Plaidoyer pour un minimalisme pénal radical
Nous avons droit à une part d’utopie dans les limites du possible.
—Pierre Bourdieu, Le Sociologue et l’historien
Traduction de Against Abolitionism par Loic Wacquant dans New Left Review, avril 2026.
L’État bureaucratique moderne reste la source primordiale de la dissuasion pénale, de la surveillance et de la sanction, malgré les discours sur la décentralisation, la privatisation et la « gouvernementalisation ».1Cet article s’inspire de la conclusion de mon ouvrage Rethinking the Penal State, Cambridge 2026, dans lequel le lecteur peut explorer les fondements théoriques, historiques et ethnographiques de mes arguments. Le Léviathan libéral-démocratique ne peut assurer son règne en l’absence d’une triade fonctionnant correctement et jouissant d’un minimum de légitimité : police, justice et prison. Mais quel type d’État pénal devrions-nous construire, accueillir ou tolérer ? Quelle doit être son ampleur, son intrusivité, sa sévérité ? Quelles devraient être ses priorités et son modus operandi ? Récemment, des juristes menés par Máximo Langer, Benjamin Levin, Yoav Sapir, Guy Rubinstein et Trevor George Gardner ont présenté des arguments doctrinaux en faveur d’une réforme de la structure, du fonctionnement et des priorités de l’appareil punitif, conformément à ce qu’ils appellent le « minimalisme pénal ».2Pour un exposé doctrinal habile et une évaluation des trois variantes du minimalisme, lire Máximo Langer, « What Is Penal Minimalism? », Washington University Law Review, vol. 101, n° 6, 2024. Langer s’appuie sur les travaux du juriste italien Luigi Ferrajoli et du philosophe américain Douglas Husak pour développer sa propre approche, sur laquelle je m’appuie à mon tour pour développer la mienne avec l’aide de la sociologie fondamentale du crime et du châtiment d’Émile Durkheim. Le précurseur méconnu du minimalisme est le criminologue et sociologue norvégien Nils Christie, qui met en lumière le coût social et plaide pour la rareté de l’« infliction de souffrance » par l’État dans son ouvrage Limits to Pain, Oslo 1981. Dans cet article, j’amplifie et complète leurs arguments juridiques par un plaidoyer proprement sociologique en faveur d’un minimalisme pénal radical — c’est-à-dire : une position minimaliste qui s’attaque à la racine sociale de la pénalité, tient compte de sa dualité de classe et d’ethnie inhérente ainsi que de sa sélectivité spatiale et de sa nature préjudiciable, tout en reconnaissant son caractère fonctionnel indispensable en tant qu’institution politique fondamentale.
Cette position implique un rejet clair et irrévocable de l’abolitionnisme pénal, déployé par des militants de gauche et des spécialistes de la justice à juste titre exaspérés par la pénalisation virulente et apparemment imparable de la race et de la pauvreté dans les métropoles, mais — comme je vais le démontrer — souvent déconnectés des réalités prosaïques du crime et de la punition telles qu’elles se jouent dans les rues, dans les tribunaux et derrière les barreaux. Sur le plan théorique également, les abolitionnistes pénaux ne parviennent généralement pas à s’attaquer au problème de l’impératif de l’État de conquérir et de maintenir son monopole sur la force judiciaire et la stigmatisation, car la pénalité est le principal moyen pratique et discursif de tracer la frontière nette séparant le citoyen respectueux des lois – et donc digne et méritant – du contrevenant immoral et indigne – l’« ennemi de la société » . Dans cette perspective, le criminel est, au même titre que le pauvre et l’étranger, le type social qui, par contraposition, définit et sanctifie le membre à part entière de la communauté civique en concentrant et en incarnant la souillure, le danger et la déchéance. Il est l’anti-citoyen vivant et respirant qui se cache dans les profondeurs obscures des bas-fonds de la ville, d’autant plus redouté lorsqu’il a la peau foncée, parle une langue étrangère et pratique une religion étrangère.3« Le criminel nuit à la société avant tout ; en rompant le contrat social, il s’érige en ennemi intérieur. » Michel Foucault, La Société punitive. Cours au Collège de France, 1972–1973, Paris 2013, p. 260.
1. L’abolitionnisme comme millénarisme pénal
Il est déconcertant, à cet égard, que le pays qui a développé l’appareil pénal le plus hypertrophié et le plus sévère de l’Occident capitaliste ait également donné naissance au réseau le plus dynamique, petit mais bruyant, d’activistes et d’intellectuels prônant son éradication totale, souvent au détriment d’améliorations fragmentaires ou d’un démantèlement partiel. Peut-être que l’énormité même du premier et son imperméabilité à toute modification fragmentaire ont poussé le second vers l’extrémité philosophique. Keeanga-Yamahtta Taylor le suggère lorsqu’elle évoque « le cycle sanglant et absurde de la violence policière raciste » qu’aucune réforme ne semble capable d’arrêter.4Keeanga-Yamahtta Taylor, « The Emerging Movement for Police and Prison Abolition », New Yorker, 7 mai 2021. Quoi qu’il en soit, l’abolition est « utile à la réflexion » et fructueuse en tant que série de Gedankenexperimente à la manière de Max Weber, conçues pour élargir l’esprit et envisager de nouvelles configurations et institutions de punition, ainsi que des alternatives à celles-ci. Elle nous rappelle aussi avec éloquence la diversité et l’ampleur des préjudices sociaux causés par l’État pénal. Mais ces expériences de pensée ne doivent pas être confondues avec des options historiques plausibles.
Cela ne revient pas à nier l’engagement politique et le travail quotidien des militants abolitionnistes sur le terrain aux États-Unis, dont beaucoup sont des personnes de couleur (en particulier des femmes) qui ont souffert aux mains de l’État pénal et qui ont fondé, dirigé ou participé d’une autre manière à une myriade d’organisations telles que Critical Resistance, incite! (femmes de couleur victimes de violences), Survived and Punished (anciens détenus), She Safe We Safe (militantes adoptant une perspective féministe noire queer) et Project nia (jeunes incarcérés).5Voir Angela Davis et al., Abolition. Feminism. Now., Chicago 2022, pour une liste et une généalogie collective. Le travail des abolitionnistes de la justice s’inscrit dans une longue tradition de pensée et d’activisme afro-américains, telle que retracée par Robin Kelley dans Freedom Dreams: The Black Radical Imagination, Boston 2002. Ces organisations s’engagent dans diverses formes de mobilisation locale ; conçoivent et mènent des interventions variées qui remettent en cause l’État pénal ; offrent un espace sûr pour le débat et des services indispensables aux personnes prises dans l’engrenage de la justice et à leurs proches ; et produisent des rapports de terrain et des kits pédagogiques. Elles donnent une tribune aux voix subalternes réduites au silence par les paramètres conventionnels du débat public sur la punition et valorisent les connaissances des personnes pénalisées.6Mariame Kaba, We Do This ‘Til We Free Us: Abolitionist Organizing and Transforming Justice, Chicago 2021. Le but de ma critique n’est pas de nier ce travail, mais d’inciter ses intellectuels, qu’ils soient issus du terrain ou du monde universitaire, à mieux articuler la position abolitionniste, que je trouve philosophiquement séduisante mais logiquement incohérente, sociologiquement indéfendable et politiquement contre-productive.
