Traduction de Thomas Piketty’s Utopian Socialism par Virgilio Urbina Lazardi, paru dans Jacobin, le 5 octobre 2026.
Le World Inequality Lab a élaboré le plan de redistribution le plus ambitieux depuis des décennies. Mais il demande aux travailleurs des pays riches d’expier les fautes de l’empire plutôt que de lutter contre le capital.
En juin, le monde des politiques a retenu son souffle lorsque le World Inequality Lab, l’organisme dirigé par Thomas Piketty, a publié un rapport destiné à couronner des années de recherches approfondies sur l’objectif insaisissable de l’égalisation des revenus à l’échelle mondiale. Baptisé Global Justice Report (GJR), ce rapport a été présenté par Piketty et ses collaborateurs comme la première synthèse fondée sur des données de deux ambitions progressistes de longue date qui étaient restées davantage des aspirations que des actions concrètes : d’une part, réduire de manière spectaculaire les inégalités de revenus et de richesse tant au sein des pays qu’entre eux, et d’autre part, parvenir à une durabilité planétaire à l’ère du réchauffement climatique. En résumé, le GJR visait à démontrer que le type d’études sur les inégalités qui avait rendu Piketty célèbre avec la publication en 2013 de Le Capital au XXIe siècle pouvait servir à gérer les compromis imposés par la crise climatique.
À première vue, ce rapport contient de nombreux éléments auxquels les socialistes pourraient adhérer. Il envisage, pour reprendre l’expression de John Maynard Keynes, « l’euthanasie de la classe des milliardaires » d’ici un quart de siècle, principalement par le biais d’une fiscalité confiscatoire. Il propose de démocratiser les institutions de gouvernance économique internationale, longtemps dominées par le même cercle de nations riches, en mettant en place un système de vote par habitant et en introduisant une monnaie internationale qui atténuerait le privilège exorbitant du dollar. Et dans le cadre de sa préoccupation fondamentale pour les limites planétaires, il appelle à un changement radical dans la manière dont les gains de productivité sont répercutés : il ne s’agit plus de produire toujours plus de biens matériels, mais de consacrer davantage de temps aux loisirs. Il s’agit là d’une revendication socialiste de longue date, à laquelle la course au profit du capitalisme n’a donné suite que de manière sporadique et uniquement sous la pression soutenue venant de la base.
Pourtant, lorsqu’il passe des grandes lignes aux mécanismes censés les mettre en œuvre, le rapport fait défaut. Loin d’être un programme ambitieux mais réalisable qui pourrait être utilisé de manière sélective pour rallier la gauche mondiale, le GJR se réfugie dans le domaine de la pensée fantaisiste. Piketty et ses collaborateurs reconnaissent en passant les contraintes politiques qui pèsent sur la construction de coalitions durables entre les déshérités, mais finissent par les éluder. À l’instar des projets des socialistes utopistes du XIXe siècle, le GJR se heurte au même obstacle : ses propositions ne parviennent pas à rassembler une base politique suffisamment puissante pour surmonter la résistance farouche qu’elles provoqueraient inévitablement de la part des élites bien établies.
En bref, le GJR trace une voie vers la convergence mondiale des revenus d’ici la fin du siècle, tout en limitant les émissions de gaz à effet de serre à deux degrés Celsius au-dessus du seuil préindustriel. Il utilise un modèle novateur de comptabilité des entrées-sorties pour simuler les trajectoires de réchauffement et y ajoute une dimension redistributive qui réduit l’éventail des scénarios acceptables. Les documents de travail qui constituent la base du rapport révèlent qu’il s’agit essentiellement d’un long et complexe exercice comptable.
Le modèle d’entrées-sorties génère tout d’abord un plafond maximal d’émissions futures de gaz à effet de serre que l’économie mondiale peut émettre pour rester dans les limites de l’objectif des deux degrés. Il fixe ensuite un niveau de revenu par habitant vers lequel tous les pays pourraient converger tout en respectant cette limite. La croissance économique, tant quantitative que qualitative, est ainsi répartie entre chaque pays en fonction d’une empreinte carbone spécifique à chaque pays, que le modèle estime ne pas aller à l’encontre des objectifs de durabilité ou d’égalité. Une fois la répartition effectuée, le modèle calcule le déficit d’investissement nécessaire pour renforcer la lutte contre le changement climatique et stimuler la croissance, afin de mettre les économies mondiales sur la voie d’une égalité durable.
