Sagesse planétaire

Le calcul à l’échelle planétaire — une intelligence émergente à la fois mécanique et humaine — nous a permis d’envisager la Terre comme un tout interconnecté. Fort de cette prise de conscience, nous devons désormais concevoir une terraformation à l’échelle planétaire, à la fois réfléchie et porteuse de sens.

Traduction de Planetary Sapience par Benjamin Bratton, dans Noema, le 17 juin 2021.


Imaginons une expérience de pensée : et si la célèbre image de la Terre intitulée « Blue Marble », prise par les astronautes d’Apollo 17, était en réalité un film intitulé « Blue Marble » retraçant l’histoire complète de la planète, longue de 4,5 milliards d’années, en une sorte d’avance rapide extrême ? On y verrait des volcans et des tempêtes, des continents se séparer puis se reformer, des océans primitifs et, avec l’apparition de la vie biologique après le « Grand Événement d’oxygénation », l’émergence d’une atmosphère capable d’accueillir encore plus de vie.

Dans les tout derniers instants du film, cependant, vous verriez également quelque chose d’inhabituel : l’apparition de nuages de satellites, et l’enveloppement des terres et des mers par des câbles faits de métal et de verre. Vous verriez l’émergence soudaine d’une croûte planétaire artificielle complexe, capable de prouesses extraordinaires en matière de communication et de calcul, permettant à la planète d’acquérir une conscience d’elle-même — voire une intelligence planétaire.

L’émergence du calcul à l’échelle planétaire apparaît ainsi comme un fait à la fois géologique et géophilosophique. Outre l’évolution d’innombrables espèces animales, végétales et microbiennes, la Terre a également développé très récemment un exosquelette intelligent, un organe sensoriel distribué et une couche cognitive capables de calculer des choses telles que : quel âge a la planète ? La planète se réchauffe-t-elle ? La connaissance du « changement climatique » est une réalisation épistémologique du calcul à l’échelle planétaire.

Au cours des derniers siècles, les humains ont transformé de manière chaotique et, dans de nombreux cas, accidentellement, les écosystèmes terrestres. Aujourd’hui, en réponse à cela, l’intelligence émergente représentée par le calcul à l’échelle planétaire rend possible, et même nécessaire, de concevoir une terraformation à l’échelle planétaire intentionnelle, ciblée et utile. La vision qui sous-tend cette démarche ne réside pas dans l’infrastructure informatique elle-même, mais dans les objectifs que nous lui fixons.

« La Terre a très récemment développé un exosquelette intelligent, un organe sensoriel distribué et une couche cognitive capables de calculer des choses telles que : quel âge a la planète ? »

Mais revenons un instant en arrière. Le concept de « planétaire » suggère à la fois le très petit et le très grand. Il implique le temps profond et l’abîme de l’espace comme condition préalable à nos pensées. Il désigne la profondeur des interrelations biologiques et inorganiques. Il offre une compréhension de la Terre, non pas tant comme un « monde » au sens phénoménologique, mais comme une planète au sens géologique et biogéochimique. Le « planétaire » est ce qui donne naissance à la sapience — et représente désormais le plus grand défi de cette sapience. La planète n’est pas apparue soudainement comme une « image du monde », comme l’aurait voulu Martin Heidegger, mais plutôt comme l’habitat d’une espèce particulière capable de construire une image extérieure qui, finalement, pouvait présenter une condition planétaire d’où cette espèce et son monde ont émergé. Elle était là depuis toujours — mais ce n’est que récemment que nous sommes devenus capables de la voir.

Pour la philosophie contemporaine, le concept provocateur de « planétaire » (et son corollaire, la « planétarité ») a été proposé comme une alternative au « global », une notion dépassée, statique, réductrice et eurocentrique. On dit que le terme « planétarité » a refait surface à la fin du siècle dernier, après quelques décennies d’hibernation, grâce aux travaux de la théoricienne littéraire Gayatri Chakravorty Spivak. J’élargis et m’écarte de la connotation donnée par Spivak pour me concentrer sur une « planétarité » qui se révèle, d’une part, comme la condition préalable à toute philosophie et, d’autre part, comme le nom du projet qui nous attend alors que nous réfléchissons à la manière de préserver, de gérer et d’étendre la vie complexe.

