Nicos Poulantzas a développé une interprétation très originale du fascisme, qu’il considérait comme un potentiel latent présent dans tous les États capitalistes en situation de crise. Son œuvre peut nous aider à comprendre le danger que représente aujourd’hui l’autoritarisme de droite.
Traduction de Nicos Poulantzas and the authoritarian state par Panagiotis Sotiris dans le Magazine Jacobin sur Substack le 19 octobre 2026.

Le penseur politique grec Nicos Poulantzas faisait partie de ces marxistes qui ont tenté d’envisager le fascisme comme un défi à la fois théorique et stratégique. Ses écrits sur le fascisme n’étaient pas uniquement motivés par des considérations théoriques, mais aussi par des impératifs politiques urgents. Il cherchait non seulement à décrire ce qui conduisait au fascisme, mais aussi à distinguer le fascisme d’autres formes d’« État d’exception ».
Poulantzas rejetait l’approche libérale qui présentait le fascisme comme une anomalie dans l’histoire du capitalisme, n’apportant aucun éclairage sur le système en général. Pourtant, il remettait également en cause le déterminisme économique de ces marxistes qui décrivaient les régimes fascistes comme une conséquence inévitable du développement capitaliste pendant l’entre-deux-guerres. Selon Poulantzas, le potentiel du fascisme existait au sein des États capitalistes, mais la concrétisation de ce potentiel dépendait de l’issue des luttes de classes.
Avec la montée des mouvements politiques d’extrême droite en Europe, aux États-Unis et ailleurs, la question de savoir si ces mouvements reproduiront, en tout ou en partie, l’expérience du fascisme de l’entre-deux-guerres fait l’objet d’un vaste débat. Poulantzas peut constituer un point de référence important pour ces débats. Son avertissement selon lequel les démocraties capitalistes s’orientaient vers une forme d’« étatisme autoritaire » qui préserverait les apparences d’un régime libéral-démocratique tout en bafouant les libertés civiles semble aujourd’hui particulièrement prémonitoire à la lumière des tendances contemporaines.
Le coup d’État en Grèce
L’expérience de la dictature militaire de 1967 à 1974 en Grèce a été particulièrement déterminante dans l’intérêt que Poulantzas a porté à la question du fascisme. Cette dictature a marqué un tournant décisif pour le système politique grec et la gauche grecque — en particulier le mouvement communiste. Elle a mis en évidence les limites de l’État anticommuniste qui s’était constitué après la victoire monarchiste lors de la guerre civile grecque de la fin des années 1940.
Cet État combinait certains éléments formels du parlementarisme avec la criminalisation de l’activité politique communiste et l’existence d’une « constitution parallèle » composée de mesures autoritaires et de centres de pouvoir au sein de l’État, tels que l’armée et la monarchie. Après une période de luttes sociales intenses et de crises politiques, l’armée s’est imposée comme le « parti de l’État » à la suite d’un coup d’État bénéficiant du soutien d’au moins certains éléments de l’État américain et de ses agences.
Dans le même temps, la dictature a constitué un moment de crise stratégique pour la Gauche. Les partis de gauche n’y étaient pas vraiment préparés — ce qui a conduit à des arrestations massives — et elle a exacerbé les conflits au sein du Parti communiste grec (KKE), agissant comme catalyseur d’une scission au sein du parti en 1968. Mais Poulantzas avait également d’autres considérations.
Dans certains segments de la gauche révolutionnaire française de l’après-1968, comme la Gauche prolétarienne maoïste, on avait tendance à présenter le gaullisme comme une forme de fascisme, ce avec quoi Poulantzas n’était pas d’accord. Poulantzas souhaitait distinguer sa position de celle de ceux qui étendaient la qualification de « fasciste » à des formes de régime autoritaire qui étaient en réalité différentes du fascisme.
Dans le même temps, il souhaitait examiner comment des formes d’État fascistes et, plus généralement, «exceptionnelles» pouvaient émerger dans des conjonctures de crise politique, voire de crise de l’État. Cela contrastait avec la tendance, évidente dans de nombreuses interprétations dominantes du fascisme, à le considérer simplement comme une sorte de «pathologie» ou d’«anomalie» politique, au lieu de le traiter comme une possibilité latente au sein des formations sociales capitalistes.
