Traduction de The New National Question par Benjamin Kunkel, dans New Left Review #160, août 2026.
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Voici un résumé de cet essai (traduction française d’un article de Benjamin Kunkel paru dans New Left Review en août 2026, qui analyse plusieurs ouvrages récents sur le retour du nationalisme économique).
Le cadre général
L’auteur part du constat, partagé par plusieurs commentateurs (dont l’économiste Branko Milanovic), que l’investiture de Trump en janvier 2025 marquerait la fin symbolique du néolibéralisme mondialisé et l’avènement d’une ère de nationalisme économique. L’article examine si ce virage pourrait, contrairement aux apparences actuelles, profiter davantage à la gauche radicale qu’à la droite populiste qui l’a jusqu’ici incarné.
L’ancien régime et ses racines
Kunkel retrace la généalogie du néolibéralisme (Deng Xiaoping, Volcker, Thatcher, Reagan à la fin des années 1970) et montre que la mondialisation n’a jamais vraiment supprimé l’intervention de l’État — elle l’a plutôt réorientée (dépenses militaires, subventions agricoles, etc.). Il rappelle aussi que même les gouvernements de centre-gauche (Clinton, Blair) ont massivement adopté les préceptes néolibéraux.
Une notion floue historiquement
En s’appuyant sur l’historien Marvin Suesse, l’auteur montre que le « nationalisme économique » recouvre des réalités très disparates — de Friedrich List à Nkrumah, de Mahathir à Pat Buchanan — et qu’il a servi aussi bien des projets socialistes que fascistes, rendant le concept difficile à cerner précisément.
Quatre lectures critiques
L’article passe en revue quatre ouvrages récents :
- Endgame de Jamie Merchant, qui explique le tournant nationaliste par la baisse tendancielle du taux de profit et la surcapacité mondiale, dans une veine marxiste assez fataliste.
- The Great Global Transformation de Milanovic, qui situe le phénomène dans la montée de la Chine et la convergence des inégalités mondiales, mais dont la conclusion (le nationalisme viendrait de la « cupidité ») est jugée trop simpliste.
- Disaster Nationalism de Richard Seymour, qui privilégie une lecture psychologique : la droite radicale canaliserait l’insécurité économique et écologique vers un ressentiment culturel et racial, sans programme économique cohérent.
- Taking Back Control? de Wolfgang Streeck, jugé le plus stratégiquement utile, qui plaide pour réapproprier la souveraineté nationale et la démocratie au profit d’une social-démocratie de petits États, contre la centralisation technocratique de l’UE.
Les opportunités pour la gauche
L’auteur estime que la gauche pourrait tirer parti de ce moment sur deux plans : en assumant une position pro-immigration franche et positive (plutôt que l’ambivalence gênée du centre-gauche), et en poussant jusqu’au bout la logique — que le nationalisme économique de droite n’assume que timidement — selon laquelle l’économie ne doit pas être séparée de la politique démocratique, ce qui mènerait à la socialisation des moyens de production plutôt qu’à un simple protectionnisme.
La dimension écologique, angle mort commun
Le texte critique enfin l’ensemble de ces auteurs (sauf partiellement Seymour) pour avoir négligé la crise climatique : aucun État-nation, même les plus vastes, ne peut se penser comme une unité stable indépendante des bouleversements écologiques à venir. L’auteur plaide pour des alliances internationales entre États écosocialistes plutôt qu’un repli nationaliste strict, concluant sur l’idée qu’« aucun nationalisme digne de ce nom ne va sans un internationalisme qui l’accompagne », et que l’écosocialisme reste préférable à ce qu’il appelle une possible « ethno-barbarie ».

« Nous avons dit adieu à toute une époque. » Apollinaire a daté ce moment marquant — où nous avons fait nos adieux à toute une époque — au 31 août 1914, lorsque, comme il le raconte dans son grand poème « La Petite Auto », lui et un ami ont quitté la station balnéaire de Deauville, en Normandie, pour se diriger vers le sud, en direction de la capitale, fuyant l’avancée allemande. Après avoir roulé toute la nuit,
Nous arrivâmes à Paris
Au moment où l’on affichait la mobilisation
Nous comprîmes mon camarade et moi
Que la petite auto nous avait conduits dans une époque
Nouvelle
Et bien qu’étant déjà tous deux des hommes mûrs
Nous venions cependant de naître (1)
Apollinaire s’est enrôlé en 1914, a été blessé à la tête au front deux ans plus tard et est mort, à l’âge de 38 ans, en 1918, victime de la pandémie mondiale de grippe. Il avait eu raison de proclamer une nouvelle ère. Au lendemain de la Grande Guerre, comme l’a observé Hobsbawm bien plus tard, « Il ne restait plus aucun ancien gouvernement debout entre les frontières de la France et la mer du Japon ». Le même historien a présenté les choses de manière plus analytique dans son étude approfondie sur le nationalisme, soulignant que la période d’après-guerre fut celle où la carte de l’Europe fut « pour la première — et, comme on l’a vu, la seule — fois redessinée selon le principe de la nationalité, et où le vocabulaire du nationalisme européen fut adopté par les nouveaux mouvements de libération coloniale ». (2) Bien qu’il ait fallu attendre les années 1970 pour que se produisent les dernières grandes secousses de la décolonisation, les empires officiels — et souvent multinationaux — ont fini par disparaître de la scène de l’histoire mondiale, au profit d’une quasi-uniformité des États-nations.
Le poème d’Apollinaire témoigne du fait que les bouleversements historiques peuvent parfois être vécus comme des annonces ponctuelles, se produisant du jour au lendemain, même si leurs conséquences pleines et entières mettent des générations à se manifester pleinement. L’année dernière, l’économiste politique serbo-américain Branko Milanovic avait anticipé la date de la deuxième investiture de Trump en des termes similaires : « Il est presque toujours impossible pour les témoins d’événements historiques de se rendre compte qu’ils observent ou participent à un événement qui change le cours de l’histoire […] Mais le 20 janvier 2025, nous assisterons à un tel événement. » L’investiture a marqué « la fin symbolique du néolibéralisme mondial » : « le mondialisme s’est désormais transformé en nationalisme ».(3) Cette affirmation d’une fin soudaine du néolibéralisme mondial sous Trump peut évidemment être remise en question, et Milanovic a admis que les principales caractéristiques économiques du néolibéralisme (« faibles taux d’imposition, déréglementation et culte du profit ») pourraient bien survivre à la chute de la mondialisation. De plus, ici, au cours de la deuxième année du mandat, bon nombre des droits de douane capricieux de Trump ont été jugés illégaux par la Cour suprême; et même si des initiatives de remplacement, fondées sur différentes théories juridiques, devaient l’emporter face à leurs propres contestations judiciaires, l’incursion ponctuelle de Trump dans le protectionnisme ne garantit guère que les futurs gouvernements américains joueront de la même manière avec les ouvertures commerciales. Mais Milanovic s’intéressait moins à la mondialisation néolibérale en tant que régime économique tenace qu’à son sort en tant que vision du monde : le nationalisme victorieux de Trump « représente une rupture avec l’idéologie qui a régné depuis les années 1980, et certainement depuis le début des années 1990, jusqu’à aujourd’hui ». Si Keynes avait raison de dire que les politiciens sont généralement les esclaves d’économistes disparus, ce changement de perspective prendra sans doute aussi une importance significative sur le plan pratique.
En effet, les proclamations selon lesquelles l’ère de la mondialisation néolibérale a pris fin et qu’une nouvelle ère de nationalisme économique s’est ouverte n’ont pas manqué ces dernières années, même avant que les États-Unis — l’État le plus étroitement associé à la prédication de la néo-mondialisation à partir des années 1990 — n’ait élu pour la deuxième fois à la présidence un xénophobe ouvertement méprisant envers ses partenaires commerciaux et partisan d’un protectionnisme à somme nulle. En septembre 2024, le Financial Times a publié une série de trois articles sous la rubrique « Le nouveau nationalisme économique ». Dans l’un d’eux, les efforts infructueux d’un conglomérat minier chinois pour investir dans une entreprise australienne spécialisée dans les terres rares par l’intermédiaire d’une « entité singapourienne discrète » spécialement créée à cette fin (Canberra a finalement bloqué la transaction pour des raisons d’intérêt national) laissaient entrevoir « une tendance géopolitique bien plus vaste et complexe » :
Une rivalité croissante entre la Chine et l’Occident mené par les États-Unis entraîne une fragmentation de l’ordre économique mondial. Pékin, Washington, Bruxelles et d’autres capitales ont imposé toute une série de droits de douane, de contrôles à l’exportation et d’autres mesures visant à protéger leurs marchés intérieurs et à entraver les progrès technologiques de leurs concurrents. (4)
Et en novembre 2024, quelques jours seulement après la deuxième victoire de Trump, la London Review of Books a publié l’analyse rétrospective d’Adam Tooze sur la « Bidenomics », dans laquelle les efforts de l’administration sortante pour protéger les industries nationales de l’énergie verte et des semi-conducteurs contre la concurrence étrangère (comprendre : chinoise) avaient concrétisé la rhétorique protectionniste quelque peu inconséquente du premier mandat de Trump. « Le productivisme national », écrivait Tooze, a constitué « le dénominateur commun de la politique du Parti républicain et du Parti démocrate depuis 2016 »; en réalité, « la réduction au minimum du rôle de la Chine dans la chaîne d’approvisionnement [de haute technologie] . . . a commencé avec Obama ». Surtout en ce qui concerne la technologie (p. ex., l’IA et ses micropuces), Pékin percevait, à juste titre, que l’objectif des États-Unis était de s’assurer « par tous les moyens nécessaires, y compris des interventions énergiques dans les décisions commerciales et d’investissement des entreprises privées, que la Chine soit freinée et que les États-Unis conservent leur avantage décisif ». Tooze estimait qu’il était « difficile de surestimer le caractère décisif et l’importance de cette position », car « s’écartait d’une conception purement économique de la mondialisation ». (5)
La littérature savante contemporaine sur le nationalisme économique est vaste; certains ouvrages récents ont été abordés dans ces pages par Nicholas Mulder il y a quelques numéros. (6) L’objectif de cette contribution est plus immédiatement politique. Il est peut-être encore impossible de savoir jusqu’où une nouvelle ère de nationalisme économique ira réellement pour bannir la mondialisation de la scène internationale, mais il est intéressant de se demander si un tel contexte pourrait s’avérer plus favorable aux forces de la gauche radicale que le précédent. Comme le suggère le recours à Trump pour l’incarner, le tournant nationaliste en matière d’idéologie et d’économie politique est une évolution associée jusqu’à présent à la droite populiste, qui en a le plus ardemment défendu les principes. Le centre-gauche technocratique n’a toutefois pas complètement manqué le coche, comme en témoignent les tentatives de dirigisme vert — crédits d’impôt pour les producteurs d’énergie renouvelable et les acheteurs de pompes à chaleur ou de véhicules électriques — dans la Loi sur la réduction de l’inflation de 2022 de Biden, ou le virage vers le « west-shoring » de Bruxelles, qui consiste à se tourner vers le gaz naturel américain, plus coûteux, en réponse à l’attaque de la Russie contre l’Ukraine.