Répondant à l’urgence du moment politique, les défenseurs américains de l’abolition pénale ont tendance à négliger la première vague de l’abolitionnisme carcéral moderne, apparue dans le sillage de Nils Christie et Thomas Mathiesen en Scandinavie et de Louk Hulsman aux Pays-Bas dans les années 1960 et 1970, ainsi que les travaux apparentés de Ruth Rittenhouse Morris au Canada et d’Eugenio Rául Zaffaroni en Argentine.7Máximo Langer, « Penal Abolitionism and Criminal Law Minimalism: Here and There, Now and Then », Harvard Law Review, vol. 133, n° 9, 2020 ; Gwenola Ricordeau, Crimes et peines. Penser l’abolitionnisme pénal avec Nils Christie, Louk Hulsman et Ruth Morris, Caen 2021. Cela les prive des leçons tirées des expériences passées et les conduit à répéter les erreurs stratégiques de la génération précédente d’abolitionnistes, comme le recours à la distinction indéfendable entre réformes « positives » et « négatives », reformulée en dualité entre « réforme réformiste » et « réforme non réformiste » (elle-même empruntée au philosophe écologiste français André Gorz).
Les abolitionnistes se présentent souvent comme un « mouvement », mais ils s’apparentent davantage à une constellation rhizomatique de militants et d’intellectuels qui ne s’accordent pas toujours sur les objectifs, les moyens et les tactiques. Je centre mon analyse sur les partisans de l’abolition pénale qui, dans leur ensemble, plaident pour l’élimination des trois composantes de la triade pénale — la police, le tribunal et la prison — et non pas leur simple réduction, ce qui, horresco referens, ferait d’eux des minimalistes pénaux. Aux États-Unis, dans le sillage de la mobilisation Black Lives Matter et du meurtre de George Floyd sous les yeux du public, l’abolitionnisme semble être devenu un nouveau symbole rhétorique de courage civique et de progressisme politique parmi les chercheurs et les militants spécialisés dans le droit, les questions raciales et les inégalités.8Parmi la multitude d’ouvrages américains récents sur la justice pénale, voir Lydia Pelot-Hobbs, Prison Capital: Mass Incarceration and Struggles for Abolition Democracy in Louisiana, Chapel Hill, Caroline du Nord, 2023, pour une étude de cas historique ; Tommie Shelby, The Idea of Prison Abolition, Princeton 2022, pour une analyse sous l’angle de la philosophie analytique ; Rachel Herzing et Justin Piché, How to Abolish Prisons: Lessons from the Movement Against Imprisonment, Chicago 2024, pour le point de vue des organisateurs militants ; et Derecka Purnell, Becoming Abolitionists: Police, Protests and the Pursuit of Freedom, New York 2021, pour un récit autobiographique. Le mot est devenu un mot-clé et a donné naissance à de multiples dérivés : abolition de l’école, abolition du travail social, abolition de la dette, abolition de la pauvreté, abolition des frontières, géographie de l’abolition, démocratie de l’abolition. Mais la pluralisation du mot ne renforce pas son analyse ni ne clarifie sa dimension politique. Examinons six aspects problématiques de l’abolitionnisme pénal, tels que proposés par de nombreux intellectuels et militants américains, dont la critique bienveillante mais sans concession servira, je l’espère, à mettre en lumière des voies possibles pour la (ré)organisation de la punition.
1. Hyper- et hypo-pénalisation : Les abolitionnistes de la police, des tribunaux et des prisons minimisent souvent commodément, voire ignorent purement et simplement, le fait indéniable que la criminalité est plus répandue, plus envahissante et plus corrosive pour le tissu social dans les quartiers stigmatisés et relégués, doublement ségrégués par la race et la classe sociale. Leurs habitants souffrent à la fois d’une sur –(en termes de surveillance et de force) et de sous-police (en termes de prévention et de protection), sans parler des erreurs de gestion commises par des tribunaux sous-financés et en sous-effectif. En effet, la catégorie qui souffre le plus de ces deux phénomènes dans l’hyperghetto américain est celle des femmes noires pauvres.9Lisa Avalos, « The Under-Policing of Crimes Against Black Women », Case Western Reserve Law Review, vol. 73, n° 3, 2023. Pour une analyse plus large, voir Aaron Chalfin et Justin McCrary, « Are U.S. Cities Underpoliced? Theory and Evidence », The Review of Economics and Statistics, vol. 100, n° 1, 2018. À Minneapolis, épicentre de la protestation collective contre les pratiques brutales et discriminatoires des forces de l’ordre dans la métropole américaine vers 2020, les dirigeants établis de la population noire et de nombreux habitants du quartier afro-américain de la ville se sont mobilisés contre le « defund the police », au grand désarroi des militants venus de l’extérieur.10Michelle Phelps, The Minneapolis Reckoning: Race, Violence and the Politics of Policing in America, Princeton 2024
Une longue lignée de leaders noirs des droits civiques s’est battue avec acharnement pendant plus d’un siècle pour obtenir une protection égale sous l’autorité pénale, notamment la fin de l’indifférence de la police face à la criminalité dans les quartiers afro-américains et la protection des tribunaux contre la violence raciale des Blancs. L’un des piliers du régime de terrorisme de caste connu sous le nom de Jim Crow dans le Sud américain était l’exclusion des Afro-Américains des institutions judiciaires, ce qui les empêchait de recourir aux tribunaux pour garantir un minimum d’intégrité physique et de sécurité publique.11Loïc Wacquant, Jim Crow. Le terrorisme de caste en Amérique, Paris 2024, pp. 97–105. Dans le même temps, de nombreuses révoltes noires, telles que les soulèvements des ghettos des années 1960, ont été déclenchées par la surveillance et la violence policières. Ces deux revendications apparemment contradictoires coexistent à travers le temps, l’espace et au sein d’une même population, témoignant d’un schéma de longue date mêlant surpénalisation et sous-pénalisation. Le juriste noir Trevor Gardner démontre que l’abolitionnisme fait fi de l’« intérêt sécuritaire » des citoyens et en particulier de « l’intérêt primordial des Afro-Américains dans l’administration pénale ». Cet intérêt est double : « un intérêt sécuritaire (en relation avec la violence privée) et un intérêt démocratique (en ce qui concerne l’influence du groupe sur les institutions pénales) ».12Trevor Gardner, « The Conflict Among African American Penal Interests: Rethinking Racial Equity in Criminal Procedure », University of Pennsylvania Law Review, vol. 171, n° 6, 2023, p. 1700.
2. Le fétichisme de la « communauté » : Les partisans de l’abolition font souvent appel à une « communauté » idéalisée (et à son cousin rhétorique, la « base » romancée) qui serait le dépositaire naturel de la sagesse judiciaire et une force unifiée de résistance organisée contre l’État pénal, à condition que les gens soient correctement éduqués par des militants éclairés grâce à un patient « travail de base », « l’entraide » et le « changement de discours ».13Le mot « communauté » apparaît pas moins de 89 fois dans l’article de 41 pages de Rachel Foran et al., « Abolitionist Principles for Prosecutor Organizing: Origins and Next Steps », Stanford Journal of Civil Rights and Civil Liberties, vol. 16, n° 3, 2021, et 97 fois dans l’article de 45 pages de Matthew Clair et Amanda Woog, « Courts and the Abolition Movement », California Law Review, vol. 110, n° 1, 2022. L’abolition elle-même est définie de manière déroutante par Foran et al. comme « un processus de réimagination des communautés » . On semble présumer que cette « communauté » mystique est cohésive plutôt que fracturée et stratifiée, organiquement disposée à la démocratie directe plutôt qu’à l’autocratie, constitutivement encline à la modération judiciaire plutôt qu’à la sévérité, et animée par une solidarité de principe envers les délinquants en raison des circonstances sociales défavorables que ces derniers ont subies ; la dichotomie délinquant/victime est souvent présentée comme arbitraire. Ainsi, la juriste et ancienne avocate commis d’office Cynthia Godsoe propose de « transférer le pouvoir des professionnels vers les communautés » et de « mettre l’expertise communautaire au centre » en écoutant « les voix de la communauté ».14Cynthia Godsoe, « The Place of the Prosecutor in Abolitionist Praxis », ucla Law Review, vol. 69, n° 1, 2022, p. 214–22. Mais concrètement, qui a le droit de s’exprimer : le commerçant ou le voleur à l’étalage, le propriétaire ou le sans-abri, la mère de trois enfants ou le dealer de rue qui les terrorise, l’enseignant ou le jeune qui fait l’école buissonnière, le policier qui vit dans le quartier ou le membre de gang qui en contrôle les rues ? Et si les voix mises en avant n’étaient qu’une cacophonie de diagnostics discordants et d’exigences contradictoires ? Et si les plus bruyants réclamaient vengeance ?
