieux économique –, il est urgent d’agir, et cela aurait dû être fait depuis longtemps.
Fichier Excel des traductions par Gilles en vrac
Fiches avec les premières phrases (et non seulement les titres)
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.
