IA et médecine

Un article récent publié le 30 avril dernier dans la revue Science : Performance of a large language model on the reasoning tasks of a physician met en lumière les champs de performance de l’IA dans différents contextes cliniques. J’ai traduit la conclusion de l’article : L’IA à l’urgence de l’hôpital… Les auteurs sont bien conscients des limites de leur étude, notamment le fait que les « inputs » comparés sont uniquement textuels alors que les cliniciens ont accès à des informations non textuelles : détresse visible du patient, réponses non verbales…

Ça m’a tout de même rappelé ce billet de février dernier où je rapportais ce que disait ce médecin lors d’un entretien de Azeem Azhar avec quatre utilisateurs de l’IA dont un médecin :

Plusieurs études comparent actuellement l’IA seule à l’IA associée à des médecins, sur différents types de performances cliniques. Et l’IA [seule] a obtenu de meilleurs résultats que les médecins associés à l’IA. Ce n’était pas prévu. Tout était censé être hybride. (…) Les [médecins] moins performants sont plus enclins à accepter les contributions de l’IA, tandis que les experts rejettent les bonnes contributions de l’IA.

Alors que les auteurs de l’article de Science appellent à plus de recherche sur l’interaction IA-médecins afin de s’assurer que ces derniers utilisent correctement l’outil, je me demande si on ne peut prédire qu’une telle « collaboration » instituée conduira à une perte de compétence du côté humain. C’est en tout cas ce que laissent voir d’autres études auprès de codeurs, utilisant ou non les facilités de l’IA (sur la pente glissante de l’asistance par l’IA).

la « pile » souveraine

Un article récent (6 mai) dans le G&M : Le Canada a posé les bases de l’IA. À nous maintenant de prendre en main la suite (ma traduction), par la PDG de MILA et le président de Mozilla s’ajoute à plusieurs appels pour une plus grande autonomie devant les Big Tech américaines. Des appels qui résonnent alors que les pressions inquisitrices se font sentir comme le souligne Bruno Guglielminetti dans [son] Carnet : Washington veut les données Google d’un Canadien critique de l’ICE.

Au delà ou en deçà de l’IA souveraine (LLM, centres de données) il y a les infrastructures de communication, les logiciels utilisés quotidiennement dont nous devrions planifier la migration vers des solutions souveraines. Au premier rang desquels : le courrier. Open Courrier semble intéressant.

En attendant que nos gouvernements proposent des solutions publiques en créant une adresse numérique civique, permanente pour chaque citoyen que les hébergeurs et fournisseurs d’accès devraient servir et maintenir.


Pour ce qui est de mon rêve d’un câble sous-marin numérique traversant l’Arctique et reliant non seulement l’Est à l’Ouest et au Nord du pays, mais aussi l’Europe à l’Asie sans passer par les USA… la nouvelle de ce matin m’a un peu refroidi :

Ottawa to pull plug on Arctic naval facility

La base navale de Nanisivik, située au nord de l’île de Baffin, avait été initialement promise en 2007 par le gouvernement Harper, mais des mesures d’économie ont par la suite conduit à la transformation du projet en une simple station de ravitaillement estivale pour les navires de la marine.

Elle n’a finalement jamais été mise en service, en raison de retards, d’une augmentation des coûts et d’une grave corrosion de la jetée du port en eau profonde où les navires devaient accoster.

Ottawa to pull the plug…

100M$ ont déjà été dépensés et il en coûtera peut-être 250M$ pour en faire une « simple station de ravitaillement ».

électricité, patrimoniale ou autre

Un article du NYT illustré de graphiques dynamiques sur l’utilisation et la distribution d’électricité aux États-Unis : It’s the Age of Electricity and America Isn’t Ready. J’ai été surpris d’apprendre que l’éclairage était le principal usage domestique (et industriel) [aux USA] de l’électricité jusqu’à récemment (en 2000). La « révolution » des LED a fait chuter la consommation pour éclairage, la première place revenant dorénavant à la climatisation… mais bientôt, ce sera, pour le secteur résidentiel, la mise en charge de l’automobile.

[Le chargement de cette vidéo peut prendre quelques secondes. J’ai enregistré le passage de mon curseur sur le graphe dynamique illustrant l’évolution de l’affectation de l’électricité résidentielle. Pour ceux-celles qui n’ont pas accès au NYT]

L’argument principal de l’article du NYT porte sur les réseaux de distribution et centres de production d’électricité vieillissants qui n’ont pas été mis-à-jour, dans lesquels on n’a pas investi depuis des décennies, les propriétaires se contentant de faire fructifier l’investissement passé… sans considération des besoins futurs.

Plutôt que de se battre systématiquement contre l’installation de centres de données, les auteurs suggèrent qu’il faut saisir la nouvelle demande comme une opportunité, le client (i.e. les Big Tech) ayant des moyens, pour mettre à niveau les installations et équipements vieillissant ou dépassés… et brancher les régions sur de nouvelles connexions nationales reliant les régions productrices d’éolien et de solaire aux régions consommatrices d’électricité. L’auteur souligne que les projets de nucléaire (dont un dans l’État de New York) ont le soutien, chose rare, des partis Démocrate et Républicain.

En lisant cet article je me demandais si Hydro-Québec n’était pas de cette espèce de pourvoyeur traditionnel, plus intéressé à garder son monopole et ses profits (i.e. les redevances versées au gouvernement provincial du moment) qu’à développer une capacité de répondre aux besoins de demain, en tant que société et non en tant qu’entreprise de gestion de barrages.

S’agit-il pour autant de « libéraliser » la production et distribution d’électricité ? Ce serait soumettre les communautés locales aux fortes pressions et incitations d’entrepreneurs et de porteurs de capitaux pour installer un peu partout des parcs éoliens ou solaires. Pour éviter de mettre en péril l’équilibre social, la paix sociale dans les régions populeuses ne pourrions-nous éloigner l’implantation de telles installations dans des parties moins habitées du territoire ? Ce n’est pas ce qui manque au Québec et au Canada !

Il y a un enjeu de production et un enjeu de transport. Une production qui serait majorée pour compenser les pertes encourrues par le transport sur de longues distances. La mise en réseau des capacités nouvelles dans le moyen-nord à l’échelle du Canada permettrait de relier les nouveaux barrages de Terre-Neuve-Labrador aux besoins de l’Ontario et de l’Ouest en passant par cette nouvelle ligne nordique. Une ligne de transmission qui relierait au passage les communautés nordique aujourd’hui souvent dépendantes de générateurs diesels. Reliant aussi des expériences de production éolienne adaptée aux vents et aux températures du Nord ; des parcs solaires adaptés aux forêts boréales ?