Cette vision irénique de la Gemeinschaft menant à la prévention sereine et à la résolution pacifique de la criminalité, fondée sur la courtoisie intra-raciale et ce que l’on pourrait appeler le « maternalisme de classe » — par analogie avec le « paternalisme racial » —, ne résiste pas à l’examen historique. La politique raciale de la punition dans les métropoles américaines à l’époque de l’hyperinflation carcérale suffit à le démontrer. Le juriste noir et ancien avocat commis d’office James Forman montre dans son ouvrage de référence Locking Up Our Own que, pendant deux décennies après le déclin du mouvement des droits civiques, les classes ouvrières et moyennes noires ont fortement soutenu les politiques de « répression de la criminalité », notamment le renforcement des contrôles policiers et les peines de prison brutales infligées aux trafiquants de drogue noirs et aux divers délinquants de rue semant le désordre dans et autour de leurs quartiers ségrégués. Ils considéraient ces hors-la-loi non pas comme des victimes d’oppression et des frères de race, mais comme des « traîtres au visage noir » et l’ « ennemi intérieur ».15James Forman, Locking Up Our Own: Crime and Punishment in Black America, New York 2017, p. 29, 32. Une précision essentielle : les citoyens et organisations noirs établis ont simultanément soutenu les investissements économiques, sociaux et éducatifs dans leurs quartiers. En réponse, l’État a mis en œuvre des politiques pénales répressives sans le « Plan Marshall pour l’Amérique urbaine » réclamé par les dirigeants afro-américains. Ils considéraient la nécessité de se protéger contre les crimes commis par le précariat noir comme un nouveau front des droits civiques — l’expression « criminalité entre Noirs » n’a pas été inventée par des racistes blancs, mais par le magazine noir Ebony, qui l’a mise en avant sur sa couverture d’août 1979. Les dirigeants afro-américains et la classe moyenne étaient indignés par ce qu’ils considéraient comme un laxisme policier et une clémence judiciaire ; ils dénonçaient les trafiquants de drogue comme « le fléau de la terre » qui « méritaient d’être rôtis et frits » et les comparaient même au Ku Klux Klan.16Forman, Locking Up Our Own, pp. 131, 158.
Un dernier problème avec le fétichisme communautaire : les abolitionnistes proposent de « retirer l’autorité aux représentants du gouvernement » pour « placer le pouvoir entre les mains des communautés locales ».17Clair et Moog, « Courts and the Abolition Movement », p. 30. Mais ce changement ne s’appliquerait-il pas alors aux « communautés » blanches riches ainsi qu’aux communautés suburbaines et rurales ? Dans un système politique démocratique, on voit mal pourquoi ces dernières n’auraient pas le droit de façonner l’État pénal en fonction de leurs propres besoins et préférences, ce qui constitue un obstacle sérieux au projet abolitionniste puisque les Blancs bourgeois dominent généralement la politique au niveau des comtés et des États.
3. Le mythe démoniaque du « complexe industriel carcéral » : Les partisans de l’abolition de la police et des prisons adhèrent souvent à la démonologie du « complexe industriel carcéral », perpétuant un mythe fondé sur un parallélisme erroné avec le « complexe militaro-industriel » qui occulte la structure et le fonctionnement du Léviathan pénal en tant qu’organisation clairement politique de la force publique.18Ce mythe est exposé dans toute sa splendeur dans Angela Davis, Are Prisons Obsolete?, New York 2003, chapitre 3, et synthétisé dans James Braxton Peterson, Prison Industrial Complex For Beginners, Danbury ct 2016. Le récit du PIC, qui tire sa vraisemblance du fait d’être sans cesse raconté et répété tant par les militants que par les universitaires, passe à côté du fait que l’essor carcéral dans l’Amérique post-droits civiques n’a pas résulté d’une recherche de profit mais d’une construction étatique ; que « l’industrie carcérale » n’est pas une industrie, et encore moins une industrie mondiale, alors que le système pénitentiaire dans son ensemble constitue un secteur minuscule de l’économie (moins de 0,5 % du PIB du pays et indétectable à l’échelle mondiale) régi par des réglementations bureaucratiques et non par les mécanismes du marché ; que l’hyperincarcération est économiquement irrationnelle et ne constitue pas un vecteur d’exploitation capitaliste du travail pénitentiaire (moins de 5 000 détenus sur 2,3 millions travaillaient pour des entreprises privées derrière les barreaux au pic d’utilisation vers 2005) ; que les entreprises fournissant des services de restauration, de soins médicaux, de sécurité et de communication gagnent de l’argent en conséquence, et non en raison, de l’expansion carcérale ; que, parmi toutes les fonctions et tous les services publics, la punition reste obstinément publique, contrairement à l’éducation, à l’aide sociale et à la santé, qui ont toutes été partiellement capturées par des opérateurs privés ; et que les institutions pénales aux États-Unis sont si dispersées et désarticulées qu’elles ne constituent pas un « système » doté d’un levier de contrôle unique, comme c’est le cas pour l’armée.
Les abolitionnistes sont souvent tentés de confondre punition, prison, État, capitalisme, militarisme, colonialisme, domination raciale, patriarcat et xénophobie.19Calvin John Smiley, Defund: Conversations toward Abolition, Chicago 2024. « Ces systèmes de punition s’appuient sur des structures d’oppression, les renforcent et les perpétuent : la suprématie blanche, le patriarcat, le capitalisme, le colonialisme de peuplement, la xénophobie, le capacitisme, la transphobie et l’hétérosexisme. « Notre objectif est d’abolir ces systèmes, pas de les réformer » : Foran et al., « Abolitionist Principles for Prosecutor Organizing », pp. 517–18. Mais une rhétorique enflammée sur les structures du pouvoir peut se substituer à une compréhension du fonctionnement interne de la machine punitive. Ainsi, le guide proposé par le « Digital Resource Hub » de Beyond Criminal Courts (un projet militant mené par Critical Resistance) proclame : « Peu importe à quel point ils sont “progressistes”, au fond, leur travail [celui des procureurs] consiste à mettre les gens en cage » et c’est « pourquoi les poursuites ne peuvent jamais être progressistes ».20« Charging » dans Beyond Criminal Courts, disponible en ligne sur beyondcourts.org. En réalité, la grande majorité des accusés voient leur affaire classée sans suite, font l’objet d’une mesure de déjudiciarisation ou acceptent des accords de plaidoyer qui n’entraînent aucune incarcération : en Californie, seulement 10 % des arrestations pour crime et seulement 20 % des condamnations pour crime aboutissent à une peine de prison.
