Habermas, R.I.P.

Le décès du grand philosophe m’a ramené en mémoire l’intense travail réalisé au cours de l’été 2025 que j’ai tenté de résumer en août de la même année dans Chroniques habermassiennes. Pour sauter par dessus la liste pêle-mêle des articles lus : Que conclure ?

La parution de ses deux tomes sur la Théorie de l’agir communicationnel, en 1987, a été pour moi, comme pour beaucoup d’étudiants de cette période, une ancre dans un monde ballotté depuis la (quasi)disparition de l’orthodoxie marxiste [ou la victoire du néolibéralisme ?].

Trop de confiance dans la puissance de la raison et de l’argumentation, diront certains. Ou encore pas assez d’ancrage dans ce « monde vécu » dominé, « colonisé par les forces du pouvoir et de l’argent », qui existe en dehors des arènes communicationnelles, c’était un peu ma réserve, difficile à exprimer clairement après une seule lecture de sa Théorie de l’agir.

Une fois terminée ma maîtrise en sociologie (1991)1Entre l’institution et la communauté, des transactions aux frontières – mémoire socio (112p.), je ne suis pas revenu à ce texte de Habermas mais j’ai souvent rencontré et parfois référé à ses écrits sur les questions d’éthique de la discussion… mais surtout, depuis l’arrivée d’Internet, à propos de ce nouvel « espace public ». En octobre 2005 je note dans féodalisation de l’espace public que Al Gore citait Habermas, ce qui m’amène le lendemain, dans Habermas et l’Internet comme espace public, à pousser plus loin en m’appuyant sur un article publié quelques jours plus tôt, en septembre 2005, dans la revue First Monday : L’héritage d’Habermas : l’avenir de l’espace public dans une société en réseaux (ma traduction faite en 2025).

On pouvait encore en 2005 croire aux rêves émancipateurs des débuts d’Internet :

« Si l’utilisation de l’Internet s’étend aux groupes à revenus moyens, aux groupes à faibles revenus et aux femmes, elle pourrait encore offrir une réelle opportunité pour une plus grande participation, une communication démocratique et une véritable revitalisation de la sphère publique. » Alinta Thornton dit cela, en 1996. [Citation tirée de Chroniques habermassiennes]

Entre 1991 et 2005 j’ai été mobilisé autour-sur la question de l’économie sociale et l’expérimentation de formules de soutien public à cette frange essentielle de l’économie, surtout dans une période de crise et de chômage élevé prolongé… Une période où l’intervention publique dans l’économie est freinée par le recul de la taxation ( en conformité avec le dogme néolibéral) et les résistances aux bureaucraties développées à la faveur de la croissance rapide de l’après-guerre. Économie sociale, autonomie communautaire c’était d’abord d’autres manières de répondre aux besoins que par la construction d’édifices coûteux, rigides, autoritaires et arbitraires parce que peu sensibles à l’évolution des besoins de leurs clientèles.

Trouver moyen que se parlent les différents acteurs, qu’ils soient institutionnels, communautaires, commerciaux, familiaux… était toujours à l’ordre du jour.

En 2005 — 2008, j’étais moi-aussi promoteur d’une telle conception horizontale de l’Internet. À travers les forums et blogues installés pour le réseau des organisateurs (RQIIAC) communautaire dont j’étais le webmestre. Mais la réponse était toujours plutôt (très) timide. Contrairement à mon intuition qui me disait que les organisateurs et organisatrices qui sont des « animateurs, agents de liaison, passeurs » cela devrait les porter à « prendre le micro » ou à utiliser illico ces nouveaux cannaux de communication pour rallier, réunir les forces et intentions de la communauté ? Pour faciliter les échanges entre pairs et construire la société alternative ? Mais peine perdue, enfin jusqu’à ce qu’arrive FaceBook et Twitter, c’est à dire les téléphones intelligents et abordables.


Le concept d’espace public (ou de sphère publique, en anglais et allemand), qui avait lancé la carrière de Habermas, était encore au coeur de la vingtaine d’articles traduits au cours de l’été 2025. Le point de vue du philosophe a évolué avec la nature des médias.

En 1962 Habermas était plutôt pessimiste (comme il l’avoue dans sa préface de 1992) devant la commercialisation des mass-médias, qui effaçait la dimension critique de l’espace public; en 1991, il était optimiste, devant le potentiel de communication critique ouvert par les médias numériques. En 2023, dans sa contribution Réflexions et hypothèses sur un nouveau changement structurel de l’espace public politique, il considère le danger des « fake news » : « aucun enfant ne pourrait grandir sans développer des symptômes cliniques ». [Chroniques…]

La vérité et l’accord sur les procédures de validation. Ou la confiance construite dans l’action, la complicité vécue… qui doivent s’articuler aux objectifs et procédures d’évaluation développés dans les espaces publics d’appartenance des sujets démocratiques. La transformation des auditeurs-spectateurs des anciens médias en « réactants » des nouveaux médias interactifs a donné naissance à un réseau, une culture d’influenceurs qui se sont développés hors les murs des institutions traditionnelles (universités et mass médias). Certains pour y revenir à titre de « blogueur invité » ou commentateur-maison.

Les critères de vérité se sont échappés. Le diable est aux vaches et dans les détails des nouveaux espaces semi-publics (Nancy Fraser) qui doivent tricoter-détricoter-retricoter leurs liens entre eux et avec les espaces publics institutionnels. Cela demande des efforts de transcription et de traduction de réalités qui sont peu comparables ni comptabilisables entre les mondes institutionnels-professionnels-bureaucratiques et les mondes vécus des clientèles-familles-communautés.


Les glaces de l’ancien système sont près de la débâcle. À moins que ce soit les plaques tectoniques qui s’excitent… le chambardement sera plus important si c’est le cas. Les politiques du laisser-faire et de renforcement monopolistique appliquées aux domaines numériques ont conduit à une situation oligopolistique (les sept magnifiques) où règne un petit nombre d’entreprises puissantes financièrement et politiquement. La machine financière des technologies numériques nourrit celle des campagnes politiques dont les élus continueront à laisser toute liberté aux géants de la tech. Incidemment je trouve cet article de 2021 qui résume bien les débats entourant la position de Habermas sur la question du contrôle de l’économie mondialisée : Reprendre le contrôle des marchés : Jürgen Habermas sur la colonisation de la politique par l’économie.

Les centaines de milliards qui sont investis dans la chasse à l’IA générique, ou l’IA de demain… ce sont des ressources qui devraient plutôt servir à développer le mix d’énergie-activités pour le monde plus sobre qui nous attend demain. Le laisser faire a permis l’accumulation de cette fortune entre les mains d’une poignée d’hommes alors que les responsabilités collectives s’enfonçaient dans la dette… il faut revenir à plus d’équilibre entre l’enrichissement individuel et le bien commun. Un plan de redressement vers l’équité pourrait comprendre une première phase d’engagement volontaire des possédants.

Un impôt sur la fortune, exceptionnel mais nécessaire pour affronter la transformation écologique et économique devenue inévitable.

Notes

lectures du dimanche

Steve Hanley (Notre façon de concevoir l’énergie est irrationnelle. C’est un problème) me rapelle le rapport publié récemment par Ember concernant la comptabilité énergétique qui favorise le gaspillage, en valorisant de même façon les kilojoules bruts, qu’ils viennent du charbon ou d’un panneau solaire.

Le plus gros de l’énergie en provenance des fossiles (charbon, pétrole, gaz) part en fumée ou en chaleur inutilisable.

L’article de Hanley est assez court (2000 mots) et très pédagogique, mais si vous préféréz une version vidéo (12 minutes) sur le même sujet, dans un anglais clair et articulé :


glace lumineuse

Dans une même veine scientifique je me promet de lire cet article tiré de la dernière livraison hebdomadaire de la revue Science, que je viens de traduire Témoin de glace (2900 mots) qui tire de carottes glaciaires forées en Alaska des connaissances nouvelles sur une longue, la plus longue période interglaciaire.


