Nous devons « réensauvager » Internet

Internet est devenu une monoculture fragile et exploitante. Mais nous pouvons le revitaliser en nous inspirant des enseignements tirés par les écologistes.

Traduction de We Need To Rewild The Internet par Maria Farrell et Robin Berjon, paru sur Noema le 16 avril 2024.


« Le mot qui désigne le monde, c’est “forêt” » — Ursula K. Le Guin

À la fin du XVIIIe siècle, les autorités prussiennes et saxonnes ont commencé à réorganiser leurs forêts, complexes et variées, en rangées rectilignes d’arbres d’une seule espèce. Les forêts avaient toujours été une source de nourriture, de pâturages, d’abri, de remèdes, de literie et bien plus encore pour les populations qui y vivaient ou dans leurs environs, mais pour l’État moderne naissant, elles n’étaient qu’une simple source de bois d’œuvre.

Ce qu’on appelait la « sylviculture scientifique » était le « growth hacking » de ce siècle-là. Elle permettait de compter, de prévoir et de récolter plus facilement les rendements en bois, et signifiait que les propriétaires ne dépendaient plus de sylviculteurs locaux qualifiés pour gérer leurs forêts. Ceux-ci furent remplacés par des ouvriers moins qualifiés, suivant des instructions algorithmiques élémentaires pour maintenir la monoculture bien ordonnée et le sous-bois dénudé.

L’information et le pouvoir de décision remontaient désormais directement au sommet de la hiérarchie. Des décennies plus tard, lorsque la première génération d’arbres fut abattue, d’immenses fortunes furent amassées, arbre après arbre, selon un modèle standardisé. Les forêts rasées furent replantées, dans l’espoir de prolonger cet essor. Les lecteurs de James C. Scott, anthropologue politique américain spécialiste de l’anarchie et de l’ordre, savent ce qui s’est passé ensuite.

Ce fut un désastre si grave qu’un nouveau mot, Waldsterben, ou « mort des forêts », fut inventé pour décrire le résultat. Tous de la même espèce et du même âge, les arbres furent renversés par les tempêtes, ravagés par les insectes et les maladies — même les survivants étaient chétifs et fragiles. Les forêts étaient désormais si ordonnées et dénudées qu’elles étaient pratiquement mortes. Cette première récolte somptueuse n’avait pas marqué le début d’une richesse infinie, mais constituait une exploitation ponctuelle de la richesse du sol accumulée au fil des millénaires grâce à la biodiversité et à la symbiose. La complexité était la poule aux œufs d’or, et elle avait été abattue.

L’histoire de la sylviculture scientifique allemande transmet une vérité intemporelle : lorsque nous simplifions des systèmes complexes, nous les détruisons, et les conséquences dévastatrices ne sont parfois évidentes que lorsqu’il est trop tard.

Cette impulsion à éliminer le désordre qui rend la vie résiliente est ce que de nombreux biologistes de la conservation appellent la « pathologie du commandement et du contrôle ». Aujourd’hui, cette même volonté de centralisation, de contrôle et d’exploitation a conduit Internet vers le même sort que les forêts ravagées.

Les années 2010 d’Internet, ses années d’essor, ont peut-être constitué la première récolte glorieuse qui a épuisé une manne de diversité unique. Le réseau complexe d’interactions humaines qui s’épanouissait grâce à la diversité technologique initiale d’Internet est désormais parqué dans des moteurs d’extraction de données à l’échelle mondiale, qui font amasser d’énormes fortunes à une poignée de personnes.

Nos espaces en ligne ne sont pas des écosystèmes, même si les entreprises technologiques adorent ce mot. Ce sont des plantations ; des environnements hautement concentrés et contrôlés, qui s’apparentent davantage à l’élevage industriel dans les parcs d’engraissement ou aux élevages de poulets en batterie qui rendent folles les créatures qui y sont piégées.

Nous le savons tous. Nous le constatons chaque fois que nous prenons notre téléphone. Mais ce que la plupart des gens n’ont pas vu, c’est à quel point cette concentration s’enracine profondément dans l’infrastructure d’Internet — les canaux et les protocoles, les câbles et les réseaux, les moteurs de recherche et les navigateurs. Ces structures déterminent la manière dont nous construisons et utilisons Internet, aujourd’hui et à l’avenir.

Elles se sont concentrées en une série de duopoles à l’échelle quasi planétaire. Par exemple, en avril 2024, les navigateurs Internet de Google et d’Apple détenaient près de 85 % des parts de marché mondiales, tandis que les deux systèmes d’exploitation pour ordinateurs de bureau de Microsoft et d’Apple en représentaient plus de 80 %. Google gère 84 % des recherches mondiales et Microsoft 3 %.

Un peu plus de la moitié de tous les téléphones proviennent d’Apple et de Samsung, tandis que plus de 99 % des systèmes d’exploitation mobiles fonctionnent avec des logiciels Google ou Apple.Deux fournisseurs de cloud computing, Amazon Web Services et Azure de Microsoft, représentent plus de 50 % du marché mondial. Les clients de messagerie d’Apple et de Google gèrent près de 90 % du courrier électronique mondial. Google et Cloudflare traitent environ 50 % des requêtes mondiales relatives au système de noms de domaine.

Deux exemplaires de chaque chose suffiraient peut-être à remplir une arche fictive et à repeupler un monde en ruines, mais cela ne permet pas de faire fonctionner un « réseau de réseaux » mondial et ouvert où chacun aurait les mêmes chances d’innover et d’être en concurrence. Pas étonnant que l’ingénieure Internet Leslie Daigle ait qualifié la concentration et la consolidation de l’architecture technique d’Internet de « “changement climatique” de l’écosystème Internet ».

Les jardins clos ont des racines profondes

C’est Internet qui a rendu possibles les géants de la technologie. Leurs services se sont développés à l’échelle mondiale grâce à son cœur ouvert et interopérable. Mais depuis une dizaine d’années, ils s’efforcent également d’enfermer dans leurs domaines propriétaires les services variés, concurrents et souvent open source ou fournis collectivement sur lesquels repose Internet. Bien que cela améliore leur efficacité opérationnelle, cela garantit également que les conditions propices à leur propre émergence ne se reproduiront pas chez des concurrents potentiels. Pour les géants de la tech, la longue période d’évolution d’un Internet ouvert est révolue. Leur Internet n’est pas un écosystème. C’est un zoo.

Google, Amazon, Microsoft et Meta renforcent leur emprise au plus profond de l’infrastructure sous-jacente par le biais d’acquisitions, d’une intégration verticale, de la mise en place de réseaux propriétaires, de la création de goulets d’étranglement et de la concentration des fonctions issues de différentes couches techniques au sein d’un silo unique soumis à un contrôle descendant. Ils en ont les moyens, grâce à l’immense richesse tirée de leur moisson ponctuelle de la richesse collective mondiale.