4. Institutions contingentes contre institutions nécessaires et le lien fictif avec l’esclavage : Les abolitionnistes américains qui souhaitent se débarrasser non seulement de la prison, mais aussi de la police et des tribunaux, établissent souvent une analogie entre l’esclavage et l’État pénal pour affirmer que, tout comme l’abolition du premier était autrefois impensable mais a fini par se produire, l’élimination du second est actuellement inconcevable mais pourrait néanmoins être réalisée. Il s’agit là d’une fausse analogie qui ignore la distinction cruciale entre les institutions historiquement contingentes et les institutions structurellement nécessaires.21Le caractère historique contingent de l’esclavage, malgré sa diffusion mondiale au cours des millénaires, est établi par Orlando Patterson, Enslavement, Past and Present, Cambridge 2024. Autrement dit : il a toujours existé des sociétés sans esclavage ou dans lesquelles l’asservissement humain était une institution marginale, mais aucune société sans punition ; ce qui nous ramène au choix entre punition privée et publique, c’est-à-dire, dans le cas des pays capitalistes, au retour à l’État pénal. De plus, dans le cas spécifique des États-Unis, présenter la prison comme le rejeton de l’esclavage et un élément constitutif du « capitalisme racial » est un non-sens historique.

5. Une impasse politique : Pour que l’abolition soit plus qu’un exercice intellectuel, elle doit trouver une voie politique plausible. Où se trouve cette voie à un moment où le populisme punitif, en tant que stratégie politique et sentiment collectif, est profondément ancré ou fait son retour dans les sociétés avancées ?22Pour une élaboration fructueuse de la notion de « moment punitif » en tant que cadre temporel étendu et élan, voir Didier Fassin, Punir, une passion contemporaine, Paris 2017, pp. 11–15. Même dans une hypothétique perspective à long terme, dans quelle mesure est-il réaliste d’espérer la disparition totale de l’État pénal, alors que des réformes à petite échelle de certaines parties de l’appareil judiciaire s’avèrent si difficiles à réaliser ? Dans le cas des États-Unis, qui abritent l’appareil punitif le plus hypertrophié au monde, quelle est la probabilité de mener à bien des transformations d’un type et d’une ampleur que les pays les plus progressistes, dotés d’États sociaux redoutables et de taux de criminalité violente très bas — tels que les Pays-Bas dans les années 1980, le Danemark dans les années 1990 et la Finlande dans les années 2000 — n’ont pas été capables d’accomplir ? Prenons le cas des prisons à elles seules. C’est une chose pour Thomas Mathiesen de militer en faveur de « réformes négatives » visant à saper la légitimité des institutions pénales en 1971, alors que la Norvège, pays ethniquement homogène de 4 millions d’habitants dont la majorité vivait alors dans des zones rurales et des petites villes, affichait un taux d’incarcération de 44 détenus pour 100 000 habitants, soit un total de 1 700 prisonniers (ce n’est pas une faute de frappe).23Thomas Mathiesen, The Politics of Abolition, Oslo 1974. C’en est une autre de faire la même chose en 2025 aux États-Unis, avec une population de 342 millions d’habitants, dont 80 % vivent dans des villes profondément divisées selon des lignes ethnoraciales, qui comptent 580 détenus pour 100 000 habitants, soit un total stupéfiant avoisinant les 2 millions. La différence brute d’échelle est de 1 pour 1 167,
6. En attendant Godotet le substitut insaisissable : Il existe en effet un risque que les abolitionnistes pénaux nuisent à la population même qu’ils prétendent défendre et servir. Les victimes de violences policières, de la sévérité des poursuites et de conditions de détention difficiles ne peuvent pas attendre que le monstrueux « complexe industriel carcéral » soit démantelé dans le cadre d’une grande refonte uchronique. Elles ont besoin de recours pratiques et de remèdes concrets maintenant, adaptés pour soulager leur situation immédiate. Tout en proclamant leur soutien aux mesures à court terme, les abolitionnistes s’opposent fréquemment aux mesures immédiates qui profiteraient tant aux délinquants qu’aux victimes, au motif qu’elles renforcent « le système ». Par exemple, « les parquets ne devraient pas recevoir davantage de ressources pour fournir des services sociaux ou un soutien aux survivants/victimes », ni orienter les délinquants vers des tribunaux axés sur la résolution des problèmes, tels que les tribunaux spécialisés dans les affaires de drogue, au motif que « donner plus de ressources à des institutions génératrices de mort n’est pas abolitionniste. Cela ne fait que consolider et accroître le pouvoir, tout en conférant une apparence de légitimité au système ».24Foran et al., « Abolitionist Principles for Prosecutor Organizing », p. 519. Mais attendre l’avènement d’une société nouvelle et radieuse où le préjudice social aurait disparu et où la punition serait devenue superflue revient à attendre Godot. De plus, comme l’a fait valoir Máximo Langer, une société sans punition étatique « peut elle-même être injuste, discriminatoire et inhumaine ; priver les faibles de protection face aux puissants ; nuire aux communautés et aux individus touchés par ces situations ; et favoriser la multiplication de ces situations néfastes à l’avenir ».25Langer, « Penal Abolitionism and Criminal Law Minimalism: Here and There, Now and Then », p. 40.
L’un des verbes préférés des abolitionnistes est « réimaginer », mais à un moment donné, l’imagination doit se confronter à la réalité historique.26« Commençons notre parcours abolitionniste non pas par la question “Qu’avons-nous aujourd’hui, et comment pouvons-nous l’améliorer ?” Mais demandons-nous plutôt “Que pouvons-nous imaginer pour nous-mêmes et pour le monde ?” » Mariame Kaba, We Do This ‘Til We Free Us, p. 26. Après des décennies de gestation, on ne sait toujours pas par quoi les abolitionnistes remplaceraient l’État pénal — à part des homélies sur la « communauté » et des hymnes aux « institutions qui valorisent la vie ».27Davis et al., Abolition. Feminism. Now., p. 58. Les auteurs du même ouvrage souscrivent à la notion fourre-tout et teintée de positivisme de « services et infrastructures volontaires, accessibles et gérés par la communauté » : p. 195. Foran et al. préconisent de supprimer purement et simplement la fonction de poursuite, invoquant à la place la notion nébuleuse de « méthodes de justice axées sur la communauté » sans plus de précisions.28Foran et al., « Abolitionist Principles for Prosecutor Organizing », p. 505. Ils mentionnent également « la mise en place d’institutions et de systèmes de soutien qui valorisent la vie afin que les personnes aient ce dont elles ont besoin pour s’épanouir et se sentir en sécurité », et « le financement d’initiatives communautaires en faveur du bien-être, de la sécurité et de la guérison », des notions tout aussi vagues : pp. 521, 532. Le sociologue Matthew Clair et l’avocate-chercheuse Amanda Woog proposent « d’abolir les tribunaux pénaux en tant que lieux de coercition, de violence et d’exploitation et de les remplacer par d’autres institutions sociales, telles que des programmes communautaires de justice réparatrice et de rétablissement de la paix, tout en investissant dans la mise à disposition de ressources sociales, politiques et économiques solides dans les communautés marginalisées » . Ils vantent les « méthodes autochtones utilisées depuis des siècles pour rétablir l’intégrité des communautés », mais ne tiennent pas compte de leur inapplicabilité aux sociétés avancées caractérisées par une forte densité démographique et sociale, une division du travail complexe et des hiérarchies verticales rigides, un individualisme profond et une diversité morale.29Émile Durkheim, De la division du travail social, Paris 1893 ; Clair et Woog, « Courts and the Abolition Movement », pp. 7, 38. Critical Resistance fait également une allusion en passant aux « cercles » de résolution des préjudices des Amérindiens du Yukon et de la tribu ojibwée de Hollow Water au Canada, présentés comme des « formes humaines de responsabilité ».30Critical Resistance, « Abolition Organizing Toolkit (Selections) » dans Michael Coyle et David Scott, éd., The Routledge International Handbook of Penal Abolition, Londres 2021, p. 447. Mais ces mêmes Premières Nations sont ravagées par la criminalité et l’incarcération dans toutes les anciennes colonies de peuplement britanniques, preuve que leurs méthodes sacrées de résolution des préjudices ne constituent guère une réponse viable à la délinquance. Et à quoi servent concrètement les « programmes de rétablissement de la paix » lorsqu’il faut réagir, sur le moment, à un vol organisé, à une récidive de conduite en état d’ivresse, à un vol d’identité à grande échelle, à des violences domestiques persistantes, à un vol dans la rue, à un cambriolage avec effraction en cours, à des soupçons d’abus sexuels sur mineurs ou à un meurtre de sang-froid ?