Les prix de l’électricité pour les clients résidentiels aux É-U : augmentation de près de 50% en 5 ans !

La hausse de la demande finira par se traduire par une augmentation des prix, à moins que nous ne développions davantage de capacités de production d’électricité dans les années à venir. (…)

Ces États touchés par des catastrophes ont dû reconstruire le réseau de distribution de dernier kilomètre qui alimente les foyers et les entreprises. Cela a entraîné une augmentation des coûts de leur réseau, ce qui a fait grimper le prix de l’électricité et incité leurs habitants à réduire leur consommation globale.

Mais chaque État devra bientôt reconstruire de larges pans de son réseau. Une grande partie des équipements de distribution américains a plusieurs décennies et arriverait de toute façon bientôt en fin de vie. Nous devrons également moderniser et étendre le réseau de transport, qui achemine l’électricité sur de longues distances depuis les centrales vers les villes. (…)

En d’autres termes, l’inflation de l’électricité peut se produire de nombreuses façons. Parfois, le réseau doit être reconstruit. Parfois, les coûts des combustibles augmentent. Et parfois, la demande en électricité dépasse tout simplement l’offre, ce qui oblige à dépenser plus d’argent pour une quantité d’électricité moindre. Dans certaines régions du pays, comme le centre du littoral atlantique et le nord du Midwest, la croissance des centres de données a entraîné des déficits prévisibles d’approvisionnement et contribué à faire grimper les prix de l’électricité. (…)

Lorsqu’un nouveau gros consommateur d’électricité arrive sur le réseau, cela peut parfois contribuer à maintenir les coûts de l’électricité à un niveau bas pour tous les autres, car il achète tellement d’électricité qu’il peut couvrir une part bien plus importante des coûts du réseau, ce qui permet de limiter la hausse des tarifs. (…)

Certaines des entreprises les plus riches et les plus innovantes de l’économie sont prêtes à investir dans de nouvelles centrales électriques et à améliorer l’infrastructure du réseau. C’est une opportunité générationnelle. (…)

À l’heure actuelle, le réseau est planifié soit par les services publics locaux eux-mêmes, soit par des autorités régionales souvent dominées par les intérêts de ces services publics. Cela signifie souvent qu’ils mettent trop de temps à raccorder de nouvelles centrales électriques et qu’ils sous-investissent dans des projets de transport à grande échelle qui réduiraient les coûts de l’électricité pour les consommateurs — mais qui affaibliraient également leur pouvoir de monopole. (…)

Il faudrait plutôt obliger les entreprises technologiques à financer les améliorations à long terme du réseau en contribuant à un fonds national de modernisation du réseau. Ce fonds pourrait alors construire de nouvelles lignes électriques à grande échelle ou acheter en gros des équipements électriques de nouvelle génération. Il pourrait également installer des batteries au niveau des quartiers, mettre en place des programmes rémunérant les ménages pour qu’ils soient plus flexibles dans leur consommation d’électricité et apporter des améliorations ciblées afin que nos câbles et équipements existants puissent supporter davantage de puissance. (…)

Il n’y a pas beaucoup de machines vieilles de 120 ans que la plupart des Américains utilisent tous les jours — mais le réseau électrique en fait partie. Nos dirigeants ont une occasion rare de rajeunir ce système vieillissant mais essentiel pour un nouveau siècle de croissance.

It’s the Age of Electricity and America Isn’t Ready par Robinson Meyer, NYT

Il existe au Canada un Programme des énergies renouvelables intelligentes et de trajectoires d’électrification (ERITE), lancé en 2021. C’est un programme de 4,5 milliards de dollars conçu pour appuyer le déploiement de la modernisation du réseau, du stockage de l’énergie et des énergies renouvelables dans toutes les régions du Canada.

à propos d’espoir, de friction et d’IA

Je voudrais partager ici quelques textes d’intérêt que j’ai traduit au cours des derniers jours, semaines.

Un texte publié dans la revue Ethics in Education, au titre provocateur : The obscenity of hope: educating young people in the Anthropocene. Que j’ai traduit en L’obscénité de l’espoir : éduquer les jeunes à l’ère de l’Anthropocène, un document PDF de 14 pages. Je n’ai pas noté, malheureusement, de qui je tiens cette référence.1C’est une information que je devrais toujours inscrire quelque part… dans mon fichier Excel des traductions notamment. Et pour les documents non-traduits, que je classe dans mes répertoires ou que je sauve dans Devon, ou encore ces pages web que je sauve dans inoreader, je devrais les « taguer » : TS, Farrell, TMR, NYT, … Je n’ai pas eu le temps de lire le document de Simone Thornton , Robert Stratford et Elena Louverdis, traduit il y a moins d’une semaine, que le fil Substack The Minority Report publiait tout un article résumant et commentant L’obscénité de l’espoir : Hope Is the Most Socially Acceptable Form of Gaslighting, que j’ai traduit aujourd’hui en L’espoir est la forme de manipulation psychologique la plus socialement acceptable.

Donner de l’espoir est vu comme une obligation morale quand on parle de l’éducation des jeunes… mais aussi en général dans les prises de parole, pour ne pas céder à la dépression, au fatalisme. Pourtant le plus souvent cet espoir conduit à l’attentisme, à des croyances naïves mais confortables, qui permettent de laisser à d’autres le soin de décider des changements qui seront faits, ou pas. Remettre à plus tard, ce n’est pas le moment, nous faisons déjà ce qu’il est possible de faire… nous n’avons pas encore le bon chef, le bon plan, le bon programme.

Supprimez l’obligation de paraître optimiste, et quelque chose de surprenant se produit : l’éducation devient honnête. Les jeunes, qui savent déjà pour la plupart que l’avenir qu’on leur vend est surchauffé, inégalitaire et politiquement précaire, peuvent apprendre à comprendre les systèmes, les limites, l’interdépendance et le pouvoir plutôt que d’être doucement manipulés pour qu’ils restent optimistes. (…)

[C]esser d’enseigner l’espoir comme une vertu et commencer à enseigner la lucidité, le courage et la responsabilité collective à la place.

« L’éducation devient honnête », je me demande ce que ça ferait, une telle approche, dans un milieu défavorisé mais combatif ? C’est peut-être, d’ailleurs, la seule façon d’enseigner dans un tel milieu. Honnête au point de dénoncer l’injustice qui marque, frappe les familles, les communautés.