C’est là qu’intervient la proposition phare du GJR : la création d’un gigantesque Fonds mondial pour la justice disposant d’une compétence fiscale sur l’ensemble de la planète.
Au final, le modèle du GJR établit que le monde peut converger vers un revenu par habitant de 60 000 € en 2100 tout en limitant le réchauffement à seulement 1,8 °C au-dessus des niveaux préindustriels. Les régions les plus pauvres du monde, telles que l’Afrique subsaharienne et l’Asie du Sud, connaîtraient une croissance fulgurante de 3 à 4 % par an, tandis que l’ensemble du Nord global ne se verrait autoriser qu’un taux de croissance de 0 à 0,5 % par an. Une grande partie, voire la majeure partie, de cette croissance serait orientée vers les secteurs dits « immatériels », en particulier la santé et l’éducation. Des quotas, parmi d’autres instruments politiques visant à orienter la consommation, limiteraient les dépenses dans les secteurs matériels. Le déficit d’investissement nécessaire pour atteindre ce niveau de convergence s’élèverait à environ 10 % du PIB mondial chaque année. L’objectif final est fixé ; la trajectoire est tracée — mais comment y parvenir ?
C’est là qu’intervient la proposition phare du GJR : la création d’un gigantesque Fonds pour la justice mondiale (GJF) doté d’une compétence fiscale sur l’ensemble de la planète. Grâce à des barèmes d’imposition confiscatoires sur les revenus et la fortune, ciblant presque exclusivement les 1 % les plus riches de la population mondiale, ce fonds permettrait de lever les investissements nécessaires pour financer la transition jusqu’à la fin des années 2050. D’ici là, selon les projections du rapport, la classe des milliardaires aurait pratiquement disparu, et le Fonds souverain mondial (WSF) proposé aurait accumulé suffisamment de recettes pour que les dépenses futures s’autofinancent.



La suite est simple. Le GJF et le WSF distribueraient leurs investissements et leurs dividendes aux nations en fonction des objectifs de croissance du modèle, incitant ainsi les pays à proposer des projets qui non seulement respectent le climat — en développant des secteurs relativement immatériels et en réduisant le temps de travail —, mais qui favorisent également de larges objectifs sociaux, tels que la réduction des inégalités entre les sexes en matière de temps de travail et l’expérimentation de formes communautaires ou alternatives de propriété. Pour empêcher les pays riches de dominer le système, le rapport propose que le fonds fonctionne selon un système de vote à double majorité fondé sur la population des pays, plutôt que sur celui pondéré par le PIB utilisé aujourd’hui dans des institutions telles que le Fonds monétaire international. Il appelle également les Nations unies à émettre une nouvelle monnaie mondiale, éliminant ainsi l’influence disproportionnée de toute coalition unique sur l’infrastructure financière du commerce mondial.
La plupart des critiques adressées au rapport ont porté sur les problèmes colossaux d’action collective que soulève l’exigence d’une participation universelle ou quasi universelle au GJF. En effet, dans un système mondial anarchique en proie au dilemme de la sécurité, il est difficile d’imaginer qu’un nombre suffisant de pays riches ou à revenu intermédiaire supérieur soient prêts à renoncer volontairement à une part significative de leur autorité fiscale et de leurs recettes pour que le projet puisse ne serait-ce que voir le jour.
L’exemple de l’Union européenne, qui, contrairement au GJF, n’a pas à concilier des intérêts nationaux aussi disparates que ceux du Laos et du Canada, donne à réfléchir à cet égard. Soixante-quinze ans après avoir entamé le processus d’intégration économique, l’UE ne dispose toujours pas de quoi que ce soit ressemblant à l’union budgétaire (ou à l’intégration des marchés des capitaux) que le GJF exigerait du monde entier. D’un autre côté, les pays pauvres sont incités à profiter gratuitement des efforts de réduction des émissions entrepris par leurs homologues plus riches tout en ignorant les contraintes imposées par le GJF. Les auteurs du rapport proposent le recours à des droits de douane punitifs et à d’autres sanctions économiques pour maintenir les non-participants dans le droit chemin, mais cela ne fait que réintroduire l’obstacle sous une autre forme. Si le GJF ne parvient pas, dans un premier temps, à obtenir la participation des pays les plus puissants du monde, ceux qui disposent des assiettes fiscales les plus solides, de quelle autorité pourrait-il bien se prévaloir pour menacer de manière crédible de leur imposer des sanctions ?