Ainsi : il existe une planétarité astronomique et une planétarité politico-philosophique, et bien qu’elles soient différentes, chacune devrait inspirer une correspondance et un renforcement mutuel. Il n’existe pas de planétarité politico-philosophique viable qui ne se définisse à travers les révélations de la compréhension astronomique de ce qu’est une planète, de sa trajectoire et de la manière dont une espèce sapiente émerge de celle-ci. Ensemble, elles anéantissent les fantasmes pré-coperniciens et pré-darwiniens selon lesquels les humains seraient des sujets uniques, transparents à eux-mêmes, liés uniquement par des signifiants immanents, et toutes deux sapent les superstitions politiques liées au lieu, à l’horizon et au sol qui affligent nos modernités.

La révélation du planétaire

La question implicitement posée par le film Blue Marble, mais à laquelle il ne peut répondre à lui seul, est la suivante : « À quoi sert le calcul à l’échelle planétaire ? » En tant que phénomène qui évolue littéralement à partir de sa planète hôte, que devrait-il faire ? Quelle contribution peut-il apporter à une planétarité viable ?

Une première réponse est qu’il rend possible la notion contemporaine de planétaire. Il ne provoque pas l’émergence de la condition planétaire, mais, de concert avec les recherches scientifiques et philosophiques, il permet à l’espèce intelligente principale dans ce contexte de saisir les termes de sa propre émergence. Il montre où et comment l’intelligence est apparue.

Le calcul à l’échelle planétaire est un exemple de ce que l’on pourrait appeler, d’après le grand romancier polonais Stanisław Lem, une « technologie épistémologique ». L’impact social le plus important de certaines technologies ne réside pas seulement dans ce qu’elles permettent aux gens de faire, mais dans ce qu’elles révèlent sur le fonctionnement du monde. Cela peut être source de problèmes. Si l’angoisse face à la technologie s’exprime à travers des récits sur ses effets pernicieux, ce malaise trouve parfois son origine dans ce que la technologie met au jour et qui a toujours été là. Les microscopes n’ont pas fait apparaître les microbes par magie, mais une fois que nous avons su qu’ils existaient, nous n’avons plus jamais pu voir les surfaces de la même manière.

Ces démystifications non sollicitées sont dérangeantes, surtout lorsqu’elles semblent nous faire perdre, à nous les humains, une position de privilège présumé. Même si ces technologies réorganisent les économies personnelles et mondiales, leur implication philosophique plus profonde réside dans la manière dont elles introduisent un traumatisme copernicien, bouleversant notre compréhension antérieure du cosmos. De tels traumatismes ne sont pas toujours reconnus à leur juste valeur (y compris à l’époque de Copernic) et mettent généralement des générations à produire leurs répercussions.

La révélation du « planétaire » — si différent de l’« international », du « global » ou du « monde » — est une réalité qui se dessine à travers la place de la culture humaine en tant que phénomène émergent d’un flux biogéochimique ancien et profond. Le calcul à l’échelle planétaire a peut-être d’abord émergé en grande partie du contexte d’une science « occidentale » et d’une recherche « humaniste », mais ses implications dans la mise au jour des conditions planétaires vont bouleverser et ébranler les prétentions de ces distinctions historiques autant que la biologie darwinienne a dépouillé l’Église de son autorité biopolitique ultime.

Terraformation

Les technologies d’une société planétaire sont des processus continus sur lesquels nous exerçons une influence. Sous sa forme commerciale actuelle, l’objectif premier du calcul à l’échelle planétaire est de mesurer et de modéliser les individus afin de prédire leur prochaine impulsion. Mais un objectif plus ambitieux serait de contribuer à la compréhension, à la construction et à la mise en œuvre d’un avenir commun plus riche, plus diversifié et plus viable.

Au lieu de ressusciter des idées sur la nature, nous devons nous réapproprier l’artificiel — non pas le faux, mais le conçu. Pour cela, l’intelligence homme-machine et l’automatisation à l’échelle urbaine s’inscrivent dans un paysage élargi de la vie, de l’information et du travail. Elles font partie d’une écologie vivante, elles ne la remplacent pas. Plus précisément : la réponse au changement climatique anthropique devra être tout aussi anthropique.

