Davos est un rituel rationnel

Comment l’Europe et Carney ont perturbé la cérémonie d’autoproclamation de Trump

Traduction de Davos is a rational ritual, par Henry Farrell, 24 janvier 2026.


Cet article tente de combiner une conversation que j’ai eue hier (plus d’informations à ce sujet prochainement) avec un article d’Adam Tooze publié ce matin (derrière un paywall) et deux autres articles d’Adam et Paul Krugman publiés ces derniers jours. Nous essayons tous de comprendre ce qui s’est exactement passé à Davos, et je pense qu’il existe un livre très utile qui pourrait aider à l’expliquer. Il s’agit de l’ouvrage de Michael Chwe intitulé Rational Ritual: Culture, Coordination and Common Knowledge. Il s’agit d’une analyse théorique des jeux expliquant pourquoi les rituels sont importants.*

Tout d’abord, Adam et Paul. Dans son dernier article, Adam évoque les deux théories alternatives qu’il avait sur ce qui allait se passer à Davos cette année. L’une supposait que cela n’aurait aucune importance, l’autre considérait que ce serait le lieu où les capitaux pourraient se rassembler pour se coordonner contre le trumpisme.

Ces deux théories particulières s’inscrivent dans des explications plus générales sur le fonctionnement de Davos (une réunion annuelle de personnes très riches et très puissantes, avec divers parasites et quelques universitaires ou experts ici et là pour faire bonne figure). L’argument selon lequel « cela n’a pas d’importance » est tout à fait compatible avec les nombreux comptes rendus journalistiques et critiques de Davos qui le considèrent comme une cérémonie vide de sens, au cours de laquelle les gens se réunissent pour clamer haut et fort leur sagesse collective. L’argument selon lequel « le capital pourrait se coordonner contre Trump » correspond à une vision différente, mais pas totalement incompatible, de Davos comme un lieu où les personnes fortunées exercent leur influence sur les politiciens.

Mais comme le dit Adam, aucune de ces deux explications ne rend compte de ce qui s’est passé cette semaine.

Le poids de Larry Fink et de BlackRock a renforcé l’attrait du WEF lui-même. Il a permis d’attirer un nombre remarquable d’acteurs financiers de tous horizons : gestionnaires d’actifs, banques, fonds spéculatifs, fonds de capital-investissement, entreprises technologiques et industrielles du monde entier. … Ce qui n’était pas moins frappant, cependant, c’était le silence collectif de cette assemblée face à la performance de la délégation MAGA. … L’interprétation la plus plausible n’est pas que ce silence implique une approbation tacite, mais plutôt la crainte de représailles et de victimisation de la part de l’administration.

Dans son précédent article, Adam utilise un langage viscéral pour décrire ce que l’on ressent.

Je me souviens que la veille au soir, le PDG au visage impassible m’avait averti : « Soyez clair. Ne soyez pas surpris. Quand il franchira la porte… Ils vous tabasseront. Vous crierez. Puis ils vous tabasseront à nouveau. Vous souffrirez encore plus. Ils n’ont pas l’intention de vous tuer. Au final, vous accepterez les conditions qu’ils vous dicteront. C’est comme ça que ça marche. Il est temps que vous le compreniez. »

Pourtant, comme il le dit, quelque chose d’inattendu s’est produit. Adam explique cela en termes de convocation, de mise en scène et d’action. Vous réunissez beaucoup de personnes riches et puissantes, vous utilisez les médias pour construire une scène que le monde extérieur peut voir et est susceptible de remarquer, et vous faites appel à des politiciens pour jouer le rôle d’acteurs sur cette scène. Tout cela crée une occasion pour les politiciens de s’écarter du script, comme ils l’ont fait.

Comme Paul l’a dit séparément :

Donald Trump et son équipe se sont clairement rendus à Davos avec la ferme intention d’humilier et d’insulter leurs hôtes. On pourrait dire qu’il s’agissait d’une approche diplomatique novatrice : « Vous êtes pathétiques, vos sociétés et vos économies s’effondrent, maintenant donnez-nous le Groenland. » Et cela a fonctionné comme on pouvait s’y attendre. Trump a peut-être imaginé que les Européens se recroquevilleraient face à sa colère. Au lieu de cela, ils l’ont humilié. Il a renoncé à ses dernières menaces tarifaires en échange d’un « cadre » qui n’apportait pratiquement rien de nouveau aux États-Unis et a laissé derrière lui une Europe enfin unie dans sa résistance à ses intimidations.