<Ajout 3 mai> À propos d’espoir, une citation de Bourdieu, tirée de l’article2Que j’ai traduit de Loïc Wacquant dans le dernier New Left Review, Contre l’abolitionnisme :

« L’espoir messianique est l’un des grands obstacles à la transformation. À cette illusion messianique, nous devons substituer des espoirs rationnels tout à fait modérés, qui ont souvent été discrédités comme réformistes, comme des compromis, etc., même s’il en existe des formes qui sont très, très radicales »

Dépendance de classe à l’écran

Un autre texte critique, cette fois-ci à l’endroit de l’impact différencié du « temps d’écran » chez les jeunes de classes sociales différentes. Produit dans le cadre du LPE Project (Law and Political Economy), par Vincent Joralemon3Directeur du Centre de droit et de politique des sciences de la vie à la faculté de droit de l’Université de Californie à Berkeley : The Class Politics of the Feed que j’ai traduit en La politique de classe dans les flux d’information.

Joralemon introduit son argument en citant les récentes condamnations de Meta et YouTube dans deux procès dénonçant l’effet addictif de leurs produits. L’impact des écrans et des médias doit être pris au sérieux. « [L]a protection des enfants contre les flux addictifs est un enjeu démocratique. » Mais les enfants ne sont pas tous également touchés, « les préadolescents issus de familles à faibles revenus passent environ trois heures de plus par jour sur des écrans de divertissement que leurs pairs issus de familles plus aisées. Chez les enfants de moins de huit ans, le temps passé devant les écrans par les enfants issus de familles à faibles revenus est plus de deux fois supérieur à celui de leurs pairs plus aisés. »

Et ce n’est pas à cause de la négligence des parents, mais plutôt de l’absence d’alternative à l’écran, ces clubs, camps de vacance, activités périscolaires que les familles plus aisées peuvent se payer alors que les programmes publics ont été abolis ou réduits.

L’écart en matière de temps passé devant les écrans suit la suppression des financements des programmes périscolaires (la participation des familles à faibles revenus est passée de 4,6 millions à 2,7 millions entre 2014 et 2020) ; les horaires de travail atypiques des parents à faibles revenus ; et un écart de dépenses en activités extrascolaires, les familles à revenus élevés dépensant environ cinq fois plus pour ces activités. Selon une étude de l’hôpital pour enfants Lurie, un parent sur quatre utilisait des écrans parce qu’il n’avait pas les moyens de payer une garde d’enfants.

La conclusion de l’article (c’est moi qui souligne) :

[L]es obligations publiques sont incomplètes sans alternatives publiques. Une réponse adéquate doit associer les obligations des plateformes à des investissements dans les biens communs : des services de garde d’enfants abordables, des structures d’accueil périscolaire, des horaires de travail stables et des espaces publics sûrs. Réglementer le produit est nécessaire. Construire un monde dans lequel les enfants n’en ont pas besoin l’est tout autant.

Cet article est venu donner du poids, du sens à cette intuition déjà formulée ailleurs sur ce qui devrait distinguer un réseau numérique alternatif tel En commun : son articulation au réel, aux régions, réseaux d’action et mouvements qui ne sont pas que numériques, virtuels mais qui s’ancrent dans des territoires, fleurissent lors d’événements « analogiques » inscrits dans des contextes historiques et politiques.

Vive la friction

Dans un texte très personnel, The Divide, Elizabeth Lukehart raconte la difficulté d’être consciente de la situation à Gaza tout en papotant de choses et d’autres. Ma traduction : Le fossé. L’auteure décrit les nombreux fossés qui se sont creusés avec des proches, des voisins, des collègues.

« The Divide » peut prendre la forme d’un récit fondé sur des faits (ou soi-disant « faits ») opposés : les vaccins à ARNm sauvent des vies vs. les vaccins à ARNm altèrent votre ADN et vous implantent des puces ; Israël est un État ethnique religieux et un projet politique de colonisation et d’apartheid vs. Israël est un mouvement autochtone de récupération de terres engagé dans l’autodéfense et la résistance au génocide ; L’ICE agit comme une milice hors-la-loi qui viole les droits constitutionnels des gens et les fait disparaître dans des camps de concentration vs. l’ICE fait son travail en faisant respecter la loi et en protégeant l’Amérique d’une invasion d’étrangers violents et illégaux ; la crise climatique est une catastrophe existentielle d’origine humaine à laquelle nous devons faire face rapidement et avec audace vs. la crise climatique n’est pas réelle, la science n’est pas établie, et y faire face serait un suicide économique.

À cela s’ajoutent la division, le fossé entre genres, celui entre riches et pauvres… C’est un texte assez dur, et on se demande comment elle va conclure. Par exemple :

Je n’ai jamais rencontré d’homme qui semblait comprendre ce que c’est que de traverser le monde en se demandant si la moitié des personnes que l’on croise sont des prédateurs. (GB souligne)

Quelle solution ? Quelles pistes d’action ?

Et je sais bien que passer du temps avec les gens dans la vie réelle, apprendre à accepter les désaccords et désamorcer les conflits (je ne dirai même pas « résoudre » les conflits, mais simplement trouver un moyen de vivre avec) deviennent rapidement des compétences essentielles à la survie.

Si « passer du temps avec les gens dans la vie réelle » devient une compétence de survie à cultiver, c’est qu’on est souvent « hors du monde » ? Si être dans le monde signifie désaccords et conflits, je comprend qu’on veuille en sortir. Mais le réel n’est pas si méchant ni aussi bête. Vraiment ?


Après l’obscénité de l’espoir, la dépendance de classe aux écrans et les fossés qui nous divisent… ce quatrième texte Convenience is killing us – The case for chosen friction, par Jeff Giesea sur Substack le 19 avril, que j’ai traduit en La commodité nous tue – Plaidoyer pour une friction choisie. Malgré ce que le titre peut laisser entendre, ce texte est léger et plein d’humour. L’auteur nous avoue sa dépendance à l’écran et à la vie facile et « sans friction » que les commodités modernes induisent. Mais son propos s’élève rapidement au delà du discours personnel.

Pendant la majeure partie de l’histoire, les humains ont dû composer avec la pénurie. Les besoins fondamentaux comme la nourriture et le logement exigeaient des efforts considérables. Mais aujourd’hui, la vie nous confronte de plus en plus à des défis liés à l’abondance. Nos ancêtres avaient besoin de calories. Beaucoup ont aujourd’hui besoin d’Ozempic. Le nouveau défi consiste à dire non à l’excès, et rien dans notre biologie ne nous y a préparés. Notre cerveau reptilien est programmé pour choisir la facilité, ce qui conduit à l’obésité, à la dépendance numérique et à la solitude. La boucle de rétroaction évolutive n’a pas rattrapé la vie moderne. Où est mon Ozempic contre la dépendance numérique ?