En toute logique, les partis et mouvements de gauche devraient être bien placés pour capter et orienter tout glissement d’une passivité économique néo-globale vers la réaffirmation des prérogatives de l’État, puisqu’ils ont dénoncé un ordre économique libéralisé et déréglementé pendant des décennies, à une époque où cette lutte était plus solitaire qu’elle ne l’est aujourd’hui. Pour l’instant, cependant, les diverses gauches nationales qui ont vu le jour dans les années 2010 n’ont guère su tirer parti des difficultés de la mondialisation : un problème qui nécessite une explication, et plus encore une solution. Le contexte des récentes agitations nationalistes est après tout une crise écologique mondiale grandissante — à la fois économique et écologique — à laquelle la grande majorité de l’humanité ne peut guère se permettre de voir répondre par des nationalismes meurtriers et rivaux, de la variété capitaliste que l’on connaît bien : ce qui donne une idée des enjeux considérables de la question qui nous occupe. Ce qui suit explorera les problèmes et les possibilités qu’un ordre post-mondialisation pourrait présenter aux gauches d’aujourd’hui, en examinant certaines approches et prévisions théoriques critiques. Tout d’abord, il peut toutefois être utile d’évoquer la préhistoire du nationalisme économique actuel, afin de comprendre comment les courants du passé peuvent aider à situer la vague actuelle, et de voir quelles leçons on peut tirer de l’histoire de la mondialisation elle-même quant à l’avènement d’un nouvel ordre économique mondial.
L’ancien régime
Quelle que soit la forme que prendront finalement les nationalismes économiques du XXIe siècle, les grandes lignes de l’ancien régime de la mondialisation néolibérale sont suffisamment claires, alors que celui-ci semble disparaître à l’horizon. Il s’agissait d’un modèle de vie économique à tendance planétaire dans lequel les économies nationales devenaient de plus en plus intégrées sur le plan financier, par le biais de flux de capitaux internationaux plus ou moins non réglementés par l’État; de plus en plus imbriquées sur le plan des biens physiques et numériques, grâce à une chaîne d’approvisionnement mondiale alimentée par des entreprises compétitives à l’échelle internationale et largement indépendantes du soutien de l’État; et également de plus en plus mélangées au niveau des populations nationales, alors que les transports peu coûteux, associés à des régimes d’immigration assouplis de manière formelle ou informelle, encourageaient cette cette forme d’arbitrage international entre main-d’œuvre qualifiée et non qualifiée que l’on désigne sous le terme de « migration »
On considérait que le principal avantage direct de cet arrangement universel résidait dans une prospérité en constante augmentation à l’échelle mondiale (même si, pour la majeure partie des populations des pays riches, les revenus stagnaient en termes absolus et diminuaient en termes relatifs : un problème, largement analysé ces dernières années par Milanovic en particulier, qu’il est finalement devenu impossible pour les politiciens d’ignorer ou de résoudre) . Le principal avantage collatéral de la mondialisation néolibérale était quant à lui considéré comme étant la prévention des guerres entre États, désormais trop intégrés économiquement les uns aux autres pour sombrer dans les hostilités.(7) Sur le plan politique, un tel ordre de choses bienveillant se prêtait à une ratification régulière par les populations démocratiques, pour lesquelles ses avantages devaient être évidents. Et, dernier point mais non des moindres, la mondialisation devait, sur le plan culturel, favoriser le cosmopolitisme, car la circulation mondiale, dans des orbites toujours plus larges, des divertissements commerciaux et des individus entreprenants — sans parler « ce jargon de pirates » qu’est la langue anglaise, comme l’appelait le philosophe pragmatique américain Pierce — érodait les préjugés de toutes sortes.
Tel était en tout cas le programme déclaré, et pendant plusieurs décennies, avant et après son énonciation publique à grande échelle au début des années 1990, les diktats de déréglementation de la mondialisation se sont de plus en plus confirmés dans la pratique, malgré d’énormes exceptions éhontées comme l’agriculture européenne ou l’aérospatiale américaine. Le commerce mondial, c’est-à-dire la part globale des importations et des exportations dans le PIB mondial, est passé d’environ un quart de la production internationale totale en 1970 à 60 % en 2008; après un bref fléchissement pendant la crise financière mondiale, puis un autre en 2020 en raison de la pandémie, il a atteint 68 % en 2025. Quant aux entrées annuelles de capitaux transfrontaliers, s’élevaient à 11,4 billions de dollars en 2007 et se sont depuis réduits à environ 4 billions de dollars.(8) À d’autres égards également, la mondialisation semble avoir marqué le pas ou avoir été éclipsée par des courants contraires. Considérée comme une ère de paix internationale, elle a été compromise dès le départ, mais elle est aujourd’hui déchirée par des guerres majeures entre la Russie et l’Ukraine ainsi qu’entre les États-Unis et Israël et l’Iran, au diable la « co-prospérité ». En tant que mandat de la démocratie libérale, elle a été confrontée à la stabilité et à la légitimité apparente d’un État-parti chinois qui n’a jamais organisé d’élections; par des élections bidon et la répression populaire dans une Russie qui, dans les années 90, semblait en voie d’imiter l’Occident; par l’apartheid sans vergogne imposé par un Israël prétendument libéral-démocratique, l’enfant chéri gâté de l’Occident lui-même; et par de redoutables projets de « démocratie illibérale », mêlant autorité personnalisée et protocoles du droit de vote, menés par des dirigeants nationaux dans des pays démocratiques, grands (les États-Unis, l’Inde) et petits (la Hongrie, encore Israël). Enfin, en tant qu’entreprise cosmopolite, la mondialisation a vu ses valeurs d’« égalité raciale et de genre » et de « multiculturalisme » — comme les appelle Milanović (9) — non pas tant disparaître, comme il le dit, mais se replier sur une position défensive face à un sexisme et à un fanatisme racial revigorés qui occupent désormais les plus hautes sphères du pouvoir. Ensemble, ces revirements marquent la crise profonde d’un processus — celui de l’unification progressive et de l’amélioration promise de la vie humaine sous le signe du marché libre (soutenu par les États-Unis) — qui, il n’y a pas si longtemps, semblait être passé, en l’espace de quelques courtes décennies, d’un projet utopique excentrique à une réalité imparable.
L’apogée de la mondialisation — telle que cette entreprise apparemment irréversible était désignée tout court par les journalistes et les politiciens qui, en général, épargnaient à leur public les mots « néolibéral » ou « capitaliste » — n’a duré qu’une douzaine d’années environ dans le discours officiel, disons de 1996 à 2008. En tant que régime économique émergent, puis dominant, en revanche, ses débuts pourraient être situés, comme le fait David Harvey dans sa Brève histoire du néolibéralisme, en 1978–80, lorsque Deng « a pris les premières mesures décisives vers la libéralisation d’une économie dirigée par le communisme dans un pays qui représentait un cinquième de la population mondiale » ; lorsque Volcker a pris les rênes de la Réserve fédérale aux États-Unis; et lorsque Thatcher et Reagan ont été élus pour la première fois à la tête de leurs pays respectifs.(10) Bien sûr, comme l’ont exploré en détail Quinn Slobodian, Dieter Plehwe et Philip Mirowski, le néolibéralisme lui-même, en tant que philosophie politique montante — qui, en rejetant l’ambition des États-nations de protéger les travailleurs et les entreprises de la concurrence internationale, a toujours porté en son sein l’idéal de la mondialisation — a connu une ascension encore plus longue, qui remonte à l’entre-deux-guerres.(11)
Mais retracer l’essor et la crise de la mondialisation néolibérale ne revient pas à rendre compte de l’un ou l’autre de ces développements; il suffit ici de noter que le nouveau régime exigeait, premièrement, une crise préalable à laquelle il apportait une solution; et, deuxièmement, les acteurs politiques nécessaires pour la mettre en œuvre. Les années 1970 ont bien sûr fourni la crise déclencheuse, lorsque le modèle généralisé de transferts sociaux en faveur des ménages pauvres et la gestion corporatiste des relations de travail, conjugués aux chocs pétroliers provoqués provenant de l’étranger et des grèves sauvages parmi les travailleurs nationaux, ont provoqué une inflation si forte dans les pays du premier monde qu’elle menaçait à la fois la rentabilité des entreprises et le pouvoir d’achat des consommateurs. Robert Brenner, dans « The Economics of Global Turbulence », a par la suite situé la source de la crise des années 1970 ailleurs, dans la rentabilité réduite des industries souffrant d’une surcapacité internationale, ce qui a fait chuter les taux de croissance globaux, du Japon aux États-Unis en passant par l’Allemagne de l’Ouest, en dessous des niveaux des deux décennies précédentes.(12) Quoi qu’il en soit, l’accélération de l’inflation et le ralentissement de la croissance ont, ensemble, créé une base électorale, tant parmi les propriétaires que parmi les travailleurs, suffisante pour porter au pouvoir des dirigeants disposés à abandonner le « libéralisme ancré » ou le pacte keynésien des premières décennies d’après-guerre au profit d’expériences néolibérales ou (selon le langage préféré de Reagan et de Thatcher) de la « libre entreprise » . Dans les années 1980, le FMI et la Banque mondiale ont ensuite imposé les mêmes prescriptions du « consensus de Washington » — libre circulation des capitaux, déréglementation, privatisation, réduction des barrières commerciales — dans une grande partie de l’Amérique latine, de l’Afrique et de l’Asie du Sud-Est, comme condition à la refinancement du fardeau de la dette contractée pendant la période développementaliste des années 1960. Dans les années 1990, des experts américains ont préconisé une thérapie de choc dans l’ancien bloc soviétique; le Parti du Congrès a considérablement déréglementé l’Inde; et les États européens ont été mis sous pression par les critères de convergence requis pour adhérer à la nouvelle monnaie. En 2001, la Chine a été accueillie au sein du club du libre-échange.(13)
Dans sa Brève histoire, Harvey décrit le néolibéralisme comme « la restauration du pouvoir de classe », et les détenteurs de la richesse se sont naturellement ralliés à une philosophie économique promettant de réduire leurs impôts, en diminuant les dépenses publiques, et de baisser les salaires des travailleurs, en s’opposant aux syndicats. Mais bien sûr, l’enthousiasme des capitalistes ne suffisait pas à lui seul à faire advenir l’ère néolibérale, et Harvey a observé en même temps que les appels « à la tradition et aux valeurs culturelles », destinés aux électeurs dont les intérêts économiques ne coïncidaient pas manifestement avec ceux des actionnaires, ont également « joué un rôle de premier plan » dans le succès des partis néolibéraux de droite. En effet, les programmes économiques et « valeurs familiales » du néolibéralisme coïncidaient, comme le souligne la sociologue australienne Melinda Cooper, en accordant une attention particulière au cas américain : moins l’État offrait d’aide en matière de logement, d’assurance-chômage, de soins de santé ou d’éducation, plus il fallait compter sur le ménage familial, qui retrouvait ainsi la place centrale qu’il méritait aux yeux des conservateurs moraux et religieux.(14)
Pourtant, l’étonnante suprématie idéologique atteinte par le néolibéralisme au cours des années 1990 et par la suite n’aurait guère pu voir le jour si le « néo-globo » était resté l’apanage exclusif de la droite. Sa domination s’est confirmée lorsque les partis traditionnels de la classe ouvrière, d’abord les démocrates de Clinton puis le Parti travailliste de Blair, se sont engagés en faveur des principes néolibéraux avec au moins autant de zèle que leurs précurseurs de droite. Une partie de cette conversion — reprise plus tard par les socialistes du continent (p. ex., Schröder du SPD en Allemagne) ou par des populistes en Amérique latine (par exemple, Menem, le péroniste en Argentine) — provenait sans doute d’une conviction sincère quant au caractère historiquement inévitable du néolibéralisme, auquel il serait insensé de résister. Mais elle représentait également une capitulation pragmatique face aux flux internationaux de capitaux libéralisés, susceptibles de fuir la dette souveraine de tout pays qui avait creusé son déficit budgétaire en consacrant trop de dépenses aux programmes sociaux (ou à la politique industrielle). Quelques semaines seulement après son entrée en fonction en 1993, Clinton s’est dit étonné, devant ses principaux conseillers économiques, que « le succès de mon programme et ma réélection » dépendent de la Réserve fédérale et d’une poignée de négociants en obligations.(15)
Les politiciens de centre-gauche se sont peut-être soumis à contrecœur, au départ, aux diktats du néolibéralisme — mais Clinton et d’autres, aux États-Unis comme à l’étranger, ont bien vite découvert le potentiel électoral que recelait le consensus de Washington : si les grands partis de gauche comme de droite insistaient tous deux sur le néolibéralisme, alors cette grande partie de la classe ouvrière qui n’avait pas encore été attirée vers la droite par des appels chauvins à la soi-disant tradition n’aurait d’autre choix — quel que soit son attachement persistant à une politique de classe qui n’était plus proposée — que de voter pour le centre-gauche en tant qu’aile la plus humaine ou « sociale » du néolibéralisme, tandis que les professionnels des grandes villes qui percevaient des avantages personnels dans la mondialisation néolibérale (en tant qu’investisseurs sur les marchés boursiers mondiaux, acheteurs de produits importés à bas prix ou consommateurs de « services » non syndiqués) pouvaient désormais exprimer leur progressisme social sans craindre de contredire leurs intérêts économiques en appuyant eux aussi le centre-gauche. En d’autres termes, ce sont les anciens partis du socialisme, de la social-démocratie ou du mouvement travailliste qui, dans un pays démocratique après l’autre, ont entériné la victoire de « l’idéologie la plus prospère de l’histoire mondiale ». (16)
Si cette histoire — violemment stylisée — de la mondialisation offre un quelconque repère pour le nationalisme économique qui aspire à lui succéder, ses leçons sont au moins doubles. Tout d’abord, le nationalisme économique, tout comme la mondialisation néolibérale avant lui, aura certainement besoin d’une véritable crise de l’ordre établi pour avoir une chance de le remplacer; et sur ce point précis de la crise, l’histoire contemporaine montre de forts signes qui vont dans ce sens, pour des raisons que nous explorerons ci-dessous. Et — deuxièmement — toute ascension du nationalisme économique digne d’être comparée au règne d’un demi-siècle du néolibéralisme serait probablement confirmée, comme ce fut le cas pour ce dernier, par un nouveau consensus en sa faveur, de sorte que les acteurs politiques dominants de tous bords s’unissent pour épouser le nationalisme économique, quelles que soient leurs différences spectaculaires sur d’autres plans. En effet, le nationalisme économique contraste fortement avec la mondialisation néolibérale — qui a toujours envisagé une convergence internationale vers une même politique de laissez-faire — précisément en ce sens : il existe des façons très différentes d’aborder le nationalisme économique, dont certaines sont farouchement opposées.