« Cette envie d’éliminer le désordre qui rend la vie résiliente est
ce que de nombreux biologistes de la conservation appellent la
“pathologie du commandement et du contrôle”. »

Prises ensemble, la privatisation des infrastructures et l’imposition d’une monoculture technologique hypothèquent notre avenir. Les acteurs d’Internet aiment parler de « la pile », c’est-à-dire l’architecture en couches de protocoles, de logiciels et de matériel, exploitée par différents fournisseurs de services qui, collectivement, réalisent le miracle quotidien de la connexion. Il s’agit d’un système complexe et dynamique dont la conception fondamentale repose sur une valeur essentielle : les fonctions clés sont maintenues séparées pour garantir la résilience, la généralité et laisser place à l’innovation.

Initialement financé par l’armée américaine et conçu par des chercheurs universitaires pour fonctionner en temps de guerre, Internet a évolué pour fonctionner partout, dans toutes les conditions, exploité par quiconque souhaitait se connecter. Mais ce qui était un jeu de Tetris dynamique et en constante évolution, avec des «acteurs» et de « couches », se transforme aujourd’hui en un système à l’échelle continentale, constitué de plaques tectoniques compactées. L’infrastructure ne se résume pas à ce que l’on voit en surface ; ce sont les forces souterraines qui façonnent les montagnes et génèrent les tsunamis. Celui qui contrôle l’infrastructure détermine l’avenir. Si vous en doutez, considérez qu’en Europe, nous utilisons encore des routes et vivons dans des villes et des agglomérations tracées par l’Empire romain il y a 2 000 ans.

En 2019, certains ingénieurs Internet au sein de l’organisme mondial de normalisation, l’Internet Engineering Task Force, ont tiré la sonnette d’alarme. Daigle, un ingénieur respecté qui avait auparavant présidé son comité de surveillance et son conseil d’architecture Internet, a écrit dans une note d’orientation que la consolidation entraînait une sclérose des structures réseau à tous les niveaux de la pile, rendant les opérateurs historiques plus difficiles à détrôner et violant un principe fondamental d’Internet : celui de ne pas créer de « favoris permanents ». » La consolidation ne se contente pas d’évincer la concurrence. Elle restreint les types de relations possibles entre les opérateurs de différents services.

Comme l’a formulé Daigle : « Plus on construit et déploie de solutions propriétaires au lieu de solutions collaboratives basées sur des normes ouvertes, moins Internet survit en tant que plateforme pour l’innovation future. » La consolidation tue la collaboration entre les fournisseurs de services à tous les niveaux de la pile en transformant un ensemble de relations diverses — concurrentielles, collaboratives — en une seule relation prédatrice.

Depuis lors, les organismes de normalisation ont lancé plusieurs initiatives visant à identifier et à lutter contre la consolidation des infrastructures, mais celles-ci ont échoué. Enlisés dans des détails techniques, incapables de se détacher des intérêts de leurs employeurs et des valeurs professionnelles profondément ancrées de simplification et de contrôle, la plupart des ingénieurs Internet ne voyaient tout simplement pas la forêt qui se cachait derrière les arbres.

De près, la concentration d’Internet semble trop complexe à démêler ; de loin, elle semble trop difficile à gérer. Mais que se passerait-il si nous considérions Internet non pas comme un «hyperobjet» apocalyptique, mais comme un écosystème endommagé et en difficulté, menacé de destruction ? Et si nous le regardions non pas avec une horreur impuissante face à l’empiétement surnaturel de ses contrôleurs actuels, mais avec compassion, esprit constructif et espoir ?

Les technologues excellent dans les corrections progressives, mais pour régénérer des habitats entiers, nous devons prendre exemple sur les écologistes qui adoptent une vision globale des systèmes. Les écologistes savent également comment persévérer lorsque les autres vous ignorent d’abord, puis vous disent qu’il est trop tard ; comment se mobiliser et travailler collectivement ; et comment créer des poches de diversité et de résilience qui leur survivront, ouvrant ainsi la voie à un avenir prospère qu’ils peuvent imaginer mais qu’ils ne pourront jamais contrôler. Nous n’avons pas besoin de réparer l’infrastructure d’Internet. Nous devons le « renaturer ».

Qu’est-ce que la renaturation ?

La renaturation « vise à restaurer des écosystèmes sains en créant des espaces sauvages et riches en biodiversité », selon l’Union internationale pour la conservation de la nature. Plus ambitieuse et plus tolérante au risque que la conservation traditionnelle, elle cible des écosystèmes entiers afin de faire place à des réseaux trophiques complexes et à l’émergence de relations interspécifiques inattendues. Elle s’intéresse moins à la sauvegarde d’espèces menacées spécifiques. Les espèces individuelles ne sont que des composants de l’écosystème, et se concentrer sur ces composants revient à perdre de vue l’ensemble. Les écosystèmes prospèrent grâce à de multiples points de contact entre leurs nombreux éléments, à l’instar des réseaux informatiques. Et comme dans les réseaux informatiques, les interactions au sein des écosystèmes sont multifacettes et génératives.

Le « rewilding » a beaucoup à offrir aux personnes qui s’intéressent à Internet. Comme l’ont écrit Paul Jepson et Cain Blythe dans leur ouvrage « Rewilding : The Radical New Science of Ecological Recovery », le « rewilding » s’intéresse « aux propriétés émergentes des interactions entre les “éléments” au sein des écosystèmes… un passage d’une pensée linéaire à une pensée systémique ».

C’est une approche fondamentalement optimiste et pragmatique face à ce qui peut sembler insoluble. Elle ne vise pas à tout contrôler dans les moindres détails. Elle laisse la place à « des processus écologiques [qui] favorisent des écosystèmes complexes et auto-organisés ». Le « rewilding » met en pratique ce que tout bon gestionnaire sait : recruter les meilleures personnes possibles, leur fournir ce dont elles ont besoin pour s’épanouir, puis les laisser faire. C’est le contraire du modèle de commandement et de contrôle.