Un remède favori invoqué par les abolitionnistes est la justice réparatrice. J’ai décrit ailleurs les profondes failles et la grande improbabilité d’étendre des programmes de justice réparatrice minuscules qui concernent moins de 2 % de la charge de travail des tribunaux dans les pays qui les utilisent le plus, l’Allemagne et la Norvège — même si l’on augmentait massivement les ressources de la justice pénale au sens large, ce à quoi s’opposent les abolitionnistes.31Wacquant, Rethinking the Penal State, pp. 70–75. En bref : la plupart des délinquants se moquent de leurs victimes et la plupart des victimes ne veulent rien avoir à faire avec leur agresseur ; la justice réparatrice porte atteinte à l’intégrité de l’auteur de l’infraction en l’humiliant ; elle transforme les victimes en accessoires, les contraint à pardonner et amplifie leur crainte d’une nouvelle victimisation ; elle désavantage structurellement les catégories vulnérables (femmes, enfants, pauvres, personnes issues de minorités ethniques) ; et elle affaiblit les garanties procédurales. Plus important encore, dans les sociétés différenciées, le délinquant et la victime ne partagent souvent pas le même espace social et symbolique et ont donc peu de chances de « rétablir l’harmonie sur la base d’un sentiment que justice a été faite ».32John Braithwaite, Restorative Justice, Oxford 2001. La justice réparatrice offre au mieux un complément mineur à l’État pénal, et certainement pas un remplacement total de celui-ci.
Critical Resistance concède que « jusqu’à présent, les abolitionnistes n’ont pas mis au point de moyens pratiques pour offrir cette alternative à la police », mais déconseille néanmoins de faire appel à eux car ils constituent « une solution fourre-tout à des problèmes qui sont normalement spécifiques ». Ils recommandent plutôt « d’appeler quelqu’un d’autre — un voisin, un membre de la famille ou un ami », ce qui est une absurdité pratique et juridique face à une menace criminelle imminente.33Critical Resistance, « Abolition Organizing Toolkit (Selections) », pp. 448–49.Dans son élaboration rigoureuse de ce qu’il appelle les « utopies réelles », le sociologue Erik Olin Wright, aujourd’hui décédé, souligne qu’une science sociale émancipatrice doit développer « une description d’alternatives viables » en réponse à la critique des institutions existantes.34Erik Olin Wright, « Transforming Capitalism through Real Utopias », American Sociological Review, vol. 78, n° 1, 2013. Cette description brille par son absence dans le manuel des abolitionnistes.
Les abolitionnistes consacrent une grande partie de leur énergie à s’efforcer de se différencier des « réformistes », pensant peut-être préserver ainsi leur pureté morale, leur droiture judiciaire, leur engagement mutuel et leur culture d’opposition — autant de caractéristiques qui, selon Weber, définissent une secte. Mais lorsqu’on leur demande des « stratégies concrètes » pour favoriser l’abolition, ils évoquent « des investissements plus importants dans les services sociaux », « l’augmentation des ressources pour la communauté » et « l’investissement dans les personnes et les communautés » — en d’autres termes, le programme habituel des réformistes axé sur le renforcement de l’État social.35Foran et al., « Abolitionist Principles for Prosecutor Organizing », pp. 521, 529. Qualifier la surveillance des tribunaux, les centres de défense participative et les fonds communautaires de cautionnement d’« abolitions partielles » revient simplement à exagérer l’impact de ces interventions locales et à jouer sur les mots36Clair et Moog, « Courts and the Abolition Movement », pp. 34–36. La rhétorique est abolitionniste, la pratique minimaliste.
2. Les dix principes du minimalisme pénal radical
Quelle alternative à l’abolitionnisme les opposants à l’ordre actuel devraient-ils adopter ? Il y a plus d’un siècle, le fondateur de la sociologie moderne, Émile Durkheim, a montré que le crime, considéré comme une « atteinte à des états clairs et définis de la conscience collective », est un fait normal et nécessaire de la vie sociale. Même dans les formations sociales les plus simples, l’affirmation d’une norme collective produit mécaniquement la déviance — il y a toujours des individus qui ignorent, contournent ou enfreignent la règle, sous l’emprise de la passion.37Émile Durkheim, Les Règles de la méthode sociologique, Paris 1967 [1894], p. 70. Le crime rappelle à la collectivité cette norme de conduite partagée, ce qui produit la réaction sociale à la déviance, réelle ou imaginaire, que nous appelons punition, laquelle ravive à son tour la solidarité sociale. Dans le langage durkheimien, donc, la punition est normale et nécessaire,et non pathologique comme l’affirment certains critiques de gauche.
Il existe trois options possibles pour l’application des sanctions pénales : d’une part, la vendetta privée ou les représailles justicières (vigilantism) et communautaires, et d’autre part, l’autorité publique, avec la possibilité de garanties juridiques et de responsabilité démocratique. Les défauts, les horreurs et la dynamique auto-entretenue de l’application privée et communautaire de la punition sont bien documentés dans les pays où l’État n’a pas réussi à mettre en place un appareil pénal minimalement fonctionnel et légitime. Là où elle prévaut, la justice communautaire s’avère rétributive, sévère et arbitraire, ainsi que dépourvue de garde-fous juridiques et de contrôle démocratique. Ainsi, le champ d’action potentiellement transformateur se concentre d’abord sur le périmètre de la criminalité, puis sur la nature et les modalités de l’application publique des sanctions pénales, et non sur leur nécessité. C’est là le point de bifurcation entre minimalisme et abolitionnisme : le premier s’ancre dans l’histoire comparée ; le second est ce que Durkheim qualifierait d’« hérésie sociologique ».