Les systèmes nationaux
Le nationalisme économique — quelle que soit la signification exacte de ce terme — a bien sûr connu une longue histoire avant sa résurgence au XXIe siècle. Comme le suggère le sous-titre de The Nationalist Dilemma : Une histoire mondiale du nationalisme économique, de 1776 à nos jours, une étude impressionnante de l’historien économique allemand Marvin Suesse, ce phénomène peut être considéré comme pratiquement contemporain de l’État-nation lui-même et s’est manifesté à plusieurs reprises lors de périodes décisives dans la vie de pays à travers le monde, de l’Allemagne de Bismarck à la Tanzanie de Nyerere, en passant par l’Argentine de Perón et la Malaisie de Mahathir. La force de l’ouvrage de Suesse réside donc dans son ampleur chronologique — depuis la fondation récente des États-Unis il y a deux cent cinquante ans jusqu’à l’avènement tumultueux de Trump et de ses épigones internationaux aujourd’hui — ainsi que dans son ampleur géographique, qui propose des études concises mais détaillées portant sur quelque deux douzaines de pays, depuis l’époque des Révolutions américaine et française jusqu’aux impérialismes nationaux de la fin du XIXe siècle, en passant par l’entre-deux-guerres, la décolonisation, la re-mondialisation et les programmes nationaux de la « marée rose » latino-américaine.(17)
Suesse explore ce vaste terrain en prêtant une attention particulière aux similitudes topographiques. À titre d’exemple, le nationalisme économique, en tant que politique d’État ultime, s’appuyait souvent sur des prophéties intellectuelles antérieures, qu’il s’agisse d’Henry Carey, partisan de la hausse des tarifs douaniers dans les États-Unis d’avant la guerre de Sécession (considéré par Marx comme « le seul économiste américain d’importance ») ou, plus notamment, de Friedrich List, dont l’ouvrage majeur, Le Système national d’économie politique (1841), reste sans doute le fondement théorique le plus important pour les expériences locales menées dans le cadre de tels systèmes. En élaborant des stratégies permettant à l’Allemagne, les États-Unis et d’autres puissances de développer leurs économies face à la prédominance mondiale de l’Angleterre dans les domaines manufacturier et naval au cours de la période post-napoléonienne, List a combiné l’idée allemande d’un marché intérieur fort pour les produits industriels avec les exemples de l’expansionnisme et de l’autosuffisance américains, ainsi que du dirigisme français, visant en particulier le développement des chemins de fer et des infrastructures en général.(18) Les idées listiennes de protection externe et de direction interne ont, sous différentes combinaisons, constitué depuis lors le fondement théorique du nationalisme économique. Parmi les autres exemples de revendications nationalistes, on peut citer l’ouvrage moins connu Théorie de la protection et du commerce international (1929) ainsi que Le Siècle du corporatisme (1934) du Roumain Mihail Manoilescu, ministre des Affaires étrangères pendant quelques mois en 1940, période durant laquelle il rallia son pays à Mussolini et à Hitler, et qui exerça une influence décisive, à un hémisphère de là, sur l’Estado Novo de Vargas au Brésil .(19) (Le cosmopolitisme intellectuel de la pensée nationaliste-économique est remarquable.)
Par la suite, la défense philosophique et l’art de gouverner concret se sont parfois unis de manière plus durable. Au Ghana, le socialiste Nkrumah, président de 1960 à 1966, a écrit des ouvrages prônant le pan -africanisme contre le néocolonialisme : une campagne continentale devant être menée en grande partie grâce à la planification économique de la part d’États distincts. En Malaisie, le député d’arrière-ban Mahathir a publié en 1970 The Malay Dilemma, où il dénonçait les associations commerciales chinoises « monopolistiques » pour avoir accaparé l’économie nationale au détriment des Malais ethniques patriotes et proposait une « protection constructive » pour ces derniers en tant que gestionnaires et entrepreneurs, une initiative qu’il comparait aux droits de douane nécessaires, selon les préceptes les plus canoniques du nationalisme économique, pour protéger les industries naissantes avant qu’elles ne soient confrontées à une concurrence internationale bien établie; ce même Mahathir allait bien sûr occuper plus tard le poste de premier ministre pendant près d’un quart de siècle. De même, Suesse considère-t-il le Mao de « Sur la contradiction » (1937) comme une sorte de nationaliste économique prophétique — « la contradiction entre l’impérialisme et la nation chinoise est la principale », ce qui recommande par conséquent « une politique prudente à l’égard de la bourgeoisie nationale » — et le candidat américain à la présidence, Pat Buchanan, comme une autre. Buchanan a peut-être terminé quatrième lors de la course électorale de 2000, mais ses anathèmes tant contre les immigrants (le Mexique « nous exporte ses chômeurs ») que contre une « élite » américaine qui « a entraîné de force la nation vers l’économie mondiale de ses rêves », sans parler de son appel à « faire de l’Amérique la première puissance à nouveau », préfiguraient le populisme rance de Trump en 2016 et par la suite. La plainte de Buchanan selon laquelle « l’argent n’a pas de drapeau » est peut-être le slogan le plus concis du nationalisme économique.(20)
Motifs mitigés
Ce recueil historique donne une idée de la nature protéiforme du phénomène, tant dans le récit de Suesse que dans d’autres. On peut dire que le nationalisme économique caractérise les impérialismes européens de la Belle Époque, ou les pays du Sud luttant pour se libérer de ces mêmes empires après la Seconde Guerre mondiale. Cette description peut s’appliquer aussi bien aux socialistes qu’aux fascistes. Le nationalisme économique a également été invoqué au nom de l’harmonie ethnique et de l’intégration régionale — comme dans le panafricanisme d’après-guerre, ou dans des initiatives plus récentes telles que le Mercosur, créé en 1991 en Amérique latine — tout en désignant la concurrence entre États jusqu’au point de la guerre, ou encore les clivages ethniques à l’intérieur des frontières nationales : Le favoritisme de Mahathir envers les entreprises malaises au détriment des entreprises chinoises n’est rien comparé au vol systématique des biens des groupes marginalisés sous le nazisme ou le sionisme. Le nationalisme économique est-il donc parfois le mot d’ordre de pays relativement riches et puissants, ou bien de pays pauvres et plus faibles? Ces reflets déformés d’une — soi-disant —entité unique soulèvent la question de savoir si ce concept possède suffisamment de cohérence pour être utile.
Le soupçon selon lequel ce terme ne serait qu’une formule vide de sens est particulièrement justifié lorsqu’il s’agit de déclarations d’intention politique. Toutes les politiques économiques des États-nations ne sont-elles pas, par la force des choses, nationalistes? Rares sont les hommes d’État, élus ou non, qui ne prétendent pas que leurs politiques servent l’intérêt national. Cette obligation rhétorique s’applique non seulement au développementalisme fondé sur les droits de douane ou au dirigisme industriel, mais aussi à la doctrine insouciante du libre-échange, comme on le voit le plus clairement dans la Grande-Bretagne de Gladstone ou aux États-Unis de Reagan et de Clinton. (Milei en Argentine et Modi en Inde ne sont aujourd’hui que les derniers en date à associer une politique de libéralisation à un discours nationaliste. ) Les propos de Clinton datant de 1998 montrent clairement que la mondialisation néolibérale — considérée dans les débats récents comme l’antithèse du nationalisme économique — relevait elle-même, il n’y a pas si longtemps, d’un nationalisme américain militant à part entière : « Les nations du monde devraient savourer les fruits de la victoire sur le totalitarisme : les marchés libres, les élections libres, les peuples libres. » (21) Ces fruits auraient pu être présentés comme un festin mondial, mais ce sont les Américains qui devaient en profiter le plus, tant en termes de prospérité nationale que de fierté de l’après-guerre froide.