« Le réseau complexe d’interactions humaines qui s’épanouissait grâce à la diversité technologique initiale d’Internet est désormais confiné dans des moteurs d’extraction de données à l’échelle mondiale qui font amasser d’énormes fortunes à une poignée de personnes. »

La « renaturation » d’Internet est plus qu’une métaphore. C’est un cadre et un plan d’action. Elle nous offre un regard neuf sur le problème épineux de l’extraction et du contrôle, ainsi que de nouveaux moyens et alliés pour y remédier. Il reconnaît que mettre fin aux monopoles sur Internet n’est pas seulement un problème intellectuel. C’est aussi un problème émotionnel. Il répond à des questions telles que : comment continuer à avancer alors que les monopoles disposent de plus d’argent et de pouvoir ? Comment agir collectivement lorsqu’ils s’emparent de nos espaces communautaires, de nos financements et de nos réseaux ? Et comment expliquer à nos alliés à quoi ressemblera et quel sentiment procurera cette solution ?

Le « rewilding » est une vision positive des réseaux au sein desquels nous voulons vivre, et un récit partagé sur la manière d’y parvenir. Il greffe un nouvel arbre sur le vieux tronc fatigué de la technologie.

Ce que l’écologie sait

L’écologie en sait long sur les systèmes complexes, et les technologues peuvent en tirer profit. Tout d’abord, elle sait que les « baselines changeantes » sont bien réelles.

Si vous êtes né vers les années 1970, vous vous souvenez probablement d’avoir vu beaucoup plus d’insectes morts sur le pare-brise de la voiture de vos parents que sur le vôtre. Les populations mondiales d’insectes terrestres diminuent d’environ 9 % par décennie. Si vous êtes un geek, vous avez probablement programmé votre propre ordinateur pour créer des jeux simples. Vous vous souvenez certainement d’un Web où il y avait plus à lire que les mêmes cinq sites Web. Vous avez peut-être même tenu votre propre blog.

Mais de nombreuses personnes nées après 2000 pensent probablement qu’un monde avec peu d’insectes, peu de bruits ambiants provenant du chant des oiseaux, où l’on n’utilise régulièrement que quelques réseaux sociaux et applications de messagerie (plutôt qu’un web tout entier) est normal. Comme l’ont écrit Jepson et Blythe, les « shifting baselines » correspondent à « une situation où chaque génération considère comme normale la nature qu’elle a connue dans sa jeunesse et accepte inconsciemment le déclin et les dégâts subis par les générations précédentes. » Les dégâts sont déjà ancrés. Ils semblent même naturels.

Les écologistes savent que le « shifting baselines » atténue le sentiment d’urgence collectif et creuse les fossés générationnels. On reproche souvent aux personnes préoccupées par la monoculture et le contrôle d’Internet d’être des nostalgiques qui se raccrochent à une époque pionnière. Il est extrêmement difficile de régénérer une infrastructure ouverte et concurrentielle pour les jeunes générations qui ont été élevées en partant du principe que deux ou trois plateformes, deux boutiques d’applications, deux systèmes d’exploitation, deux navigateurs, un cloud/méga-boutique et un seul moteur de recherche pour le monde entier constituent Internet. Si, pour vous, Internet est cet immense silo vertigineux dans lequel vous vivez et que la seule chose que vous pouvez voir à l’extérieur est cet autre silo vertigineux, alors comment pourriez-vous imaginer autre chose ?

La concentration du pouvoir numérique produit les mêmes symptômes que la commande et le contrôle dans les écosystèmes biologiques : une détresse aiguë ponctuée d’effondrements soudains une fois les points de basculement atteints. Quelle échelle est nécessaire pour que la renaturation réussisse ? C’est une chose de réintroduire des loups dans les 3 472 miles carrés de Yellowstone, et tout autre de boucler environ 20 miles carrés d’un polder (terres gagnées sur l’eau) connu sous le nom d’Oostvaardersplassen, près d’Amsterdam. Vaste et diversifié, Yellowstone est sans doute suffisamment complexe pour s’adapter au changement, mais Oostvaardersplassen a rencontré des difficultés.

« Nos espaces en ligne ne sont pas des écosystèmes, même si les entreprises technologiques adorent ce mot. Ce sont des plantations ; des environnements hautement concentrés et contrôlés… qui rendent folles les créatures qui y sont piégées. »

Dans les années 1980, le gouvernement néerlandais a tenté de régénérer une partie des Oostvaardersplassen, envahis par la végétation. Frans Vera, un écologiste du gouvernement à l’esprit indépendant, affirmait que les roseaux et les broussailles prendraient le dessus si les herbivores, aujourd’hui disparus, ne venaient pas les brouter. À la place des aurochs d’autrefois, l’agence nationale de gestion forestière a introduit les bovins allemands Heck, réputés pour leur mauvais caractère, et, à la place d’un poney des steppes aujourd’hui disparu, une race polonaise semi-sauvage.

Une trentaine d’années plus tard, en l’absence de prédateurs naturels et après l’échec des projets visant à créer un corridor écologique vers une autre réserve, le nombre d’animaux dépassait largement ce que la végétation hivernale, limitée, pouvait subvenir. La population était horrifiée par la vue de vaches et de poneys affamés, et à partir de 2018, les autorités ont mis en place des contrôles de bien-être animal et des abattages sélectifs.

Il ne suffisait pas de simplement remonter le temps. Cette partie des Oostvaardersplassen était trop petite et trop isolée pour être renaturée. Comme les animaux n’avaient nulle part où aller, le surpâturage et l’effondrement étaient inévitables : une leçon embarrassante mais nécessaire. La renaturation est un travail en cours. Il ne s’agit pas d’essayer de ramener les écosystèmes à un Éden mythique. Au contraire, les partisans de la renaturation cherchent à reconstruire la résilience en rétablissant des processus naturels autonomes et en les laissant opérer à grande échelle pour générer de la complexité. Mais la renaturation, qui est en soi une intervention humaine, peut nécessiter plusieurs tentatives avant d’aboutir.

Quoi que nous fassions, Internet ne reviendra pas aux interfaces « à l’ancienne » qui étaient alors courantes, comme le FTP et Gopher, ni aux organisations exploitant à nouveau leurs propres serveurs de messagerie au lieu de solutions toutes faites comme G-Suite. Mais une partie de ce dont nous avons besoin existe déjà, en particulier sur le Web. Regardez la résurgence des flux RSS, des lettres d’information par e-mail et des blogs, alors que nous découvrons (une fois de plus) que le fait de compter sur une seule application pour héberger des conversations mondiales crée un point unique de défaillance et de contrôle. De nouveaux systèmes voient le jour, comme le Fediverse avec ses îlots fédérés, ou Bluesky avec son choix algorithmique et sa modération modulable.