Dans un texte paru en grec en 1967, dans la revue de l’Union des étudiants grecs de Paris, Poulantzas a insisté sur le fait que le coup d’État de 1967 n’était pas fasciste, puisqu’on ne pouvait y identifier la « base populaire » associée au fascisme classique. Il n’était pas non plus « bonapartiste », puisqu’on ne pouvait discerner, dans la Grèce de la fin des années 1960, l’équilibre catastrophique susceptible de conduire au bonapartisme, selon l’analyse de la politique française du XIXe siècle développée par Karl Marx et Friedrich Engels.
Pour Poulantzas, il s’agissait plutôt d’un coup d’État s’inscrivant dans la stratégie internationale de l’impérialisme américain. Cela s’inscrivait dans une conjoncture marquée par une grave escalade des luttes populaires — qui n’avaient pas atteint un point d’équilibre avec la bourgeoisie — mais aussi par des divisions au sein des classes dominantes. Le fait que certaines composantes de l’État, telles que l’armée grecque, aient acquis une relative autonomie en était un autre symptôme.
Poulantzas en a conclu que, puisque la prise de pouvoir par l’armée en 1967 n’était pas un coup d’État fasciste et qu’elle manquait de base populaire, la Gauche devait boycotter toute tentative du nouveau régime visant à créer des organisations de masse :
Selon le rapport de [Georgi] Dimitrov, par exemple, de telles organisations doivent être utilisées — comme ce fut le cas en Allemagne et en Italie — car un révolutionnaire doit se trouver là où se trouvent les masses. Et Dimitrov ridiculise sans relâche les « révolutionnaires » qui posent la question au niveau de l’« honnêteté » individuelle. D’un autre côté, si, comme je le crois, nous n’avons pas affaire à un coup d’État fasciste, et certainement pas à un coup d’État stabilisé, alors la ligne à suivre doit être le boycott absolu des organisations que le régime pourrait créer pour attirer les masses, afin que son isolement soit maintenu.
Cela contrastait avec l’Espagne franquiste, où les partis de gauche clandestins avaient infiltré le syndicat d’État officiel mis en place par le régime.
Selon Poulantzas, le potentiel du fascisme existait au sein des États capitalistes, mais la concrétisation de ce potentiel dépendait de l’issue des luttes de classe.
Fascisme et dictature
La principale réflexion théorique de Poulantzas sur ces questions fut l’ouvrage Fascisme et dictature, paru pour la première fois en français en 1970, deux ans après son célèbre ouvrage Pouvoir politique et classes sociales. Cet ouvrage s’inscrivait dans la poursuite de la tentative d’élaborer une théorisation cohérente du fascisme et de le distinguer d’autres formes d’État d’exception, tout en revenant sur les questions de stratégie révolutionnaire au lendemain de mai 1968.
Pour Poulantzas, le fascisme était « l’une des conjonctures possibles » de la phase impérialiste du capitalisme. Il théorisait l’impérialisme comme une « étape du développement capitaliste dans son ensemble » qui n’était « pas simplement ni uniquement un phénomène économique ; en d’autres termes, il n’est pas déterminé par les seuls événements du domaine économique, et ne peut pas non plus y être circonscrit ». Poulantzas opposait cette perspective à l’économisme de la Troisième Internationale.
Une caractéristique particulière de ce stade, outre ses modifications économiques, était qu’il attribuait un nouveau rôle à l’État capitaliste, « lui conférant de nouvelles fonctions et un champ d’intervention élargi, ainsi qu’un nouveau niveau d’efficacité ». Poulantzas reliait cela à une accumulation de contradictions au sein de la chaîne impérialiste pendant l’entre-deux-guerres : « Bien que la révolution ait eu lieu au maillon le plus faible de la chaîne (la Russie), le fascisme est apparu dans les deux maillons suivants, c’est-à-dire ceux qui étaient, relativement parlant, les plus faibles en Europe à l’époque. »
Poulantzas insistait sur le fait que le fascisme ne pouvait s’expliquer « qu’en se référant à la situation concrète de la lutte des classes, car il ne peut se réduire à aucune nécessité inévitable du développement “économique” du capitalisme. » Il rejetait ce qu’il appelait le « catastrophisme économiste » de la Troisième Internationale et estimait que ce paradigme erroné pouvait expliquer bon nombre des échecs stratégiques du mouvement communiste européen face au fascisme.