« Certaines démystifications non sollicitées sont dérangeantes, surtout lorsqu’elles semblent nous reléguer, nous les humains, hors d’une position de privilège présumé. »

Les outils essentiels d’une telle réponse comprennent l’automatisation (comprise comme un principe écologique d’interdépendance plutôt que comme une autonomie réductrice) ; la géo-ingénierie (comprise en termes d’effets à l’échelle climatique plutôt que comme un ensemble spécifique de techniques) ; la réorientation du calcul à l’échelle planétaire, loin des utilisateurs individuels et vers des processus plus pertinents pour la viabilité écologique à long terme ; l’autoconception délibérée des espèces douées de sapience en faveur de la variation, y compris les technologies de reproduction, les services médicaux universels et les thérapies géniques synthétiques ; la culture d’intelligences artificielles mathématiques, linguistiques et robotiques avec lesquelles la sapience générale évolue délibérément ; le déploiement d’une expertise expérimentale en biotechnologies, grâce à laquelle la matière vivante compose de la matière vivante ; l’intensification des habitats urbains et des technologies en tant que vecteurs de la fourniture généralisée de services universels et de niche ; la migration projetée au-delà de la ligne de Kármán, frontière entre l’atmosphère terrestre et l’espace extra-atmosphérique, d’où se dessine la planétarité terrestre existante et potentielle ; et, enfin, l’agrégation d’intelligences gouvernantes créatives capables d’orchestrer de telles mobilisations.

J’appelle cela la terraformation — non pas d’une autre planète, mais de la nôtre. Il s’agit d’un projet délibéré, pratique, politique et programmatique visant à concevoir et à composer une planétarité viable fondée sur le désenchantement laïque de la Terre, à travers l’artificialisation continue de l’intelligence et l’émergence d’une sapience générale qui unit la cognition humaine et non humaine. Ce terme désigne un état futur réalisé par la rationalisation des écosystèmes vers la diversification et l’ordre. Et il désigne la libération de l’intelligence synthétique.

Intelligence synthétique

Il est presque certain qu’aujourd’hui, le développement de l’intelligence des machines est entravé par diverses idéologies de l’« intelligence artificielle », elles-mêmes freinées par des idées fausses sur ce qui est et n’est pas artificiel, et sur ce qui est et n’est pas intelligent. La plus importante d’entre elles est la présomption selon laquelle l’intelligence des machines doit être reconnaissable comme « semblable à celle de l’humain » pour être qualifiée d’intelligence. De multiples préjugés et présupposés anthropomorphiques nous ont laissé des allégories inadéquates pour décrire les choses remarquables que l’intelligence artificielle parvient pourtant à accomplir. La plupart d’entre elles ne ressemblent en rien à la pensée humaine — bien que certaines le fassent, comme les très grands modèles de traitement du langage naturel.

Récemment, des chercheurs de l’Institut Strelka, basé à Moscou, et moi-même avons réexaminé la distinction entre « artificiel » et « synthétique » posée par l’économiste Herbert Simon il y a un demi-siècle. Le terme « artificiel » désigne quelque chose qui se contente de ressembler à un original (comme un « diamant » en plastique bon marché), tandis que le terme « synthétique » désigne une version authentique et significative de quelque chose qui a été délibérément créé (comme un diamant synthétisé en laboratoire, identique à un diamant « naturel » au niveau moléculaire). Ainsi, l’intelligence artificielle donne simplement l’impression d’être intelligente, tandis que l’intelligence synthétique l’est réellement. Nous devrions nous tourner vers l’intelligence synthétique, et non vers l’intelligence artificielle.

Il existe une autre connotation de l’intelligence synthétique qui est peut-être encore plus importante : la synthèse de l’intelligence humaine et de l’intelligence artificielle dans la recherche d’idées ou de créativité qui seraient impossibles à obtenir pour l’une ou l’autre prise isolément. Un exemple désormais célèbre de ce phénomène s’est produit lors de la partie de go opposant Lee Sedol à AlphaGo en 2016. Le 37e coup de l’IA lors de la deuxième partie était, selon les experts du go, un coup qu’aucun humain n’aurait pu imaginer. Mais lors de la partie suivante, le coup n° 35 de Sedol s’est révélé tout aussi inattendu et créatif. Si le premier coup a prouvé qu’AlphaGo n’était pas seulement « intelligent » au sens strict, mais également capable de créer de la nouveauté, le second coup a démontré qu’en réponse à cela, un humain percevait la partie différemment et produisait ainsi un coup brillant qui n’aurait jamais vu le jour autrement. Il s’agit là d’une synthèse des intelligences, d’un aperçu de ce à quoi pourrait ressembler une sapience générale.

« Tout refus ou acceptation des coûts de l’intelligence synthétique doit également prendre en compte le prix de l’intelligence naturelle. »

La dimension planétaire du calcul forme ce que j’ai appelé une « mégastructure accidentelle », composée de couches fonctionnelles qui se chevauchent. Littéralement, il s’agit d’une pile s’étendant jusqu’aux mines d’Afrique centrale, en passant par des centres de données souterrains et des câbles transocéaniques, jusqu’aux réseaux urbains entrelacés, puis jusqu’aux rectangles de verre lumineux à travers lesquels nous la regardons et par lesquels elle nous observe. Le calcul à l’échelle planétaire n’est pas virtuel. C’est une sorte de terraformation de sa planète hôte.