Nous ne savons pas ce que l’avenir nous réserve. Notre rôle est de préserver autant d’opportunités que possible, en faisant confiance à ceux qui viendront après nous pour en tirer parti. Au lieu d’imposer des critères de pureté visant à déterminer quel type d’Internet ressemble le plus à l’original, nous pouvons évaluer les changements à l’aune des valeurs de la conception initiale. Les nouvelles normes protègent-elles la « généralité » du réseau, c’est-à-dire sa capacité à prendre en charge de multiples usages, ou la fonctionnalité est-elle limitée afin d’optimiser l’efficacité pour les plus grandes entreprises technologiques ?

Dès 1985, les écologistes végétaux Steward T.A. Pickett et Peter S. White ont écrit dans « The Ecology of Natural Disturbance and Patch Dynamics » qu’un « paradoxe essentiel de la conservation des espaces sauvages est que nous cherchons à préserver ce qui doit changer. » Certains ingénieurs du Web en sont conscients. David Clark, professeur au Massachusetts Institute of Technology qui a travaillé sur certains des tout premiers protocoles d’Internet, a écrit tout un livre sur les autres architectures de réseau qui auraient pu voir le jour si des valeurs différentes, telles que la sécurité ou la gestion centralisée, avaient été privilégiées par les créateurs d’Internet.

Mais notre Internet a pris son essor parce qu’il a été conçu comme un réseau polyvalent, construit pour connecter tout le monde.

Notre Internet a été conçu pour être complexe et imprévisible, afin de réaliser des choses que nous ne pouvons pas encore imaginer. Lorsque nous avons interviewé Clark, il nous a expliqué que « le terme “complexe” désigne un système dans lequel on observe des comportements émergents, un système dont on ne peut pas modéliser les résultats. Vos intuitions peuvent être erronées. Mais un système trop simple signifie des opportunités manquées. » Tout ce que nous créons collectivement et qui en vaut la peine est complexe et, par conséquent, un peu plus désordonné. C’est par les failles que de nouvelles personnes et de nouvelles idées font leur apparition.

L’infrastructure d’Internet est un écosystème dégradé, mais c’est aussi un environnement construit, à l’image d’une ville. Son imprévisibilité la rend créative, enrichissante et profondément humaine. En 1961, Jane Jacobs, militante américano-canadienne et autrice de *La Mort et la Vie des grandes villes américaines*, a soutenu que les quartiers à usage mixte étaient plus sûrs, plus heureux, plus prospères et plus agréables à vivre que les aménagements stériles et hautement contrôlants d’urbanistes tels que Robert Moses, à New York.

« En tant qu’environnement bâti imposé d’en haut, Internet est devenu quelque chose qui nous est imposé, et non quelque chose que nous refaçonnons collectivement chaque jour. »

Tout comme les tours à la Le Corbusier, en proie à la criminalité, dans lesquelles Moses a entassé les gens lorsqu’il a démoli des quartiers à usage mixte pour y construire des autoroutes, l’Internet d’aujourd’hui, centralisé et concentré, est pour beaucoup un lieu désagréable et néfaste. Ses propriétaires sont difficiles à évincer, et leurs intérêts ne coïncident pas avec les nôtres.

Comme l’écrivait Jacobs : « Comme dans toutes les utopies, le droit d’élaborer des projets d’une quelconque importance n’appartenait qu’aux urbanistes en charge. »En tant qu’environnement construit de manière descendante, Internet est devenu quelque chose qui nous est imposé, et non quelque chose que nous remodelons collectivement chaque jour.

Les écosystèmes perdurent parce que les espèces s’équilibrent mutuellement. Elles ont différents modes d’interaction : non seulement l’exploitation, mais aussi le mutualisme, le commensalisme, la compétition et la prédation. Dans les écosystèmes florissants, les prédateurs sont soumis à des limites. Ils ne constituent qu’un maillon d’un réseau complexe qui fait circuler les calories, et non un aller simple vers la fin de l’évolution.

Les écologistes savent que la diversité est synonyme de résilience.

Le 18 juillet 2001, 11 wagons d’un train de marchandises de 60 wagons ont déraillé dans le tunnel de Howard Street, sous Mid-Town Belvedere, un quartier situé juste au nord du centre-ville de Baltimore. En quelques minutes, un wagon contenant un produit chimique hautement inflammable a été perforé. Le produit qui s’est échappé s’est enflammé, et très vite, les wagons adjacents ont pris feu dans un incendie qu’il a fallu environ cinq jours pour éteindre. La catastrophe s’est amplifiée et propagée.

Les épais murs en briques du tunnel ont agi comme un four, et les températures ont grimpé jusqu’à près de 2 000 degrés Fahrenheit. Une conduite d’eau principale de plus de trois pieds de large située au-dessus des tunnels a éclaté, inondant le tunnel de millions de gallons en quelques heures. Cela n’a apporté qu’un léger refroidissement. Trois semaines plus tard, une explosion liée à la substance chimique inflammable a fait sauter des couvercles de regards situés jusqu’à deux miles de là.

WorldCom, alors deuxième opérateur de téléphonie longue distance aux États-Unis, disposait dans ce tunnel de câbles à fibre optique acheminant d’importants volumes de trafic téléphonique et Internet. Cependant, selon Clark, le professeur du MIT, la stratégie de résilience de WorldCom prévoyait une répartition du trafic sur différents réseaux de fibre optique, précisément en prévision d’un tel événement.

Sur le papier, WorldCom disposait d’une redondance de réseau. Mais presque immédiatement, le trafic Internet américain a ralenti, et les lignes téléphoniques de WorldCom sur la côte Est ainsi que les liaisons transatlantiques ont été coupées. La topographie étroite de la région avait concentré tous ces différents réseaux de fibre optique en un seul goulot d’étranglement : le tunnel de Howard Street. La résilience de WorldCom a été, littéralement, réduite en cendres. L’entreprise disposait d’une redondance technologique, mais pas de diversité. Parfois, on ne remarque la concentration que lorsqu’il est trop tard.

Clark raconte l’histoire de l’incendie du tunnel de Howard Street pour montrer que les goulots d’étranglement ne sont pas toujours évidents, surtout au niveau opérationnel, et que des systèmes gigantesques qui semblent sûrs, en raison de leur taille et de leurs ressources, peuvent s’effondrer de manière inattendue.

Sur l’Internet d’aujourd’hui, une grande partie du trafic transite par les réseaux privés des entreprises technologiques, par exemple les câbles sous-marins appartenant à Google et à Meta. Une grande partie du trafic Internet est acheminée par quelques réseaux de distribution de contenu dominants, tels que Cloudflare et Akamai, qui exploitent leurs propres réseaux de serveurs proxy et de centres de données. De même, ce trafic passe par un nombre de plus en plus restreint de résolveurs du système de noms de domaine (DNS), qui fonctionnent comme des annuaires téléphoniques pour Internet, en associant les noms de sites web à leur adresse numérique.