Une sociologie bien fondée de l’État pénal recommande, non pas l’abolitionnisme, qui est socialement invraisemblable et dont les premiers perdants seraient les habitants des quartiers urbains en perdition, mais un minimalisme pénal radical appliqué de manière uniforme à travers l’espace social et physique, tout en tenant compte à la fois de la responsabilité individuelle et de l’adversité sociale à chaque étape de la désignation et du traitement des délinquants. Cette approche de l’organisation politique de la sanction pénale repose sur dix principes. Les cinq premiers jettent les bases d’un Léviathan minimaliste en matière de sanctions :
Le minimalisme pénal radical tel que je le conçois déploie toute la palette de mesures adaptées à la résolution d’un acte criminel avant, pendant et après sa commission : prévention multisite, mentorat ciblé, médiation des conflits, interruption de la violence, restitution et sanction pénale, celle-ci couvrant toute la gamme allant des amendes et des travaux d’intérêt général à la restauration et à la réparation, en passant par la probation et l’incarcération — et, encore une fois, l’incarcération uniquement en tant que dernier recours modéré pour une petite sous-population de délinquants. Il s’agit d’une philosophie pénale réticente qui s’efforce activement de se remettre en question et de réduire le périmètre de son intervention, avant tout en réduisant la taille de sa clientèle. Ce qui le rend radical, c’est son effort sociologique acharné pour articuler la punition et la structure sociale, comme l’énoncent ces cinq critères supplémentaires :
Surtout, le minimalisme pénal radical n’est pas un état statique mais un processus dynamique ; il s’agit moins d’une doctrine sur le papier que d’un idéal régulateur destiné à guider le fonctionnement ordinaire de l’État pénal sur le terrain. Il se traduit immédiatement par des contrôles judiciaires et des mesures administratives, telles que la réduction de la détention provisoire et l’extension du recours aux travaux d’intérêt général comme sanction de base pour les infractions mineures. Si le législateur peut agir pour réduire le champ des actes criminels, le principal moteur du minimalisme pénal est le tribunal, car il constitue le point de décision critique dans la chaîne pénale : l’organisation de traitement qui transforme les informations fournies par la police en sanctions. Il est relativement à l’abri de la pression populaire directe — même aux États-Unis, où les élections des juges et des procureurs sont généralement des formalités dans lesquelles le titulaire se présente sans opposition, ou face à des candidats marginaux. Le juge statue au cas par cas et peut ainsi rejeter les accusations lorsqu’elles visent des comportements criminels mineurs (le principe de minimis) ; orienter les affaires vers des mesures non pénales lorsque celles-ci sont recommandées et disponibles (le principe de l’ultima ratio) ; et faire preuve de parcimonie dans la détermination de la peine (le principe de la retenue pénale).
3. Transformation pénale
Les abolitionnistes ont tendance à poser une fausse dichotomie entre, d’une part, la loi et l’ordre, qui alimente la violence policière et l’hyperincarcération, et, d’autre part, l’élimination des institutions judiciaires — comme s’il n’existait aucune option pratiquement viable, moralement souhaitable et socialement progressiste entre ces deux extrêmes. Mais, logiquement, tout abolitionniste devrait être un minimaliste pénal, puisque la réduction de l’État pénal est une étape sur la voie de son élimination finale — une étape nécessaire, qui plus est, à moins de s’accrocher à une fantaisiste « théorie du big bang » du changement judiciaire dans laquelle l’État pénal disparaîtrait du jour au lendemain. Pourtant, certains abolitionnistes s’obstinent à s’opposer à des mesures qui aboutiraient à une modulation progressive du pouvoir pénal au profit de « réformes non réformistes » destinées à saper la reproduction et la légitimité du « système ». Ce faisant, ils s’enferment dans une adhésion pratique au statu quo. L’avertissement de Pierre Bourdieu est ici tout à fait pertinent : « L’espoir messianique est l’un des grands obstacles à la transformation. À cette illusion messianique, nous devons substituer des espoirs rationnels tout à fait modérés, qui ont souvent été discrédités comme réformistes, comme des compromis, etc., même s’il en existe des formes qui sont très, très radicales ».38Pierre Bourdieu et Roger Chartier, Le Sociologue et l’historien, Marseille 2010, p. 54, c’est moi qui souligne.
Voici une réforme qui profiterait le plus à la clientèle habituelle de l’appareil pénal et aux habitants des quartiers défavorisés de la ville dont ils sont issus, et à laquelle la plupart des abolitionnistes s’opposeraient par principe : augmenter considérablement le budget des tribunaux locaux, disons d’un facteur trois, afin de leur donner les ressources nécessaires pour traiter les affaires conformément à leurs principes affichés de dignité, d’impartialité et de constitutionnalité — tout en mettant en place des commissions de résolution des conflits pour traiter les litiges mineurs, en élargissant les mesures de déjudiciarisation et en soutenant une « défense pénale élargie ».39Ronald Wright et Jenny Roberts, « Expanded Criminal Defense Lawyering », Annual Review of Criminology, vol. 6, 2023. Les dotations en fonds et en personnel des tribunaux sont lamentablement insuffisantes dans tous les pays (à quelques exceptions près, comme le Canada, l’Allemagne, l’Autriche et les pays nordiques). Dans les grands comtés urbains des États-Unis, même les affaires criminelles graves doivent être résolues par le biais de négociations de peine, pour la simple raison qu’il n’y a tout simplement pas assez de salles d’audience, pas assez de juges pour constituer un jury, pas assez d’avocats des deux côtés pour aller au procès, et pas assez de greffiers et de sténographes judiciaires pour soutenir leur travail. Dans les hyperghettos noirs, il n’y a pas assez d’inspecteurs de police pour mener des enquêtes minimales sur les homicides, pour commencer. En conséquence, plus de la moitié des affaires de meurtre restent non résolues, même si les habitants du quartier savent parfaitement qui sont les meurtriers.40Jill Leovy, Ghettoside: A True Story of Murder in America, New York 2015. Les militants abolitionnistes souhaitent « affamer la bête », sans se rendre compte que le système judiciaire est déjà affamé par manque de financement et de personnel.
Une mesure connexe consisterait à tripler le nombre d’avocats commis d’office ou d’avocats défendeurs commis d’office aux accusés indigents, afin de réduire leur charge de travail et d’augmenter leur rémunération pour rendre le poste plus attractif aux yeux d’avocats bien formés. Un financement accru permettrait d’intégrer dans leurs services des spécialistes de l’immigration, des travailleurs sociaux, des professionnels de la santé mentale, des conseillers en logement et des conseillers familiaux, ainsi que de créer un lien avec des programmes non judiciaires de traitement de l’alcoolisme et de la toxicomanie (qui sont à l’origine de la majorité des crimes) . Au lieu de cela, les abolitionnistes purs et durs insistent avec véhémence sur la nécessité de « supprimer le financement » ou de « priver de ressources » les institutions de justice pénale et ne cessent de faire pression pour réduire leurs budgets, ce qui pourrait avoir des conséquences désastreuses pour la population pénalisée. Certains s’opposent catégoriquement au financement public des avocats de la défense, au motif que « cela confère au système de justice pénale un vernis d’impartialité et de respectabilité qu’il ne mérite pas ».41Paul Butler, « Poor People Lose: Gideon and the Critique of Rights », Yale Law Journal, vol. 122, n° 8, 2013. On peut se demander si Butler, éminent professeur de droit, ancien procureur fédéral et commentateur régulier à la télévision, laisserait son frère, son fils ou son neveu faire face seul à une accusation criminelle. Faut-il donc laisser les accusés se débrouiller seuls, sans avocat, juste pour faire valoir un point de vue idéologique ?
