Le trilemme de l’expert

Faisant autorité, généraliste, prolifique : choisissez-en deux.

Traduction de The Pundit’s Trilemma, par Henry Farrell, le 13 octobre 2026.


J’ai été très occupé ces derniers temps, entre mes voyages et d’autres engagements rédactionnels : je reprendrai bientôt le cours normal de mes publications. En attendant, voici une réflexion qui me trotte dans la tête depuis un moment.

J’ai parfois mentionné que je n’avais pas mis en place d’abonnements payants pour ce site, et que je n’avais pas l’intention de le faire (j’ai pensé à rendre impossible ne serait-ce que de dire que l’on souhaite payer, mais cela me semble mesquin envers le nombre important de personnes qui ont déjà envoyé un signal coûteux ; j’aurais peut-être dû le faire dès le début). Ce n’est pas parce que je suis une personne exceptionnellement généreuse, mais parce que je préfère une relation purement fondée sur l’échange gratuit, et que je m’inquiète de la manière dont le lien entre les réseaux sociaux et l’argent peut fausser vos priorités, voire votre perception de vous-même.

Récemment, j’ai réussi à mieux formuler cette deuxième série d’inquiétudes pour moi-même. Beaucoup de gens se plaignent de Substack, en reprenant très souvent l’analogie du bar nazi. Je ne pense pas que ce soit justifié : malgré des années d’analogies répétées, les nazis ne semblent pas particulièrement sur le point de prendre le pouvoir. Mais je pense qu’il existe un danger plus subtil. Les motivations de Substack, sans surprise, consistent à faire gagner de l’argent à ses investisseurs. Cela conduit le site à inciter sans subtilité ses auteurs — en particulier ceux qui ont acquis une audience importante — à monétiser à tout va, afin que Substack puisse prélever sa commission.

Et cela, à son tour, peut entraîner certains schémas qui s’autoalimentent chez les auteurs exceptionnellement prolifiques et à succès sur la plateforme. NB : Je ne dis absolument pas que tous ces auteurs ont été victimes de ce problème, et je ne vais pas non plus commencer à citer des noms. Mais ces schémas me semblent suffisamment courants pour mériter qu’on s’y attarde.

Ces schémas se résument au « trilemme de l’expert ». Si vous voulez réussir à attirer de nombreux lecteurs payants sur Substack, vous êtes fortement incité à faire trois choses : (1) publier fréquemment, (2) publier avec autorité, et (3) publier sur tous les sujets.

Publier fréquemment est la stratégie la plus souvent citée pour se constituer un véritable revenu sur Substack. Ceux qui publient plusieurs fois par semaine ont plus de chances d’attirer des lecteurs que ceux qui ne publient qu’une fois par semaine (ce à quoi j’aspire, sans me sentir coupable si je laisse passer quelques semaines), tandis que ceux qui publient de manière irrégulière peuvent tout aussi bien abandonner tout espoir de figurer parmi les auteurs les mieux rémunérés.

Publier avec autorité signifie, au sens large, écrire comme si vous saviez parfaitement de quoi vous parlez. Pour le meilleur ou pour le pire, une certaine assurance semble attirer un large public. Au sens le plus fort et le plus positif du terme, cela signifie publier avec une véritable autorité : n’écrire que des articles qui s’appuient sur votre propre expertise, qu’elle soit formelle (vous êtes universitaire, ou une personne ayant des décennies d’expérience dans le secteur, etc.) ou informelle (vous possédez la bonne combinaison d’obsession et d’intérêts particuliers pour avoir véritablement maîtrisé un créneau spécifique de l’infosphère, d’une manière qui devient évidente pour les lecteurs) .

Écrire sur tous les sujets signifie être prêt à tenir vos lecteurs informés d’un cycle d’actualité où se succèdent sans cesse des événements très variés. Peut-être y a-t-il aujourd’hui un scandale politique dans le Dakota du Nord. Peut-être y aura-t-il demain des émeutes à Belfast. Dans la mesure du possible, vous voulez être prêt à dire à vos lecteurs tout ce qu’ils ont besoin de savoir, afin qu’ils aient le sentiment d’avoir saisi les subtilités des scandales, des émeutes et des autres surprises peu réjouissantes d’un monde hétéroclite, et qu’ils puissent reprendre leur vie quotidienne.

Le fait est, comme le suggère le titre de cet article, qu’il s’agit là d’un véritable trilemme. Compte tenu des limites humaines ordinaires, un blogueur ne peut pas vraiment faire les trois à la fois. Il est possible, avec des efforts, de publier régulièrement et avec une réelle autorité, à condition de limiter ses écrits aux sujets sur lesquels on possède une véritable expertise. Il est possible de publier fréquemment sur tous les sujets, à condition d’abandonner toute aspiration à l’autorité. Et il est possible de publier avec autorité sur tout ce dont on pourrait avoir envie d’écrire, à condition de renoncer à toute ambition d’actualité et de consacrer réellement le temps nécessaire à des recherches approfondies sur les nouveaux sujets à mesure qu’ils émergent. Mais réussir à tout faire en même temps ? Non. On ne peut pas maintenir simultanément un niveau de qualité sur ces trois aspects.

Le fait que cela ne puisse pas être bien fait ne signifie pas, bien sûr, que les gens n’essaient pas de le faire. Encore une fois, les incitations de la plateforme Substack ont tendance à vous entraîner dans cette direction. Si vous voulez gagner votre vie en tant qu’expert Substack, et que Substack souhaite que vous essayiez au moins, alors optimiser ce trilemme est la voie la plus évidente pour y parvenir. Mais vous ne pouvez tout simplement pas faire les trois à la fois sans faire de compromis.

L’empirisme de base suggère que la manière la plus courante pour les chroniqueurs de prendre des raccourcis consiste à substituer une fausse autorité à la véritable. Si vous semblez suffisamment sûr de vous, vous pouvez vous en tirer avec une quantité assez surprenante de balivernes. C’est particulièrement vrai si vous refusez de reconnaître les moments où vous vous êtes réellement trompé de manière flagrante, continuant à avancer d’un pas magistral tout en ignorant les critiques et les remarques acerbes des simples mortels. Les revenus substantiels et réguliers que vous tirez de vos lecteurs constituent la seule et suffisante justification de votre courage à ignorer les envieux.

Cela aide donc à expliquer pourquoi je ne laisse pas les gens payer pour s’abonner à Programmable Mutter. Je ne veux même pas m’engager sur cette voie, qui a gravement égaré certains auteurs que j’appréciais autrefois. Encore une fois, je ne veux pas citer de noms. De même, comme je l’ai déjà dit, je ne crois pas que tous les auteurs à succès sur Substack aient été victimes de ces écueils particuliers (certains les ont complètement évités ; d’autres parviennent au moins dans une certaine mesure à contourner ces pièges). Je ne prétends pas non plus à une quelconque supériorité personnelle (j’essaie d’éviter ces écueils particuliers, mais je n’y parviens peut-être pas aussi bien que je le voudrais, et dans la mesure où j’y parviens, je tombe sûrement dans d’autres). Enfin, j’ai la chance exceptionnelle d’avoir un emploi qui m’offre à la fois une sécurité financière et une grande flexibilité, ce qui me permet d’adopter cette position. Je suis en mesure de séparer mes écrits purement personnels de toute source de revenus directe – d’autres, à juste titre, ne le peuvent pas.


Fichier Excel des traductions par Gilles en vrac
Fiches avec les premières phrases (et non seulement les titres)
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.