Poulantzas soutenait qu’il était désastreux, tant sur le plan analytique que politique, de présenter le fascisme comme un phénomène susceptible de faire avancer la révolution, puisqu’il était l’expression de la crise économique catastrophique du capitalisme. Dans Fascisme et dictature, il s’est efforcé de développer une théorie qui considérerait le fascisme comme « une forme d’État et de régime située à la “limite” extrême de l’État capitaliste ». Cela signifiait qu’il ne s’agissait ni d’une « pathologie » de l’État bourgeois, ni d’une évolution inévitable de celui-ci, mais qu’il dépendait de conjonctures particulières déterminées par l’issue des luttes de classes.
Poulantzas soulignait l’importance des analyses du fascisme développées par des penseurs communistes tels qu’August Thalheimer, Antonio Gramsci et Léon Trotsky. Dans le même temps, cependant, il critiquait certains de leurs arguments. Par exemple, il estimait que la notion d’équilibre catastrophique utilisée par Thalheimer et Gramsci, s’inspirant de l’interprétation du bonapartisme par Marx, n’était pas applicable dans les cas où la classe ouvrière avait déjà été vaincue. Il estimait également que Trotsky avait eu tort de percevoir un danger fasciste imminent en France dans les années 1930.
Éléments du fascisme
Selon Poulantzas, les éléments clés de l’émergence du fascisme étaient les suivants. Tout d’abord, il y avait un processus d’« approfondissement et d’exacerbation des contradictions internes entre les classes dominantes et les fractions de classe ». Deuxièmement, il y avait une crise d’hégémonie, en ce sens qu’« aucune classe dominante ni fraction de classe ne semble capable d’imposer son “leadership” aux autres classes et fractions du bloc du pouvoir, que ce soit par ses propres méthodes d’organisation politique ou par le biais de l’État “démocratique parlementaire” ».
Dans ce contexte, on pouvait observer « l’hégémonie d’une nouvelle fraction de classe au sein du bloc du pouvoir : celle du capital financier, ou grand capital monopolistique », ainsi qu’une crise de la représentation partisane et de l’idéologie dominante. Une « stratégie offensive de la part de la bourgeoisie » coïncidait avec une « posture défensive de la classe ouvrière ».
Tout en exposant ces éléments, Poulantzas souhaitait éviter toute conception étroitement « instrumentaliste » du fascisme. Il insistait sur le fait que, pendant et après leur accession au pouvoir, les partis et États fascistes jouissaient généralement d’une « autonomie relative » tant par rapport au bloc de pouvoir dans son ensemble qu’aux fractions spécifiques du grand capital monopolistique dont ils avaient établi l’hégémonie.
Poulantzas se montrait très critique à l’égard de certains aspects de l’analyse du fascisme développée par la Troisième Internationale. Cela incluait les formulations avancées par le dirigeant communiste bulgare Georgi Dimitrov lors du septième congrès de l’Internationale communiste en 1935, où il décrivait le fascisme comme la dictature des « éléments les plus réactionnaires, chauvins et impérialistes du capital financier ».
Pour Poulantzas, il s’agissait là d’une synthèse indûment réductrice des intérêts économiques que représentait l’État fasciste. Cela ouvrait également la voie à une stratégie d’alliances pouvant inclure toutes les fractions du capital, à l’exception de celles que Dimitrov avait identifiées. Bien que le fascisme représentât un nouveau rapport de forces au sein des classes dominantes, estimait-il, cela ne signifiait pas pour autant qu’il représentât exclusivement les intérêts du capital financier.
Contrairement à la rhétorique de la Troisième Internationale, Poulantzas insistait sur le fait que les défaites importantes des classes ouvrières et une crise idéologique du mouvement ouvrier et de ses organisations constituaient des aspects majeurs de la montée du fascisme. Il soulignait également le caractère inadéquat du concept de « social-fascisme », qui présentait la social-démocratie et le fascisme comme des forces jumelles, potentiellement coopératives, et sous-estimait le fait que les partis fascistes avaient développé leur propre base sociale.
En outre, il a abordé l’attachement particulier des couches petites-bourgeoises aux partis fascistes. Poulantzas a fait valoir que, dans une période de crise économique et politique, certains éléments de l’idéologie des partis fascistes offraient un exutoire à ces couches, tels que la « statolatrie », le nationalisme, l’élitisme, le racisme et le militarisme.