Tout cela améliore la vitesse et l’efficacité du réseau, mais crée de nouveaux goulots d’étranglement, moins évidents, à l’image du tunnel de Howard Street. Les fournisseurs de services centralisés affirment disposer de meilleures ressources et d’une expertise accrue face aux attaques et aux pannes, mais ils constituent également de grandes cibles attrayantes pour les pirates et peuvent représenter des points de défaillance uniques du système.

Le 21 octobre 2016, des dizaines de grands sites web américains ont soudainement cessé de fonctionner. Les noms de domaine d’Airbnb, d’Amazon, de PayPal, de CNN et du New York Times ne pouvaient tout simplement plus être résolus. Tous étaient clients du fournisseur de services DNS commercial Dyn, qui avait été victime d’une cyberattaque. Des pirates ont infecté des dizaines de milliers d’appareils connectés à Internet avec des logiciels malveillants, créant ainsi un réseau d’appareils détournés, ou « botnet », qu’ils ont utilisé pour bombarder Dyn de requêtes jusqu’à ce que celui-ci s’effondre. Les plus grandes marques Internet américaines ont été mises hors service par rien de plus qu’un réseau de babyphones, de webcams de sécurité et d’autres appareils grand public. Bien qu’elles disposaient probablement toutes de plans de résilience et de redondances, elles ont cessé de fonctionner parce qu’un seul point d’étranglement — au sein d’une couche cruciale de l’infrastructure — a cédé.

« Les accidents, les incendies et les inondations peuvent simplement être l’entropie à l’œuvre, mais les infrastructures systématiquement concentrées et risquées sont le résultat de choix —
et nous pouvons faire de meilleurs choix. »

Les pannes généralisées dues à des goulots d’étranglement centralisés sont devenues si courantes que les investisseurs s’en servent même pour identifier des opportunités. Lorsqu’une défaillance du fournisseur de cloud Fastly a mis hors ligne des sites web très en vue en 2021, le cours de son action a bondi. Les investisseurs se sont réjouis des gros titres qui leur faisaient découvrir un prestataire de services techniques méconnu détenant apparemment le monopole d’un service essentiel.Pour les investisseurs, cette défaillance d’une infrastructure critique n’apparaît pas comme une fragilité, mais comme une opportunité de profit.

Le résultat de cette étroitesse infrastructurelle est une fragilité inhérente que nous ne remarquons qu’après une panne. Mais la monoculture est également très visible dans nos outils de recherche et de navigation. La recherche, la navigation et les réseaux sociaux sont les moyens par lesquels nous trouvons et partageons des connaissances, et par lesquels nous communiquons. Ils constituent une infrastructure épistémique et démocratique mondiale essentielle, contrôlée par une poignée d’entreprises américaines. Les accidents, les incendies et les inondations ne sont peut-être que l’entropie à l’œuvre, mais les infrastructures systématiquement concentrées et risquées sont le résultat de choix manifestes — et nous pouvons faire de meilleurs choix.

L’aspect et le fonctionnement d’un Internet « renaturé »

Un Internet « renaturé » offrira un choix de services bien plus large. Certains services, comme les moteurs de recherche et les réseaux sociaux, seront démantelés, à l’instar de ce qui est finalement arrivé à AT&T. Au lieu que les entreprises technologiques extraient et vendent les données personnelles des utilisateurs, différents modèles de paiement financeront l’infrastructure dont nous avons besoin. À l’heure actuelle, il n’existe guère de dispositions explicites concernant les biens publics tels que les protocoles Internet et les navigateurs, qui sont essentiels au fonctionnement d’Internet. Les plus grandes entreprises technologiques les subventionnent et les influencent profondément.

Une partie de la « renaturation » consiste à retirer de l’écosystème des géants de la tech ce qui y a été intégré, et à payer le coût réel de la connectivité. Nous continuerons à payer directement pour certains éléments, comme la connectivité de base, tandis que d’autres, comme les navigateurs, seront financés indirectement mais de manière transparente, comme décrit ci-dessous. L’Internet « renaturé » offrira une multitude de moyens de se connecter et d’interagir les uns avec les autres. Il n’y aura pas seulement un ou deux numéros à appeler si les dirigeants d’un coup d’État décident de couper Internet au milieu de la nuit, comme cela s’est produit dans des pays tels que l’Égypte et le Myanmar. Aucune entité ne dominera en permanence. Un Internet « renaturé » sera un espace plus intéressant, plus pratique, plus stable et plus agréable à fréquenter.

À l’issue de recherches approfondies, l’économiste lauréate du prix Nobel Elinor Ostrom a constaté que « lorsque les individus sont bien informés du problème auquel ils sont confrontés et des autres parties concernées, et qu’ils peuvent créer des cadres propices à l’émergence, au développement et au maintien de la confiance et de la réciprocité au fil du temps, des actions positives, bien que coûteuses, sont fréquemment entreprises sans attendre qu’une autorité externe impose des règles, contrôle leur respect et inflige des sanctions. » Ostrom a constaté que les gens s’organisaient spontanément pour gérer les ressources naturelles — de la coopération entre les compagnies des eaux en Californie aux pêcheurs de homards du Maine s’organisant pour empêcher la surpêche.

L’auto-organisation fait également partie intégrante d’une fonction clé d’Internet : la coordination du trafic. Les points d’échange Internet (IXP) constituent un exemple de gestion des ressources communes, dans le cadre de laquelle les fournisseurs d’accès à Internet (FAI) conviennent collectivement de transporter les données les uns des autres à moindre coût, voire gratuitement. Les opérateurs de réseau de tous types — entreprises de télécommunications, grandes sociétés technologiques, universités, pouvoirs publics et diffuseurs — ont tous besoin d’acheminer d’importants volumes de données via les réseaux d’autres FAI pour que celles-ci parviennent à destination.

S’ils géraient cela séparément par le biais de contrats individuels, ils y consacreraient beaucoup plus de temps et d’argent. Au lieu de cela, ils créent souvent des IXP, généralement sous la forme d’associations indépendantes à but non lucratif. Outre la gestion du trafic, les IXP constituent, dans de nombreux pays — et en particulier dans les pays en développement —, l’épine dorsale d’une communauté technique florissante qui stimule davantage le développement économique.

Que ce soit entre les personnes ou sur Internet, les connexions sont source de création. Des normes techniques à la gestion des ressources communes, en passant par des réseaux haut débit plus localisés appelés « altnets », la « renaturation » d’Internet dispose déjà d’une vaste boîte à outils d’actions collectives prêtes à être déployées.

