Le décès du grand philosophe m’a ramené en mémoire l’intense travail réalisé au cours de l’été 2025 que j’ai tenté de résumer en août de la même année dans Chroniques habermassiennes. Pour sauter par dessus la liste pêle-mêle des articles lus : Que conclure ?

La parution de ses deux tomes sur la Théorie de l’agir communicationnel, en 1987, a été pour moi, comme pour beaucoup d’étudiants de cette période, une ancre dans un monde ballotté depuis la (quasi)disparition de l’orthodoxie marxiste [ou la victoire du néolibéralisme ?].
Trop de confiance dans la puissance de la raison et de l’argumentation, diront certains. Ou encore pas assez d’ancrage dans ce « monde vécu » dominé, « colonisé par les forces du pouvoir et de l’argent », qui existe en dehors des arènes communicationnelles, c’était un peu ma réserve, difficile à exprimer clairement après une seule lecture de sa Théorie de l’agir.
Une fois terminée ma maîtrise en sociologie (1991)1Entre l’institution et la communauté, des transactions aux frontières – mémoire socio (112p.), je ne suis pas revenu à ce texte de Habermas mais j’ai souvent rencontré et parfois référé à ses écrits sur les questions d’éthique de la discussion… mais surtout, depuis l’arrivée d’Internet, à propos de ce nouvel « espace public ». En octobre 2005 je note dans féodalisation de l’espace public que Al Gore citait Habermas, ce qui m’amène le lendemain, dans Habermas et l’Internet comme espace public, à pousser plus loin en m’appuyant sur un article publié quelques jours plus tôt, en septembre 2005, dans la revue First Monday : L’héritage d’Habermas : l’avenir de l’espace public dans une société en réseaux (ma traduction faite en 2025).
On pouvait encore en 2005 croire aux rêves émancipateurs des débuts d’Internet :
« Si l’utilisation de l’Internet s’étend aux groupes à revenus moyens, aux groupes à faibles revenus et aux femmes, elle pourrait encore offrir une réelle opportunité pour une plus grande participation, une communication démocratique et une véritable revitalisation de la sphère publique. » Alinta Thornton dit cela, en 1996. [Citation tirée de Chroniques habermassiennes]
Entre 1991 et 2005 j’ai été mobilisé autour-sur la question de l’économie sociale et l’expérimentation de formules de soutien public à cette frange essentielle de l’économie, surtout dans une période de crise et de chômage élevé prolongé… Une période où l’intervention publique dans l’économie est freinée par le recul de la taxation ( en conformité avec le dogme néolibéral) et les résistances aux bureaucraties développées à la faveur de la croissance rapide de l’après-guerre. Économie sociale, autonomie communautaire c’était d’abord d’autres manières de répondre aux besoins que par la construction d’édifices coûteux, rigides, autoritaires et arbitraires parce que peu sensibles à l’évolution des besoins de leurs clientèles.
Trouver moyen que se parlent les différents acteurs, qu’ils soient institutionnels, communautaires, commerciaux, familiaux… était toujours à l’ordre du jour.
En 2005 — 2008, j’étais moi-aussi promoteur d’une telle conception horizontale de l’Internet. À travers les forums et blogues installés pour le réseau des organisateurs (RQIIAC) communautaire dont j’étais le webmestre. Mais la réponse était toujours plutôt (très) timide. Contrairement à mon intuition qui me disait que les organisateurs et organisatrices qui sont des « animateurs, agents de liaison, passeurs » cela devrait les porter à « prendre le micro » ou à utiliser illico ces nouveaux cannaux de communication pour rallier, réunir les forces et intentions de la communauté ? Pour faciliter les échanges entre pairs et construire la société alternative ? Mais peine perdue, enfin jusqu’à ce qu’arrive FaceBook et Twitter, c’est à dire les téléphones intelligents et abordables.

Le concept d’espace public (ou de sphère publique, en anglais et allemand), qui avait lancé la carrière de Habermas, était encore au coeur de la vingtaine d’articles traduits au cours de l’été 2025. Le point de vue du philosophe a évolué avec la nature des médias.
En 1962 Habermas était plutôt pessimiste (comme il l’avoue dans sa préface de 1992) devant la commercialisation des mass-médias, qui effaçait la dimension critique de l’espace public; en 1991, il était optimiste, devant le potentiel de communication critique ouvert par les médias numériques. En 2023, dans sa contribution Réflexions et hypothèses sur un nouveau changement structurel de l’espace public politique, il considère le danger des « fake news » : « aucun enfant ne pourrait grandir sans développer des symptômes cliniques ». [Chroniques…]
La vérité et l’accord sur les procédures de validation. Ou la confiance construite dans l’action, la complicité vécue… qui doivent s’articuler aux objectifs et procédures d’évaluation développés dans les espaces publics d’appartenance des sujets démocratiques. La transformation des auditeurs-spectateurs des anciens médias en « réactants » des nouveaux médias interactifs a donné naissance à un réseau, une culture d’influenceurs qui se sont développés hors les murs des institutions traditionnelles (universités et mass médias). Certains pour y revenir à titre de « blogueur invité » ou commentateur-maison.
Les critères de vérité se sont échappés. Le diable est aux vaches et dans les détails des nouveaux espaces semi-publics (Nancy Fraser) qui doivent tricoter-détricoter-retricoter leurs liens entre eux et avec les espaces publics institutionnels. Cela demande des efforts de transcription et de traduction de réalités qui sont peu comparables ni comptabilisables entre les mondes institutionnels-professionnels-bureaucratiques et les mondes vécus des clientèles-familles-communautés.
Les glaces de l’ancien système sont près de la débâcle. À moins que ce soit les plaques tectoniques qui s’excitent… le chambardement sera plus important si c’est le cas. Les politiques du laisser-faire et de renforcement monopolistique appliquées aux domaines numériques ont conduit à une situation oligopolistique (les sept magnifiques) où règne un petit nombre d’entreprises puissantes financièrement et politiquement. La machine financière des technologies numériques nourrit celle des campagnes politiques dont les élus continueront à laisser toute liberté aux géants de la tech. Incidemment je trouve cet article de 2021 qui résume bien les débats entourant la position de Habermas sur la question du contrôle de l’économie mondialisée : Reprendre le contrôle des marchés : Jürgen Habermas sur la colonisation de la politique par l’économie.
Les centaines de milliards qui sont investis dans la chasse à l’IA générique, ou l’IA de demain… ce sont des ressources qui devraient plutôt servir à développer le mix d’énergie-activités pour le monde plus sobre qui nous attend demain. Le laisser faire a permis l’accumulation de cette fortune entre les mains d’une poignée d’hommes alors que les responsabilités collectives s’enfonçaient dans la dette… il faut revenir à plus d’équilibre entre l’enrichissement individuel et le bien commun. Un plan de redressement vers l’équité pourrait comprendre une première phase d’engagement volontaire des possédants.
Un impôt sur la fortune, exceptionnel mais nécessaire pour affronter la transformation écologique et économique devenue inévitable.
Notes
- 1Entre l’institution et la communauté, des transactions aux frontières – mémoire socio (112p.)