Poulantzas a proposé une analyse très détaillée du fascisme au pouvoir en tant qu’« État d’exception » interventionniste qui a contribué à surmonter une crise idéologique et a étendu la portée de l’intervention de l’État au-delà des limites fixées par la loi. Bien que le système du parti unique n’ait pas éliminé les contradictions entre les différentes fractions des classes dominantes, insistait-il, il offrait néanmoins
des formes de « représentation directe » typiques des situations où le bloc au pouvoir est politiquement désorganisé, où les partis politiques sont écartés par le rôle direct d’« organisateur » joué par les autres appareils d’État, et où les masses sont généralement soumises à l’idéologie dominante.
La suspension d’élections multipartites et compétitives ne signifiait pas, selon Poulantzas, la suspension de la légitimité en tant que telle. Les partis fascistes au pouvoir invoquaient constamment une forme de « souveraineté populaire » et se livraient à une mobilisation régulière des masses.
Crises organiques
Fascisme et dictature a constitué une contribution importante au débat. L’ouvrage présentait certes des lacunes, telles que la tendance de l’auteur à penser que les stratégies élaborées au sein des appareils d’État étaient déterminées principalement par le rapport de forces au sein des fractions de la classe dominante et entre elles. Cela allait à l’encontre de sa propre insistance sur l’autonomie relative de l’État. Poulantzas a également sous-estimé la mesure dans laquelle le fascisme reposait sur une forme de politique de masse.
Néanmoins, son analyse a réussi à trouver un équilibre important. D’une part, elle considérait le fascisme comme un aspect « organique » de certaines périodes historiques, lié à la transformation tant des régimes d’accumulation que des appareils d’État. D’autre part, elle mettait l’accent sur ses caractéristiques contingentes, reflétant les dynamiques conjoncturelles de la lutte des classes dans tel ou tel pays. Ainsi, Poulantzas soulignait le potentiel d’émergence du fascisme tout en montrant que toutes les formes d’autoritarisme d’État n’étaient pas fascistes.
Ainsi, Poulantzas soulignait le potentiel d’émergence du fascisme tout en montrant que toutes les formes d’autoritarisme d’État n’étaient pas fascistes.
La même volonté d’éviter de présenter tous les « États d’exception » comme fascistes était évidente dans La crise des dictatures, publié en 1975. Il s’agissait d’un ouvrage plus « interventionniste » que ses autres travaux, rédigé dans le but d’analyser la chute des régimes autoritaires de droite en Grèce, au Portugal et en Espagne au milieu des années 1970. Il comprenait des observations très intéressantes sur le rôle de l’impérialisme américain.
Poulantzas a identifié une « pluralité de tactiques américaines » dans les relations avec les régimes d’Europe du Sud, qui était « liée aux contradictions du capital américain lui-même » — contradictions qui trouvaient leur expression au sein de l’État américain :
La particularité de l’État américain réside dans le fait que son « fascisme extérieur », c’est-à-dire une politique étrangère qui, en général, n’hésite pas à recourir aux pires formes de génocide, est incarné par des institutions qui, bien qu’elles soient loin de représenter un modèle idéal de démocratie bourgeoise (il suffit de rappeler la situation des minorités sociales et nationales aux États-Unis), permettent néanmoins une représentation organique des différentes fractions du capital au sein des appareils d’État et des branches de l’appareil répressif. Un régime de ce type, même s’il repose sur une véritable union sacrée de la grande majorité de la nation autour d’objectifs politiques majeurs (et on pourrait en dire long à ce sujet), s’accompagne nécessairement de contradictions constantes et ouvertes au sein des appareils d’État.
À tout moment, affirmait Poulantzas, l’attitude de Washington pouvait englober « un certain nombre de solutions possibles » allant de « divers degrés de soutien à l’acceptation plus ou moins passive de solutions qu’il considère comme un moindre mal — jusqu’à une certaine rupture ». Les différents appareils d’État impliqués dans la politique étrangère américaine pouvaient même, dans une certaine mesure, agir à contre-courant les uns des autres :
La CIA, le Pentagone et l’appareil militaire, ainsi que le Département d’État, adoptent souvent des tactiques différentes, tout comme l’administration et le pouvoir exécutif dans leur ensemble par opposition au Congrès ; cela est tout à fait manifeste dans les cas de la Grèce, du Portugal et de l’Espagne. De plus, ces tactiques sont souvent mises en œuvre en parallèle, donnant naissance à des réseaux parallèles qui ne se prêtent aucune attention et vont même jusqu’à se combattre mutuellement.