Aussi redoutable que puisse paraître le défi consistant à mettre au pas les États souverains d’aujourd’hui, lourdement armés, en l’absence d’un Léviathan mondial, les détracteurs minimisent encore la gravité du problème en s’arrêtant là. Il va sans dire que toute initiative visant à mettre en œuvre le GJF susciterait une résistance maximale de la part des élites économiques. Aucune période de l’histoire moderne ne s’est même approchée, de loin, de l’ampleur de la redistribution de la richesse vers le bas — au sein des pays ou entre eux — que le fonds se propose de réaliser en l’espace d’une poignée de décennies seulement. Ce seul fait sape l’insistance répétée du rapport selon laquelle ses projections sont conformes aux précédents historiques, qu’il s’agisse de la croissance rapide des Tigres asiatiques des années 1970 aux années 2010 ou de la compression des revenus dans les pays nordiques entre les années 1930 et 1980. Plus de deux siècles d’expérimentation politique ont montré que les capitalistes n’ont été durablement contraints que par l’organisation — improbable, difficile et fragile — des masses laborieuses autour d’intérêts matériels communs, et non par l’altruisme. Et c’est là que le rapport creuse sa propre tombe en ignorant les préoccupations légitimes des travailleurs du Nord.
Comme indiqué plus haut, le modèle du rapport attribue aux pays développés une croissance annuelle proche de zéro pour le reste du siècle. Conscient des implications politiques néfastes qui pourraient en découler, le rapport se livre à ce qu’on ne peut qualifier que de tour de passe-passe intellectuellement malhonnête en postulant que, si l’on tient compte de la compression des revenus, la plupart des habitants de l’Hémisphère Nord (plus précisément, les quatre cinquièmes inférieurs de la distribution des revenus) verraient néanmoins leurs revenus monétaires doubler d’ici à 2100. En réalité, cela représente un plafond de croissance des revenus que la plupart des travailleurs du Nord ne seraient même pas près d’atteindre, bien que les 20 % les plus pauvres pourraient connaître une croissance légèrement supérieure. L’argument implicite semble être que, comme cela ne constitue pas une réduction nette des revenus, l’adhésion politique de la majeure partie de la population du Nord ne serait pas sérieusement compromise.
Mais comme les économistes du World Inequality Lab le savent certainement, la réalité de la croissance moderne est telle que les baisses de revenus durables — en dehors des crises économiques — sont un phénomène rare. La question est plutôt de savoir à quel rythme les revenus augmentent. Et un doublement des revenus en soixante-quinze ans correspond à un taux de croissance annuel inférieur à 1 %, ce qui, soit dit en passant, correspond au taux de croissance du revenu médian des ménages au cours de la période néolibérale. En d’autres termes, dans le scénario idéal du rapport, les travailleurs du monde développé seraient soumis aux conditions proches de l’austérité des trente dernières années jusqu’à au moins la fin du siècle, voire au-delà.

Cette objection ne repose pas sur une quelconque préférence chauvine pour le bien-être des travailleurs du Nord, même si le fait qu’un cercle croissant de penseurs progressistes semble désormais considérer comme acceptable de priver jusqu’à un cinquième de la population mondiale de la plupart des avantages de la croissance économique devrait tirer la sonnette d’alarme. Il s’agit plutôt d’un exercice de réflexion stratégique empreint de lucidité. Quel que soit le jugement que l’on porte sur la valeur morale de ces travailleurs, la réalité incontournable est que garantir leur participation à un système de redistribution transnational n’est en aucun cas facultatif. En raison de la position structurelle des travailleurs du Nord au sein des économies les plus productives de la planète, ainsi que de leur capacité à exercer les droits politiques qu’ils ont acquis au fil de siècles de lutte, eux seuls détiennent le levier nécessaire pour infliger au capital du Nord les sanctions qui s’imposeraient pour instaurer un ordre mondial plus juste.
Pourtant, ce que propose la GJR, c’est que les travailleurs du monde capitaliste avancé assument la tâche herculéenne de renverser des décennies de baisses d’impôts en faveur des riches, pour finalement céder la majeure partie des gains ainsi obtenus à une autorité fiscale lointaine qui a déjà décidé d’avance qu’ils en avaient assez. S’il y a une leçon politique centrale à tirer de la montée de l’extrême droite au cours de la dernière décennie, c’est que plus un combat politique est présenté comme — ou ressemble à — un jeu à somme nulle entre travailleurs, plus ceux-ci se détourneront des appels universalistes au profit d’appels exclusifs. Cette réaction découle directement de l’insécurité inhérente à la condition prolétarienne. En ce sens, le GJR représente un cadeau idéologique involontaire à la droite nationaliste, même s’il prétend défendre un discours de classe dans ses conclusions.