Il en résulte que le « nationalisme économique » n’acquiert un sens réel — bien qu’encore quelque peu insaisissable — que lorsque l’expression désigne certaines stratégies et non d’autres, même si les fins visées sont identiques. Suesse résume « le dilemme nationaliste » comme un choix entre l’isolement économique et l’expansion économique. Dans ce schéma, l’isolation vise généralement à protéger les actifs existants contre la propriété étrangère, dans le but de maintenir les revenus et de minimiser les inégalités au sein de la population nationale, même au prix d’une croissance rapide; l’expansion, en revanche, protège ou subventionne généralement les industries émergentes dans l’espoir d’une croissance plus rapide, même au risque d’accroître les inégalités nationales. La politique caractéristique de la première approche consiste en des droits de douane protégeant les fermes et les ateliers nationaux de la concurrence internationale; celle de la seconde, en une politique industrielle favorisant les champions nationaux capables de rivaliser avec les entreprises étrangères. Mais Suesse a à peine défini ses alternatives que le schéma s’effondre. Dans son introduction, il admet que ni « toutes les tentatives d’isolement » ni « toutes les propositions prônant l’expansion économique » ne doivent nécessairement être nationalistes, puisque de telles approches peuvent également se justifier « au nom du bien-être individuel ». Le critère de la motivation déclarée ne tient pas pour les raisons exposées ci-dessus : un politicien national doit prétendre chérir le bien-être non pas d’individus isolés, mais de toute une population, ou du moins de cette grande partie de celle-ci considérée comme incarnant la véritable nation face aux intrus minoritaires. Et dans son dernier chapitre, Suesse fait une autre concession qui sape son cadre général : « Dans bien des cas », dit-il, « un mélange de motivations expansionnistes et isolationnistes est susceptible de se manifester simultanément. » (22)
Les traits distinctifs du nationalisme économique doivent se situer ailleurs — et Suesse cherche à tâtons de meilleurs critères typologiques lorsqu’il explique un peu à la légère le « peu d’attention accordée dans cet ouvrage à l’Europe et aux États-Unis au cours des décennies qui ont immédiatement suivi la guerre ». Alors que tant de formations économiques répondent selon lui aux critères du nationalisme, pourquoi pas celles de l’Europe d’après-guerre et des États-Unis? « Dans les situations où l’inégalité économique perçue est minime, tant à l’échelle mondiale qu’au sein de la nation, ou lorsque ces inégalités ne correspondent pas à des clivages politiques marquants, les approches nationalistes de l’économie peuvent ne pas être très influentes. » (23) Ce passage obscur rappelle plusieurs caractéristiques de la longue expansion des Trente Glorieuses. Premièrement, les partis au pouvoir, qu’ils soient de gauche ou de droite, en Europe et en Amérique du Nord, ont accepté l’intégration croissante des économies nationales — la Communauté européenne du charbon et de l’acier, le Marché commun, l’ouverture initiale des États-Unis aux exportations allemandes et japonaises — comme la voie vers une prospérité capitaliste avancée commune, tant au-delà des frontières qu’à l’intérieur de celles-ci. Parallèlement, la convergence de ces mêmes économies vers une norme d’État-providence au cours de cette période échappe manifestement à l’accusation de nationalisme — malgré l’intervention de l’État sur le marché du travail qu’implique tout régime de protection sociale — pour la simple raison que ces politiques ont été menées plus ou moins en parallèle, justifiées par la rivalité anticommuniste pour s’assurer le soutien de la classe ouvrière, plutôt que comme des écarts excentriques par rapport à un consensus international.
Enfin, Suesse avance que les inégalités économiques, tant au sein des États qu’entre eux, doivent être minimes pour qu’ils puissent résister à l’attrait du nationalisme économique. Et pourtant, l’ère de l’harmonie d’après-guerre a débuté dans des conditions d’inégalité des plus criantes, les États-Unis possédant une économie deux fois plus importante que celle de l’ensemble de leurs partenaires commerciaux d’Europe occidentale. Les pays européens dévastés ne se sont pas non plus rétablis au même rythme : le « Wirtschaftswunder » de la République fédérale a connu des taux de croissance supérieurs de plusieurs points de pourcentage à ceux de l’Italie ou de la France, et plus du double de ceux du Royaume-Uni. La coopération économique d’après-guerre n’a donc pas pris naissance dans une prospérité partagée, mais elle promettait plutôt une telle situation comme résultat.
Il vaut néanmoins la peine de passer au crible les formulations confuses de Suesse à la recherche de minerai conceptuel, afin de contester l’idée simpliste — inhérente à une grande partie du débat récent opposant le nationalisme économique à la mondialisation néolibérale — selon laquelle les États doivent soit exercer un contrôle sur l’économie nationale, soit s’en remettre entièrement au marché libre. Les décennies d’après-guerre évoquées par Suesse n’ont en aucun cas vu l’intervention de l’État rejetée au profit du laissez-faire; pas plus que la période qui a suivi, de la crise des années 1970 à celle de 2008, n’a réellement été marquée par un retrait de l’État non plus, malgré la doctrine néolibérale. Certes, durant cette période, les dépenses publiques en pourcentage du PIB ont dans l’ensemble cessé d’augmenter, mais elles n’ont pas non plus diminué. L’État a réorienté ses efforts plutôt que de les réduire. Comme le note Nathan Sperber, le néolibéralisme, dans la pratique, « visait moins un affaiblissement ou un retrait de l’État qu’une réorientation de celui-ci en tant que gardien efficace de l’ordre du marché » : « non pas tant une déréglementation qu’une “réglementation” de la vie économique ». (24) Au sein de l’UE, cela pouvait se traduire par un recours accru à la TPS régressive, plutôt qu’à l’impôt sur le revenu, pour générer des recettes publiques; aux États-Unis, les politiciens préféraient accorder des crédits d’impôt aux propriétaires de la classe moyenne plutôt que des transferts directs aux travailleurs pauvres condamnés à payer un loyer.
Le néolibéralisme au pouvoir a, comme annoncé, transféré l’élaboration des politiques économiques des États-nations eux-mêmes vers des organismes internationaux (par exemple, l’OMC) ou des accords multinationaux (comme l’ALENA ou l’Espace économique européen) qui cherchaient à limiter l’intervention de l’État dans le commerce mondial. Une dernière tentative pour remplacer les politiques nationales indépendantes par des accords commerciaux libéralisants s’est manifestée avec le Partenariat transpacifique, élaboré au début des années 2010 par une douzaine de pays situés de part et d’autre du plus grand océan, auquel tant Trump que Clinton s’étaient opposés pendant leurs campagnes présidentielles de 2016, Trump ayant retiré les États-Unis de ce pacte dès son premier mois au pouvoir. En fin de compte, cependant, même les plus néolibéraux des grands États, les États-Unis et le Royaume-Uni, ne se sont jamais abstenus de mener une politique industrielle (sous le couvert des dépenses de défense), un nationalisme des ressources (p. ex., la taxation extraordinaire des producteurs de pétrole de la mer du Nord) ou un protectionnisme agricole (p. ex., les subventions américaines aux producteurs de maïs ou la protection des producteurs de tabac). Aucune de ces mesures ne correspondait à l’autodéfinition narcissique du néolibéralisme mondial comme règne légitime des marchés libres.
Parallèlement, le nationalisme économique, pour sa part, a rarement signifié une abstention totale du commerce international ou un contrôle complet de l’économie par l’État, à l’exception d’épisodes exceptionnels dans l’histoire des États communistes. Dans l’immensité du monde tel que nous le connaissons, ce sont les économies mixtes qui prédominent, dans lesquelles l’État, partout, restreint ou exclut le marché à un degré plus ou moins important, sans pour autant s’en détourner. La mondialisation néolibérale a imposé des limites à la politique économique, tout en l’obligeant à se soumettre davantage — bien que de façon toujours incomplète — aux règles du commerce international; tandis que ce qu’on appelle aujourd’hui le nationalisme économique annonce une réaffirmation relative de la souveraineté économique, même si celle-ci est limitée par la tolérance des partenaires commerciaux à l’égard des politiques égoïstes et surtout, en l’absence de contrôles stricts des capitaux, par l’appétit des investisseurs internationaux pour la dette souveraine.
Mais si les États contemporains ne peuvent donc aspirer ni à l’abnégation libertaire ni à l’autosuffisance autarcique, cela ne signifie nullement que le glissement généralisé, observé ces dernières années, de la mondialisation vers le nationalisme n’est pas réel et significatif. Là où le néolibéralisme semblait gêné par la responsabilité de l’État dans la garantie du revenu national, et justifiait souvent ses politiques en prétextant que l’État avait les mains liées, le nouveau nationalisme met en avant, voire vante, le rôle de l’État. Là où la mondialisation néolibérale tenait pour acquis que des règles internationales partagées favorisaient une prospérité internationale commune, un nationalisme économique ravivé part au contraire du principe que le gain d’un pays ou d’une région se fait souvent au détriment d’un autre. La mondialisation a toujours eu pour atout d’être une entreprise utopique, dans laquelle des politiques qui, en réalité, ne faisaient que remanier la composition de la clientèle de l’État pouvaient être justifiées par une approche asymptotique du paradis universel du laissez-faire, où l’État se serait retiré de toutes ses fonctions sauf de ses pouvoirs de police, ce qui aurait entraîné une croissance sans fin pour tous. Le nationalisme économique d’aujourd’hui présuppose une vision plus sombre et plus fragmentée, dans laquelle les politiques égoïstes et les destins distincts d’États concurrents divergent désormais ouvertement, et où l’épanouissement — ou le simple maintien à un certain niveau de vie — d’une population nationale n’implique plus le bien-être croissant des autres, dont les économies, au mieux, suivent leur propre voie. Au pire, elles constituent des rivales à dominer ou à détruire. En bref, la nouvelle rhétorique du nationalisme économique présente une image agonistique plutôt que coopérative de l’économie mondiale; et l’État met désormais l’accent, plutôt que de le minimiser, sur un rôle qu’il n’a jamais abandonné.
Perspectives de gauche
Ces phénomènes avaient déjà fait l’objet d’une attention approfondie et imaginative de la part d’un groupe d’auteurs de gauche avant la deuxième investiture de Trump. Endgame: Economic Nationalism and Global Decline, de Jamie Merchant, un auteur basé à Chicago, est paru en août 2024; Disaster Nationalism: The Downfall of Liberal Civilization, du commentateur politique londonien Richard Seymour, en octobre de la même année; ainsi que la traduction anglaise mise à jour de Taking Back Control? : States and State Systems after Globalism, du sociologue allemand Wolfgang Streeck, directeur émérite de l’Institut Max Planck de Cologne, en novembre 2024. On examine également ici l’ouvrage de Branko Milanovic, The Great Global Transformation, qui, comme son titre l’indique, s’aligne davantage sur Polanyi que sur Marx dans sa vision de cette même perspective, à savoir un monde où la mondialisation néolibérale a cédé la place au nationalisme économique.(25)
Dans son introduction de Endgame Merchant explique qu’il traite de « la fin d’une ère de l’histoire mondiale », une ère au cours de laquelle, « depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’au milieu des années 2010 environ, l’économie mondiale s’est caractérisée par une intégration de plus en plus poussée ». Cette harmonisation s’est opérée à la fois sur la « clé de sol » du commerce — puisque la plupart des pays entretenaient des échanges plus intenses et plus libres entre eux — et sur la « clé de fa » de la production — puisque les multinationales, à la propriété cosmopolite et dont les installations physiques ne connaissaient pas de frontières, représentaient une part croissante de la production matérielle. Endgame déploie un présage sombre d’une époque en mutation, teinté de notes apocalyptiques : la période « baptisée par un million d’articles d’opinion oubliés comme l’ère de la « mondialisation » » touche à sa fin, « assaillie par le double fléau de la guerre et de la peste » — ou, en d’autres termes, la pandémie de Covid-19, qui favorise la renationalisation de chaînes d’approvisionnement auparavant mondiales, et la guerre en Ukraine, qui stimule la domestication ou le « friendshoring » de la production énergétique. À la place de l’intégration croissante des économies nationales, on assiste désormais à « un processus mondial de désintégration ». (26)
Merchant est naturellement sensible à la contemporanéité éclatante de son sujet, considérant le nationalisme économique du XXIe siècle comme une lutte pour les nouvelles frontières des marchandises ouvertes, entre autres, par « la robotique, l’intelligence artificielle, les produits pharmaceutiques de pointe et la 5G », selon les termes qu’il cite, d’un rapport intitulé L’investissement américain au XXIe siècle commandé par Marco Rubio, alors sénateur américain. Néanmoins, parmi les ouvrages disponibles, Endgame aborde la nouveauté numérisée d’un nationalisme économique du XXIe siècle dans l’esprit le plus proche d’un marxisme à l’ancienne ou classique. Pour Merchant, l’attrait croissant du nationalisme économique est dû à « un ralentissement séculaire du taux de croissance de l’économie mondiale transnationale dans son ensemble ». À mesure que l’économie mondiale ralentit, elle se transforme en « une affaire plus existentielle, à somme nulle, car la croissance pour certains ne peut se faire qu’aux dépens des autres ».(27) Adoptant la terminologie de Brenner, Merchant décrit la période depuis les années 70 comme une longue récession marquée par une surcapacité internationale dans le secteur manufacturier — puis y ajoute la loi marxiste de la tendance à la baisse du taux de profit, que Brenner rejette.