Ce changement s’est opéré en temps réel dans les déclarations publiques des responsables de l’administration Trump. Que s’est-il donc passé exactement, et quelle est l’importance de cet événement ?

C’est là que je trouve les arguments de Chwe extrêmement utiles. Je tire deux leçons de son livre. Premièrement, Davos correspond très clairement à sa définition du « rituel ». Deuxièmement, les rituels sont importants car ils créent une connaissance commune.

Ce que nous avons vu à Davos ces derniers jours, c’est un effort de l’administration Trump pour créer une nouvelle connaissance commune dans le monde, un accord selon lequel Trump était aux commandes et que la politique tournait autour de lui. Cet effort a échoué en raison de la résistance des politiciens, tant des Européens, furieux contre Trump, que du Premier ministre canadien, Mark Carney, qui a prononcé un discours tout à fait extraordinaire. Cependant, le résultat n’est certainement pas une victoire décisive pour l’Europe, le Canada et les autres forces qui s’y sont alliées. Il s’agit plutôt d’un moment important dans une longue histoire de luttes et de conflits.

Chwe soutient que les rituels visent à créer des attentes coordonnées, et que c’est pourquoi ils constituent souvent un exercice de pouvoir. Il cite Clifford Geertz à propos des « progressions royales » – les voyages entrepris par les monarques et leur entourage à travers leurs pays et leurs arrière-pays, qui visent en grande partie à créer une compréhension commune de qui est au pouvoir.

Les progressions royales […] localisent le centre de la société et affirment son lien avec les choses transcendantes en marquant un territoire de signes rituels de domination. […] Lorsque les rois voyagent à travers la campagne […], ils la marquent, comme un loup ou un tigre répandant son odeur sur son territoire, comme si elle faisait presque physiquement partie d’eux.

Mais Chwe nuance la métaphore évocatrice de Geertz. Il suggère que l’exercice du pouvoir consiste moins à impressionner les paysans par la procession royale qu’à leur faire prendre conscience que d’autres paysans voient la même chose et en sont publiquement impressionnés. Ce n’est pas tant le musc du tigre qui importe que le fait de savoir que tout le monde sent le musc en même temps.

Notre interprétation se concentre précisément sur la publicité, la connaissance commune que créent les cérémonies, chaque spectateur voyant que tous les autres regardent aussi. Les processions sont principalement un moyen technique d’augmenter l’audience totale, car seul un nombre limité de personnes peut se tenir au même endroit ; la connaissance commune est étendue parce que chaque spectateur sait que les autres personnes présentes sur le chemin de la procession ont vu ou verront la même chose. Le fait que le monarque se déplace n’est donc pas crucial ; les pèlerinages de masse ou les files d’attente, dans lesquels c’est le public qui se déplace, constituent également une connaissance commune. Selon notre interprétation, les signes rituels répandus de domination n’évoquent pas la transcendance par leur omniprésence, mais s’apparentent plutôt à une publicité saturée : lorsque je vois l’ampleur d’une vaste campagne publicitaire, je sais que d’autres personnes doivent également voir les publicités. Cela diffère considérablement de l’analogie avec le loup, si on la prend au sérieux : un animal solitaire sait qu’il doit rester à l’écart du territoire d’un autre en sentant l’odeur à un endroit donné ; personne ne perçoit ou ne déduit la trace olfactive dans son intégralité (d’ailleurs, les odeurs éloignent les rivaux, tandis que les cortèges sont destinés à la consommation « domestique »).

Les rituels ont souvent lieu dans des lieux consacrés. Les rois britanniques sont couronnés à l’abbaye de Westminster. Ils ont également souvent lieu à une période particulière de l’année (voir les églises et les religions organisées, passim). Il n’est donc pas du tout exagéré de considérer la réunion de Davos comme un rituel qui se tient dans le même lieu surpeuplé à peu près à la même période chaque année. Comme beaucoup de rituels, son ennui et sa cérémonie vont de pair. Pendant de nombreuses années, l’objectif social le plus évident de Davos était de renforcer le consensus sur la mondialisation, dans un langage cérémoniel prévisible. Son ennui et son absence de surprise étaient un effet secondaire de son pouvoir.

C’était alors ; c’est maintenant. Je ne pense pas qu’il soit du tout invraisemblable de considérer la descente prévue de Trump à Davos cette année comme une version d’un cortège royal (voir Stacie Goddard et Abe Newman sur le «néo-royalisme»). En débarquant à Davos et en forçant l’élite économique et politique mondiale à s’agenouiller, il aurait créé une conscience collective qu’il existait un nouvel ordre politique, avec Trump régnant au-dessus de tout.