Le résultat est ce que j’appelle le piège de la substitution. Pourquoi aller à l’hippodrome quand on peut parier depuis son téléphone ? Pourquoi aller à la conférence quand on peut en regarder une vidéo à son rythme ? Pourquoi aller au groupe de rencontre local pour hommes quand on peut jouer à des jeux vidéo en ligne ou poster sur Instagram ? L’alternative sans friction est toujours plus facile. On en voit les effets chez la génération Z, qui affiche des taux records d’anxiété et de dépression. Plus de la moitié des hommes américains âgés de 18 à 49 ans possèdent désormais un compte actif de paris sportifs en ligne, et près d’un tiers des parieurs se sont endettés à cause de cela. C’est l’absence de friction qui cause ce problème, et non qui le résout.

Le piège de la substitution nous prive également de la sérendipité.

La sérendipité et la communauté sont des sous-produits de la friction. On ne peut pas optimiser son chemin vers la joie et l’appartenance.

La comparaison qu’il fait entre une journée sans friction et une journée avec de la friction est parlante… même si lire Heidegger avant de me coucher me semble excessif 😉

L’idée de choisir la friction se répand déjà. Ironiquement, c’est sur TikTok que j’ai découvert cela. Certains appellent cela le frictionmaxxing, la pratique consistant à choisir délibérément l’option la moins pratique. (…)

Je réfléchis à la manière d’ajouter consciemment de la friction à ma propre vie. Que dois-je supprimer, et que dois-je ajouter ? Certaines de ces idées suscitent une résistance, me donnant un peu l’impression d’être saint Augustin : Seigneur, enlève-moi mon téléphone à l’heure du coucher… mais pas encore ! D’autres m’enthousiasment. Je n’ai pas fait de longue randonnée depuis longtemps et l’idée d’un pèlerinage m’attire. Et certaines choses m’aident à y voir plus clair. Être parent et s’occuper d’autrui sont des frictions que je choisis volontiers.

Cette idée d’une « friction communautaire », d’une appartenance qui impose des contraintes autant que des récompenses, me rappèle ce texte sur le village : Tout le monde veut un village mais personne ne veut être villageois, par, là aussi, The Minority Report.

Ça m’a rappelé le livre magnifique de Anna Tsing, justement appelé Friction. Dans lequel elle décrit par le menu, sur plusieurs décennies, l’interaction entre les forces globales de l’économie et le mode de vie ancestral des communautés Dayak Meratus sur l’île de Bornéo.

Voir aussi cet article traduit il y a quelques mois : Le pouvoir guérisseur des frictions sociales.

AJOUT (12 mai) : Un article dans la revue Nature npj | complexity : The case against efficiency: friction in social media. En accès libre.


Une autre IA est possible ?

Quelques textes critiques.

  • Par Henry Farrell, L’IA a ses limites, même si de nombreux spécialistes de l’IA ne les voient pas, qui commente et résume assez en détails (4 000 mots, 20 min.) le livre de Benjamin Recht : The Irrational Decision – How We Gave Computers the Power to Choose for Us. Benjamin Recht4Professeur de génie électrique et d’informatique à l’Université de Californie à Berkeley avec Leif Weatherby5Directeur du Digital Theory Lab à l’Université de New York publiaient récemment, le 6 avril 2026, un texte sur l’irruption de l’IA dans le monde des sondages : Voilà ce qui va définitivement sonner le glas des sondages d’opinion.
  • Andrew Curry, dans la seconde partie (L’économie surchargée de l’IA) de son billet hebdomadaire , décrit, après d’autres (deLong, Noah), l’industrie de l’IA comme étant comparable à celle du transport aérien : beaucoup d’investissements dans l’infrastructure, mais des marges de profit qui seront minces. Un investissement d’abord défensif de la part des grands du numérique que sont Microsoft, Apple, Google.
  • Un reportage bien développé (9 000 mots, 46 min.) dans la grand-mère des revues de gauche, Mother Jones, par Tim Murphy : Comment l’oligarchie américaine est passée à l’échelle hyperscale.
  • Comment mettre l’IA au service du public, un texte en provenance de l’organisation OneProject qui vise à démocratiser non seulement l’IA mais aussi l’économie. Par Justin Rosenstein, cofondateur de One Project et Asana, conseiller fondateur du Center for Humane Technology. Je ne suis pas sûr si OneProject veut véritablement démocratiser la société ou vendre des « solutions démocratiques » comme la plateforme Common, proposée aux collectivités en ces termes : Conçu pour les communautés prêtes à partager le pouvoir et à co-créer le changement social — ainsi que pour les bailleurs de fonds qui leur font confiance pour prendre les rênes. Pas de tracas liés à la configuration. Pas de courbe d’apprentissage. Common fonctionne tout simplement, instantanément, pour tout le monde.
  • Dans la revue Jacobin, Une gouvernance démocratique de l’IA : la véritable solution. Ses deux derniers paragraphes :
    Le fait qu’OpenAI vienne de publier un rapport sur la nécessité d’une politique industrielle pour faire face aux bouleversements sociaux et économiques liés à l’IA — présenté comme une initiative visant à « lancer le débat » (avec une dizaine d’années de retard) — souligne à quel point le champ des idées politiques sérieuses reste encore largement ouvert. Des fonds de richesse publique aux idées d’efficacité, le rapport d’OpenAI et le débat politique plus large contiennent en réalité quelques bons concepts, bien qu’OpenAI ait pour habitude de bloquer bon nombre de ces propositions.

    Pour bon nombre de ces défis, des projets de loi ont déjà été rédigés. Mais tous nécessitent davantage de précisions, de délibération publique et un leadership progressiste. C’est la population qui devrait mener cette discussion, et non des entreprises comme OpenAI. Les bailleurs de fonds et les organisateurs des groupes environnementaux menant les efforts de blocage des centres de données devraient se concentrer sur un ensemble plus large de solutions — notamment l’engagement du public et l’éducation sur la technologie, les enjeux et les options politiques — et ne pas se laisser séduire par l’appât simpliste de moratoires sur les centres de données, qui sont sans issue et inéquitables.
  • Finalement un texte qui est moins critique qu’humoristique, par la doyenne de la littérature canadienne, Margaret Atwood : Claude, tu es un vrai chou !

Bonne lecture !