Dans cette optique, l’apogée de la mondialisation sous le signe du libre-échange a donné libre cours aux tendances à la crise inhérentes à la poursuite de l’accumulation privée, mais qui avaient été contenues pendant « l’âge d’or du capitalisme régulé du milieu du siècle ». À partir des années 1980, la mondialisation 2.0 s’est rapprochée de la création d’un véritable marché mondial du travail, représenté et facilité par la monnaie mondiale qu’est le dollar américain. Cette évolution a libéré la tendance fondamentale du capital à l’échelle planétaire :
Au niveau mondial, à mesure que certaines techniques mécanisées se répandent et deviennent la norme générale que les capitalistes du monde entier sont contraints d’adopter, la source de plus-value que constitue le temps de travail non rémunéré se tarit, car la part de la production assurée par les travailleurs exploités diminue par rapport aux dépenses totales des entreprises privées.(28)
Endgame reprend bien sûr le célèbre argument du tome III du Capital, développé plus en détail par Henryk Grossman en 1929, qui met en évidence la tendance ultime à la baisse du taux de profit résultant du remplacement de la main-d’œuvre vivante par la machinerie, également appelée « augmentation de la composition organique du capital ». Il en résulte ici « un état permanent de surproduction », alors que les vagues de mécanisation s’effondrent en une marée plate de rentabilité durablement faible. Merchant relie ce processus de longue date à la financiarisation récente : à mesure que le capital privé se détourne de l’investissement productif, il se tourne de plus en plus vers des apparitions financières. Cela favorise à son tour le nationalisme économique par le biais d’un dirigisme de gestion de crise, dans lequel les efforts désespérés des banques centrales pour soutenir les marchés financiers deviennent la norme, tandis que « les gouvernements nationaux doivent prendre des mesures de plus en plus extrêmes pour compenser la paralysie du capitalisme privé », ce qui entraîne « une fusion de plus en plus étroite entre les institutions d’État et les marchés financiers privés ».(29)
Pour autant, le fait que l’État assume rhétoriquement la responsabilité du bien-être économique national et qu’il exerce concrètement son contrôle ne suffit pas à rétablir la prospérité. Merchant est catégorique : « les politiques nationales ne peuvent s’attaquer aux causes transnationales de l’effondrement du système ».(30) Prises dans leur ensemble, les politiques nationalistes ne peuvent que freiner la croissance et, ce faisant, exacerber le ralentissement mondial qu’elles cherchent à atténuer. Tout au long de Endgame, le style d’argumentation de Merchant est apodictique1adjectif qui qualifie un jugement, un raisonnement ou une proposition dont la vérité est évidente, nécessaire et universelle, et ici, il affirme plutôt qu’il ne démontre qu’aucun gouvernement national ne peut endiguer la crise mondiale — par exemple, en redynamisant un marché intérieur pour la production nationale au moyen de contrôles des capitaux; en d’autres termes, si le capital national rechigne à investir dans la production dans sa quête de taux de profit internationaux, ne faudrait-il pas lui retirer son « passeport »? Il ne fait aucun doute que la relance par un développementalisme ne serait pas une mince affaire alors que les rentiers de n’importe quel pays se sont habitués à la liberté de circulation internationale des capitaux, mais on ne voit pas clairement pourquoi cela ne pourrait pas également connaître un certain succès, du moins par comparaison avec le sort d’autres gouvernements confrontés à une économie mondiale au point mort; les contrôles des capitaux, aussi perméables soient-ils, que la Chine a mis en place le suggèrent déjà. Endgame, dans sa vision de « l’agitation sociale croissante d’une société en phase terminale », ne laisse aucune place à une telle dimension de possibilité réformiste. Merchant a actualisé le fatalisme révolutionnaire caractéristique d’Endnotes au cours de la décennie précédente marquée par une mondialisation chancelante — la « phase d’attente » des années 2010 — à une nouvelle période d’opportunismes nationalistes; et s’il concède néanmoins la possibilité d’une révolution prolétarienne, c’est là que son argumentation, déjà quelque peu formaliste, devient véritablement abstraite, l’émergence espérée d’une classe révolutionnaire n’étant ni entrevue dans les faits ni déduite de la théorie.(31)
Histoire épique
À l’instar de Merchant, Milanovic, dans The Great Global Transformation, voit dans le moment présent « le renversement de la mondialisation » et un virage correspondant vers le nationalisme économique. Trump, Xi et Poutine incarnent un « modèle répandu partout dans le monde » : « le nationalisme s’intègre à la politique et aux discours nationaux afin de donner aux politiques un air plus “ferme” ».(32) (On peut supposer que la mondialisation, ayant imaginé un monde où la prospérité d’une nation renforçait celle d’une autre plutôt que de la compromettre, n’avait pas besoin d’une telle « fermeté » .) Milanovic, cependant, situe ce tournant national au cœur d’évolutions plus récentes — et présentant des signes empiriques plus solides — que la composition organique croissante du capital. La première de ces évolutions, qui englobe en quelque sorte les autres, est l’ascension de la Chine, « le fait économique le plus important des cinquante, voire des cent dernières années » . Milanovic est explicite : « l’essor de la Chine, rendu possible par le néolibéralisme mondial, a rendu inévitable la fin du néolibéralisme mondial ». (33)
Si la révolution industrielle a, il y a longtemps, déclenché une divergence progressive entre l’« Ouest » européen et nord-américain et le reste du monde — à prédominance asiatique —, cette tendance ne s’est véritablement inversée qu’au cours des premières années du présent siècle. Ce que Milanovic définit comme le « sommet de revenu relatif » d’un pays — le maximum de son revenu par habitant en proportion de la moyenne mondiale — a été atteint par les États-Unis et le Canada dès 1952, mais pas avant quatre décennies plus tard en Allemagne et au Japon. La France n’a atteint son sommet qu’en 2001, le Royaume-Uni en 2003. Par la suite, l’Occident a connu un déclin par rapport à la puissance chinoise, qui, dès 2015, avait dépassé les États-Unis en termes de PIB total, du moins selon la parité du pouvoir d’achat (PPA).(34)
Ces chiffres auraient peut-être eu peu d’importance sur le plan politique si ce resserrement des écarts de revenu national n’avait pas également entraîné une certaine convergence des distributions de revenu à l’intérieur des frontières nationales. En bref, la classe moyenne asiatique est devenue beaucoup plus riche et plus nombreuse, alors même que les revenus des Occidentaux les plus pauvres stagnaient en termes absolus et diminuaient en termes relatifs, de sorte que les personnes appartenant aux déciles inférieurs des distributions européennes ou nord-américaines en sont venues, après les années 90, à occuper des centiles de plus en plus bas sur un graphique mondial. Une véritable égalisation des revenus par habitant entre le Nord et le Sud reste bien sûr hors de portée — mais la tendance est claire. Selon les estimations de Milanovic, il pourrait y avoir autant de riches Chinois que d’Américains d’ici la fin du siècle. La « grande transformation du pouvoir économique » entre les continents ébranle naturellement l’amour-propre racial ou civilisationnel de nombreux Occidentaux à faible revenu, tout en freinant leurs habitudes de consommation : Milanovic estime que « alors que, par le passé, tant un métallurgiste allemand qu’un ingénieur allemand pouvaient s’offrir des vacances en Thaïlande (un bien mondial), à l’avenir, seul ce dernier pourra peut-être se le permettre » .(35)
S’appuyant sur un éventail de références plus large que Merchant, Milanovic replace la rivalité entre les États-Unis et la Chine dans le cadre des débats classiques de la philosophie politique sur les liens entre relations économiques et guerre. De 1978 à environ 2008, les intérêts économiques et géopolitiques des deux parties ont conduit aux « douces mœurs » et à la convergence pacifique entre elles que Montesquieu, Smith et Ricardo auraient prédites. Les répercussions de la crise financière ont entraîné un retour au monde de Hobson, Lénine, Luxemburg et Schumpeter, où le capital excédentaire produit par de fortes inégalités nationales dans les bastions industriels est expédié à l’étranger à la recherche de rendements plus élevés, et où la puissance militaire de l’État d’origine est mobilisée pour défendre l’acquisition de matières premières, le contrôle des marchés coloniaux et l’exploitation d’une main-d’œuvre bon marché face aux revendications de ses rivaux. À ce stade, comme l’a dit Schumpeter, « une lutte acharnée et coûteuse commence », dans laquelle « il n’est plus indifférent de savoir qui construit un chemin de fer donné, qui possède une mine ou une colonie ».(36)
Le triomphe asiatique et la crise occidentale sont étroitement liés, de la cause à la conséquence : la faible croissance et la stagnation des salaires réels de l’Amérique moyenne sont « attribuables dans une large mesure » aux « importations en provenance de la Chine et à la sous-traitance vers la Chine », qui ont nui à l’emploi dans le secteur manufacturier aux États-Unis et à la position de négociation des travailleurs.(37) Pour Milanovic, le malaise économique et le mécontentement de la « classe moyenne » américaine, mobilisé au milieu des années 2010 contre les « élites libérales » par Trump, le démagogue, ont été les principaux moteurs de son ascension. C’est là que la politique libérale-démocratique s’est retrouvée à la croisée des chemins :
Il y avait deux réponses possibles au « défi chinois » lancé aux classes moyennes occidentales. L’une consistait à modifier les règles de la mondialisation afin qu’elle ne sape plus les classes moyennes occidentales; l’autre, à améliorer la situation financière des classes moyennes en imposant davantage les riches du pays et en redistribuant les revenus des plus riches vers les classes moyennes. Cette dernière solution aurait pu se substituer à la position anti-chinoise. Mais cette politique a rencontré de nombreux opposants parmi les riches… (39)
Le nationalisme économique de Trump tient en grande partie au fait qu’il a emprunté la première voie, celle qui consiste à blâmer la Chine pour les difficultés économiques de l’Amérique moyenne. Mais Trump a également été attentif à l’autre aspect du dilemme exposé par Milanovic, à savoir le schisme entre les couches moyennes et à faible revenu (qui ne sont pas suffisamment conscientes d’elles-mêmes ni organisées pour être considérées comme des « classes » au sens politique) de la population nationale, et les riches dont la fortune n’a fait que s’accroître à l’ère de l’émergence géopolitique de la Chine. Milanovic analyse la richesse particulière des riches occidentaux comme un cas historiquement inédit ( « sans doute la seule évolution du capitalisme moderne qui surprendrait Marx ») d’« homoploutie », selon lequel les riches tirent à la fois des revenus du travail élevés grâce à leurs postes professionnels et des revenus du capital élevés grâce à leurs portefeuilles. Comme les emplois de ces élites « méritocratiques » ne sont pas soumis à la concurrence internationale, ces super-gestionnaires (comme les appelait Piketty) se tournent avec moins d’inquiétude vers l’Est que leurs compatriotes. La prospérité autonome de cette « élite mondialisée » suscite quant à elle le ressentiment des électeurs moins fortunés, hypocritement exploités par Trump et ses homologues populistes de droite qui dénoncent le cosmopolitisme incarné par ces élites plutôt que de s’attaquer, par la voie de la redistribution, aux inégalités qu’elles incarnent.
Dans son avant-dernier chapitre, Milanovic désigne ce qu’il appelle le « libéralisme de marché national » comme l’« ordre successeur » le plus probable de la mondialisation néolibérale. Cette politique, « susceptible de perdurer bien après le départ de Trump », préserverait en grande partie la portée actuelle des échanges de marché et resterait ainsi une forme de libéralisme, tout en s’inscrivant dans la continuité du néolibéralisme sur des aspects tels que la faible imposition des revenus du capital et des successions — mais elle recourrait aux droits de douane plutôt que de célébrer la mondialisation; défendrait « les sanctions à motivation politique et la politique industrielle dirigée par l’État » plutôt que de prétendre isoler l’économie de la politique; rejeter l’immigration de masse au profit de « murs et de clôtures »; et promouvoir des normes chauvines plutôt que universelles de la dignité humaine. En matière de politique étrangère, une telle politique rejetterait également l’unipolarité (la domination américaine) et l’universalisme (le capitalisme libéral comme norme planétaire).(40) En effet, bien que Milanovic ne le dise pas, l’administration Trump dissimule déjà le déclin de l’influence américaine derrière des fanfaronnades sur une supériorité américaine sans égale.