Mesurer le poids du calcul à l’échelle planétaire implique une évaluation lucide des coûts physiques de ses infrastructures tentaculaires, ce qui passe par la distinction entre les objectifs essentiels et les aspects futiles, et, en fin de compte, par une réflexion sur le prix de l’intelligence elle-même. Dans le contexte qui importe le plus, le développement d’intelligences synthétiques capables de collaborer avec nos expressions les plus vertueuses, ambitieuses et virtuoses est précieux. Les synthèses qu’elles laissent entrevoir ne sont possibles que si nous les poursuivons avec détermination et en ayant pleinement conscience de leurs coûts élevés.

Tout refus ou acceptation des coûts de l’intelligence synthétique doit également prendre en compte le prix de l’intelligence naturelle. Ce n’est pas seulement la coopération sociale symbiotique, mais aussi des montagnes tumultueuses de sang et de chair déchiquetée qui ont conduit nos ancêtres communs de la gorge d’Olduvai à Göbekli Tepe, puis vers les cultures lettrées de Mésopotamie, d’Asie de l’Est et de Mésoamérique. Ce sont les valeurs les plus profondes qui sont en jeu. L’évolution à très long terme de l’« intelligence » — humaine, animale, mécanique, hybride — est-elle une finalité fondamentale de l’organisation et de la complexification de la vie elle-même ? Si tel est le cas, maintenant que l’intelligence commence à migrer vers le substrat inorganique du silicium, quelles implications planétaires cela laisse-t-il présager ?

Une théorie écologique de l’automatisation

L’intelligence ne vit pas dans une boîte de Pétri, ni dans un laboratoire, ni à l’intérieur d’un seul crâne ; elle vit au grand jour, elle vit dans et à travers nos villes. Une ville n’est pas seulement une architecture et ses habitants ; c’est un environnement artificiel par excellence. Comme l’a dit le concepteur et programmeur Ben Cerveny, la ville est « peut-être le processus continu le plus long que les humains aient créé ». L’introduction d’une intelligence computationnelle synthétique dans les systèmes urbains renforce les formes existantes de détection et d’intelligence intégrées, et ce faisant, produit des qualités inédites.

Cela me rappelle Gakutensoku, un robot gigantesque construit à Osaka dans les années 1920 par Makoto Nishimura. Nishimura était consterné par les robots humanoïdes mécanistes de la pièce de Karel Čapek « Les Robots universels de Rossum », qui a introduit le terme « robot ». Il s’est donc lancé dans la fabrication d’un automate qui incarnerait ce qu’il considérait comme les aspects les plus nobles et les plus fragiles de la culture humaine, doté d’expressions faciales complexes et capable de transcrire de la poésie.

Lorsque j’ai visité une usine à Shenzhen qui fabrique des coques pour téléphones Android et où de nombreux robots et humains travaillent côte à côte, j’ai été saisi par un sentiment inattendu, une sorte de sérénité. L’ambiance était calme, loin de toute agitation. Certaines choses bougeaient rapidement mais silencieusement, tandis que d’autres restaient immobiles, comme si elles attendaient leur tour. Cela ne ressemblait pas à une « usine » au sens où l’entendait Charlie Chaplin ; cela ressemblait bien plus à un jardin de machines au sens où l’entendait Richard Brautigan.

« L’intelligence ne vit pas dans une boîte de Pétri, ni dans un laboratoire, ni à l’intérieur d’un seul crâne ; elle vit au grand jour, elle vit dans nos villes et à travers elles. »

J’ai fait remarquer à mon collègue que j’aimerais beaucoup passer du temps dans un café comme celui-ci, que cela ferait un charmant lieu de rassemblement public. En parlant, je me suis rendu compte que ce n’était pas une plaisanterie. Le foyer actuel de l’automatisation va inévitablement déborder dans la ville, et à mesure que cela se produira, nous devrons être conscients de ce fait d’une simplicité trompeuse : l’automatisation crée une ambiance particulière. Il ne s’agit pas seulement d’une forme au service de la fonction ; c’est un fonctionnalisme qui se transforme en une formation délicate. Ou du moins, cela peut l’être.