L’étatisme autoritaire
Dans les années 1970, Poulantzas a continué à travailler sur les questions relatives à l’État, orientant ses études dans deux directions importantes. D’une part, Poulantzas a développé une définition relationnelle très originale de l’État, selon laquelle celui-ci n’était pas une « entité » dotée de sa propre « essence instrumentale intrinsèque […] il est lui-même une relation, plus précisément la condensation d’une relation de classe ».
D’autre part, il a proposé une théorisation plus élaborée de la crise de l’État :
Cette série de contradictions s’exprime au cœur même de l’État (l’État est une relation) et contribue à déterminer les caractéristiques de la crise de l’État : contradictions internes accumulées entre les branches et les appareils de l’État, glissement complexe de la domination entre les appareils, permutations de fonctions, accentuation du rôle idéologique d’un appareil donné accompagnant le renforcement du recours à la violence d’État, etc. Tout cela témoigne des efforts déployés par l’État pour rétablir une hégémonie de classe chancelante.
Pour Poulantzas, cela conduisait à un virage autoritaire « qui pourrait simplement signifier qu’une certaine forme de “politique démocratique” a pris fin sous le capitalisme ».
Poulantzas a identifié une série de transformations dont se composait cet autoritarisme propre au nouvel « État fort » :
Une concentration prodigieuse du pouvoir entre les mains de l’exécutif, au détriment non seulement de la représentation parlementaire « populaire », mais aussi d’une série de réseaux fondés sur le suffrage universel… une confusion organique des trois pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire) et l’empiétement constant sur les champs d’action et de compétence des appareils ou branches qui leur correspondent… accélération du rythme des politiques arbitraires de l’État qui restreignent les libertés politiques des citoyens… déclin précipité du rôle des partis politiques bourgeois et le déplacement de leurs fonctions politico-organisationnelles (tant du point de vue du bloc au pouvoir que de celui des classes dominées) au profit de l’administration et de la bureaucratie de l’État… accentuation du recours à la violence d’État (tant au sens de la violence physique que de la « violence symbolique ») … la création d’un vaste réseau de nouveaux circuits de « contrôle social » (surveillance policière étendue, services psychologiques et psychanalytiques, contrôles de l’aide sociale).
Dans son dernier ouvrage, État, pouvoir, socialisme, Poulantzas a décrit ces transformations des États capitalistes comme l’émergence d’un « étatisme autoritaire » :
Faute d’un meilleur terme, j’appellerai cette forme d’État l’étatisme autoritaire. Cela indiquera peut-être la direction générale du changement : à savoir, un contrôle étatique intensifié sur toutes les sphères de la vie socio-économique associé à un déclin radical des institutions de la démocratie politique et à une restriction draconienne et multiforme des libertés dites « formelles », dont on découvre la réalité maintenant qu’elles sont en train de passer par-dessus bord.
Poulantzas prenait soin de distinguer cet étatisme autoritaire du totalitarisme ou du fascisme. Ce n’était pas parce qu’il sous-estimait l’ampleur de ces transformations ou leur caractère autoritaire. C’était plutôt parce qu’il ne s’agissait pas d’une forme d’« État d’exception », mais bien de la mutation autoritaire des États capitalistes « démocratiques » eux-mêmes :
L’émergence de l’étatisme autoritaire ne peut être assimilée ni à un nouvel ordre fasciste, ni à une tendance vers le fascisme. L’État actuel n’est ni la nouvelle forme d’un véritable État d’exception, ni, en soi, une forme transitoire sur la voie menant à un tel État : il représente plutôt la nouvelle forme « démocratique » de la république bourgeoise dans la phase actuelle du capitalisme. … Pour la première fois dans l’histoire des États démocratiques, la forme actuelle ne se contente pas de contenir des éléments épars de totalitarisme, mais cristallise leur disposition organique dans une structure permanente fonctionnant en parallèle de l’État officiel.
À cette époque, Poulantzas s’intéressait à la transformation autoritaire des États capitalistes ainsi qu’au caractère autoritaire ou « totalitaire » du « socialisme réel » dans le bloc de l’Est dirigé par l’Union soviétique. Dans un certain sens, la conception d’une voie démocratique vers le socialisme qu’il a articulée dans État, pouvoir, socialisme était sa manière de relever ces deux défis.