Le minimalisme pénal radical est donc paradoxal en ce sens que, au moins pendant une longue phase de transition, il exige que l’on augmente simultanément les budgets et les effectifs alloués aux tribunaux, aux centres de détention, aux prisons et à leurs extensions administratives – qui sont lamentablement insuffisants par rapport au volume de travail judiciaire des deux côtés de l’Atlantique – et que l’on réduise la population traitée par la chaîne pénale. Quant à la police, un audit pays par pays ou ville par ville est nécessaire pour déterminer si davantage d’agents sont nécessaires par unité de criminalité, parallèlement à des changements qualitatifs radicaux visant à passer de la lutte contre la criminalité au maintien de la paix, du guerrier au protecteur.42Dans le cas particulier des États-Unis, compte tenu de la banalisation de la violence extrême, de la militarisation galopante et de la fragmentation bureaucratique des forces de l’ordre, des changements juridiques, procéduraux et culturels doivent être mis en œuvre avant toute augmentation éventuelle des effectifs. Dans l’intervalle, ces derniers peuvent être redéployés pour se concentrer sur la police de proximité et le travail d’enquête axé sur les affaires criminelles graves. Un redéploiement des effectifs devrait suffire dans de nombreux cas, car les policiers consacrent une grande partie de leur temps à des tâches administratives et, lorsqu’ils sont appelés dans la rue, ils consacrent la majeure partie de leur temps d’intervention à traiter des plaintes pour tapage, des infractions au code de la route, des contrôles de bien-être et des crises de santé mentale — des tâches qui pourraient être mieux prises en charge par des brigades mobiles de services sociaux et médicaux. En tout état de cause, les forces de l’ordre devraient à tout moment donner la priorité à la dignité personnelle, à l’équité procédurale et à la désescalade afin d’améliorer la prévention et de réduire la brutalité.
La logique de ce mouvement en ciseaux — augmenter les moyens organisationnels, réduire le flux humain vers l’entonnoir pénal — consiste à accroître le nombre de procureurs, d’avocats commis d’office et de juges par prévenu, pour un meilleur jugement respectueux des droits fondamentaux ; le nombre de personnel chargé de la probation et des diverses alternatives à l’incarcération, afin d’apporter un soutien plutôt qu’une surveillance ; et le nombre de gardiens de prison par détenu pour renforcer la sécurité et la dignité de tous deux derrière les barreaux. Les abolitionnistes ne parviennent pas à saisir ce paradoxe car ils interprètent à tort la taille absolue de l’État pénal (mesurée par son budget et ses effectifs) comme la cause profonde de l’excès pénal, alors que le moyen de freiner ce dernier consiste à augmenter la taille tout en réduisant la portée. Pour mettre en œuvre cette double démarche, il faut prendre conscience que le jugement pénal est un service public essentiel et, à ce titre, nécessite un investissement collectif à la hauteur de la mission fondamentale qu’il prétend accomplir.
Dans l’ensemble, l’idéal abolitionniste est philosophiquement séduisant et moralement irréprochable. C’est sans conteste la meilleure politique pénale pour une société imaginaire à petite échelle, socialement et culturellement homogène, d’où le mal aurait disparu comme par magie ou pourrait être résolu par des moyens à l’amiable — une société dirigée par Rousseau plutôt que par Hobbes. Mais, replacé dans le contexte américain et même dans les sociétés européennes les plus progressistes, il est pratiquement voué à l’échec et risque de se transformer en une pratique sectaire favorisant la stase pénale — la perpétuation du statu quo en rejetant les petits pas vers de réels changements.
Il existe, il faut l’admettre, une tension entre les thèses selon lesquelles l’État pénal est structurellement divisé par classe et par ethnicité, cible des populations en fonction de leur lieu de résidence et engendre dans toute société avancée un double ensemble de régimes de sanctions, l’un pour la bourgeoisie et l’autre pour le précariat racialisé, et ce qui apparaîtra à certains lecteurs comme une relative réserve quant à la voie proposée vers le changement pénal — une réforme radicale plutôt qu’une révolution fictive, pour l’exprimer en termes politiques simples.43Ces trois thèses sont développées et documentées dans Rethinking the Penal State. Cette tension est résolue par le compromis inévitable que tout analyste et militant de la justice pénale doit trouver, entre ce que Weber appelle l’ « éthique de la conviction » (Gesinnungsethik), qui exige une obéissance farouche à des absolus idéaux, et l’« éthique de la responsabilité » (Verantwortungsethik), qui prend en compte de manière pragmatique les voies possibles et les issues probables.44Max Weber, Le Savant et le politique, Paris 2003 [1919], p. 192. Dans les questions touchant à la souffrance humaine, lorsqu’il s’agit d’agir, je penche pour cette dernière.
Liste évolutive des traductions par Gilles en vrac
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.
Notes
- 1Cet article s’inspire de la conclusion de mon ouvrage Rethinking the Penal State, Cambridge 2026, dans lequel le lecteur peut explorer les fondements théoriques, historiques et ethnographiques de mes arguments. ↩︎
- 2Pour un exposé doctrinal habile et une évaluation des trois variantes du minimalisme, lire Máximo Langer, « What Is Penal Minimalism? », Washington University Law Review, vol. 101, n° 6, 2024. Langer s’appuie sur les travaux du juriste italien Luigi Ferrajoli et du philosophe américain Douglas Husak pour développer sa propre approche, sur laquelle je m’appuie à mon tour pour développer la mienne avec l’aide de la sociologie fondamentale du crime et du châtiment d’Émile Durkheim. Le précurseur méconnu du minimalisme est le criminologue et sociologue norvégien Nils Christie, qui met en lumière le coût social et plaide pour la rareté de l’« infliction de souffrance » par l’État dans son ouvrage Limits to Pain, Oslo 1981. ↩︎
- 3« Le criminel nuit à la société avant tout ; en rompant le contrat social, il s’érige en ennemi intérieur. » Michel Foucault, La Société punitive. Cours au Collège de France, 1972–1973, Paris 2013, p. 260. ↩︎
- 4Keeanga-Yamahtta Taylor, « The Emerging Movement for Police and Prison Abolition », New Yorker, 7 mai 2021. ↩︎
- 5Voir Angela Davis et al., Abolition. Feminism. Now., Chicago 2022, pour une liste et une généalogie collective. Le travail des abolitionnistes de la justice s’inscrit dans une longue tradition de pensée et d’activisme afro-américains, telle que retracée par Robin Kelley dans Freedom Dreams: The Black Radical Imagination, Boston 2002. ↩︎
- 6Mariame Kaba, We Do This ‘Til We Free Us: Abolitionist Organizing and Transforming Justice, Chicago 2021. ↩︎
- 7Máximo Langer, « Penal Abolitionism and Criminal Law Minimalism: Here and There, Now and Then », Harvard Law Review, vol. 133, n° 9, 2020 ; Gwenola Ricordeau, Crimes et peines. Penser l’abolitionnisme pénal avec Nils Christie, Louk Hulsman et Ruth Morris, Caen 2021. ↩︎
