Traduction de The Research We Need to Understand A.I. Is Falling Apart, paru le 6 septembre 2026 dans le New York Times.
Par Henry J. Farrell, Alison Gopnik et James Evans.
Les auteurs sont des spécialistes des sciences sociales.
La révolution industrielle a donné naissance aux sciences sociales telles que nous les connaissons. Des disciplines à part entière, telles que la sociologie, les sciences politiques et l’économie, ont vu le jour pour analyser d’énormes défis sociaux et orienter le débat public sur la manière d’y répondre. D’autres sciences sociales, telles que la psychologie et les sciences cognitives, ont suivi pour étudier de près comment les effets de cette révolution nous transformaient au niveau individuel.
Alors que nous sommes confrontés à une nouvelle révolution inaugurée par l’intelligence artificielle, ces disciplines sont mal placées pour fournir des orientations. L’administration Trump a considérablement réduit le financement fédéral destiné aux sciences sociales et comportementales, tandis que les financements privés consacrés à certains travaux liés à l’IA ont explosé. En conséquence, de nombreux chercheurs en sciences sociales ont quitté le monde universitaire et les instituts de recherche traditionnels pour rejoindre des entreprises spécialisées dans l’IA qui mettent effectivement en place leurs propres programmes de sciences sociales — ce qui risque de privilégier les ambitions des créateurs de l’IA au détriment de l’intérêt général.
Pour faire face aux remous provoqués par l’IA, nous devons redonner à la recherche en sciences sociales son rôle d’entreprise fondée sur l’intérêt général.
L’industrialisation du XIXe siècle a entraîné une série de bouleversements sociaux majeurs, au cours desquels les populations ont quitté la vie agraire des campagnes pour trouver du travail dans les villes. Les sujets devenaient de plus en plus des citoyens capables de voter et d’influencer dans une certaine mesure la politique, et étaient éduqués dans des écoles financées par l’État.
Tout n’était pas rose pour autant. Les travailleurs enduraient des conditions de vie épouvantables, tandis que les villes en pleine expansion devenaient des repaires de criminalité et de maladies. La vie politique était ravagée par les conflits entre ceux qui voulaient une révolution politique et économique et ceux qui appelaient à une répression violente de ces mouvements. Libéraux, socialistes et conservateurs craignaient que ces tensions ne déchirent la société.
La crainte que les machines ne détruisent la société a suscité une demande politique d’informations fiables sur ce qui se passait sur le terrain et sur les conditions de vie des gens. En Grande-Bretagne, berceau de la Révolution industrielle, le journaliste Henry Mayhew a estimé que des centaines de Londoniens gagnaient leur vie en ramassant dans la rue des os, des haillons et des bouts de cigares, ainsi que des excréments de chien destinés aux tanneries. Des commissions d’enquête et des recensements ont suivi, recueillant des informations sur les conditions de travail et l’éducation. Politiciens, avocats et fonctionnaires se sont demandé si le fait d’accorder le droit de vote aux pauvres mènerait au désastre.
La recherche en sciences sociales a vu le jour pour étudier ces questions de manière plus rigoureuse. Les économistes ont étudié les marchés, les politologues se sont penchés sur la politique et l’État, les sociologues ont analysé l’évolution de la société et les psychologues ont étudié l’esprit humain. Bien que ces recherches aient présenté des lacunes et aient parfois été biaisées, elles ont, ensemble, redéfini notre compréhension collective de ce qui était nécessaire et possible.
Il est difficile d’imaginer comment l’économie mondiale aurait pu se construire sans la vision des économistes sur la manière dont le commerce améliore le sort des pays, ou comment le gouvernement fédéral moderne aurait pu voir le jour si les professeurs de sciences politiques n’avaient pas plaidé en faveur d’une administration publique responsable. Les idées des sociologues sur les réseaux ont contribué à inspirer le moteur de recherche Google, et les psychologues ont développé les réseaux neuronaux qui alimentent aujourd’hui l’intelligence artificielle.
Sous l’administration Trump, la National Science Foundation, qui finance la plupart des recherches en sciences sociales aux États-Unis, n’accorde aucune subvention aux recherches traditionnelles en sociologie, en économie ou en sciences politiques, dans le cadre d’un effort plus large visant à démanteler complètement les activités de l’agence dans ces domaines.
Parallèlement, OpenAI et Anthropic souhaitent tous deux que les spécialistes en sciences sociales fournissent des orientations sur la manière dont la société peut aider les travailleurs déplacés, refondre les systèmes fiscaux, moderniser les aides au revenu et peut-être même commencer à envisager une certaine forme de propriété publique de l’IA. La Fondation OpenAI, qui détient une participation de 26 % dans OpenAI, a engagé 250 millions de dollars dans des projets visant à comprendre et à soutenir la transition vers une économie centrée sur l’IA, ainsi qu’à en partager les bénéfices. Anthropic consacre 200 millions de dollars à « une recherche externe ambitieuse sur les interventions visant à préparer la société aux impacts économiques de l’IA ». Au total, cela représente plus du double des 216 millions de dollars que la NSF avait budgétisés pour les sciences sociales en 2024, avant tout changement administratif.
Ces recherches en sciences sociales sont peut-être rigoureuses, et ces entreprises recherchent peut-être des réponses honnêtes à ces questions. Mais il ne fait aucun doute que ces questions sont façonnées par leurs intérêts et leurs convictions. Alors que les citoyens s’organisent pour s’opposer aux centres de données locaux et que les responsables politiques démocrates et républicains s’efforcent de rallier leurs voix, les laboratoires ne demandent pas de recherches visant à déterminer si le passage à l’IA est une bonne chose ou comment elle devrait être déployée. Ils s’intéressent davantage à faciliter la transition vers l’IA qu’à la remettre en question.
Un monde où il n’y a pas de financement de la NSF pour les sciences sociales, mais où l’industrie de l’IA finance généreusement la recherche, faussera inévitablement le débat public. Il est difficile de remédier à ce problème. Mais les législateurs pourraient faire pression sur l’administration pour qu’elle revienne sur ses décisions de financement concernant la recherche en sciences sociales. Plus dans l’immédiat, si les laboratoires d’IA souhaitent mener leurs propres recherches en sciences sociales ou financer celles d’autres acteurs, ils devraient créer des instances décisionnelles composées d’experts indépendants, non soumis aux intérêts des entreprises, et dont les points de vue reflètent mieux les questions et les préoccupations du public. Cela reviendrait à renoncer à une partie du contrôle, mais permettrait de gagner en légitimité auprès du public.
Ces mesures pourraient aider les sciences sociales à se recentrer sur les dilemmes les plus pressants de l’ère de l’IA. Quels emplois l’IA va-t-elle remplacer et bouleverser ? Comment notre économie va-t-elle évoluer ? Comment les relations personnelles et intimes vont-elles se transformer ? L’IA peut-elle persuader les humains de changer d’avis ? Si oui, cela renforcera-t-il ou entravera-t-il la démocratie et la circulation des faits et des informations ?
Liste évolutive des traductions par Gilles en vrac
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.