Notes

  • 1
    C’est une information que je devrais toujours inscrire quelque part… dans mon fichier Excel des traductions notamment. Et pour les documents non-traduits, que je classe dans mes répertoires ou que je sauve dans Devon, ou encore ces pages web que je sauve dans inoreader, je devrais les « taguer » : TS, Farrell, TMR, NYT, … ↩︎
  • 2
    Que j’ai traduit ↩︎
  • 3
    Directeur du Centre de droit et de politique des sciences de la vie à la faculté de droit de l’Université de Californie à Berkeley ↩︎
  • 4
    Professeur de génie électrique et d’informatique à l’Université de Californie à Berkeley ↩︎
  • 5
    Directeur du Digital Theory Lab à l’Université de New York ↩︎

Souveraineté numérique en 9 questions et 19 réponses

Joël Nadeau posait huit questions il y a quelques jours en nous demandant de choisir la ou les plus importantes… J’ai voulu d’abord répondre aux questions pour mieux les décortiquer. Et j’en ai ajouté une neuvième.

  1. Comment assurer la souveraineté et la sécurité de nos données, incluant les données citoyennes collectées par les ministères?
  2. Comment reconnaître et mobiliser l’expertise numérique québécoise au sein des ministères pour éviter les fiascos qu’on connaît?
    • Le fiasco n’est pas plutôt le symptôme de l’absence de cette expertise interne et publique ?
    • L’acquisition de serveurs et le développement de services publics offerts aux acteurs publics canadiens et aux organisations d’intérêt public permettra de construire et consolider cette expertise publique.
  3. Comment développer un écosystème numérique interopérable qui permette des adaptations locales et une interconnexion internationale?
  4. Comment soutenir des modèles de soutenabilité des initiatives numériques en dehors des modèles économiques dominants?
    • La commande publique associée à une utilisation soutenue : nationale, institutionnelle,  communautaire  et philanthropique.
    • Un investissement structurant dans une suite libre internationale indépendante des monopoles américains
  5. Comment soutenir l’adoption de solutions numériques libres, locales et hors des GAFAM dans nos vies personnelles et organisationnelles?
    • Une philosophie de la sobriété et de la culture partagée
    • Commencer par offrir une adresse courriel personnelle permanente (indépendante des fournisseurs d’accès ou des employeurs) et de l’espace de stockage inclue dans les privilèges de citoyenneté, gratuitement. (L’archipel des GAFAM)
  6. Comment agir préventivement pour éviter les enjeux de santé publique liée à la dépendance aux réseaux sociaux, notamment auprès des plus jeunes?
    • Un ancrage des réseaux sociaux numérique dans le réel, associant le réseautage en ligne à des événements, des activités « hors ligne », des régions et localités vivantes… renforçant d’autant le potentiel démocratique des réseaux numériques. 
  7. Comment prioriser les usages visant la sobriété, la connexion humaine et la robustesse de nos communautés?
    • Des ateliers, des sessions de type AA pour les accrocs qui doivent rencontrer du monde qui, comme eux-elles, souhaitent s’abstenir ou réduire leur temps d’écran ? 😉 
    • Inclure dans la suite logicielle libre un compteur toujours visible additionnant le temps d’écran de la journée, de la semaine.
    • Éviter le partage de vidéos, de contenus accrocheur, drôle, amusant ? Et se concentrer sur l’ennuyeux ?? 😉
  8. Comment accroître les compétences numériques dans une perspective d’inclusivité sociale et de prévention de la fraude?
    • Un Protégez-vous numérique ? Pour une assistance immédiate en cas de fraude présumée.
    • Soutenir les activités d’éducation et les stations d’accès à Internet dans les bibliothèques, les tiers-lieux (cafés, bars, centres communautaires, CLSC…) 
  9. Comment offrir une solution numérique qui soit aussi facile d’usage et aussi puissante que les solutions dominantes tout en évitant les pièges commerciaux de l’addiction et de l’intrusion ?
    • En transformant les contraintes en habilitations : respect de la vie privée n’implique pas nécessairement de ne pas connaître son client, seulement de ne pas utiliser cette connaissance à son insu et pour l’inféoder; gratuité = possibilité d’omniprésence; interopérabilité et portabilité = diversité d’applications et de choix… 
    • En développant UNE application porteuse (killing app) qui fonctionne sur le téléphone et donne accès aux réseaux d’amis, de commerce, d’information et de services : le Wechat d’ici. Une application qui invente un numérique différent qui redonne du pouvoir à l’usager grâce à ses capacités fédératives et à la complicité des pouvoirs locaux (surveillance de l’état des rues, des chantiers, de l’honnêteté des commerces, des défaillances administratives…). Une grande opération donnant la parole aux usagers des services publics et des grandes corporations (réels) tout en articulant (grâce à l’IA ?) cette parole aux pouvoirs de correction et de décision. 

l’approche relationnelle

Dans son billet Le mouvement pour le climat est-il enfin devenu mature ? Renée Lertzman souligne, en s’appuyant sur sa formation clinique, à quel point les hauts cris et attitudes culpabilisantes que certains d’entre nous, aux sensibilités écologistes exacerbées par les retards accumulés, peuvent porter.

La passivité apparente peut se révéler une stratégie défensive essentielle pour ceux et celles qui, bien que préoccupés et anxieux et anxieuses, n’ont que peu ou pas du tout de pouvoir devant les crises qui s’accumulent. Les gens sont sensibles et intelligents et il suffit de les écouter pour le voir… C’est ce que Lertzman réitère dans son billet suivant : Nous n’avons pas besoin de plus d’« influence ». Nous avons besoin d’être à l’écoute.

Il faut savoir répondre aux trois « A » des gens : Anxiétés, Ambivalence et Aspirations. Pour cela une approche PARC (Présence, Accord, Résonance, Confiance) peut conduire à une action qui vient de l’intérieur plutôt que de la pression exercée par la peur, la honte, les pairs…

Oui, je crois qu’une telle approche relationnelle est essentielle pour ancrer des changements profonds et « paradigmatiques ». Les enseignants se posent aussi la question du comment faire plus que transmettre des informations.

Selon Isabelle Arseneau, titulaire de la Chaire de recherche en éducation transformatrice pour l’engagement climatique (UQAR), « il ne suffit plus de transmettre des connaissances : il faut apprendre aux personnes étudiantes à problématiser des situations complexes, […] à développer un rapport émancipé aux savoirs et à s’engager dans des projets concrets qui transforment réellement leur milieu ». Patricia Nourry, enseignante de philosophie au Cégep de Trois-Rivières et chargée de projet en écologisation, a montré, avec sa pédagogie des communs1Voir : https://actualites.uqam.ca/2023/les-communs-un-autre-mode-dorganisation-sociale/, que la transition se joue aussi dans les liens, avec le cœur. Créer des projets interdisciplinaires utiles à la communauté, apprendre à décider ensemble, faire place aux émotions (indignation, joie, sentiment de puissance collective) redonnent du sens à l’apprentissage.