Les élites économiques seraient brisées et intimidées jusqu’à la soumission, grâce aux méthodes décrites par Adam. Les Européens auraient été contraints de reconnaître leur place, méprisés, tout en étant obligés de montrer leur gratitude pour les miettes que le monarque daignait jeter par terre sous la table. Le « Conseil de la paix » – une organisation à la définition alarmant vague dont le but principal semble être d’exiger la loyauté et le tribut à Trump – aurait émergé pour remplacer les accords multilatéraux que Trump veut balayer. Et tout cela serait diffusé au monde entier. La combinaison de la mise en scène, de la convocation et du jeu d’acteur d’Adam permettrait de façonner la compréhension collective d’un public mondial selon laquelle Trump était désormais aux commandes.

Bien sûr, ce n’est pas ce qui s’est passé. Tout d’abord, les Européens ont finalement été poussés à bout et ont riposté. Comme l’a dit le Premier ministre belge, « vivre comme un vassal heureux est une chose, exister comme un esclave misérable en est une autre ».** Il était clair que les Européens étaient enfin prêts à riposter contre Trump. Cela a eu des conséquences sur les entreprises.

Comme le suggère Adam, les entreprises ne sont pas disposées à s’opposer ouvertement à Trump. Mais les entreprises ne sont pas seulement des participants individuels à la cérémonie. Elles font également partie d’un public vaste et dépersonnalisé, grâce au mécanisme d’anonymisation du marché, et, comme le suggère Chwe, c’est la compréhension collective du public qui est la plus importante. Tout comme le ouija permet aux individus d’exprimer leurs désirs sans avoir à en rendre compte (grâce à l’« effet idéomoteur »), la main invisible du marché fait bouger la planchette des cours boursiers d’une manière dont aucune entreprise en particulier ne peut être tenue responsable. Lorsque les marchés boursiers chutent, même à la perspective d’un conflit commercial entre l’Europe et les États-Unis, les politiciens y prêtent attention. Les « fondamentaux du marché » (un terme chargé et problématique) ont fourni une compréhension très différente du consensus partagé de celle que Trump cherchait à imposer.

Deuxièmement, le discours de Carney a présenté une compréhension totalement différente de ce qui se passait et de ce qui s’était passé auparavant. Selon ses propres termes :

Je vais être direct : nous sommes en pleine rupture, et non en pleine transition. Au cours des deux dernières décennies, une série de crises financières, sanitaires, énergétiques et géopolitiques ont mis à nu les risques d’une intégration mondiale extrême. Mais plus récemment, les grandes puissances ont commencé à utiliser l’intégration économique comme une arme. Les droits de douane comme moyen de pression. Les infrastructures financières comme moyen de coercition. Les chaînes d’approvisionnement comme vulnérabilités à exploiter.

Un membre de ma famille m’a dit en plaisantant que « on aurait dit qu’il lisait directement Underground Empire », le livre d’Abe et moi (allez l’acheter ! ) sur la manière dont l’économie mondiale intégrée a été transformée en arme. Et c’est vrai, en quelque sorte ! De plus, c’est un discours rhétoriquement beau et bien exécuté, d’une manière que les discours des politiciens sont rarement (demandez à James Fallows, qui connaît bien la rédaction des discours politiques de l’intérieur). Sa franchise est le fruit d’un travail acharné et d’une grande habileté.

Mais du point de vue plus immédiat de Chwe, ce qui importe davantage que la vision du passé et de l’avenir, c’est oùCarney l’a prononcé et comment il l’a formulé. Si vous organisez une grande cérémonie de couronnement, censée créer une conscience collective selon laquelle vous êtes aux commandes, que se passe-t-il lorsque quelqu’un se lève pour exprimer son désaccord en termes énergiques ?

La réponse est que la connaissance collective se transforme en désaccord. En prononçant son discours à Davos, Carney a perturbé le déroulement du rituel, transformant l’exercice trumpien de construction d’une connaissance commune en un moment de conflit sur la question de savoir quel récit doit prévaloir. Chwe revient à nouveau, cette fois pour clarifier les points sur lesquels il est d’accord et en désaccord avec James Scott.