Pour éviter un avenir sinistre où l’automatisation informatique urbaine serait avant tout axée sur l’optimisation des aspects les plus arbitraires et les plus banals de la logistique spatiale humaine (stationnement, sécurité, distributeurs automatiques, etc.), une conception différente de l’automatisation s’impose. Premièrement, l’automatisation n’est pas avant tout une question d’autonomie ; deuxièmement, ce n’est pas la mondialisation qui a provoqué l’automatisation, mais l’automatisation qui a provoqué la mondialisation. Dans la ville la plus dense ou la jungle la plus dense, la causalité et la détermination sont omniprésentes, mais leurs processus et leurs techniques sont eux-mêmes indéterminés. Si l’on devait les imaginer comme des dominos, leur agencement s’étend au plus profond des choses, et la force motrice de leur cascade dépasse l’intention de la première chute.

Ces systèmes sont chorégraphiés, mais ils évoluent également à chaque itération, apprenant au fur et à mesure, façonnant les mondes dans lesquels ils s’inscrivent tout en étant façonnés par eux. En tant qu’infrastructures urbaines, ils mémorisent et encodent des décisions spécifiques pouvant être répétées à l’infini. L’apparence superficielle d’autonomie — d’une machine, d’un processus, d’une personne — est une illusion. Leurs relations causales, qui s’enchaînent les unes aux autres, ont été prédéterminées par des étapes et des positions antérieures ; ainsi, l’ensemble automatisé est lui-même automatisé. Notre automatisation synthétique s’appuie sur les empreintes existantes et les modèles antérieurs d’urbanisation, tout en en imposant d’autres qui génèrent des géographies tout à fait différentes. De nouvelles niches émergent, tandis que d’autres disparaissent.

La situation de l’intelligence

La relation la plus critique entre la planétarité qui s’est révélée et le planétaire qui doit être composé dépend de la position de l’intelligence à partir de laquelle une telle intervention pourrait avoir lieu, et de la manière dont cette position pourrait appréhender la situation de son action. C’est bien plus difficile que certains voudraient nous le faire croire. C’est naître avec une dette impossible à rembourser.

Le paradoxe décisif pour la sapience générale réside dans la double reconnaissance que, d’une part, son existence est extrêmement rare et extrêmement fragile, vulnérable à de nombreuses menaces d’extinction à court et à long terme, et que, d’autre part, les conséquences écologiques de sa propre émergence historique ont été l’un des principaux moteurs des conditions qui établissent cette même précarité. L’approche de ces questions ne peut faire l’impasse sur le lien entre le perfectionnement de notre propre sapience par le biais des machinations de la guerre et de la violence stratégique, et l’émergence d’une intelligence artificielle qui dépend de l’extraction de ressources matérielles, des applications militaires et de leurs ravages écologiques et sociaux.

« Quel avenir donnerait un sens au passé ? »

Ces deux modes d’intelligence sont également des modes de planétarité. Tous deux constituent des positions à partir desquelles la raison exerce son pouvoir d’action, pour le meilleur ou pour le pire. Tous deux sont également liés à ce que nous pouvons tous reconnaître comme nos aspirations les plus inspirées. Mais si l’intelligence planétaire veut survivre aux conséquences de sa propre apparition, à court et à long terme, elle doit réorienter sa trajectoire sous peine d’extinction et de disparition.

Ce moment historique semble long mais pourrait bien être éphémère. Il se caractérise par un défi paradoxal. Comment l’émergence en cours de l’intelligence planétaire peut-elle appréhender sa propre évolution et la valeur inestimable de la sagesse, tout en se reconnaissant dans le reflet de la violence dont elle est issue et contre laquelle elle lutte pour survivre ? Il est possible que notre privilège du recul rétrospectif nous amène à conclure que, en fin de compte, cette histoire était une condition valable, voire nécessaire, à l’émergence ultime de l’intelligence planétaire. Même si tel est le cas, son développement et sa survie dépendent d’un abandon décisif des habitudes primitives.

Quel avenir donnerait un sens au passé ? Peut-être l’avenir de l’intelligence planétaire est-il désormais aussi intimement lié, sur le plan existentiel, à une voie radicalement différente, axée sur la construction, la prévoyance et l’instauration d’un ordre, que son avènement l’était par rapport aux siècles successifs de destruction aveugle. Prendre au sérieux cette nouvelle condition existentielle exige une philosophie d’un genre radicalement différent.


Fichier Excel des traductions par Gilles en vrac
Fiches avec les premières phrases (et non seulement les titres)
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.