Extrait du Mouton noir : On ne peut plus enseigner comme si de rien n’était.

Mais une approche relationnelle ne sera pas suffisante pour contrer les blocages structurels et les forces qui profitent actuellement du maintien du statut quo. Certains sont même prêt à partir en guerre pour que le pétrole et le gaz continuent de couler dans les veines d’un système qui détruit le fragile équilibre qui nous a permis d’évoluer, nous et autres espèces qui habitons la biosphère.

Est-ce possible de mener à la fois une stratégie apaisante, qui nous permette de rassurer les sans pouvoir et les amener à imaginer (et contribuer à) un avenir différent qui réponde à leurs aspirations tout en développant un rapport de force capable d’imposer la bifurcation nécessaire dans l’organisation et la propriété des infrastructures ?

Un relationnel avec les non-humains ?

En cherchant une illustration pour ce billet, j’ai trouvé ces deux bouquins qui posent la question autrement qu’en termes cliniques-psychologiques. Une écologie des relations, par Philippe Descola est un petit bouquin (52 pages) publié en 2019 par l’anthropologue qui a popularisé une nouvelle conception de la relation nature/culture (Par-delà nature et culture [2005]). Toutes les couleurs de la terre, qui se présente comme « l’écologie relationnelle pour raccomoder les déchirures du monde », paru en 2020 par Damien Deville et Pierre Spielewoy. Une entrevue sur Usbek et Rica, donne une bonne idée du livre et du parcours des auteurs. En fouillant un peu je trouve ce livre plus récent (2026) écrit sous forme de dialogue par Damien Deville avec Augustin Berque : Géographie des mondes à venir, 128 pages aux Éditions de l’Atelier dont je tire ce titre d’un chapitre :

Détruire les murs qui enferment les territoires –
Quand les récits figent les territoires et les empêchent d’évoluer n’est-ce pas le signe qu il nous faut repenser la justice spatiale ?

De quel territoire parle-t-on ?

Pour les urbains que nous sommes presque tous… le territoire se définit par des contours bétonnés, asphaltés. Nous avons perdu contact avec ce qui nous a permis de devenir l’espèce dominante de cette biosphère. Ce que nous rappellent ces auteurs : Désarmer le béton – ré-habiter la terre, de Léa Hobson. Et pour une vue sur l’histoire longue, quelques 4,5 milliards d’années, Andrew H. Knoll et Anne Nédélec qui nous proposent, respectivement Earth and Life, A Four Billion Year Conversation et La terre et la vie, une histoire de 4 milliards d’années.

Notes

un numérique souverain et solidaire

Dans son billet Pour une IA coopérative, paru le 7 avril dernier, Hubert Guillaud résume Building a Solidarity Ecosystem for AI par R. Trebor Scholz & Mark Esposito que j’ai traduit ici : Construire un écosystème solidaire pour l’IA. La souveraineté numérique ne peut s’acheter auprès des grands de la Tech.

« La souveraineté en matière d’IA ne viendra pas de la location des modèles des géants de la tech ». Elle ne viendra pas des factures de tokens des systèmes d’IA des grands acteurs de la Tech. Elle consiste d’abord à construire une autre tech, non pas nationaliste ou patriotique, mais qui promeut une souveraineté distribuée, choisie, capacitante

On est passé de la souveraineté numérique à la souveraineté en matière de IA… comme si l’une dépendait de l’autre. En fait, il n’y a pas de souveraineté en IA sans souveraineté à tous les niveaux de la « pile numérique » : infrastructures de stockage et traitement; infratructures de communication (cables-satellites); logiciels, applications et softwares; interfaces et matériels (tablettes, téléphones, terminal, manette ou capteur). Une souveraineté affirmée, construite à mesure que se développent les usages et recherches mises en commun par les communautés d’une éventuelle Alliance numérique solidaire.

Une telle alliance n’existe pas encore… mais plusieurs l’appellent de leur voeux. Notamment Justin Rosenstein, de l’organisation One Project, dans How to Make AI Serve the Public que j’ai traduit ici : Comment mettre l’IA au service du public.

Rosenstein définit :

Quatre revendications démocratiques concernant l’IA, chacune valable en soi, chacune renforçant les autres :
1. Règles. Le public devrait fixer les règles de l’IA par le biais d’une délibération démocratique.
2. Incitations. Les institutions publiques devraient réorienter l’IA vers des objectifs déterminés démocratiquement.
3. Richesse. La richesse économique générée par l’IA devrait être partagée par le biais de mécanismes démocratiques.
4. Propriété. Le public devrait détenir des participations majoritaires dans les puissantes entreprises d’IA.

Et nous proposons une Assemblée mondiale de l’IA (GAIA), en tant qu’architecture institutionnelle internationale pour concrétiser cela.

Il ne manque pas d’arguments pour justifier une telle reprise démocratique du contrôle de l’IA et de ses retombées. La plus importante étant, à mon avis, le fait que la puissance et la richesse de cette technologie n’a été rendue possible que par l’appropriation par certaines corporations privées des savoirs et productions textuelles et sémantiques de tous. Sans parler des effets en termes de réorganisation et de centralisation de l’économie dans son ensemble. Les cours d’eau, les ondes sont des biens publics réglementés de même que l’énergie atomique… il devrait en être de même pour la puissance de l’IA.

Un écosystème solidaire ou une IA encadrée publiquement et avec des retombées économiques partagées… ce sont des avenues attrayantes mais radicalement différentes de celle actuellement poursuivie par la poignée de puissantes corporations qui déterminent actuellement les enjeux, les orientations de développement et de mise en oeuvre de cette nouvelle technologie. Plusieurs initiatives coopératives, publiques ou d’intérêt public sont citées dans les articles mentionnés.

Agir maintenant

Il faut collectivement s’assurer que les décisions et choix, les investissements sont faits pour se doter d’une puissance de calcul souveraine au Canada. C’est ce que défendent Beaumier et Cadieux dans leur essai publié le 8 avril dans la revue Options politiques de l’Institut de recherche en politiques publiques : Le Canada doit développer sa propre puissance de calcul en IA.

Rangées de serveurs… pixellisés.