Le nouvel élan en faveur de la lutte contre les ententes et de la concurrence

La liste des infrastructures à diversifier est longue. Outre les canaux de transmission et les protocoles, il y a les systèmes d’exploitation, les navigateurs, les moteurs de recherche, le système de noms de domaine (DNS), les réseaux sociaux, la publicité, les fournisseurs de cloud, les boutiques d’applications, les entreprises d’IA et bien d’autres encore. Et ces technologies sont également étroitement liées.

Mais montrer ce qui peut être fait dans un domaine crée des opportunités dans d’autres. Commençons tout d’abord par la réglementation.

Il n’est pas toujours nécessaire d’avoir une grande idée nouvelle comme la « renaturation » pour encadrer et motiver un changement structurel majeur. Parfois, il suffit de redonner vie à une vieille idée. Le «décret présidentiel sur la promotion de la concurrence dans l’économie américaine» de 2021, signé par le président Biden, a redonné vie à la portée et à l’urgence initiales, favorables aux travailleurs et antitrust, de Louis D. Brandeis, militant juridique et juge à la Cour suprême du début du XXe siècle, ainsi qu’aux règles et cadres remontant à avant le New Deal des années 1930.

« La renaturation d’un environnement déjà bâti ne consiste pas simplement à rester les bras croisés pour voir quelle créature fragile et vivante parvient à se frayer un chemin à travers le béton. Il s’agit de raser les structures qui privent de lumière tous ceux qui ne sont pas assez riches pour vivre au dernier étage. »

La loi antitrust américaine a été créée pour briser le pouvoir des oligarques du pétrole, de l’acier et des chemins de fer qui menaçaient la jeune démocratie américaine. Elle a accordé aux travailleurs des protections fondamentales et considérait l’égalité des chances économiques comme essentielle à la liberté. Cette conception de la concurrence comme élément essentiel a été graduellement érodée par les politiques économiques de l’École de Chicago dans les années 1970 et par les décisions judiciaires rendues au fil des décennies par les juges de l’ère Reagan. Ceux-ci estimaient que l’intervention ne devait être autorisée que lorsque le pouvoir monopolistique entraînait une hausse des prix à la consommation. La monoculture intellectuelle de ce seuil de préjudice pour le consommateur s’est depuis répandue à l’échelle mondiale.

C’est pourquoi les gouvernements sont restés les bras croisés tandis que les entreprises technologiques du XXIe siècle s’emparaient sans entrave d’un oligopole. Si le seul critère d’intervention d’un régulateur est de s’assurer que les consommateurs ne paient pas un centime de plus, alors les services gratuits ou subventionnés par les données des plateformes technologiques ne sont même pas pris en compte. (Bien sûr, les consommateurs paient d’autres manières, puisque ces géants de la tech exploitent leurs données personnelles à des fins lucratives.) Cette approche de laissez-faire a permis aux plus grandes entreprises d’étouffer la concurrence en rachetant leurs concurrents et en intégrant verticalement les fournisseurs de services, créant ainsi les problèmes auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui.

Les régulateurs et les autorités chargées de l’application de la loi à Washington et à Bruxelles affirment désormais avoir tiré les leçons de cette expérience et ne pas vouloir laisser la domination de l’IA se produire comme cela a été le cas avec la concentration du marché de l’Internet. La présidente de la Commission fédérale du commerce (FTC), Lina Khan, et le responsable de l’application de la législation antitrust au ministère américain de la Justice, Jonathan Kanter, identifient actuellement les points d’étranglement de la «pile » de l’IA — à savoir la concentration du contrôle des puces de traitement, des ensembles de données, de la capacité de calcul, de l’innovation en matière d’algorithmes, des plateformes de distribution et des interfaces utilisateur — et les analysent pour déterminer s’ils affectent la concurrence systémique. C’est potentiellement une bonne nouvelle pour ceux qui souhaitent empêcher que la domination actuelle des géants de la technologie ne soit transposée telle quelle dans notre avenir en matière d’IA.

Lors de la signature en 2021 du décret sur la concurrence, le président Biden a déclaré : « Le capitalisme sans concurrence n’est pas du capitalisme ; c’est de l’exploitation. » Les responsables de l’application de la loi sous Biden modifient la nature des affaires qu’ils traitent et élargissent les théories juridiques applicables en matière de préjudice qu’ils soumettent aux juges. Au lieu de se concentrer, comme c’était traditionnellement le cas, sur les prix à la consommation, les affaires actuelles font valoir que les préjudices économiques causés par les entreprises dominantes incluent ceux subis par leurs salariés, les petites entreprises et le marché dans son ensemble.

Khan et Kanter ont abandonné les modèles étroits et abstrus de comportement du marché au profit d’expériences concrètes vécues par les professionnels de santé, les agriculteurs et les écrivains. Ils comprennent que priver les gens d’opportunités économiques alimente l’extrémisme d’extrême droite. Ils ont explicitement axé l’application des lois antitrust et la politique de concurrence sur l’opposition entre coercition et choix, entre pouvoir et démocratie. Kanter a déclaré lors d’une récente conférence à Bruxelles que « la concentration excessive du pouvoir est une menace… il ne s’agit pas seulement de prix ou de production, mais aussi de liberté et d’opportunités ».

Les autorités de régulation à Washington et à Bruxelles commencent à empêcher de manière préventive les entreprises technologiques d’utiliser leur position dominante dans un domaine pour s’imposer dans un autre. Après un examen minutieux mené par la FTC américaine et la Commission européenne, Amazon a récemment renoncé à son projet d’acquisition du fabricant d’appareils électroménagers iRobot. Les régulateurs des deux côtés de l’Atlantique ont également pris des mesures pour empêcher Apple d’utiliser la position dominante de sa plateforme iPhone afin d’étouffer la concurrence sur l’App Store et de dominer les marchés futurs, par exemple en imposant l’utilisation de CarPlay aux constructeurs automobiles et en limitant l’accès à son portefeuille numérique « tap-to-pay » dans le secteur des services financiers.

Pourtant, jusqu’à présent, leurs mesures coercitives se sont concentrées sur les aspects grand public et très visibles de l’Internet exploiteur et propriétaire des géants de la technologie. Les quelques mesures restreintes du décret de 2021 visant à réduire les monopoles liés aux infrastructures ne font qu’empêcher les abus futurs, tels que l’accaparement du spectre radioélectrique, et non ceux qui sont déjà bien établis. Certes, la meilleure façon de lutter contre les monopoles est d’empêcher qu’ils ne se créent. Mais à moins que les régulateurs et les autorités chargées de l’application de la loi n’éradiquent dès maintenant la position dominante actuelle de ces géants, nous vivrons sous le joug du monopole infrastructurel actuel pendant des décennies, voire un siècle.