Bien que ce scénario de prolifération des nationalismes économiques semble plausible, il ignore le problème même auquel Milanović fait allusion lorsqu’il note sobrement que la redistribution trouve « de nombreux opposants parmi les riches » . Le degré de ploutocratie varie d’un État-nation à l’autre, mais une homoploutie extravagante a certainement, en de nombreux endroits – et à coup sûr aux États-Unis –, concentré le pouvoir politique entre les mains des riches à tel point qu’une redistribution des revenus vers le bas est à peine plus probable dans un cadre nationaliste que dans un cadre néolibéral, une circonstance à laquelle Milanović fait allusion lorsqu’il suggère que les faibles taux d’imposition sur les gains en capital et les successions constituent une caractéristique plus ancrée de la vie politique contemporaine que l’architecture même du commerce mondial. L’attrait du nationalisme économique découle en grande partie de la perspective d’un soulagement des personnes à revenu moyen ou faible, mais une telle délivrance ne semble pas probable tant que l’on discute des États-nations sans faire sérieusement référence aux classes socio-économiques. Une grande partie de la droite politique a en effet parié que les fortes inégalités de revenu sont plus tolérables sous le nationalisme que sous le néolibéralisme, grâce aux concessions symboliques que le premier offre; quoi qu’il en soit, les inégalités sont considérées comme une évidence. L’impasse en matière de redistribution laisse entendre que, dans les années à venir, les nationalistes économiques pourraient mieux réussir à s’emparer du pouvoir qu’à s’y maintenir. Déçus tant par la mondialisation néolibérale que par le nationalisme économique (de droite), que pourraient alors faire les électeurs?
Aussi impressionnant que soit The Great Global Transformation en tant qu’évocation statistique et anatomie politique du monde actuel, il se termine sur une note de psychologisme peu convaincant : « D’où vient le nationalisme? De la cupidité » — ou pléonoxie, définie par Aristote comme le désir insatiable de s’accaparer plus que sa juste part, aux dépens des autres. Le nationalisme est effrayé par la possibilité que les habitants d’un autre pays « puissent finalement avoir plus de choses que nous », et considère l’État-nation comme un moyen « pour empêcher une telle issue ».(41) Sans même tenir compte du fait que, dans ce cas, l’envie semble être un péché plus tenace que la cupidité, une explication aussi simpliste des motivations politiques ne tient pas la route. La cupidité ou l’envie est un trait de caractère trop ancré dans l’espèce humaine pour expliquer une situation historique temporaire, sans compter qu’aujourd’hui encore, le citoyen moyen d’un pays donné n’a certainement pas une image suffisamment précise des biens dont jouit son homologue à l’autre bout de la planète pour évaluer son propre bonheur principalement à la lumière de cette comparaison. Il n’est pas non plus tout à fait convaincant que le « pivot » américain contre la Chine ait été impulsé par la base; au contraire, la colère populaire contre Wall Street en 2008-2009 a plutôt été détournée « par le haut » contre la République populaire de Chine, supposée voler des emplois. Les points forts de The Great Global Transformation résident ailleurs, dans sa mise en relation des inégalités économiques et des rivalités géopolitiques à l’échelle de l’histoire mondiale.
Le miasme de l’extrême droite
Disaster Nationalism de Richard Seymour — un ouvrage qui opte délibérément pour un registre psychanalytique plutôt qu’économique — offre une analyse plus subtile et plus convaincante du phénomène psychologique qu’est le nationalisme du XXIe siècle. Ce n’est pas que Seymour ignore les considérations économiques; son introduction souligne que ceux qui, le 6 janvier 2021, ont pris d’assaut le Capitole américain au nom de Trump provenaient « de manière disproportionnée des classes d’affaires et professionnelles en déclin social ». À l’instar de leurs confrères idéologiques de la droite brésilienne ou britannique, « ils avaient bien profité des années de prospérité, avant d’être précipités dans l’endettement, voire la faillite ». (42) Le « nationalisme de la catastrophe » de Seymour est une disposition ou un état d’esprit — loin d’être une idéologie à part entière — dans lequel la catastrophe réelle et présente d’un capitalisme écocidaire, inégalitaire et à bout de souffle échappe à la perception de ses sujets les plus en colère, au profit d’une catastrophe perçue comme une menace culturelle et raciale. Certes, cette vision implique souvent un nationalisme économique, mais en tant que tendance politique, il dépasse de loin un simple programme économique, tout comme toute explication à son sujet épuise rapidement ses déterminants économiques : « Ce n’est pas l’économie, idiot. » Dans son premier chapitre, Seymour observe que les électeurs de droite d’une douzaine de pays d’Amérique du Nord et du Sud, d’Europe et d’Asie « ont obstinément refusé d’être particulièrement pauvres ou privés de leurs droits. Plus important encore, ils ont manifesté peu d’intérêt pour leur bien-être économique personnel. » (43)
Le nationalisme catastrophiste déploie donc un vocabulaire tout à fait différent, fait de « paranoïa », de « fantasme » , de « peur », de « contagion sociale », etc. On pourrait décrire cet ouvrage comme une enquête sur les aberrations mentales qui surgissent en l’absence de cette conscience de classe lucide dont le marxisme affirmait autrefois qu’elle découlerait de l’émergence d’un mouvement ouvrier international à la hauteur de sa tâche, tout en la suscitant. Les nationalistes du désastre de Seymour n’appartiennent à aucun collectif aussi cohérent qu’une classe de travailleurs ou de propriétaires, ni même à une population nationale. Une grande partie de l’intérêt et de l’horreur fréquente que suscite son livre provient plutôt du fait que la nation à laquelle s’identifient ces nationalistes correspond si peu à la population nationale concernée telle que définie par le recensement, que ce soit en termes de classe, de genre, de race ou d’idéologie. Selon Seymour, ils réagissent à l’insécurité économique ou au péril écologique sans disposer de concepts satisfaisants pour aborder l’une ou l’autre de ces difficultés; ils se rebellent plutôt contre les promoteurs et les bénéficiaires apparents des règles les plus futiles de la « civilisation libérale » — « comme l’utilisation des pronoms de genre corrects » — par lesquelles ils se sentent jugés comme des parias dans leur propre pays. Les préjudices qui en résultent sont d’ordre social, et non de classe. Dans un ouvrage qui se prête mal au résumé, Seymour s’en approche lorsqu’il écrit :
Le nationalisme de la catastrophe exploite aujourd’hui l’insécurité, l’humiliation et les misères de classes et de groupes sociaux hétérogènes, y compris certains des plus pauvres, pour les canaliser vers une révolte contre la civilisation libérale, avec ses normes pluralistes et démocratiques. Il offre le baume de la vengeance, la promesse de l’amour-propre national et le remède consistant à ramener la société à un état plus pur et harmonieusement hiérarchisé par le biais d’une violence méritée. (44)
Ainsi, l’humiliation se prend-elle elle-même pour de la supériorité.
Seymour retrace cet état d’esprit à travers une multitude d’éruptions de théories du complot environnementales; des angoisses racialisées et imprégnées de pornographie concernant le choix des partenaires par les femmes; des accès de violence tant de type « loup solitaire » que pogromiste; et des initiatives tendant vers la dictature et le génocide. Quant à la facette économique de ce chauvinisme aux multiples facettes : malgré toutes ses plaintes, la nouvelle droite nationaliste manque « d’une alternative cohérente à la mondialisation ». En France et en Hongrie, les partis d’extrême droite ont promis des filets de sécurité sociale plus solides tout en se rapprochant des grandes entreprises et en menaçant de pénaliser les pauvres, les dissidents et les migrants. Dans l’Inde de Modi, le Brésil de Bolsonaro et l’Argentine de Milei, le néolibéralisme lui-même a été vanté comme une méthode permettant de séparer les « gagnants » sociaux des « perdants ». Mais une telle doctrine est loin d’être uniforme au sein de la droite. Les mêmes accents darwinistes sociaux peuvent accompagner des politiques antinéolibérales, comme lorsque les nationalistes préconisent des mesures protectionnistes pour défendre les travailleurs « autochtones » face aux travailleurs étrangers et aux migrants, ou une politique industrielle à l’échelle de l’État en faveur des champions nationaux. De même, la bellicosité rhétorique du nationalisme d’extrême droite masque la timidité et la confusion d’une stratégie encore aveuglée par les marchés et le libéralisme : sur le plan économique, le nationalisme de la catastrophe, tout au plus,
modifie la concurrence acharnée qu’il embrasse par ailleurs avec vigueur en y intégrant des préférences nationales, ou en atténuant ses effets pour certains électeurs au moyen de transferts monétaires. Il n’idolâtre pas non plus l’État comme le faisait le fascisme classique. Bien qu’il fasse un usage agressif du bras répressif de l’État pour traquer les ennemis nationaux, il se montre généralement hostile, voire paranoïaque, à l’égard des interventions de l’État en matière de bien-être social ou de santé.(45)
Seymour souligne que le nationalisme de catastrophe n’est « pas encore du fascisme ». Il exprime une attitude perplexe et amère, trop parasitaire du néolibéralisme qu’il rejette pour parvenir à la cohérence. On est avant tout frappé par la solitude et le désespoir des partisans de la droite en ligne décrits par Seymour, pour qui la nation semble désigner une communauté organique dont ils n’ont aucune expérience. Dans le jargon des plateformes de médias sociaux où ils prospèrent, ce sont des trolls — capables d’offenses sarcastiques à l’égard du capitalisme libéral, mais pas d’une opposition convaincante. Une telle confusion intellectuelle ne fait qu’aggraver l’impression d’une solitude incommunicable qui cherche en vain à s’ancrer dans un sentiment d’appartenance collective.
Le problème de ce tableau prismatique est tout simplement celui de toutes les analyses psychanalytiques de la politique. Elles altèrent la teneur de la pensée politique de telle sorte qu’un auteur de gauche ne cherche plus à s’adresser de manière convaincante à un ensemble de citoyens, mais à parler d’eux de façon plausible, avec ce quotient tragiquement élevé de plausibilité par rapport à la certitude, inhérent à la spéculation psychanalytique, en particulier lorsqu’il s’agit d’esprits autres que le sien. L’irrationalité de la politique contemporaine, surtout à droite, peut imposer une telle approche, même si cette même approche confirme lamentablement que la sphère publique des années 2020 est un lieu envahi par des fantasmes inconscients. Une politique de gauche ayant de réelles aspirations au pouvoir serait celle de revendications plus empiriques et d’arguments plus ouverts au débat. Mais Disaster Nationalism aide à clarifier les fondements subjectifs qui font de l’extrême droite d’aujourd’hui des nationalistes économiques si médiocres . Bien qu’ils puissent appuyer les droits de douane protecteurs, ils n’ont pas la conception expansive, inclusive et ouvertement démocratique de List d’une communauté nationale imaginée, et s’indignent de manière égoïste lorsque d’autres pays ripostent par des mesures protectionnistes.
Redémocratisation?