- 8Parmi la multitude d’ouvrages américains récents sur la justice pénale, voir Lydia Pelot-Hobbs, Prison Capital: Mass Incarceration and Struggles for Abolition Democracy in Louisiana, Chapel Hill, Caroline du Nord, 2023, pour une étude de cas historique ; Tommie Shelby, The Idea of Prison Abolition, Princeton 2022, pour une analyse sous l’angle de la philosophie analytique ; Rachel Herzing et Justin Piché, How to Abolish Prisons: Lessons from the Movement Against Imprisonment, Chicago 2024, pour le point de vue des organisateurs militants ; et Derecka Purnell, Becoming Abolitionists: Police, Protests and the Pursuit of Freedom, New York 2021, pour un récit autobiographique. ↩︎
- 9Lisa Avalos, « The Under-Policing of Crimes Against Black Women », Case Western Reserve Law Review, vol. 73, n° 3, 2023. Pour une analyse plus large, voir Aaron Chalfin et Justin McCrary, « Are U.S. Cities Underpoliced? Theory and Evidence », The Review of Economics and Statistics, vol. 100, n° 1, 2018. ↩︎
- 10Michelle Phelps, The Minneapolis Reckoning: Race, Violence and the Politics of Policing in America, Princeton 2024 ↩︎
- 11Loïc Wacquant, Jim Crow. Le terrorisme de caste en Amérique, Paris 2024, pp. 97–105. ↩︎
- 12Trevor Gardner, « The Conflict Among African American Penal Interests: Rethinking Racial Equity in Criminal Procedure », University of Pennsylvania Law Review, vol. 171, n° 6, 2023, p. 1700. ↩︎
- 13Le mot « communauté » apparaît pas moins de 89 fois dans l’article de 41 pages de Rachel Foran et al., « Abolitionist Principles for Prosecutor Organizing: Origins and Next Steps », Stanford Journal of Civil Rights and Civil Liberties, vol. 16, n° 3, 2021, et 97 fois dans l’article de 45 pages de Matthew Clair et Amanda Woog, « Courts and the Abolition Movement », California Law Review, vol. 110, n° 1, 2022. L’abolition elle-même est définie de manière déroutante par Foran et al. comme « un processus de réimagination des communautés » . ↩︎
- 14Cynthia Godsoe, « The Place of the Prosecutor in Abolitionist Praxis », ucla Law Review, vol. 69, n° 1, 2022, p. 214–22. ↩︎
- 15James Forman, Locking Up Our Own: Crime and Punishment in Black America, New York 2017, p. 29, 32. Une précision essentielle : les citoyens et organisations noirs établis ont simultanément soutenu les investissements économiques, sociaux et éducatifs dans leurs quartiers. En réponse, l’État a mis en œuvre des politiques pénales répressives sans le « Plan Marshall pour l’Amérique urbaine » réclamé par les dirigeants afro-américains. ↩︎
- 16Forman, Locking Up Our Own, pp. 131, 158. ↩︎
- 17Clair et Moog, « Courts and the Abolition Movement », p. 30. ↩︎
- 18Ce mythe est exposé dans toute sa splendeur dans Angela Davis, Are Prisons Obsolete?, New York 2003, chapitre 3, et synthétisé dans James Braxton Peterson, Prison Industrial Complex For Beginners, Danbury ct 2016. ↩︎
- 19Calvin John Smiley, Defund: Conversations toward Abolition, Chicago 2024. « Ces systèmes de punition s’appuient sur des structures d’oppression, les renforcent et les perpétuent : la suprématie blanche, le patriarcat, le capitalisme, le colonialisme de peuplement, la xénophobie, le capacitisme, la transphobie et l’hétérosexisme. « Notre objectif est d’abolir ces systèmes, pas de les réformer » : Foran et al., « Abolitionist Principles for Prosecutor Organizing », pp. 517–18. ↩︎
- 20« Charging » dans Beyond Criminal Courts, disponible en ligne sur beyondcourts.org. ↩︎
- 21Le caractère historique contingent de l’esclavage, malgré sa diffusion mondiale au cours des millénaires, est établi par Orlando Patterson, Enslavement, Past and Present, Cambridge 2024. ↩︎
- 22Pour une élaboration fructueuse de la notion de « moment punitif » en tant que cadre temporel étendu et élan, voir Didier Fassin, Punir, une passion contemporaine, Paris 2017, pp. 11–15. ↩︎
- 23Thomas Mathiesen, The Politics of Abolition, Oslo 1974. ↩︎
- 24Foran et al., « Abolitionist Principles for Prosecutor Organizing », p. 519. ↩︎
- 25Langer, « Penal Abolitionism and Criminal Law Minimalism: Here and There, Now and Then », p. 40. ↩︎
- 26« Commençons notre parcours abolitionniste non pas par la question “Qu’avons-nous aujourd’hui, et comment pouvons-nous l’améliorer ?” Mais demandons-nous plutôt “Que pouvons-nous imaginer pour nous-mêmes et pour le monde ?” » Mariame Kaba, We Do This ‘Til We Free Us, p. 26. ↩︎
- 27Davis et al., Abolition. Feminism. Now., p. 58. Les auteurs du même ouvrage souscrivent à la notion fourre-tout et teintée de positivisme de « services et infrastructures volontaires, accessibles et gérés par la communauté » : p. 195. ↩︎
- 28Foran et al., « Abolitionist Principles for Prosecutor Organizing », p. 505. Ils mentionnent également « la mise en place d’institutions et de systèmes de soutien qui valorisent la vie afin que les personnes aient ce dont elles ont besoin pour s’épanouir et se sentir en sécurité », et « le financement d’initiatives communautaires en faveur du bien-être, de la sécurité et de la guérison », des notions tout aussi vagues : pp. 521, 532. ↩︎
- 29Émile Durkheim, De la division du travail social, Paris 1893 ; Clair et Woog, « Courts and the Abolition Movement », pp. 7, 38. ↩︎
- 30Critical Resistance, « Abolition Organizing Toolkit (Selections) » dans Michael Coyle et David Scott, éd., The Routledge International Handbook of Penal Abolition, Londres 2021, p. 447. ↩︎
- 31Wacquant, Rethinking the Penal State, pp. 70–75. ↩︎
- 32John Braithwaite, Restorative Justice, Oxford 2001. ↩︎
- 33Critical Resistance, « Abolition Organizing Toolkit (Selections) », pp. 448–49. ↩︎
- 34Erik Olin Wright, « Transforming Capitalism through Real Utopias », American Sociological Review, vol. 78, n° 1, 2013. ↩︎
- 35Foran et al., « Abolitionist Principles for Prosecutor Organizing », pp. 521, 529. ↩︎
- 36Clair et Moog, « Courts and the Abolition Movement », pp. 34–36. ↩︎
- 37Émile Durkheim, Les Règles de la méthode sociologique, Paris 1967 [1894], p. 70. ↩︎
- 38Pierre Bourdieu et Roger Chartier, Le Sociologue et l’historien, Marseille 2010, p. 54, c’est moi qui souligne. ↩︎
- 39Ronald Wright et Jenny Roberts, « Expanded Criminal Defense Lawyering », Annual Review of Criminology, vol. 6, 2023. ↩︎
- 40Jill Leovy, Ghettoside: A True Story of Murder in America, New York 2015. ↩︎
- 41Paul Butler, « Poor People Lose: Gideon and the Critique of Rights », Yale Law Journal, vol. 122, n° 8, 2013. On peut se demander si Butler, éminent professeur de droit, ancien procureur fédéral et commentateur régulier à la télévision, laisserait son frère, son fils ou son neveu faire face seul à une accusation criminelle. ↩︎
- 42Dans le cas particulier des États-Unis, compte tenu de la banalisation de la violence extrême, de la militarisation galopante et de la fragmentation bureaucratique des forces de l’ordre, des changements juridiques, procéduraux et culturels doivent être mis en œuvre avant toute augmentation éventuelle des effectifs. Dans l’intervalle, ces derniers peuvent être redéployés pour se concentrer sur la police de proximité et le travail d’enquête axé sur les affaires criminelles graves. ↩︎
- 43Ces trois thèses sont développées et documentées dans Rethinking the Penal State. ↩︎
- 44Max Weber, Le Savant et le politique, Paris 2003 [1919], p. 192. ↩︎