Même les régulateurs les plus militants ont hésité à appliquer les mesures les plus strictes contre la concentration sur des marchés consolidés de longue date, telles que les obligations de non-discrimination, l’interopérabilité fonctionnelle et les séparations structurelles, c’est-à-dire le démantèlement des entreprises. Et déclarer que les monopoles des moteurs de recherche et des réseaux sociaux sont en réalité des services publics — et les contraindre à agir en tant que opérateurs ouverts à tous — reste encore trop radical pour la plupart.

Mais « renaturer » un environnement bâti ne consiste pas simplement à rester les bras croisés pour voir quelle créature fragile et vivante parviendra à se frayer un chemin à travers le béton. Il s’agit de raser les structures qui privent de lumière tous ceux qui ne sont pas assez riches pour vivre au dernier étage.

« Les écologistes ont réorienté leur discipline vers une “discipline de crise”, un domaine d’étude qui ne consiste pas seulement à apprendre des choses, mais aussi à les sauver. Nous, les technologues,
devons faire de même. »

Lorsque l’écrivain et militant Cory Doctorow a écrit sur la manière de nous libérer de l’emprise des géants de la tech, il a déclaré que, même si le démantèlement de ces grandes entreprises prendra probablement des décennies, l’instauration d’une interopérabilité forte et obligatoire ouvrirait un espace d’innovation et ralentirait les flux financiers vers les plus grandes entreprises — des fonds qu’elles utiliseraient autrement pour creuser davantage leurs fossés.

Doctorow décrit le « comcom », ou compatibilité compétitive, comme une sorte d’« interopérabilité de guérilla, obtenue grâce à la rétro-ingénierie, aux bots, au scraping et à d’autres tactiques sans autorisation ». Avant qu’un enchevêtrement de lois intrusives ne surgisse pour l’étouffer, le comcom était le moyen par lequel les gens apprenaient à réparer des voitures et des tracteurs ou à réécrire des logiciels. Le comcom est le moteur de ce comportement consistant à « essayer toutes les tactiques jusqu’à ce que l’une d’entre elles fonctionne », que l’on observe dans un écosystème florissant.

Dans un écosystème, la diversité des espèces est une autre façon de dire « diversité des tactiques », car chaque nouvelle tactique couronnée de succès crée une nouvelle niche à occuper. Qu’il s’agisse d’une pieuvre se camouflant en serpent de mer, d’un coucou introduisant clandestinement ses oisillons dans le nid d’un autre oiseau, d’orchidées produisant des fleurs qui ressemblent à s’y méprendre à une abeille femelle, ou de parasites incitant leurs hôtes rongeurs à prendre des risques mortels, chaque micro-niche évolutive est créée par une tactique couronnée de succès. Le « comcom » n’est rien d’autre que la diversité tactique ; c’est la manière dont les organismes interagissent au sein de systèmes complexes et dynamiques.

Et les humains ont incarné la quintessence de la pensée à court terme en donnant les moyens d’agir aux oligarques qui tentent d’y mettre fin.

Des efforts sont en cours. L’UE dispose déjà de plusieurs années d’expérience en matière d’obligations d’interopérabilité et d’un aperçu précieux sur la manière dont certaines entreprises déterminées s’efforcent de contourner ces lois. Les États-Unis, en revanche, n’en sont encore qu’à leurs débuts en matière de garantie de l’interopérabilité des logiciels, par exemple pour la vidéoconférence.

Une façon de motiver et d’encourager les régulateurs et les autorités chargées de l’application de la loi partout dans le monde serait peut-être d’expliquer que l’architecture souterraine d’Internet est devenue un monde de l’ombre où l’évolution s’est pratiquement arrêtée. Les efforts des régulateurs pour rendre l’Internet visible plus concurrentiel n’aboutiront à rien s’ils ne s’attaquent pas également aux ravages qui se cachent en dessous.

Prochaines étapes

Une grande partie de ce dont nous avons besoin existe déjà. Au-delà de la nécessité pour les régulateurs de puiser au plus profond d’eux-mêmes pour trouver le courage, la vision et de nouvelles stratégies judiciaires audacieuses, nous avons besoin de politiques publiques vigoureuses et favorables à la concurrence en matière de marchés publics, d’investissements et d’infrastructures physiques. Les universités doivent refuser les financements de recherche provenant des entreprises technologiques, car ceux-ci s’accompagnent toujours de conditions, tant explicites qu’implicites.

Au contraire, nous avons besoin de davantage de recherche technologique financée par des fonds publics, dont les résultats soient rendus publics. Cette recherche devrait porter sur la concentration du pouvoir au sein de l’écosystème d’Internet et sur les alternatives concrètes à ce phénomène. Nous devons reconnaître qu’une grande partie de l’infrastructure d’Internet constitue de facto un service public dont nous devons reprendre le contrôle.

Nous devons garantir des incitations réglementaires et financières ainsi qu’un soutien aux alternatives, notamment la gestion des ressources communes, les réseaux communautaires et la myriade d’autres mécanismes collaboratifs que les citoyens ont utilisés pour fournir des biens publics essentiels tels que les routes, la défense et l’eau potable.

Tout cela coûte de l’argent. Les gouvernements sont privés de recettes fiscales en raison des gains exceptionnels, sans précédent dans l’histoire, empochés par les géants technologiques d’aujourd’hui ; on sait donc clairement où se trouve l’argent. Nous devons le récupérer.

Nous savons tout cela, mais nous avons encore tant de mal à agir collectivement. Pourquoi ?

Enfermés dans des « plantations technologiques » rigides plutôt que dans des écosystèmes fonctionnels et diversifiés, il est difficile d’imaginer des alternatives. Même ceux qui y voient clair peuvent se sentir impuissants et seuls. Le « rewilding » rassemble tout ce que nous savons devoir faire et apporte avec lui une toute nouvelle boîte à outils et une nouvelle vision.

Les écologistes sont confrontés aux mêmes systèmes d’exploitation et s’organisent de toute urgence, à grande échelle et dans tous les domaines. Ils voient clairement que ces problèmes ne sont pas isolés, mais qu’ils constituent des manifestations d’une même pathologie de commandement et de contrôle, d’extraction et de domination que l’anthropologue politique Scott a été le premier à observer dans la sylviculture scientifique. Les solutions sont les mêmes en écologie et en technologie : recourir énergiquement à l’État de droit pour réduire les inégalités de capital et de pouvoir, puis se précipiter pour combler les lacunes avec de meilleures façons de faire.