Ni l’explication de Merchant sur le récent tournant nationaliste par la baisse du taux de profit, ni celle de Milanovic par la dialectique du néo-impérialisme et de l’inégalité, ni celle de Seymour par le prisme de la psychopathologie n’apportent grand-chose en termes de stratégie politique. La contribution de Wolfgang Streeck dans Taking Back Control? réside dans sa tentative de reconnaître — et de renforcer — le nouveau nationalisme tout en le mettant au service des objectifs de gauche. À l’instar des autres auteurs, Streeck identifie le présent comme « un moment historique où la mondialisation néolibérale est en train de s’effondrer », ce qui pourrait entraîner la restitution de ses prérogatives à l’État-nation. Il s’écarte toutefois des analyses habituelles de la crise du néolibéralisme en se concentrant autant sur les lacunes démocratiques que sur les lacunes économiques des « trois décennies de capitalisme mondialiste-néolibéral qui ont suivi l’apparente “fin de l’histoire” ».(46) L’analyse de Streeck s’appuie ici sur la périodisation qu’il a élaborée dans Buying Time (2014) [Du temps acheté (2018)] (. (47) Dans ce récit, les États-nations de l’après-guerre, marqués par le souvenir de la Grande Dépression et des dérives fascistes qui en ont découlé, s’étaient donné pour « mission de protéger leurs sociétés contre les pressions des marchés capitalistes », principalement par le biais de mesures de bien-être social visant à protéger les travailleurs et de contrôles des capitaux visant à confiner les investissements à l’intérieur des frontières nationales.(48)
Mais ce « mariage de convenance historique» entre le capitalisme et la démocratie s’est effondré à l’ère néolibérale, lorsque les gouvernements élus ont tenté de résoudre la crise de la stagflation capitaliste en ouvrant les économies nationales à des capitaux apatrides. Ce faisant, « la politique démocratique s’est dissociée de l’économie politique en s’empêchant d’intervenir de manière discrétionnaire dans les opportunités et les résultats du marché ». L’abdication de l’État quant à la correction égalitaire des résultats du marché a privé la classe ouvrière d’une représentation politique significative, même – ou surtout – de la part des partis historiques de gauche, et a confié aux gouvernements de centre-gauche la tâche de promouvoir les valeurs sociales « postmatérielles » de la classe moyenne, propices à l’ascension individuelle dans une société capitaliste, d’où une ‘« politique identitaire » matériellement affaiblie’. (49)
Au niveau des partis politiques au pouvoir, les forces démocratiques ont essentiellement réagi au néolibéralisme en changeant de camp. Une grande partie du centre-gauche, « ayant renoncé à l’idéal socialiste d’une société sans classes », que l’on devait poursuivre en forgeant un bloc électoral réunissant la classe moyenne et la classe ouvrière, a plutôt opté pour le modèle néolibéral — incarné par des organismes internationaux comme l’UE — d’une « société sans État », sans frontières et donc « dépourvue de toute capacité de réglementation faisant autorité ». La « démocratie » ne désignait plus la lutte institutionnalisée des partis de classe pour le contrôle de l’économie nationale. Dans le vocabulaire des élites néolibérales, elle désignait désormais un consensus éclairé qui plaçait la politique économique et les valeurs sociales au-dessus et au-delà de l’arène de la contestation populaire, consacré dans les constitutions par des experts juridiques non élus, ou émis sous forme de règlements par les technocrates anonymes de la « bonne gouvernance ».(50) L’abandon de la démocratie, qui n’en gardait que le nom, de la part des libéraux de centre-gauche a alors ouvert la voie à une renaissance des revendications nationalo-démocratiques de la droite chauvine, avec des appels lancés aux « perdants chroniques de l’hypermondialisation » à « reprendre le contrôle », rapidement relayés par des démagogues populistes. Ces électeurs n’étaient d’ailleurs pas toujours des perdants au sens strict du terme économique — et sur ce point, Streeck serait d’accord avec Seymour : « le sentiment d’affront » ressenti en réaction à l’affirmation suffisante des valeurs universelles par l’élite libérale fournit « une raison pour laquelle les contre-mouvements populistes de droite attirent non seulement une classe ouvrière en déclin, mais aussi une petite bourgeoisie » qui, bien qu’elle soit raisonnablement bien située sur le plan économique, s’offusque du rejet de « sa revendication d’une compétence et d’une dignité égales ».(51) Le langage sociologique plutôt abstrait de Streeck parvient néanmoins à évoquer avec succès les figures de chair et de sang empreintes de ressentiment que sont Orbán, Trump, Le Pen, Farage et ainsi de suite.
L’objectif de Taking Back Control? — y compris la réappropriation, ou du moins la remise en question, du slogan éponyme — est d’arracher à la droite l’étendard de la démocratie nationale et de rénover l’État-nation « en tant que principale arène de la politique démocratique sous le capitalisme », au nom d’une gauche réformiste à la recherche d’« un nouvel arrangement acceptable entre le capitalisme et la société ». S’inspirant des idées de Polanyi, cette politique viserait à subordonner le marché aux besoins de la société, après une ère néolibérale mondialisée où la société semblait subordonnée au marché. À cette fin, Streeck s’oppose à « la diabolisation morale » de l’État-nation et au « dénigrement de sa capacité technique à gouverner » en défendant, notamment les petits États-nations, pour des raisons plus ou moins anthropologiques. La constitution de facto de l’UE — composée de « deux traités pratiquement illisibles » entre près de trente pays, « dont chacun dispose d’un droit de veto sur toute modification » — ne se contente pas de substituer la « mobilité illimitée des capitaux » à la gestion démocratique de l’économie; elle usurpe également les cultures nationales distinctes au profit de « l’utopie morale d’une unité culturelle orchestrée par un régime technocratique ». Le super-État que les architectes néolibéraux de l’UE visaient à créer noierait effectivement le pouvoir démocratique et la particularité culturelle régionale par sa taille même et sa centralisation.(52)
Selon la « politique de l’échelle politique », ces risques antidémocratiques ne peuvent être évités qu’en refondant l’UE en une confédération volontaire et en réaffirmant les prérogatives du petit État. Ou peut-être faudrait-il plutôt parler de « petit État fédéré », puisque la décentralisation du pouvoir (par opposition, par exemple, au « super-État centralisateur des nazis ») semble compter autant pour Streeck que la taille absolue du territoire et de la population. Quoi qu’il en soit, seul le petit État peut respecter à la fois la souveraineté populaire et ce que, s’appuyant sur Gibbon et Polanyi, Streeck appelle « le particularisme constitutif de la socialisation humaine » : après tout, « la differentia specifica de l’espèce humaine réside dans son absence de spécificité naturelle » et dans la multiplication correspondante des langues, des cultures et des visions du monde selon les frontières régionales. Bien sûr, les États territoriaux et les nations culturelles « ne coïncident presque jamais » et ne peuvent l’être qu’au prix d’une violence considérable; mais le petit État, probablement fédéré, peut concilier l’hétérogénéité sans renoncer à l’unité, ce qu’un super-État européen centralisé ne pourrait jamais faire.(53)
Malgré la diversité culturelle constitutive de l’humanité, Streeck laisse ouverte la possibilité que des États-nations « restaurés » puissent converger — dans une allusion ironique à l’« isonomie » hayékienne du marché libre — vers une réponse commune au capitalisme mondial. Dotés de pouvoirs et d’une mission démocratiques renouvelés, ces États pourraient prendre une série de mesures pour « démêler » la mondialisation par la base : raccourcir les chaînes d’approvisionnement des biens indispensables, réduisant ainsi leur vulnérabilité tant face aux conflits armés qu’à la domination des grandes puissances; s’engager ouvertement en faveur du « patriotisme économique, voire du protectionnisme », afin de mieux protéger les citoyens contre les « effets secondaires néfastes » du capitalisme; réorienter la politique économique vers la croissance interne, c’est-à-dire « la production nationale pour les consommateurs nationaux»; démercantiliser la fourniture de biens collectifs tels que le transport en commun, l’éducation et les soins de santé; et créer un système de finances nationales largement socialisé au service de la production et de la consommation nationales, conformément à la maxime de Keynes publiée en 1933 dans la Yale Review :
Les idées, le savoir, la science, l’hospitalité, les voyages — voilà des choses qui, de par leur nature, devraient être internationales. Mais que les biens soient de fabrication locale, chaque fois que cela est raisonnablement et commodément possible, et, surtout, que les finances soient avant tout nationales.(54)
La redécouverte, par ces moyens, d’une social-démocratie nationale — à laquelle parviendraient de manière indépendante un certain nombre de dissidents de la mondialisation — constituerait alors la suite de l’ère néolibérale, établissant un système interétatique qui respecterait la souveraineté des régimes économiques alternatifs. Streeck s’appuie ici sur l’argument de Polanyi en faveur de la coexistence pacifique de divers systèmes d’aménagement du territoire au lendemain immédiat de la Deuxième Guerre mondiale, avant que l’administration Truman n’ait poussé à leur polarisation en blocs antagonistes, prélude à la victoire du « capitalisme universel ». (55) Pour Streeck, comme pour Milanovic, une caractéristique importante de l’essor de la Chine est qu’elle fait de ce pluralisme systémique une réalité vivante, qu’une Europe démocratisée — ou social-démocratisée — pourrait espérer étendre et enrichir, alors que ses États-nations cherchent une sortie « vers le bas » du néolibéralisme dans l’ère post-mondialiste.
Il est néanmoins plus fantaisiste que ne l’admet Streeck de vouloir découvrir la logique d’une telle évolution dans le particularisme universel de l’espèce, puisque même les « petits États », comptant des millions ou des dizaines de millions d’habitants, apparaissent — à n’importe quelle échelle anthropologique — comme des entités politiques véritablement gigantesques, réduisant le citoyen individuel presque à l’oubli. Assurément, une véritable communauté, par opposition à un « sentiment d’appartenance » halluciné, à l’image de l’engouement pour une équipe nationale de sport, doit nécessairement exiger une échelle encore plus petite. Parallèlement, l’uniformité internationale relative en matière de politique économique qui, dans la vision de Streeck, pourrait être le résultat commun d’autant de restaurations de la souveraineté nationale, implique un certain universalisme latent que la gauche ne proclame plus ouvertement et qu’il rejette explicitement. Ensemble, ces réserves — selon lesquelles l’État-nation est voué à rester à la fois trop vaste pour la communauté et trop étroit pour l’universalité — suggèrent que le nouveau nationalisme est plus susceptible de représenter une étape historique qu’un arrangement humain définitif.
Mais il s’agit là de questions philosophiques qui ne touchent pas directement à l’argument politique de Streeck, si ce n’est qu’elles pourraient être mieux explorées dans le système international pluraliste et non hégémonique qu’il, à l’instar de Polanyi, préconise, plutôt que dans le cadre d’un régime de mondialisation dominé par les États-Unis qui cherchait à soumettre tous les États à une seule règle. Sa véritable réussite réside dans une argumentation convaincante en faveur de la gauche en tant que bénéficiaire légitime et architecte d’un renouveau de la souveraineté nationale et de la démocratie, après leur abandon au profit de la mondialisation néolibérale.
Retour en arrière, jusqu’où?
Quels que soient leur sort ultime et leur caractère politique, l’ampleur des récentes initiatives en matière de nationalisme économique — ou, comme l’appellent Ilias Alami et Thea Riofrancos dans un essai récent, le « capitalisme d’État » — est difficile à nier.(56) Alami et Riofrancos dressent le bilan de l’évolution du paysage depuis 2000 : les fonds souverains, qui détenaient moins de 1 billion de dollars d’actifs au tournant du millénaire, contrôlent aujourd’hui quelque 15 billions de dollars; les entreprises d’État gèrent 54 billions de dollars, un montant plus de quatre fois supérieur à celui de 2000; et la période comprise entre 2017 et 2023 a vu les annonces de nouvelles politiques industrielles se multiplier par neuf. Les droits de douane, les interdictions d’importation et les quotas se sont également multipliés partout dans le monde, même si l’imposition et la levée capricieuses de mesures protectionnistes par Trump ne constituent guère une politique industrielle à long terme et ont plus probablement facilité le délit d’initié au profit des acolytes de l’administration.