Dans une revue sur le site de Nature1Incidemment plusieurs articles sont en accès libre, Humanities and Social Sciences Communications : La technologie ne suffit pas : repenser les politiques relatives aux marchés informels de l’eau souterraine dans un contexte de changement climatique (3700 mots) . Comment l’utilisation de nouvelles technologies (pompes alimentées par panneau solaire et réseaux numériques…) permet aux pays du Sud de s’adapter aux conditions changeante du climat, mais pourrait aussi accélérer la déplétion des ressources aquifères. [réf. The Syllabus]


beaucoup de mots pour peu de sens

Un article du G&M : Nous avons plus de contenu que jamais. Pourquoi n’arrivons-nous pas à y prêter attention ? (1700 mots) ma traduction, mais avec un lien-cadeau vers l’original) par un prof de philo de l’Université de Toronto. Il s’écoute un peu trop parler (se regarde écrire ?) mais quelques chiffres et sa réflexion de fond sont intéressants. Notamment sur la question de l’attention… que l’on mesure et triture sans trop savoir ce qu’elle est. [Une référence de Sebastien Provencher, blogueur de la première heure]

Dans le même ordre d’idées cet article de 2024, par Tim O’Reilly, Ilan Strauss et Mariana Mazzucato : Rentes algorithmiques d’attention (12 700 mots) développe le pouvoir des grandes plateformes qui monétisent notre attention. Une conscience qui amenait Daron Acemoglu et Simon Johnson à demander urgemment que la publicité numérique soit fortement taxée : 50% au delà des premiers 500M$ (The Urgent Need to Tax Digital Advertizing – pdf 8 pages). Ce qui représenterait beaucoup d’argent pour nos gouvernements appauvris quand les profits se chiffrent en centaines de milliards !

Ce même Acemoglu2lauréat du prix Nobel d’économie 2024 et professeur titulaire de la chaire d’économie au MIT, réalisait une entrevue avec Michael J. Sandel3lauréat 2025 du Prix Berggruen pour la philosophie et la culture, est professeur de sciences politiques à l’université Harvard le 6 mars : Reprendre la démocratie aux mains du marché (5800 mots). La version originale sur Project Syndicate. L’entrevue d’une heure vingt sur YouTube :

Une discussion intéressante (suivant l’article, je n’ai pas écouté la vidéo) qui souligne la disparition de l’espace commun, de la culture commune au profit d’une liberté de consommer… Mais les perspectives concrètes visant à « reprendre aux capital-risqueurs de la Silicon Valley le pouvoir de décider à quoi sert la technologie » sont minces.

Sur ce thème des superpouvoirs accumulés par les « sept magnifiques » l’article de Jessica Burbank me semble plus prometteur (je ne l’ai pas encore lu mais je l’ai traduit) : Les syndicats du capital (4000 mots). Une référence de la lettre dominicale de Patrick Tanguay, Sentiers.


À propos de l’IA

Le même numéro de Sentiers cite un article qui identifie trois types de savoirs :

Kevin Kelly explore ici ce qu’il considère comme trois modes de cognition distincts (Three Modes of Cognition) qui, ensemble, pourraient constituer l’intelligence. Le premier, le raisonnement par la connaissance, est le domaine dans lequel les grands modèles linguistiques actuels excellent : cette « super-intelligence » qui découle de l’assimilation de tous les livres et messages jamais écrits, voilà ce qui constitue l’essentiel des grands modèles linguistiques d’aujourd’hui. Le deuxième, la perception du monde, relève de l’intelligence spatiale : une compréhension du comportement des objets dans l’espace physique, intégrant la gravité, la continuité et le bon sens concernant la réalité physique. Il s’agit ici de modèles du monde et de robotique, un domaine en plein essor. Le troisième, l’apprentissage continu, est la capacité à s’améliorer progressivement à partir de l’expérience quotidienne et des erreurs — ce que les humains font constamment, mais dont les IA actuelles sont totalement dépourvues. Hormis les systèmes de mémoire et l’utilisation des données utilisateur pour les phases ultérieures de l’entraînement des modèles, le concept d’apprentissage continu n’est pas encore vraiment mis en pratique.
(ma traduction)

Ce qui peut mettre un peu de sourdine aux appels catastrophistes…

Mais ça n’empêchera pas beaucoup de prosélytes de l’IA de vouloir l’utiliser à toutes les sauces… y compris pour « renforcer la démocratie ». Utiliser les grands modèles de langage pour renforcer la démocratie (26 pages-pdf) fait le tour de telles initiatives pour conclure que

[L]e bilan est mitigé. En présence d’inégalités de fond en matière de pouvoir et de ressources, ainsi que de profonds désaccords moraux et politiques, nous ne devrions pas utiliser les LLM pour automatiser des composantes du processus démocratique qui n’ont pas de valeur instrumentale, ni être tentés de supplanter les procédures décisionnelles équitables et transparentes qui sont pratiquement nécessaires pour concilier des intérêts et des valeurs concurrents.

Les auteurs Seth Lazar et Lorenzo Manuali ajoutent cependant que l’IA peut être utile aux « commettants » afin de mieux suivre et demander des comptes à leurs représentants.

Toute cette « folie de l’IA »… c’est ben fatiguant ! La fatigue liée à l’IA est bien réelle, mais personne n’en parle (4500 mots).


En provenance de l’Écosse, de bonnes nouvelles ?

Dans L’Écosse montre la voie vers une nouvelle économie (956 mots), Neil Mclnroy nous précente une nouvelle loi récemment adoptée par le parlement écossais, la Community Wealth Building Act. Des outils pour soutenir le développement économique communautaire qui pourraient nous inspirer ici, non ? [en provenance de la lettre Substack de Project-Syndicate, tout comme l’entrevue de Acemoglu]

Une vidéo de sept minutes avec ce McInroy, avec un bel accent écossais !


Bon dimanche !

Notes

  • 1
    Incidemment plusieurs articles sont en accès libre
  • 2
    lauréat du prix Nobel d’économie 2024 et professeur titulaire de la chaire d’économie au MIT
  • 3
    lauréat 2025 du Prix Berggruen pour la philosophie et la culture, est professeur de sciences politiques à l’université Harvard

le Québec est plus heureux, pourquoi ?

Un article (ma traduction) Du PIB à quoi ? L’appel à changer la façon dont les pays mesurent le bien-être met en valeur deux pays qui ont fait des efforts pour mesurer autrement qu’avec le PIB l’évolution de la qualité de vie : la Nouvelle Zélande et… le Canada.

Depuis quelques années Statistique Canada rassemble des données sur un Carrefour de la qualité de vie autour d’un Cadre pour la qualité de la vie illustré ainsi :

Sans avoir fait le tour de cette mine d’information, j’ai tout de même jeté un coup d’oeil sur certains tableaux, dont celui de La satisfaction à l’égard de la vie selon le genre et la province. À la question « Sur une échelle de 0 à 10, où 0 correspond à “Très insatisfait” et 10 à “Très satisfait”, quel sentiment éprouvez-vous présentement par rapport à votre vie en général? » 46,1% des Canadiens ont répondu 8,9 ou 10 alors que 57,3% des Québécois ont montré un tel niveau de satisfaction. L’Alberta, avec 38,1% s’avère la province la moins satisfaite.

Des résultats similaires sur la question du « sens de la vie ». À la question « Sur une échelle de 0 à 10, où 0 correspond à “Pas du tout” et 10 à “Entièrement”, dans quelle mesure pensez-vous que les choses que vous faites dans votre vie sont utiles? » 55,7% des Canadiens répondent 8,9 ou 10 alors que les Québecois sont à 63,7%. Avec l’Île-du-Prince-Édouard (64,1%) et le Nouveau-Brunswick (63%) ils montrent les plus hauts scores. Encore là, l’Alberta est au plus bas, avec 49,7% suivie de l’Ontario à 52,3%.

Le tableau Confiance à l’égard des institutions, selon le genre et la province présente les réponses à la question : « Sur une échelle de 1 à 5 où 1 signifie “Aucune confiance” et 5 signifie “Une grande confiance”, dans quelle mesure faites-vous confiance aux institutions suivantes (le service de police, le système judiciaire et les tribunaux, le système scolaire, le Parlement fédéral, les médias canadiens) ? ». J’ai extrait du tableau général les % de réponses cotées 4 ou 5 pour quelques provinces et le Canada. Là encore le Québec se démarque avec un plus haut niveau de confiance envers les institutions, et l’Alberta un plus bas.