Préservons l’Internet en tant qu’Internet

Susan Leigh Star, sociologue et théoricienne des infrastructures et des réseaux, écrivait dans son article influent de 1999, « The Ethnography of Infrastructure » :

« Étudiez une ville en négligeant ses égouts et son réseau électrique (comme beaucoup l’ont fait), et vous passerez à côté d’aspects essentiels de la justice distributive et du pouvoir de planification. Étudiez un système d’information en négligeant ses normes, ses câbles et ses paramètres, et vous passerez à côté d’aspects tout aussi essentiels de l’esthétique, de la justice et du changement. »

Les protocoles techniques et les normes qui sous-tendent l’infrastructure d’Internet sont en apparence élaborés au sein d’organismes de normalisation (SDO) ouverts et collaboratifs, mais ils sont également de plus en plus sous le contrôle d’un petit nombre d’entreprises. Ce qui semble être des normes « volontaires » correspond souvent aux choix commerciaux des plus grandes entreprises.

La domination des grandes entreprises au sein des SDO détermine également ce qui n’est pas normalisé — par exemple, la recherche, qui constitue de fait un monopole mondial. Alors que des efforts visant à s’attaquer directement à la consolidation d’Internet ont été soulevés à plusieurs reprises au sein des SDO, peu de progrès ont été réalisés. Cela nuit à la crédibilité des SDO, en particulier en dehors des États-Unis. Les SDO doivent changer radicalement, sous peine de perdre leur mandat mondial implicite de gestionnaires de l’avenir d’Internet.

Nous avons besoin que les normes Internet soient mondiales, ouvertes et génératives. Ce sont les modèles de câblage qui donnent à Internet sa forme planétaire, les fils fins comme de la soie mais solides comme l’acier qui maintiennent son interopérabilité face à la fragmentation et à la domination permanente.

Faire fonctionner ensemble les lois et les normes

En 2018, un petit groupe de Californiens a manœuvré pour que la législature adopte la California Consumer Privacy Act. La loi comportait une disposition discrète, le « droit de refuser la vente ou le partage » de vos informations personnelles via un « contrôle mondial de la vie privée activé par l’utilisateur » (ou signal GPC), qui permettrait de mettre en place une méthode automatisée pour ce faire. La loi ne définissait pas le fonctionnement du GPC. Comme une norme technique était nécessaire pour que les navigateurs, les entreprises et les fournisseurs parlent le même langage, les détails du signal ont été confiés à un groupe d’experts.

En juillet 2021, le procureur général de Californie a imposé à toutes les entreprises d’utiliser le GPC nouvellement créé pour les consommateurs résidant en Californie qui visitent leurs sites web. Le groupe d’experts pilote désormais la spécification technique dans le cadre du développement des normes web mondiales au sein du World Wide Web Consortium. Pour les résidents californiens, le GPC automatise la demande d’« acceptation » ou de « refus » de la vente de leurs données, telles que le suivi par cookies, sur ces sites web. Cependant, il n’est pas encore pris en charge par les principaux navigateurs par défaut tels que Chrome et Safari. Son adoption à grande échelle prendra du temps, mais il s’agit d’un petit pas vers la transformation des réalités concrètes en ancrant profondément les pratiques antimonopole dans la pile des normes — et il est déjà adopté ailleurs.

Le GPC n’est pas la première norme ouverte imposée par la loi, mais il a été délibérément conçu dès le départ pour faire le lien entre l’élaboration des politiques et la définition des normes. L’idée fait son chemin. Un récent rapport du Conseil des droits de l’homme des Nations unies recommande aux États de déléguer « des fonctions réglementaires aux organismes de normalisation ».

Imposer la transparence aux fournisseurs de services — et non aux utilisateurs

L’Internet d’aujourd’hui n’offre qu’une transparence minimale quant aux principaux fournisseurs d’infrastructures Internet. Par exemple, les navigateurs sont des éléments d’infrastructure extrêmement complexes qui déterminent la manière dont des milliards de personnes utilisent le Web, et pourtant ils sont fournis gratuitement. Cela s’explique par le fait que les moteurs de recherche les plus utilisés concluent des accords financiers opaques avec les navigateurs, les rémunérant pour être définis comme moteur de recherche par défaut. Comme peu de personnes changent de moteur de recherche par défaut, des navigateurs tels que Safari et Firefox gagnent de l’argent en configurant par défaut la barre de recherche sur Google, consolidant ainsi la position dominante de ce dernier alors même que la qualité des résultats du moteur de recherche diminue.

Cela crée un dilemme. Si les autorités de la concurrence devaient imposer la concurrence, les navigateurs perdraient leur principale source de revenus. Les infrastructures nécessitent des fonds, mais la nature planétaire d’Internet remet en cause notre modèle de financement public, ouvrant la voie à une mainmise du secteur privé. Cependant, si nous considérons le système opaque actuel pour ce qu’il est, à savoir une sorte de taxation non étatique, nous pouvons alors élaborer une alternative.

Les moteurs de recherche constituent un levier logique pour que les gouvernements imposent la perception d’une redevance destinée à soutenir les navigateurs et d’autres infrastructures Internet essentielles, qui pourrait être financée de manière transparente sous la supervision ouverte, transnationale et multipartite.

Faire de la place pour grandir

Nous devons cesser de considérer l’infrastructure d’Internet comme trop difficile à réparer. C’est le système sous-jacent que nous utilisons pour presque tout ce que nous faisons. L’ancien Premier ministre suédois, Carl Bildt, et l’ancien vice-ministre canadien des Affaires étrangères, Gordon Smith, ont écrit en 2016 qu’Internet était en train de devenir « l’infrastructure de toutes les infrastructures ».C’est ainsi que nous nous organisons, que nous nous connectons et que nous construisons la connaissance, voire — peut-être — l’intelligence planétaire. À l’heure actuelle, il est concentré, fragile et extrêmement toxique.

Les écologistes ont réorienté leur discipline pour en faire une «discipline de crise», un domaine d’étude qui ne vise pas seulement à acquérir des connaissances, mais aussi à les préserver. Nous, les technologues, devons faire de même. La « renaturation » d’Internet relie et développe les initiatives menées par les acteurs dans les domaines de la réglementation, de la définition de normes et des nouvelles façons d’organiser et de construire des infrastructures, afin de raconter une histoire commune sur la direction que nous souhaitons prendre. C’est une vision commune qui s’articule autour de nombreuses stratégies. Les outils dont nous avons besoin pour nous affranchir des monocultures technologiques extractives sont à notre portée ou prêts à être créés.


Fichier Excel des traductions par Gilles en vrac
Fiches avec les premières phrases (et non seulement les titres)
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.