Bien sûr, les auteurs du rapport considéreraient tout cela comme hors de propos, puisque leur adhésion sélective à la décroissance est, selon leur modèle d’entrées-sorties, la seule voie compatible avec la limitation du réchauffement à deux degrés. Leur ton réel, cependant, est considérablement plus caustique. Dans une réponse révélatrice adressée à un chroniqueur du Financial Times, ils affirment que l’idée selon laquelle « les générations actuelles [du Nord] ne devraient pas être tenues pour responsables des actes de leurs ancêtres… repose sur des bases fragiles ». Voilà pour cet appel fondé sur la classe sociale.




Il peut donc paraître surprenant que l’on cherche en vain, dans le rapport ou ses documents de travail, une quelconque prise en compte sérieuse de la littérature économique climatique en plein essor sur le découplage de la croissance et du flux de matières, y compris, mais sans s’y limiter, les émissions de gaz à effet de serre. Le rapport traite le phénomène de découplage comme une science établie plutôt que comme un débat en cours, s’en débarrassant rapidement par une citation sélective de ses détracteurs les plus de mauvaise foi. Ironiquement, ce sont précisément les succès partiels mais réels du mouvement écologiste dans les pays du Nord qui ont déjà placé un nombre croissant de pays sur une trajectoire de découplage depuis plus de deux décennies, même en tenant compte de l’empreinte matérielle des importations. Bien que le découplage ne se produise pas encore au rythme nécessaire pour éviter le pire de la crise climatique, une alternative plausible à la décroissance prend néanmoins forme sous nos yeux. Ce fait rend d’autant plus déconcertante l’insistance du rapport sur une extrapolation excessivement pessimiste des tendances actuelles, notamment l’utilisation, dans son modèle d’entrées-sorties, d’hypothèses qui semblent tirées du scénario catastrophe RCP8.5, récemment abandonné par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat.
On pourrait en dire davantage sur la propension du rapport à une centralisation excessive. Celle-ci est particulièrement visible dans la structure lourde du GJF, dont la gouvernance se rapproche de manière inquiétante du cauchemar tant vanté par la droite d’une technocratie mondialiste — une technocratie qui délimite de manière intrusive la manière dont les citoyens ordinaires, très éloignés de ses sphères de pouvoir, peuvent façonner leur propre avenir. Une fois encore, l’expérience de l’Union européenne, qui a été secouée par une succession de crises de légitimité, est ici instructive. Cependant, en fin de compte, le GJR disparaîtra presque certainement sans laisser de trace dans le vaste cimetière des notes d’orientation bien intentionnées, pour une raison très simple : son incapacité à mobiliser des électorats majoritaires là où cela compte le plus.
Cela ne devrait pas être un motif de jubilation mielleuse, mais plutôt une douloureuse déception. Outre leurs nombreuses contributions inestimables à l’étude des inégalités économiques, le parcours intellectuel de Piketty et du World Inequality Lab depuis la publication de Le Capital au XXIe siècle a constitué l’une des évolutions les plus encourageantes du monde universitaire contemporain. Partant d’une position de chercheurs sociaux-démocrates relativement conventionnels, leur analyse a fini par se rapprocher de la perspective de la lutte des classes de la gauche socialiste, centrée sur la nécessité de reconstruire les institutions de la classe ouvrière ayant fait leurs preuves pour arracher richesse, pouvoir et influence aux élites. Une rapide comparaison entre le rôle des syndicats dans l’appareil explicatif de Le Capital au XXIe siècle et celui présenté dans l’ouvrage suivant de Piketty, publié en 2019, Capital et idéologie, rend ce glissement indéniable.
Compte tenu toutefois du temps et des ressources considérables consacrés par le World Inequality Lab à l’élaboration du GJR, il semble évident qu’une grande partie de ces progrès a été réduite à néant. Il y a plus d’une décennie, Jacobin avait organisé un colloque sur les travaux de Piketty qui l’accusait (à juste titre) de proposer des programmes politiques si dépourvus d’une évaluation réaliste de l’équilibre des forces de classe qu’il en devenait « un général sans armée ». Malheureusement, ce même reproche s’applique encore davantage à cette dernière initiative.
Fichier Excel des traductions par Gilles en vrac
Fiches avec les premières phrases (et non seulement les titres)
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.