Poulantzas estimait que, grâce à l’existence de mouvements sociaux puissants, il serait peut-être possible d’imposer au sein de l’État des changements profonds qui condenseraient le rapport de forces social. Par une stratégie combinant la conquête du pouvoir gouvernemental et une mobilisation sociale autonome, on pourrait ouvrir la voie à la transformation socialiste. Cette idée d’un socialisme démocratique alliant des formes représentatives et directes de démocratie constituait également sa réponse à l’impasse du « socialisme réel » de type soviétique.
Lire Poulantzas aujourd’hui
Poulantzas a été vivement critiqué pour son optimisme excessif quant à la possibilité d’une transformation radicale et démocratique de l’État, et pour avoir sous-estimé la manière dont les dynamiques matérielles inscrites dans l’État — précisément ce qu’il décrivait comme « l’étatisme autoritaire » — imposeraient leur logique à toute tentative de gouvernementaliste de gauche (comme le montrerait l’expérience de pays tels que la France et la Grèce dans les années 1980). Son suicide en 1979 a mis fin prématurément à son parcours théorique, laissant de nombreuses questions en suspens quant aux orientations que sa pensée aurait pu prendre par la suite.
Cependant, Poulantzas nous a légué des éclairages inestimables sur la transformation des États capitalistes. Son identification des tendances et des glissements autoritaires, qui allaient devenir bien plus évidents dans les années à venir, revêt une importance particulière. Les aspects autoritaires et disciplinaires des États néolibéraux nous sont désormais bien trop familiers, notamment le recours à la législation «antiterroriste» comme prétexte à des pratiques répressives et à des mécanismes de surveillance.
Poulantzas avait également raison de prévoir que le programme néolibéral de privatisation et de déréglementation en faveur du marché n’entraînerait pas un recul de l’État. Au contraire, il nécessiterait l’expansion des interventions et des appareils administratifs, dont la plupart seraient soustraits à toute forme de contrôle démocratique ou d’influence des mouvements populaires.
La prolifération d’autorités prétendument indépendantes (et non élues) et le renforcement du pouvoir des banques centrales en sont des exemples typiques. Dans le contexte européen, l’imposition de politiques néolibérales sous le couvert de l’intégration européenne s’est traduite par une extension de l’autorité des institutions non élues de l’Union européenne et par la priorité accordée à la réglementation européenne au détriment des processus décisionnels démocratiques au niveau national.
Les travaux de Poulantzas peuvent nous aider à mieux comprendre la vague actuelle de mouvements politiques d’extrême droite, qui est liée non seulement à des situations de crise politique — y compris la crise de la Gauche sous ses diverses formes —, mais aussi à la transformation autoritaire des États, avec de nouvelles formes de racisme d’État dirigées contre les migrants et les réfugiés. De plus, et peut-être surtout, son œuvre met en évidence le fait que nous ne pouvons dissocier la résistance au fascisme et à l’autoritarisme d’État des luttes anticapitalistes plus larges.
Une telle résistance ne peut être efficace que si elle repose sur un bloc des classes ouvrières avec les autres classes subalternes, plutôt que sur des alliances minimalistes se limitant à la simple défense de la démocratie libérale. Après tout, ce sont principalement les partis de ce qu’on appelle « l’arc constitutionnel » qui ont orchestré les mutations « postdémocratiques » actuelles des États capitalistes avancés. La plupart des mouvements politiques d’extrême droite n’ont aucun mal à déclarer leur pleine adhésion au cadre institutionnel actuel de la démocratie libérale, y compris à ses incarnations transnationales telles que l’UE.
Cela met en lumière une autre leçon importante que nous pouvons tirer de Poulantzas. Si sa vision d’une voie démocratique vers le socialisme a été critiquée à juste titre pour ses interprétations potentiellement réformistes, son affirmation selon laquelle « le socialisme ne peut être que démocratique » ne visait pas simplement à se distancier de l’expérience de l’URSS et de ses alliés. Elle implique également que « la démocratie ne peut être que socialiste », en ce sens qu’il n’existe aucun lien « organique » entre le capitalisme et la démocratie. La seule voie pour parvenir à la démocratie en tant qu’autogouvernance des subalternes passe par une lutte visant à dépasser le capitalisme.
Fichier Excel des traductions par Gilles en vrac
Fiches avec les premières phrases (et non seulement les titres)
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.