Extrait du Tableau 45-10-0073-01  Confiance à l’égard des institutions, selon le genre et la province, StatCan

Je note que c’est au regard de l’institution scolaire que le « supplément de confiance » québécois est à son plus bas.

Pour ce qui est de la confiance à l’égard des autres, j’ai extrait le tableau suivant :

Extrait du tableau  Tableau 45-10-0075-01  Confiance à l’égard des autres, selon le genre et la province, StaCan

Si les Québécois sont un peu plus portés que les Canadiens à être « jamais trop prudents dans nos relations avec les gens », cela ne se reflète pas sur la confiance qu’ils démontrent à l’égard de gens d’autres langues ou religion.


Je vous laisse plonger vous-même dans les données présentées. Voir la liste des tableaux (« Annexe B ») à la fin de cette page.

On pourra se reparler, pour tenter de répondre à deux questions : Pourquoi les Québecois sont-ils (semblent-ils) plus heureux, plus confiants sur beaucoup de critères ? Est-ce que c’est important ? Cela a-t-il des conséquences sur la santé ? sur les comportements ?


P.S. J’ai voulu expérimenter « Claude », le compétiteur de ChatGPT, en lui posant la question… Voici la réponse qu’il m’a donnée. C’est pas mal ce que j’aurais dit 😉

La première victime de la guerre est la vérité.

Je ne sais plus qui a dit ça, mais c’est probablement encore plus vrai à l’ère de l’IA. Le dernier AI Ethics Brief en parle. Incidemment, cette lettre du Montreal AI Ethics Institute n’est publiée qu’en anglais. Tout comme son site web d’ailleurs. J’ai traduit leur newsletter #185 : Quand l’IA part en guerre.

Et la seconde victime sera… ChatGPT ?

Parce que OpenAI (ChatGPT) a manoeuvré pour remplacer Anthropic (Claude) auprès du ministère de la guerre américain, une campagne de boycottage de CHatGPT s’est levée, avec Rutger Bregman comme un des porte-drapeaux (dans The Guardian) : Quit ChatGPT: right now! Your subscription is bankrolling authoritarianism. Une traduction de cet article a été faite par Jonathan Durand Folco sur son blogue, mais il faut s’y inscrire pour la voir… aussi je lui ai repiqué sa traduction pour la déposer ici : Il faut boycotter ChatGPT ! Pour réussir un boycottage, il faut passer le message !

Incidemment, j’ai effacé mon compte (gratuit) sur ChatGPT, et j’ai téléchargé l’appli (pour iPad et iPhone) de Claude. Non pas que je sois un grand utilisateur de chatbots. Il semble que je n’ai pas été le seul :

Il me semblait que j’avais lu quelque chose par ce Rutger Bregman… et oui, en juillet 2020 je parlais de son Humankind : A Hopeful History.1Tiens, la version numérique (en anglais) de ce livre ne coûte que 2,99$ ! Écrit en 2019, c’est un discours optimiste, qui rappelle que les hommes (et femmes) sont « bons dans le fond ». Incidemment, il a été traduit depuis. Humanité – Une histoire optimiste.

Finalement, les centres de données liés au développement de l’IA sont de plus en plus contestés, fait remarquer Wallace-Wells dans sa lettre du New York Times (ma traduction : Un règlement de comptes tardif sur la surveillance de l’IA a commencé). 

L’IA arrive dans ce paysage comme un symbole global de l’impuissance des gens, qui est déjà là mais qui ne peut que s’aggraver, annonçant une vision de l’avenir dans laquelle une grande partie de l’ordre social a été confiée à des robots fonctionnant dans des boîtes noires contrôlées par un petit nombre de personnes immensément riches. (…)

Et ceux qui espèrent jouer un rôle plus actif dans la construction de l’avenir qu’elle [l’IA] laisse entrevoir devront probablement faire plus que simplement empêcher la construction de quelques nouveaux centres de données.

Les centres d’appel des ministères fédéraux sous IA

Entre les discours prosélytes et les cris d’effraie catastrophistes, l’IA s’immisce déjà partout. Dans les universités, les industries, les administrations publiques (augmentation de 54% du nombre de projets IA dans les ministères québécois (de 168 à 258)… Déjà des ententes avec trois ministères fédéraux (BCE to modernize three federal call centres, G&M, 4 mars) viendront ajouter des agents IA dans la relation avec les citoyens :

BCE Inc. a annoncé un nouveau partenariat avec le gouvernement fédéral visant à moderniser les centres d’appels de trois grands ministères : Emploi et Développement social Canada, l’Agence du revenu du Canada et Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada.

La société mère de Bell Canada, BCE, collaborera avec Genesys Canada, une entreprise spécialisée dans l’intelligence artificielle basée à Toronto, afin d’améliorer les services à la clientèle du gouvernement grâce à la mise en œuvre d’outils numériques et d’intelligence artificielle.


Utopies socialistes alimentées IA

Dans la suite de mes lectures du débat entre Morozov, Benanav dont je parlais ici IA, démocratie et planification.

« mon cadre comprend non seulement des procédures d’innovation au niveau des entreprises et de sélection au niveau des industries, mais aussi des comités de coordination interindustriels. Ces organismes seraient chargés de projets sociaux à grande échelle – tels que l’écologisation de l’économie, la réduction de la semaine de travail ou la réparation des injustices historiques – organisés dans le cadre de mandats renouvelables de cinq ans. Des assemblées citoyennes aideraient à décider des grandes orientations. Les comités de coordination déploieraient ensuite des fonds d’investissement afin de réduire le coût des investissements complémentaires dans tous les secteurs, fonctionnant comme une forme de politique de crédit axée sur la mission. »

Une véritable économie politique de la technologie, Benanav.

Rêver de structures intersectorielles de coordination industrielle et d’assemblées citoyennes souveraines en matière d’investissements… c’est encore plus « compliqué » et utopique que les rêves de cliniques, coopératives et municipalités expérimentant avec l’IA de Morozov. Malgré mes réticences j’y vois tout de même, dans l’approche de Benanav, une prise en compte de moyens de coordination et de décisions qui doivent se prendre à un niveau plus général et « élevé » que l’initiative locale ou communautaire. Le rêve d’une coordination spontanée émergeant de la base aux multiples initiatives interconnectées… de Morozov n’est pas moins utopique. Mais il flatte les tendances dominantes, adoratrices de l’autonomie individuelle ou locale, promotrices de l’agentivité personnelle avant tout. L’individualisme, quoi. Augmenté de toutes sortes de gadgets, de drogues et de technologies. Une position qui n’ose confronter le préjuger anti-gouvernement qui afflige nos sociétés depuis le lavage de cerveau néolibéral…


L’impact sur les publications universitaires est pressenti comme majeur : Les universitaires doivent se réveiller face à l’IA.

Notes

  • 1
    Tiens, la version numérique (en anglais) de ce livre ne coûte que 2,99$ !

en vrac : consommation, IA et politique québécoise

Nate Hagens reprend, en la développant, la fameuse pyramide des besoins de Maslow. J’ai traduit celle de Hagens :

Comme c’est souvent le cas les réflexions de Nate font du bien. Je vous invite à lire son essai : La pyramide de consommation. Ça nous (me) change des débats de plus en plus byzantins entourant l’IA !


L’intelligence artificielle au cœur de la modernisation de l’État, dit Québec.

Le ministère de la Cybersécurité et du Numérique publie le Portrait des utilisations de l’intelligence artificielle dans l’administration publique (ci-après le Portrait), qui présente l’ensemble des initiatives en intelligence artificielle (IA) en développement ou en production au sein des organismes publics, à l’exception des initiatives en lien avec la cybersécurité.

On peut aussi se procurer les données fondant ce Portrait (pour 2025 et 2024) au format CSV ou Excel sur le portail Données Québec.


Cet engouement pour l’IA dans les officines gouvernementales, qui se donne des airs de transparence avec un fichier .xlsx, nous enferme encore plus profondément dans la dépendance aux technologies propriétaires américaines, alors que nous devrions contribuer par nos efforts (financiers, en données, en temps) à la construction d’une IA qui nous appartienne, qui soit sous le contrôle de la collectivité et qui lui profite avant d’enrichir les oligarques américains. Incidemment, les propriétaires (ou fournisseurs externes) des différentes « solutions IA » énumérées ne sont même pas identifiés dans le fichier gouvernemental. Autant pour la transparence et l’utilité de tels fichiers de données « ouvertes ».