Mais comme les auteurs le reconnaissent,

Le développement de centres de données spécialisés en IA au Canada n’aurait par ailleurs qu’un effet marginal sur l’atteinte d’une véritable souveraineté numérique, comprise ici comme la capacité d’exercer un contrôle effectif sur son écosystème numérique.

En pratique, les centres de données opérés par de grandes entreprises américaines demeurent sous la juridiction des États-Unis. En vertu du Cloud Act, le gouvernement américain peut contraindre ces entreprises à lui donner accès aux données hébergées sur leurs serveurs.

En fait, même une entreprise canadienne qui ferait aussi des affaires aux États-Unis, pourrait se voir obligée par la justice (ou la police) américaine. Ce qui donne tout son sens à la proposition de Beaumier et Cadieux :

Les gouvernements fédéral et provinciaux devraient prioriser le développement d’une infrastructure de calcul publique destinée à soutenir des usages non commerciaux de l’IA.

Une telle infrastructure servirait en priorité les centres de recherche de pointe, comme Mila et l’Alliance de recherche numérique du Canada, ainsi que les établissements d’enseignement supérieur et les organismes publics.

Les organisations à but non lucratif et à mission d’intérêt public tel que Projet collectif devraient aussi s’inscrire dans cette mouvance pour un numérique souverain, public et solidaire.

Comme le souligne Rosenstein à la fin de son article, cette démarche pour reprendre le contrôle d’un secteur névralgique de l’économie ne devrait pas s’arrêter là.

Le problème structurel derrière la course à l’IA n’est pas propre à l’IA. L’économie privilégie le rendement pour les actionnaires au détriment de l’intérêt public, et la dynamique concurrentielle enferme tout le monde dans un cercle vicieux : si je ne le fais pas, quelqu’un d’autre le fera. Cette logique est ce que les théoriciens des jeux appellent un piège multipolaire. Comme l’ont fait valoir des penseurs tels que Daniel Schmachtenberger, c’est la même force qui sous-tend la destruction du climat, les courses aux armements et l’économie de l’attention. Des crises différentes, une même structure.

Les quatre revendications de ce programme — des règles déterminées démocratiquement, des objectifs déterminés démocratiquement, la richesse partagée et la propriété publique — ne constituent pas seulement un programme pour l’IA. Ce sont les leviers dont nous avons besoin pour démocratiser tout secteur de l’économie où des incitations mal alignées produisent de mauvais résultats. Entreprises pharmaceutiques, entreprises de combustibles fossiles, entreprises de réseaux sociaux : même problème, même type de solution. Et si les systèmes qui façonnent nos vies étaient gouvernés par les personnes qu’ils sont censés servir ? C’est ce qu’on appelle la démocratie économique. L’IA a besoin de ces institutions dès maintenant : les enjeux sont trop importants et le temps presse pour attendre. Mais une fois mise en place, la capacité démocratique à gouverner l’IA pourrait devenir le fondement de la gouvernance de tout le reste.

Aussi publié sur Praxis.

sur la pente glissante de l’assistance par l’IA

Jusqu’où peut-on utiliser l’IA de manière éthique et responsable ? Pour faire la recherche préalable à l’écriture ? Pour résumer les documents trouvés dans cette première étape ? Pour corriger un premier jet ?

Que j’aie à produire des documents d’appui pour orienter l’action de mon organisation ou des messages publicitaires pour rejoindre ma clientèle, l’attrait que représente aujourd’hui l’IA comme outil dans la réalisation de telles tâches est devenu quasi irrésistible. Tout le monde le fait ! Et puis, si ça me permet d’être performant et de rencontrer ou même dépasser mes objectifs, alors, pourquoi pas ?

En fait plusieurs raisons devraient nous porter à limiter et encadrer sévèrement l’utilisation de l’IA dans la production discursive et intellectuelle de nos organisations. Pour des raisons éthiques d’abord puis de maintien (et développement) de nos compétences en terme d’écriture et de compréhension de la matière dont traitent nos productions intellectuelles.

À propos d’éthique

James O’Sullivan, dans un court article (vous n’aurez pas besoin de le faire résumer par l’IA, il ne comprend que 1800 mots), développe bien cet aspect de la question dans Écrire avec l’IA revient à laisser l’IA écrire à votre place (ma traduction). Il souligne avec force le fait, incontournable, que l’IA s’est construite de manière illégitime :

Les corpus d’entraînement des grands modèles linguistiques comprennent des milliards de mots issus de textes protégés par le droit d’auteur, souvent récupérés sans le consentement ni la rémunération des auteurs qui les ont produits. Chaque résultat généré par ces modèles découle de cette appropriation ; il s’ensuit donc que lorsqu’un écrivain utilise un modèle linguistique à n’importe quelle étape de son processus de création, il intègre les fruits d’un travail détourné dans une œuvre qu’il présentera par la suite comme sienne. (…) Le manquement éthique est ici double. Il y a d’abord l’appropriation initiale des données d’entraînement, que l’auteur individuel n’a pas commise et pour laquelle il n’assume aucune responsabilité directe, mais il y a ensuite la dissimulation du rôle du modèle dans le processus de composition, que l’auteur commet chaque fois qu’il publie un travail assisté par l’IA sans le mentionner, et pour laquelle il assume l’entière responsabilité.

O’Sullivan a des mots durs envers les écrivains :

si le fait de composer un paragraphe à partir de vos propres ressources cognitives vous semble si pénible que vous avez besoin d’une machine pour le faire à votre place ou pour corriger ce que vous avez écrit, alors vous n’êtes, pour parler franchement, pas un écrivain.

Sa conclusion :

Ce qu’il faut, au minimum, c’est la divulgation. Si un texte a été façonné, à n’importe quelle étape de sa composition, par la production d’un modèle linguistique, ce fait devrait être clairement indiqué, afin que les lecteurs puissent évaluer par eux-mêmes à quel type d’objet ils ont affaire.

Quand l’IA résume

Dans AI Summaries Are Making You Worse at Reading Sam Illingworth souligne à quel point les résumés produits par l’IA échappent parfois l’essentiel. Je n’ai pas traduit l’ensemble de l’article mais quelques extraits rassemblés dans ce document. La lecture de résumés plutôt que celle des originaux affaiblit la compréhension… ce qui, dit ainsi, apparaît évident !

Lorsque l’IA supprime l’effort de collecte et de synthèse des sources, le travail mental qui consolide la compréhension n’a jamais lieu. (…) La lecture approfondie favorise l’empathie, l’imagination, la pensée critique et l’introspection.