Une déclaration publique crée une « électricité politique »… Mais l’explication principale de Scott est la même que la nôtre, à savoir que les déclarations publiques créent une connaissance commune : « Ce n’est que lorsque cette transcription cachée est déclarée ouvertement que les subordonnés peuvent pleinement reconnaître à quel point leurs revendications, leurs rêves, leur colère sont partagés par d’autres subordonnés. » Lorsque Ricardo Lagos a accusé le général Pinochet de torture et d’assassinat en direct à la télévision nationale, il a dit « plus ou moins ce que des milliers de citoyens chiliens pensaient et disaient dans des circonstances plus sûres depuis quinze ans » ; c’est l’ouverture et la publicité de son discours, et non son contenu, qui en ont fait une « onde de choc politique ». « D’une manière curieuse, quelque chose que tout le monde sait à un certain niveau n’a qu’une existence fantomatique jusqu’au moment où il entre hardiment en scène. »

C’est pourquoi le discours de Carney a été si remarquablement efficace. Il ne disait rien aux gens qu’ils ne savaient déjà en tant qu’individus. Il transformait plutôt cette connaissance privée en une compréhension collective putative qui contrastait avec la compréhension collective alternative que Trump voulait imposer au monde.

C’est exactement ainsi que les dissidents envisagent la politique, comme le suggère la description de Scott concernant l’action de Lagos. Et Carney cite très explicitement Václav Havel pour souligner l’urgence et l’importance de perturber le rituel.

En 1978, le dissident tchèque Václav Havel, qui deviendra plus tard président, a écrit un essai intitulé Le pouvoir des sans-pouvoir. Dans cet essai, il posait une question simple : comment le système communiste a-t-il pu se maintenir ?

Sa réponse commence par un marchand de fruits et légumes. Chaque matin, ce commerçant place une affiche dans sa vitrine : « Travailleurs du monde, unissez-vous ! » Il n’y croit pas. Personne n’y croit. Mais il place quand même l’affiche pour éviter les ennuis, pour montrer sa conformité, pour s’entendre avec les autres. Et comme tous les commerçants de toutes les rues font de même, le système perdure.

Non pas par la violence seule, mais par la participation des gens ordinaires à des rituels qu’ils savent secrètement être faux.

Havel appelait cela « vivre dans le mensonge ». Le pouvoir du système ne vient pas de sa vérité, mais de la volonté de chacun d’agir comme si elle était vraie. Et sa fragilité vient de la même source : dès qu’une seule personne cesse d’agir ainsi — dès que le marchand de fruits et légumes retire son panneau —, l’illusion commence à se fissurer.

Je pense donc que cela fournit une bonne explication globale de ce qui s’est passé à Davos ; du moins, c’est la meilleure que je puisse trouver. Nous devrions considérer Davos comme un lieu et un moment de cérémonie, selon les termes de Chwe, qui cimente la connaissance commune de qui est aux commandes et quels sont les principes de gouvernance. Cela a ensuite fourni à Trump une occasion possible de se sacrer figure centrale d’une nouvelle vision de l’Occident, dans laquelle, selon les termes de Stacie et Abe,

une petite clique [maintient] sa domination tant sur les biens matériels que symboliques. Elle rejette ainsi les notions d’égalité souveraine et de non-ingérence, et repose plutôt sur l’idée qu’une clique royaliste est dominante et ne reconnaîtra que les « grandes cliques » rivales comme ses pairs ; toutes les autres sont inégales et ne méritent pas d’être reconnues.

La cérémonie a été perturbée par les menaces de représailles européennes, qui ont à leur tour conduit le public du marché à exprimer son mécontentement, et par l’effort délibéré et conscient de Carney pour briser l’illusion de l’inévitabilité.

Cela ne signifie pas pour autant que le projet politique de Trump a été vaincu. Il sera très difficile pour l’Europe et Carney de construire un contre-consensus viable. Trump cherche déjà à discipliner le Canada et à reprendre le contrôle du discours. Ce à quoi nous avons assisté était une bataille, pas une guerre. Mais pour apprécier les armes avec lesquelles la bataille a été menée et comprendre l’enjeu pour lequel elle a été livrée, il est très utile de souligner la relation entre le rituel et les attentes collectives. Le livre de Chwe est, à ma connaissance, l’exposé le plus clair de cette relation.

* Les sociologues adeptes du choix non rationnel pourraient raisonnablement se plaindre d’avoir débattu de cette question pendant plus d’un siècle. C’est tout à fait légitime, mais il est assez difficile pour ceux qui n’ont pas été initiés aux mystères de lire cet ouvrage et de comprendre pourquoi il est si important.

** « Vassal heureux » est devenu un terme technique dans ce débat.