La Suisse, avec son Apertus, a construit une telle IA souveraine, rapportent Nathan Sanders et Bruce Schneier dans un article du G&M : OpenAI a démontré qu’on ne pouvait pas lui faire confiance.

Si on doit suivre l’utilisation que fait le gouvernement de ces outils, il faudrait savoir de qui nous devenons dépendants dans l’utilisation de ces « baguettes magiques »… et combien cela nous coûte, en argent, en opportunités (systèmes fermés, à faible interopérabilité), en données (d’usage, de traitement) et en temps et ressources consacrées à l’appropriation et la formation.


J’hésite à ajouter mon grain de sel dans une soupe déjà assaisonnée. Claude a été utilisé au cours de l’attaque contre l’Iran. Un camouflet de plus sur les prétentions à l’indépendance et la hauteur morale de Anthropic. Dario Amodei, cofondateur et PDG de Anthropic, publiait The Adolescence of Technology1L’adolescence de la technologie en janvier dernier, une vaste (20 000 mots) description des enjeux entourant le développement et l’adoption de l’IA. Ce n’est pas un scénario catastrophe comme Citrini en a diffusé (voir sa critique sur Grand Continent) un récemment, ou encore la semaine précédente, c’était Matt Shumer qui faisait frémir la bourse avec Something Big is Happening.

Ce n’est pas non plus le rêve éveillé d’un technophile qui ne touche plus terre… comme Jack Clark, co-fondateur de Anthropic, se plaisait à le faire en entrevue avec Klein. Voir la transcription de cette entrevue : À quelle vitesse les agents IA vont-ils boulverser l’économie.

C’est un discours plus responsable que celui d’un Sam Altman (La vision anti-humaine du monde de Sam Altman). Mais un discours qui est, lui aussi, pas mal détaché des conditions environnementales et matérielles qui le rendent possible. Dans Un pays de génies, Nate Hagens analyse et critique la proposition de Amodei. Sur l’autoroute du progrès, il vaut mieux avoir la plus grosse cylindrée… mais ne pas trop se demander où mène cette autoroute.

L’hubris des développeurs de l’IA les a conduit à soutenir l’autoritarisme d’un T. afin de freiner toute règlementation publique au nom de la compétition avec la Chine et, surtout, dans le but de maintenir, renforcer la domination américaine sur le domaine. Mais comme le souligne Henry Farrell, l’appui d’un pouvoir arbitraire peut s’avérer instable et bien temporaire ! Qui sont les perdants de la lutte Anthropic ? Peut-être Elon Musk et Alex Karp. Le même Farrell ajoutait le lendemain L’IA est une technologie bureaucratique. Tout comme la guerre.


Notes

IA, démocratie et planification

Après avoir lu plusieurs articles récents et d’autres moins récents, ce dernier, paru hier, me semble le plus important : Vers une science de la fiabilité des IA, par les auteurs Kapoor et Narayanan d’un papier qui a fait beaucoup parler l’an dernier : AI as normal technology1ma traduction : L’IA, une technologie normale. Voir aussi leur article explicatif publié quelques mois plus tard : Un guide pour comprendre l’IA comme technologie normale

L’évolution de la fiabilité des systèmes IA ne semble pas aussi rapide que l’esbroufe entourant leur déploiement pourrait laisser croire.

évolution de la fiabilité des IA
Extrait de New Paper: Towards a science of AI agent reliability

À première vue, un indice de fiabilité qui atteint 80% semble intéressant si on n’est pas trop regardant sur la qualité des résultats… Ça me rappelle les résultats de Google quand on le questionnait et qu’il nous proposait un lien « Je suis chanceux »… Mais quand on parle d’utiliser ces outils dans des contextes décisionnels, critiques même, 80% c’est un mauvais résultats une fois sur cinq. Comme disent Kapoor et Narayanan, ce sera difficile d’atteindre les seuils nécessaires pour les contextes risqués :

Nous estimons que pour un fonctionnement autonome dans des contextes à haut risque, nous avons besoin d’une performance de 3 à 5 « neuf » (une précision de 99,9 % à 99,999 %) afin que la fiabilité ne soit plus un problème, et nous ne pensons pas que les agents basés sur le LLM soient en passe d’atteindre un tel seuil. (…) [N]ous pensons que le passage d’une fiabilité de 90 % à 99 % sera aussi difficile que le passage d’une fiabilité de 99 % à 99,9 %, et ainsi de suite.


C’est bien malheureux : nous ne pourrons nous débarrasser des directeurs généraux et des médecins et administrateurs d’hôpitaux de si tôt ! L’article de Leif Weatherby,2directeur du Digital Theory Lab à l’université de New York est rafraichissant par son humour.

L’adoption rapide de l’IA est entreprise dans le but de masquer sa véritable tendance, dans le but d’étendre le contrôle sur les cadres intermédiaires, en traçant la ligne de la prolétarisation juste en dessous de la direction générale, ou juste en dessous du niveau des vice-présidents.

(…) Je ne sais pas si l’automatisation implicite de l’exécutif offre un espoir pour un avenir socialiste, mais à un moment donné, il faut se demander si cela pourrait vraiment être pire que ce que nous avons actuellement. L’automatisation des postes de direction doit être tentante pour ceux d’entre nous qui n’ont jamais cru à la rationalité des managers. [les soulignements sont de Gilles]

Ce que Weatherby met en lumière c’est que ce ne sont pas que les postes de premier niveau qui sont à risque. Déjà certains postes de cadres et de professionnels (médecins, notamment) sont inscrits dans un « pipeline » de processus quasi-numérisés.

Avec l’essor d’un pipeline hautement technique, allant des essais contrôlés randomisés aux équipements de diagnostic, en passant par l’interprétation des données, le diagnostic et le traitement, nous avons atteint un point où un médecin peut être défini comme un interrupteur-humain permettant d’éviter les poursuites [liability-avoiding decision-switch]. (…) Pourquoi ne pas transférer les salaires manifestement absurdes des médecins et des administrateurs aux infirmières et aux assistants médicaux – qui effectuent le travail de soins et le reste du diagnostic pratique – et se débarrasser complètement des médecins humains, et surtout des administrateurs ?

Weatherby n’est pas sérieux quand il dit cela. Mais ça rejoint ce que je disais il y a 8 jours, et non sur un ton humoristique, dans Où nous mène l’IA ? Au ciel ou en enfer ? :

Mais est-ce qu’on n’a pas déjà des robots, comme ces médecins spécialistes concentrés sur des champs très limités et orientés vers la production en quantité de diagnostics et d’interventions ? Déjà le médecin généraliste qui te reçoit sans même te regarder, ni te toucher, et qui n’a d’yeux que pour son écran et ses résultats d’examens… on pourrait tout aussi bien faire affaire avec une machine, non ?

On peut se rassurer en se disant que les professionnels et les administrateurs ne prendront pas le risque de confier des décisions critiques à des machines, avec de telles fiabilités. Mais les machines sont déjà présentes dans les bureaux, cliniques et labos. Et, malheureusement, il semble que les décisions prisent par l’IA seule soient meilleurs que celles de l’humain assisté de l’IA ! L’entretien de Azeem Azhar avec quatre utilisateurs de l’IA dont un médecin est… inquiétante.

Plusieurs études comparent actuellement l’IA seule à l’IA associée à des médecins, sur différents types de performances cliniques. Et l’IA [seule] a obtenu de meilleurs résultats que les médecins associés à l’IA. Ce n’était pas prévu. Tout était censé être hybride.

Alors, si on maintien le professionnel dans l’équation, cela abaisse les résultats ! Ou bien on pousse vers l’acceptabilité de l’interaction directe de l’ordinateur avec le client, sans intermédiaire humain décisionnel, ou bien on abandonne l’usage de l’IA. Que pensez-vous qu’il va se passer ? Azham et ses invités expliquent un tel résultats :

Les moins performants sont plus enclins à accepter les contributions de l’IA, tandis que les experts rejettent les bonnes contributions de l’IA. Et si vous étendez cela à un soutien agentique, c’est peut-être encore plus vrai. Nous ne savons toujours pas. Est-ce parce que les médecins ont un biais d’automatisation ? Est-ce parce qu’ils ne savent pas comment utiliser l’IA ? C’est vraiment flou pour l’instant.