Ce ne sont pas des options facultatives. Ce sont les mécanismes par lesquels la lecture produit la compréhension. La lecture en diagonale, prévient Wolf, les érode au fil du temps. La personne qui survole ne se contente pas de passer à côté d’informations. Elle perd la capacité de les traiter. 

Les résumés générés par l’IA constituent un survol à l’échelle industrielle. Ils fournissent des conclusions sans contexte, des résultats sans nuance, des réponses sans les questions qui les ont produites.

Apprendre et maintenir ses compétences

Dans le même document, j’ai aussi inclus des extraits (traduits) de There Are Three Ways to Learn With AI. Most People Use None of Them par le même Sam Illingworth. Une recherche randomisée auprès de 52 programmeurs ayant ou non utilisé l’IA permet d’identifier à quel point l’utilisation de l’IA peut réduire la compétence plutôt que de la construire… et à quelle condition son utilisation peut être positive.

Évidemment, cette expérience porte sur des codeurs (en Python) et non des producteurs de textes, mais on peut faire la transcription. La conclusion de Illingworth :

Le groupe témoin [qui n’a pas utilisé l’IA] a rencontré plus d’erreurs. Ses membres ont passé plus de temps bloqués. Ils ont fait état de plus de frustration.

Ils ont également déclaré avoir pris plus de plaisir et avoir davantage appris.

Ce n’est pas un paradoxe. C’est une pédagogie bien établie. C’est dans la lutte que l’apprentissage se produit. Lorsque l’IA élimine la friction, elle élimine le mécanisme par lequel la compréhension se forme.

Ce que cela signifie pour toute personne utilisant l’IA dans son travail

Chaque fois que vous utilisez l’IA pour rédiger un e-mail sans le lire attentivement, vous vous entraînez à ne pas lire attentivement. Chaque fois que vous acceptez un résumé sans vérifier la source, vous vous entraînez à ne pas vérifier les sources. Chaque fois que vous collez une erreur dans un chatbot et acceptez la correction, vous vous entraînez à ne pas déboguer.

Gerlich (2025) a constaté qu’une utilisation fréquente de l’IA était associée à une détérioration de la pensée critique chez les travailleurs du savoir. Non pas parce que l’outil est mauvais. Mais parce que le mode d’utilisation forge une habitude cognitive : déléguer, accepter, passer à autre chose.

Cette habitude s’installe. Et elle s’installe discrètement, car le résultat semble toujours compétent.

Pourquoi cela importe au-delà du codage

Si vous dirigez une équipe, demandez-leur comment ils utilisent les outils d’IA. Pas s’ils les utilisent. Comment. La différence entre délégation et questionnement est la différence entre déqualification et développement.

Si vous enseignez, cette étude vous apporte la preuve de ce que les bons éducateurs ont toujours su : la friction n’est pas l’ennemie de l’apprentissage. C’est le mécanisme.


Que retenir ?

Il ne faut pas interdir l’utilisation de l’IA mais l’encadrer. Exiger la divulgation de son utilisation (pour faire quoi, à quelle étape de la production textuelle).

Les objectifs quantitatifs qui induisent une utilisation extensive de l’IA peuvent conduire à une déqualification des personnels et à des produits de belle apparence mais peu fiables.

un frein à la ploutocratie américaine ?

Lawrence Lessig, ce juriste américain spécialiste du droit constitutionnel et de la propriété intellectuelle, clarifie (pour moi et, peut-être, pour le sénateur Sanders) dans ce billet (ma traduction) la question des SuperPAC qui jouent un rôle (de plus en plus) important dans les élections américaines.

La décision de la Cours suprême des États-Unis rendue en 2010 (Citizens United v. Federal Election Commission1Wikipédia) :

interdit à l’État de restreindre les dépenses de communication engagées par des sociétés (y compris à but lucratif), des syndicats, ou des associations, lorsque ces dépenses sont expressément destinées à soutenir un candidat clairement identifié (ou au contraire à s’opposer à lui), et à condition que ces dépenses ne soient pas décidées en coopération, en consultation, à la demande, ou à la suggestion d’un candidat, d’un comité autorisé par un candidat, ou d’un parti politique.

Le billet de Lessig démontre que la condition de « non coopération ou consultation » avec les candidats est facilement contournée par les liens directs des contributeurs avec les candidats. Autrement dit, la cours interdit aux super PAC (qui recueillent les dons) de se concerter avec les candidats dans l’orientation de leurs dépenses électorales alors que ce sont les contributeurs qui, eux, se concertent avec les candidats. Ce qui pose problème quand les contributions sont faites à coup de millions (et centaines de millions). Comme le soulignait Wallace-Wells en février dernier dans Le peuple contre les ploutocrates :

Lorsque Citizens United a été décidé en 2010, les milliardaires avaient dépensé 18 millions de dollars pour l’élection présidentielle de 2000, 13 millions pour celle de 2004 et 16 millions pour celle de 2008. Puis vint le déluge. En 2012, le total s’élevait à 231 millions de dollars, et ce chiffre a encore doublé au cours des trois cycles électoraux suivants, pour atteindre 682 millions de dollars en 2016, 1,2 milliard de dollars en 2020 et 2,6 milliards de dollars en 2024. (…) [E]n 2008 encore, les donateurs donnant plus d’un million de dollars ne représentaient que 4 % des fonds de campagne républicains. En 2024, ils ont fourni plus de la moitié d’un budget de parti beaucoup plus important.

Lessig va plus loin : Lors de la course à la présidence de 2024, les dons de 5 millions de dollars ou plus ont représenté 75 % du financement des super PAC.

En novembre 2024, les électeurs du Maine ont adopté une initiative limitant les contributions aux super PAC à 5 000 dollars par an. Cette initiative est présentement contestée, mais elle pourrait conduire à rétablir un peu de décence dans la joute électorale de nos voisins. Il n’est pas nécessaire de renverser la décision (Citizens United v. FEC) de la plus haute cours. Seulement de faire respecter la décision adoptée à 75% des voix par le Maine.

Citizens United a jugé que les dépenses indépendantes ne peuvent pas être source de corruption car la coordination entre les PAC et les candidats est illégale — ils ne peuvent littéralement pas communiquer. Mais une juridiction inférieure, SpeechNow, a étendu ce principe aux contributions, les qualifiant de « d’un cran plus éloignées ». C’est un raisonnement à l’envers. Rien n’empêche les donateurs de traiter directement avec les candidats au sujet des contributions. Le donateur est plus proche du candidat que ne l’est le PAC.

L. Lessig, L’erreur logique qui a brisé la démocratie américaine

Notes