On peut compter sur la capacité des corporations médicales à défendre les privilèges et l’estime, la reconnaissance sociale dont ils jouissent. Ils ne se laisseront pas facilement réduire à assister l’IA plutôt que l’inverse. Est-ce qu’on a notre mot à dire ici, collectivement comme citoyens ou individuellement comme client ? Ou bien ce sont des choses qui se décideront dans les officines de corporations professionnelles, technologiques et financières ?

On peut penser que le contexte, l’écosystème ou le « pipeline technologique » influenceront la manière dont les médecins s’approprieront ou utiliseront l’IA. Déjà le fonctionnement « à l’acte » a réduit la pratique en petites parcelles comptabilisables sans lien apparent avec la condition de vie du patient. Les professions médicales ont bataillé ferme, depuis longtemps, pour conserver ou étendre leur monopole sur certains actes, l’accès à certains traitements ou spécialistes. L’émergence d’un « consultant-IA » ne viendra-t-elle pas niveler le terrain avec d’autres para-professionnels ou professions ? À moins que les corporations médicales ne s’approprient et monopolisent l’usage de ces IA-consultants. Comme elles le font déjà pour les produits pharmaceutiques.

De telles perspectives apparaissent « naturelles ». Elles ne font que suivre le sentier déjà ouvert, reconnaissant les rapports de force établis. Mais poursuivre les tendances actuelles, les usages dominants est-ce vraiment ce que l’on veut ? Il y a une dimension de performance, d’optimisation et d’accélération dans l’arrivée de l’IA qui devrait nous porter à prendre une pause. À en discuter un peu… Peut-être cette technologie nous permettrait-elle de changer de direction plutôt que de faire plus vite et moins cher ce qu’on fait déjà ?

Pour ne pas évaluer, puis implémenter l’IA comme du « business as usual », il faudrait qu’un certain sentiment d’urgence, justifiant une intention réformiste, un désir de changement.

Un changement saisissant l’irruption de l’IA comme une occasion de réviser nos processus, rééquilibrer les chances ou répartir les capitaux. Je n’ai pas encore lu attentivement les deux longs articles de Benanav bourrés de références (+150) mais je les ai parcouru suffisamment pour apprécier la complexité des solutions proposées par l’auteur pour planifier l’économie en fonction de valeurs plus globales que les seuls intérêts financiers des propriétaires des moyens de production. Tenir compte des conditions environnementales, des désirs et besoins des populations grâce à de nouvelles institutions, dont le remplacement de la monnaie par des crédits et des points.

Le débat sur l’utilisation des outils numériques pour planifier et remplacer ou encadrer l’influence du marché ne date pas d’hier. Comment fixer des prix justes ? Je cherche où je peux trouver cette référence aux débats des années 30-40 sur le « calcul socialiste ». Ça y est, c’est dans Digital Socialism de Evgeny Morozov, dans un New Left Review de 2019 (ma traduction : Socialisme numérique ?). Dans un billet de 2020 je disais :

Dans un article de juin 2019, publié par la New Left Review, Digital Socialism, Morozov relate les débats des années 30-40 entre Hayek et les tenants de la planification socialiste… mais aussi met en lumière les possibilités des technologies pour une planification démocratique et décentralisée, chose qui n’était pas possible à l’époque. Déjà, dans Le Monde diplomatique de décembre 2016, avec Pour un populisme numérique (de gauche), Morozov défendait l’idée que les « données personnelles » qu’utilisent à leur profit les Amazon et Facebook de ce monde devraient être du domaine public, et à ce titre être accessibles, utilisables par tous. Avec Digital Socialism, il pousse un peu plus loin en promouvant la « socialisation des moyens de rétroaction ». La planification et la coordination sociales n’ont plus à être soit centralisées ou laissées au marché, elles peuvent être décentralisées grâce aux nouvelles technologies.

Autour de Morozov, 16 janvier 2020

Dans son Socialism after AI (Le socialisme après l’IA) publié en décembre dernier, Morozov répète son mantra de l’expérimentation décentralisée entre les mains des citoyens, des coops, des cliniques :

[Des] projets d’IA municipaux, coopératifs et basés sur des mouvements, chacun avec ses propres priorités. Une administration municipale pourrait maintenir des modèles ouverts formés à partir de documents publics et de connaissances locales, intégrés dans les écoles, les cliniques et les bureaux du logement selon des règles fixées par les résidents.

N’est-ce pas ce que souhaitent les thuriféraires de l’IA, comme le rêve tout haut un des fondateurs d’Anthropic, Jack Clark en conversation avec Ezra Klein : À quelle vitesse les agents IA vont-ils bouleverser l’économie ? Bon, sans doute se pose la question de la propriété de ces modèles d’IA. Je n’ai pas encore entendu les propriétaires de l’IA proposer de donner leurs modèles aux municipalités…3Mais les modèles chinois ne sont-ils pas ouverts ? GB Le monde rêvé par ces vendeurs de quincaillerie IA s’adresse à des clients, individuels ou corporatifs… les outils qu’ils promettent vont leur faciliter la vie, les rendre plus productifs, plus profitables. Et non plus justes ou plus équitables, ce serait changer les règles du jeu !

Ce que Shapiro met en relief dans son texte récent (La prochaine grande transformation) c’est la dimension sociale, l’inscription, le réencastrement dans la société d’une économie saine. L’Occident a « gagné la guerre froide » grâce à ses programmes sociaux et l’État providence. Pourtant la fin de la guerre froide a coïncidé avec le démantèlement ou à tout le moins l’affaiblissement dudit État-providence, au profit d’un capital de moins en moins ancré, de plus en plus volatile… et concentré.

C’était aussi, un peu, ce que soulignait Farrell dans son IA est une technologie sociale, qui répondait à l’assertion de Kapoor et Narayanan qui, quant à eux, défendaient une conception de l’IA comme une technologie normale. Cette technologie n’est pas miraculeuse, et elle aura besoin de s’inscrire dans des contextes technologiques et sociaux particuliers pour être utilisée. Des contextes qui, pour l’instant, sont dominés par une culture compétitive, guerrière et identitaire.

Les mécanismes de rétroaction, que Morozov souhaitait socialiser (en 2019, dans Socialisme numérique ?), en obligeant les Big Data à partager au moins une partie de leurs données et analyses, sont devenus l’IA, en 2025, dont Morozov souhaite décentraliser, démocratiser l’accès (dans Le socialisme après l’IA). Mais pourquoi l’IA serait-elle plus partageable, démocratisable que les infrastructures de rétroaction numériques en 2019 ou encore les centres de données (Socialize the Data Centres), en 2015 ? Les mêmes principes de fonctionnement décentralisé assurant le maximum de liberté aux unités de base traversent les écrits et travaux4Autour de Stafford Beer – The Santiago Boys; Evgeny Morozov: We Need a Nonmarket Modernist Project [Jacobin] de Morozov. Mais la stratégie pour mettre en oeuvre de telles idées généreuses est mince, pour ne pas dire inexistante.

J’ai relu, après l’avoir traduit, le texte de 2019, pour mieux comprendre celui de 2025… Je vais relire la critique menée par Benanav de la position de Morozov (Une véritable économie politique de la technologie – Une réfutation de Morozov), pour déterminer si je dois lire, enfin, les deux longs textes de Benanav (Au delà du capitalisme — 1 et Au delà du capitalisme — 2) dont je n’ai pour l’instant que parcouru les paragraphes pour mieux y insérer les quelques 150 notes de bas de page.

Je n’ai pas l’impression que l’utopie (« au delà ») élaborée par Benanav sera vraiment plus instructive sur les stratégies de mise en oeuvre…

Et puis, il y a le texte avec lequel je commençais ce billet, Vers une science de la fiabilité des IA que je devrais relire pour pondérer l’enthousiasme d’un Morozov.


Billets passés à sujets similaires

Notes

veiller tard

Note en vue d’un atelier du groupe Passerelles sur la Veille.

J’hésitais à m’avancer pour présenter mes habitudes et outils, considérant que je ne fais pas de veille pour une organisation. Je fais ça bénévolement pour des fins qui ont des racines lointaines… et je suis seul à définir ce que je surveille ou non. Ce qui me donne une grande (trop?) marge de liberté et rend mon profil de « veilleur »plutôt atypique. 

Au quotidien, j’articule mon travail de veille entre mes fils RSS (75), mes abonnements à Substack (15-20 ?), mes newsletters (10-15?), revues (5-6 dont The-Syllabus) et journaux (1-2) à l’input et mon blogue (Gilles en vrac), mes deux carnets sur Praxis, quelques groupes Passerelles et une liste Google en organisation communautaire comprenant 700+ abonnés à l’output.  

J’utilise de plus en plus mon blogue comme espace de travail : j’y stocke des pages à lire, des traductions faites (avec DeepL Pro) mais encore à lire, des brouillons d’articles…

J’ai recommencé à utiliser Inoreader, version pro cette fois, après avoir utilisé longtemps NetNewsWire sur Mac, puis la fonction de suivi de fils RSS inclue dans DEVONthink (un gestionnaire de documents puissant utilisé très imparfaitement pour l’instant). Le passage de cette dernière solution à Inoreader a été l’occasion d’élaguer un peu ma liste de flux. Que j’ai classés en 15 catégories. Me reste à trouver des façons raisonnables de traiter, gérer cette information, pour éviter d’être régulièrement déborder, au point de « flusher » beaucoup de ce qui est recueilli en survolant trop rapidement. 

Je me demande souvent si un travail collectif me permettrait de mieux suivre ces sources… il faudrait que l’effort, le temps de discussion et les compromis qu’implique le travail à plusieurs, vaille le coup. J’imagine parfois discuter, présenter à d’autres pourquoi je suis telle ou telle source. Ce serait un passage obligé, puisqu’on peut suivre une même source pour y trouver, détecter des choses différentes. Si je suis abonné à la revue Science, qui publie chaque semaine des dizaines de pages, ce que j’y trouve d’intéressant ne sera peut-être pas la même chose que ce que tu y trouverais ! 

La discussion sur la pertinence, les contenus potentiels d’une source permettrait peut-être d’identifier des « mots-clés », des contenus spécifiques à suivre, pour une celle ou celui qui aurait à suivre ce fil au nom des autres ? Par ailleurs certains thèmes chauds d’actualités seraient difficiles à abandonner pour ma part (IA, par exemple). 

Tout comme le changement de logiciel de suivi RSS m’a permis d’élaguer ma collection de flux, mon changement d’adresse courriel (passant d’une adresse Gmail à gillesenvrac.ca) me permet de faire le tri parmi toutes ces lettres et circulaires qui se sont accumulés avec le temps.


Les questions posées :

  • À quoi ressemble votre semaine “type”? 
    • Lecture, lectures, traductions, lectures, exploration…
    • Écriture
  • Où perdez-vous de l’énergie ou du sens? 
    • Changement de systèmes (courriel, inoreader,…)
  • Qu’est-ce qui vous fait gagner du temps? /
    • Changer de système !
  • Comment éviter la surcharge informationnelle? Qu’aimeriez-vous expérimenter prochainement?
    • Discuter des bonnes sources sur un thème : l’IA ?

https://wiki.reseauadn.ca/wiki/La_communauté_de_pratique_et_la_veille_collaborative

https://tiess.ca/projets/la-veille-pour-renforcer-nos-collaborations-et-capacites-dagir

https://passerelles.encommun.io/c/veille


Eric Olin Wright


Différents niveaux de lecture quand on fait de la veille. Sauvegarder, qualifier (taguer) des éléments pour y revenir à un autre moment plus en profondeur. (P. Tanguay)

Pour ma part, j’ai l’impression de me laisser aller un peu trop à l’intuition… plongeant dans la lecture d’un ou d’une série d’articles, parce que je trouve ça intéressant et que j’ai l’intuition que ça pourrait en intéresser d’autres… Sans avoir de plan précis, ni de client à servir ! Par exemple, j’ai passé, comme beaucoup de monde sans doute, pas mal de temps il y a quelques semaines autour de la question du ICE au Minnesota… parce que je trouvais ça intéressant, mais aussi, quel hasard !, parce que je venais de lire deux livres de Hahrie Han qui parlaient de l’action communautaire et de communautés religieuses dans cette région (ce qui se passe à Minneapolis).

Et depuis quelques semaines, je suis plongé dans – autour de l’IA… que j’essaie de suivre à partir d’auteurs qui me semble à la fois critiques et bien informés. Mais une des sources qui m’a le plus nourri ces derniers jours n’était pas sur mon radar mais m’a été apportée par la lecture de Shapiro, suggérée par Tanguay qui m’amenait sur the ideas letter où j’ai trouvé un article d’une source appréciée depuis longtemps : Evgeny Morozov : Socialism after AI (Le socialisme après l’IA). La lecture de cet article me rappelle que j’avais déjà en « banque » (dans mes articles traduits mais non-lus) les articles de Aaron Benanav (Au delà du capitalisme — 1 et Au delà du capitalisme — 2) que Morozov critique. Je remarque que Morozov et Benanav font aussi l’objet d’une réplique dans la même lettre « the ideas lettre » par Leif Weatherby : Automate the C-Suite (Automatiser la direction générale). Trouvant Weatherby intéressant je suis allé lire son article de mai 2025 Our Spreadsheet Overlords (Nos maîtres les tableurs) Benanav a aussi répondu à la critique de Morozov : A Real Political Economy of Technology (Une véritable économie politique de la technologie).

Et je n’ai encore presque rien fait de ces lectures !! Mais je crois qu’elles pointent vers une dimension de l’IA qui est trop souvent oubliée : l’IA comme outil de planification de l’économie. C’est la poursuite d’un vieux débat commencé durant les années ’30 (sur la planification socialiste VS le marché) !

L’ère de l’IA amènera-t-elle une Grande Transformation ?

La véritable compétition, conclut Shapiro, porte sur le modèle d’intégration sociale capable d’absorber l’IA sans détruire la société.

Merci à Patrick Tanguay pour la référence dans son dernier sentier.media

J’ai traduit l’article de Shapiro (The Next Great Transformation) publié le 19 février dans la (une) lettre de l’Open Society Foundations : the ideas letter. Jeremy Shapiro est directeur de recherche à l’European Council on Foreign Relations. Ma traduction : La prochaine grande transformation

Le recours à la théorie de Karl Polanyi (La Grande Transformation) permet à Shapiro de cadrer l’arrivée de l’IA dans une perspective longue de relation entre l’économie de marché et l’État, entre économie de marché et société : les sociétés fonctionnent mieux lorsque l’économie (et les transformations que son développement amène) est acceptée, encadrée par la société plutôt que cette dernière assujettie aux humeurs et impulsions d’un marché qui s’est extirpé des contraintes nationales et sociales. 

C’est une hypothnèse séduisante que celle d’un retour de l’État-providence dans une forme assouplie, modernisée (IA oblige!) qui permettrait de contrecarrer les effets délétères de l’implantaton de l’IA tout en soutenant un développement plus responsable, stratégique de l’IA et des règlementations l’encadrant. Un développement tout de même. Même si l’auteur émet un certain doute sur l’utilité réelle de ce développement (« Si l’engouement est justifié, l’IA générera des rentes substantielles »). Compenser pertes et déplacements d’emplois non seulement par des revenus plus accessibles mais aussi de nouveaux emplois significatifs, permettant intégration et reconnaissance sociales. 

Pendant la guerre froide, la concurrence avec l’Union soviétique n’était pas seulement militaire ou technologique, elle concernait également l’organisation sociale. Le succès de l’Occident dans cette lutte doit beaucoup plus à l’État providence qu’on ne le reconnaît souvent. La social-démocratie d’après-guerre a stabilisé la société capitaliste en décommodifiant les risques clés, tels que le chômage, l’invalidité ou la vieillesse. Elle a légitimé les marchés en garantissant que la croissance se traduise par une prospérité largement partagée et a permis aux gouvernements occidentaux de soutenir une concurrence géopolitique à long terme sans crise interne constante. (Ma traduction, mes soulignements)

Une telle vision de la « victoire de l’Occident  » fait la part belle à la social-démocratie et l’État providence sans dire un mot des effets de la délocalisation et de la libéralisation des marchés sur la consommation dans ces société démocratiques capitalistes. Les assaults du néo-libéralisme contre l’État-providence ont été d’autant plus fructueux qu’ils coïncidaient avec l’arrivée de produits de base à meilleur marché, ou d’innovations techno-ludiques aguichantes. 

La fin de la guerre froide amenait une accélération du commerce et des investissements transfrontaliers permettant la réduction des couts de consommation (ou son augmentation à rabais) qui compensa pendant un temps les pertes d’emplois liées à la délocalisation. Mais les nouveaux emplois (dans les services, les technologies) n’étaient pas nécessairement pour ceux qui avaient perdu le leur… 

La croissance fulgurante des Big Tech n’est pas que le fait d’esprits supérieurs et maléfiques qui ont sû saisir les opportunités et s’imposer auprès des politiques… elle s’est appuyée sur une complicité parfois enthousiaste de la part des consommateurs et producteurs indépendants. Nous avons collectivement participé au développement, à l’invention de cette culture numérique, médiatique, hédoniste et individualiste. La classe moyenne, dont tout le monde se dit membre, s’est investie dans sa résidence-capitalisée, ses voyages annuels ou ses automobiles dernier cri… les autres étant scotchés à leur écran de téléphone. 

Autrement dit, nous ne sommes pas que des victimes de ce nouveau régime. Est-ce à dire que les individus doivent porter la principale responsabilité du changement ? Non, ce sont les cadres juridiques et économiques, les corporations toute-puissantes… mais les consommateurs ne sont pas innocents ni sans pouvoir. Ce pouvoir qui s’organise dans les associations, les organisations de la société civile, des mouvements de résistance et de promotion de valeurs alternatives. 

Cette réflexion m’a rappelé le travail de Bélanger et Lévesque de 1991 : La « théorie » de la régulation, du rapport salarial au rapport de consommation. Un point de vue sociologique. Je ne suis pas sûr qu’il faille remonter aussi loin pour fonder une réflexion sur la place des rapports de consommation… peut-être la nouvelle « mésoéconomie » serait-elle plus appropriée pour saisir à la fois rapports de production et de consommation ?

EN TERMINANT, mes commentaires critiques ne devraient pas vous empecher de lire l’article de Shapiro qui excelle dans son résumé des thèses de Polanyi et sa synthèse des enjeux géopolitiques liés à l’IA.

Où nous mène l’IA ? Au ciel ou en enfer ?

Dans un article du New York Times, Où nous mène l’intelligence artificielle ? (ma traduction) on peut voir, en quelques questions posées à 8 « grands penseurs », la diversité des opinions et les oppositions de points de vue. Sur la question de l’éducation je préfère encore écouter Stephen Downes, qui, même si je le trouve un peu trop optimiste, ou agnostique en ce qui a trait à la (prétendue) puissance de l’IA, nous ramène aux questions de fonds que le monde de l’éducation doit se poser (ma traduction). Ça rejoint un peu ce que disait une des 8 personnes interviewées par le NYT : « L’éducation avait déjà besoin d’une refonte en profondeur, donc la nécessité de s’adapter aux nouveaux outils d’IA pourrait être une bénédiction déguisée. » C’est la même Helen Toner qui disait, d’entrée de jeu :

Je pense que nous disposerons de systèmes d’IA capables d’apporter une contribution significative à la pointe de plusieurs domaines scientifiques, mais auxquels vous ne confieriez toujours pas l’organisation des camps d’été de vos enfants.

Par ailleurs j’ai apprécié le rapide tour d’horizon fait par David William Silva le 9 février dernier dans Je suis désolé de briser vos illusions : vous vous faites berner au sujet de l’IA, et vous allez bientôt vous sentir vraiment stupide. (ma traduction).

J’ai utilisé l’IA à plusieurs reprises comme mécanisme de brainstorming, comme caisse de résonance pour des idées en phase initiale.

Et voici ce que j’ai découvert : chaque fois que j’avais une idée qui sortait vraiment des sentiers battus, l’IA me décourageait de la poursuivre. Lorsque j’ai persisté, elle ne s’est pas contentée de me repousser, elle m’a pratiquement supplié d’arrêter. De ne pas continuer. De ne pas insister.

Réfléchissez à ce que cela signifie. L’outil que tout le monde vous présente comme « créatif » et « révolutionnaire » est, de par son architecture, incapable de faire autre chose que de calculer la moyenne de ce qui existe déjà. Il s’agit d’un résumé statistique du passé qui se fait passer pour une fenêtre sur l’avenir.

Autrement dit si vous utilisez IA pour résumer des échanges, des documents ou des ensembles de documents vous risquez fort de perdre ce qu’il y a de novateur, de créatif dans le lot.

Parmi les critiques les plus solides de l’engouement actuel pour la « machine qui parle », je crois qu’il faut retenir le dernier livre d’Éric Sadin, philosophe français qui en est, avec Le désert de nous-même, à son dixième livre sur la question de l’IA et ses corollaires.

Sadin fait le tour des mondes touchés (éducation, travail, arts, littérature et traduction).

Comment ne pas percevoir dans les terribles, et si éloquentes, paroles de ce professeur que quelque chose comme l’un des pivots de notre humanité commune est en train de vaciller? : «Les étudiants remettent en question l’intérêt même de faire des devoirs. C’est tellement démoralisant. J’adorais mon travail, mais j’ai décidé d’arrêter complètement. Avec des outils comme ChatGPT, ils pensent qu’ils n’ont plus aucune raison de développer des compétences. Je me demande pourquoi je perds mon temps à noter des textes rédigés par une machine que mes étudiants n’ont peut-être même pas pris la peine de lire. La sensation d’inutilité mine ma pédagogie. Je suis effondré. Avec ChatGPT, plus rien n’a de sens. C’est la fin d’une relation particulière, déjà sur le déclin, entre élèves et professeurs. L’IA marque moins le début d’une ère nouvelle qu’elle n’est le coup de grâce porté à un métier déjà à genoux en raison des coupes budgétaires, du déclin économique, de la course aux diplômes…»

Le désert de nous-même, p. 76

Alors que la France accueillait à Paris, en février 2025, le Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle (IA) qui se voulait une approche positive, Sadin s’est retrouvé au coeur d’un « contre-sommet » (Contre-sommet de l’IA : pour un humanisme de notre temps) qui s’est tenu en même temps au Théâtre de la Concorde, à quelques centaines de mètres du Grand Palais où se tenait le sommet officiel.

Son livre se termine sur sept exigences, sept principes suivis de sept actions. Parmi les principes, les qualités humaines, fondement des libertés, à défendre; les limites corporelles et mentales à protéger; les savoir-faire accumulés parfois depuis des siècles, à pérénniser; l’isolement à contrer; les développements technologiques à contrôler à partir du terrain; les aides publiques aux technologies délétères à abolir; le refus des demandes de compensations financières par les auteurs et artistes ! Ce dernier point parce que négocier, et accepter des compensations c’est légitimer l’appropriation monopoliste des savoirs et créations de tous.

Du côté des actions, tout d’abord le développement de réseaux de solidarités nationales et internationales; des chartes établies par les principaux concernés pour identifier ce qui est acceptable et ce qu’il faut refuser; refuser d’utiliser les systèmes qui bafouent les principes dégagés par l’action collective; faire grève, comme les scénaristes de Hollywood; utiliser les recours en justice possibles; chaque gain crée de la jurisprudence; rassembler et diffuser la contre-expertise émanant des acteurs terrain pour l’opposer aux « discours hors-sol » véhiculés par les « tenants de l’obsolescence de l’homme ».

Mais je me demande : eut-on suivi de tels conseils par le passé est-ce qu’on aurait encore la typographie à l’ancienne ?


Je ne sais si je dois classer ce Désert de nous-même parmi les discours catastrophistes anti-IA. Des discours d’opposition qui se trouvent à servir, indirectement, les promoteurs de cette même IA en accréditant la puissance « extraordinaire » de ces technologies… qui changeront le monde, qu’on le veuille ou pas. Et alors, on doit se précipiter pour en prendre le contrôle, malgré les risques inhérents car si on ne le fait pas, les « ennemis sans vergogne » ne se gèneront pas et nous soumettront à leur contrôle, leur monopole.

Ce que je retiens de Sadin, et aussi de Downes, c’est qu’il ne faut pas abandonner le fort mais bien plutôt revenir aux questions de base, à la qualité du lien qui fonde le service (d’éducation, de soutien social ou médical…). Il ne faut pas céder à la facilité et à la mode, ou, chez les cadres, à l’illusion du travail mécanique qui ne fait que reporter ailleurs, sur le client, sa famille ou dans la rue les éléments d’humanité qu’on aura oblitéré pour les remplacer par des formulaires, des robots, des procédures automatisées.

Si l’on doit trouver une utilité à ces nouveaux gadgets, cela ne devrait pas être pour consolider un système dans ses pires défauts ! Mais pourquoi, au juste, faudrait-il trouver une utilité à ces gadgets ? Parce que les Big Techs y voient leur intérêt ? L’intérêt de valoriser ce qu’ils ont déjà accumulé, volé et thésaurisé de nos savoirs et cultures pour renforcer encore leur emprise sur nos procédés, nos gouvernements, nos économies ?

Mais est-ce qu’on n’a pas déjà des robots, comme ces médecins spécialistes concentrés sur des champs très limités et orientés vers la production en quantité de diagnostics et d’interventions ? Déjà le médecin généraliste qui te reçoit sans même te regarder, ni te toucher, et qui n’a d’yeux que pour son écran et ses résultats d’examens… on pourrait tout aussi bien faire affaire avec une machine, non ?

Je trouve l’idée avancée il y a quelques mois par Andrew Curry plus qu’intéressante : l’arrivée de l’IA ne marquerait pas le début d’une vague transformatrice mais plutôt la fin de la vague de l’informatisation (ma traduction de son article) amorcée en 1971. Je ne sais si vous vous rappelez la frustration que provoquaient nos questions posées à Google, avant l’introduction de l’IA ? Il fallait trouver les mots justes, et la bonne manière. Alors que ce moteur de recherche gobait depuis des décennies tout le web il nous fallait encore poser nos questions comme en… 1998. En ce sens, la possibilité de poser des questions « en langage naturel » me semble plutôt rattraper un retard qu’une véritable avancée.

Mais l’IA c’est plus que cela. Notamment la production de « fakes » est devenue endémique, sans parler des différentes formes de « slop » (textes pseudo-scientifiques, films mettant en vedette des simulacres de personnes…). Gary Marcus, dans un billet du 14 février (We URGENTLY need a federal law forbidding AI from impersonating humans) cite le philosophe Daniel Dennett qui appelait, dans un article de mai 2023 dans The Atlantic, à interdire les contrefaçons de personnes. (ma traduction)

L’ARGENT EXISTE depuis plusieurs milliers d’années, et dès le début, la contrefaçon a été reconnue comme un crime très grave, passible dans de nombreux cas de la peine capitale, car elle sape la confiance sur laquelle repose la société. Aujourd’hui, pour la première fois dans l’histoire, grâce à l’intelligence artificielle, il est possible pour quiconque de créer des personnes contrefaites qui peuvent passer pour réelles dans bon nombre des nouveaux environnements numériques que nous avons créés. Ces personnes contrefaites sont les artefacts les plus dangereux de l’histoire de l’humanité, capables de détruire non seulement les économies, mais aussi la liberté humaine elle-même. Avant qu’il ne soit trop tard (il est peut-être déjà trop tard), nous devons interdire à la fois la création de personnes contrefaites et leur « transmission ».

Les sanctions pour ces deux infractions devraient être extrêmement sévères, étant donné que la civilisation elle-même est en danger.

Si l’IA peut apparaître à plusieurs comme un nouveau jouet, une technologie facilitant certaines recherches… elle comporte de nouveaux risques qu’il faut certainement encadrer. Il faut se méfier des discours catastrophistes autant que des promoteurs d’une intelligence suprême : les deux contribuent à gonfler à outrance les potentiels (positif ou négatifs) de cette technologie, au grand bonheur de quelques Big Techs vendeurs de datacenters et de logiciels. Voir La hype de l’IA : pourquoi les loups crient au loup ?

Les citoyens de l’Ohio se rebellent devant les conséquences de l’implantation de multiples centres de données. Doit-on simplement profiter de l’occasion pour vendre plus d’électricité à ces États limitrophes ? C’est ce que laisse entendre Gus Carlson dans le G&M d’aujourd’hui. Oui, les grandes corporations de la finance et de la technologie font déjà de la « connaissance de l’IA » (entendez l’usage de Copilot avec Word) un critère d’embauche… et certains technophiles s’amuseront, s’évertueront même, à démontrer comment l’IA Claude peut écrire un papier assez raffiné1Je pense à cette provocation de Yascha Mounk : The Humanities Are About to Be Automated. Incidemment j’ai traduit cet article mais ne l’ai pas encore lu. pour tromper les comités de lecture de revues scientifiques…


Je termine ce billet ambivalent avec deux articles qui s’opposent. Le premier article se veut une réponse à un message très populaire283,9 millions de vues depuis le 10 février de Matt Shumer sur X qui prédisait des pertes d’emploi catastrophiques à court terme : Pourquoi je ne m’inquiète pas pour les pertes d’emploi liées à l’IA par David Oks. J’ai trouvé ses arguments décrivant les goulots d’étranglement dans l’adoption des technologies assez convaincants… même si je trouvais son optimisme un peu naïf et sa vision de l’avenir qui me rappelait les discours sur la « civilisation du loisir » :

Je ne pense pas qu’il faille trop s’inquiéter pour ce monde. La transition vers celui-ci sera plus longue et plus douce que ce que les gens pensent aujourd’hui ; et lorsque nous aurons atteint cet état, nous aurons passé un certain temps dans un monde d’une telle abondance et d’une telle richesse que les emplois pourraient tout simplement devenir superflus. Peut-être passerons-nous notre vie à nous adonner aux loisirs, à la poésie, aux mathématiques pures ou à l’art raffiné du looksmaxxing (maximisation de l’apparence). 
[Pourquoi je ne m’inquiète pas…]

Ce David Oks est partenaire chez Adreessen Horowitz, ce qui explique sans doute son optimisme et les limites de sa vision. Des limites qui ont été bien identifiées par quelqu’un qui a répondu dès le lendemain au texte de Oks : Pourquoi je m’inquiète pour la perte d’emplois + Réflexions sur l’avantage comparatif, par claywren sur une plateforme que je ne connaissais pas, en fait deux plateformes collaboratives : Lesswrong et Greaterwrong.

Ce deuxième texte, celui de claywren, amène des chiffres qui contredisent les prétentions de Oks, en matière de pertes d’emplois, mais surtout il pose des questions que le premier ne pose pas : comment sont répartis les gains de productivité éventuellement produits par l’IA ? Il cite des rapports qui chiffrent déjà des changements importants dans des secteurs, et pas seulement dans les niveaux d’entrée de ces secteurs :

Les remplacements touchent déjà les professionnels en milieu de carrière dans les domaines de la création et du savoir.

Voir les rapports liés aux illustrateurs et graphistestraducteursrédacteurs et licenciements d’entreprise explicitement liés à l’IA.

Il rejoint ainsi les conclusions de Sadin. Aussi je crois, pour conclure cette Nième incursion dans le monde merveilleux/angoissant de l’IA : Il faut agir dès maintenant pour interdire les personnifications sans l’accord des sujets; il faut développer un encadrement, des règles qui mettent en évidence l’usage fait au quotidien : identifier les portions d’un rapport réalisé par l’IA… Et si des centres de données liés à l’IA devaient être construits ici, cela devrait d’abord servir à développer notre souveraineté numérique plutôt que d’amplifier notre dépendance à l’égard des oligarques américains : une liaison numérique entre l’Europe et l’Asie passant par l’Arctique mettant à profit d’éventuels centres de données indépendants des GAFAMs ?

Notes