Et pourtant : le commerce et la finance internationaux se poursuivent en grande partie comme avant la pandémie de Covid-19 et la guerre entre la Russie et l’Ukraine, leur cours n’ayant pas encore été modifié de manière décisive par les interventions étatiques. Après tout, les fonds souverains tirent parti de la déréglementation financière transfrontalière au même titre que les capitaux privés, et dans la mesure où ils génèrent des recettes pour l’État grâce à la spéculation financière plutôt qu’à l’imposition publique, ils pourraient être considérés comme renforçant le néolibéralisme plutôt que de l’éroder. Malgré les entreprises d’État chinoises, les sociétés d’État restent éclipsées à l’échelle mondiale par les entreprises privées dont la stratégie d’investissement dicte largement la leur; et la part du commerce international dans l’économie mondiale a en fait augmenté en 2025, selon les estimations de la Banque mondiale, pour atteindre 68 %, son plus haut niveau jamais enregistré . Comme le suggère l’accent mis par Alami et Riofrancos sur la quête de Trump en matière de « minéraux critiques », le nouveau nationalisme économique reste jusqu’à présent un phénomène davantage sectoriel que global.
En d’autres termes, la mondialisation néolibérale a jusqu’à présent subi une défaite plus idéologique que pratique. Mais il ne faut pas minimiser le revers intellectuel et politique qu’elle a subi. Partout dans le monde, les experts et les politiciens ne peuvent plus s’appuyer sur les préceptes néolibéraux — souvent d’autant plus efficaces qu’ils allaient de soi, dans le silence du bon sens — pour justifier des politiques économiques ou l’absence de celles-ci; ils ne peuvent plus saluer la mondialisation néolibérale dans un émerveillement muet ni, avec plus de résignation, invoquer leur impuissance face aux fluctuations du marché. Ce n’est pas que l’échec de la « néo-globo » à instaurer la prospérité généralisée qu’elle promettait ait nécessairement signifié à lui seul sa chute idéologique; la rhétorique de l’inévitabilité (« il n’y a pas d’alternative », selon Thatcher) aurait toujours pu être remise sur le tapis là où celle de l’utopie avait échoué. Mais un tel fatalisme n’a pas pu résister à l’exemple imposant de la Chine, avec sa sortie massive de la pauvreté et sa croissance en boule de neige, réalisées grâce à des méthodes s’apparentant au capitalisme d’État. Une leçon d’une telle ampleur a brisé en deux la pensée unique néolibérale et ouvert la voie, dans les pays occidentaux riches, à des tentatives franches de nationalisme économique. Les conséquences idéologiques sont immenses : si les États ont la possibilité d’assurer le bien-être national au mépris des marchés mondiaux, ils en assument également la responsabilité.
Certes, le nationalisme économique renaissant de notre époque comporte, parmi d’autres possibilités, un clientélisme chauvin et étroit, par lequel les gouvernements favorisent certaines entreprises ou certains secteurs prétendant incarner l’intérêt général, mais qui, en réalité, reflètent les préoccupations les plus particulières. Alami et Riofrancos soulignent que l’administration Trump a facilité l’accès à des « minéraux critiques » étrangers tant à une banque d’investissement dirigée par les fils du secrétaire au Commerce qu’à une start-up de capital de risque dans laquelle les fils aînés de Trump détiennent une participation dont l’ampleur n’a pas été révélée.(57) À l’instar d’autres manigances trumpiennes, ces concessions népotistes ressemblent davantage à des efforts personnalisés visant à piller une économie nationale en déclin qu’à un véritable programme visant à consolider la croissance globale sur de nouvelles bases de politique industrielle. Mais les invocations cyniques ou confuses du nationalisme économique n’excluent guère celles, sincères et intelligentes, de la part de différents acteurs politiques. Les politiciens traditionnels testeront sans doute jusqu’où ils peuvent s’aventurer en matière d’intervention de l’État au nom de la société dans son ensemble sans alarmer les électorats encore fidèles à une accumulation privée plus ou moins libre. Les mouvements socialistes, pour leur part, susciteront encore plus de résistance de la part du capital en proposant le même type de politiques — même s’ils souffrent de moins de contradictions internes en agissant ainsi. Alami et Riofrancos soulignent l’opportunité pour la gauche que laissent entrevoir ce qui, pour l’essentiel, n’est jusqu’à présent que de droite ou de centre :
Partout dans le monde, les projets de gauche doivent mener leurs propres expériences, notamment en se réappropriant les capacités institutionnelles publiques, afin d’exercer un contrôle collectif, de manière rationnelle et consciente, sur les infrastructures qui sous-tendent la vie sociale, économique et écologique.(58)
Bien entendu, la débâcle de la mondialisation ne garantit pas que le succès attend les nationalistes économiques, qu’ils soient de droite, de gauche ou du centre. Historiquement, la réponse la plus satisfaisante au « dilemme nationaliste » isolationniste-expansionniste de Suesse a consisté d’abord à isoler, puis à s’étendre : protéger certaines entreprises et industries nationales jusqu’à ce qu’elles deviennent des exportateurs compétitifs à l’échelle internationale vers des pays ne posant aucune barrière à l’importation de biens étrangers. En d’autres termes, le nationalisme économique d’un pays réussissait généralement dans la mesure où les autres pays s’abstenaient d’adopter un tel nationalisme, du moins dans les secteurs pertinents de leur propre économie. La substitution des importations, en revanche, visant à remplacer de façon permanente les importations par des produits nationaux, risquait d’aboutir à une production inefficace de biens surévalués; un scénario qui ne pouvait être évité qu’en stimulant la concurrence intérieure à un point tel que les économies d’échelle seraient perdues en raison d’une surpopulation d’entreprises toujours susceptibles de sombrer, en peu de temps, dans la situation inverse du monopole. Sans compter que les capitaux privés cherchaient invariablement à échapper aux contrôles des capitaux et à rechercher des rendements plus élevés à l’étranger; ou que les salaires intérieurs élevés, aussi souhaitables soient-ils en soi, ne pouvaient que nuire au mode de vie de la bourgeoisie nationale tout comme ils nuisent à la compétitivité internationale des exportateurs.
En bref, même les efforts les plus fructueux en matière de nationalisme économique ont toujours constitué, pour tout pays capitaliste, un arrangement intrinsèquement instable dans lequel le totem de l’intérêt national ne parvenait pas à concilier les intérêts contradictoires de classes distinctes. À plus forte raison, la reprise de la concurrence internationale entre les États ne mènera-t-elle pas à un niveau commun de prospérité à l’avenir, dans un contexte de stagnation, de surcapacité et de dette galopante; et tout pays sombrant dans la pauvreté relative risque de voir sa souveraineté formelle s’accompagner d’une domination réelle exercée par des rivaux plus riches. En d’autres termes, les pays capitalistes contemporains ne peuvent échapper à la mondialisation néolibérale sans se heurter de plein fouet aux pièges traditionnels du nationalisme économique. En effet, si Merchant a raison de dire que le récent tournant national en économie politique ne peut qu’aggraver le ralentissement mondial dont il promet de soulager les effets, les défis liés au nationalisme économique n’auront fait que s’amplifier pendant son absence de la scène mondiale.
Des ouvertures?
La redécouverte tardive du nationalisme économique semblerait néanmoins offrir une occasion évidente à une gauche socialiste qui n’a jamais accepté, dès le départ, la mise en quarantaine de l’économie par rapport à la politique. Mais si tel est le cas, pourquoi le nationalisme économique de la droite — que les journalistes appellent communément « populisme » — a-t-il jusqu’à présent trouvé plus de faveur auprès des électorats que n’importe quel nationalisme économique ou populisme de gauche? Des personnalités pouvant être qualifiées de nationalistes économiques de droite ont accédé au pouvoir dans d’importants pays à travers le monde, tandis que Réforme et le Rassemblement national attendent leur tour dans les coulisses. La gauche ne peut se targuer d’aucun tel succès. En Grèce, Syriza a remporté une victoire retentissante aux urnes en 2015, pour s’engager presque immédiatement en faveur de l’austérité et de l’euro. Au cours des années suivantes, d’abord Corbyn au Royaume-Uni, puis Sanders aux États-Unis, ont lancé des tentatives plausibles pour s’emparer des partis de centre-gauche de leurs pays respectifs et en faire des instruments du populisme de gauche, pour finalement échouer. Cela faisait écho à l’impasse à plus grande échelle rencontrée par les gouvernements de la « marée rose » en Amérique latine alors qu’ils s’attaquaient à la crise néolibérale dans le Sud après 1998. Les exemples les plus significatifs de nationalisme économique de gauche — si le terme n’est pas trop grand — au cours de la présente décennie ont sans doute été la deuxième présidence de Lula au Brésil, avec notamment le renouvellement en 2023 du programme Bolsa Família et des investissements importants dans la préservation de la forêt tropicale; et le mandat de Sheinbaum au Mexique, qui a vu la création de la « pension des femmes » destinée aux travailleuses âgées de 60 à 64 ans, issues du secteur informel ou effectuant des tâches ménagères non rémunérées, ainsi que la mise en place de visites médicales à domicile pour les personnes âgées et handicapées. (Sheinbaum a également promis une forme minimale d’assurance maladie universelle à compter de 2027.) La modestie de ces programmes est plus frappante que leur ambition.
Comment expliquer l’échec relatif de la gauche électorale à tirer parti de la résurgence du nationalisme économique? Contrairement aux partis de gauche, ceux de droite et du centre-droit possédaient des références capitalistes irréprochables, ce qui leur permettait de promouvoir l’intervention de l’État sans faire planer le spectre du communisme. Les anciennes forces social-démocrates du centre-gauche, en revanche, s’exposaient à une méfiance particulière – et l’ont effectivement subie – lorsqu’elles appelaient à orienter et à restreindre de manière significative le marché; mais elles étaient rarement enclines à le faire, compte tenu des opinions et des intérêts matériels des segments les plus prospères et des cadres de leur électorat. Enfin, et c’est peut-être le plus important, tant la centre-gauche que la gauche authentique ou radicale se sont montrées moins enclines que d’autres formations à restreindre la libre circulation de ce facteur de production crucial qu’est la main-d’œuvre immigrante. Les frontières contrôlées par les administrations de centre-gauche dans n’importe quel pays développé étaient bien sûr loin d’être des « frontières ouvertes », mais elles reflétaient une ambivalence gênée face à l’immigration de masse, jugeant un équilibre entre l’antiracisme cosmopolite et l’avidité pléonixique pour la main-d’œuvre bon marché, sans la clarté perverse de la droite nativiste. Il s’agissait là d’un sujet que les politiciens de gauche préféraient généralement éviter, à moins — comme au Danemark de Frederiksen ou en Grande-Bretagne de Starmer — de chercher à rivaliser avec la droite dans l’application punitive des frontières nationales.
Le populisme de gauche ou le nationalisme économique pourraient néanmoins avoir un avenir plus prometteur à long terme que ne le laissent entrevoir les frustrations de Corbyn, de Sanders et — jusqu’à présent — de Mélenchon, ou le reflux de la « vague rose » latino-américaine. Si les propos en faveur d’une intervention de gauche sur le marché inquiètent encore les électeurs plus âgés, façonnés par la Guerre froide, il n’en va pas de même pour une cohorte plus jeune pour qui le « socialisme » évoque plus volontiers des images d’autobus gratuits et de garderies que celles des privations soviétiques. Ce n’est pas encore le cas, mais bientôt, cela pourrait devenir un atout pour les socialistes qui — contrairement à leurs homologues libéraux et de droite, qui comptent tant sur le soutien des partisans de l’accumulation privée — peuvent s’engager sans compromis en faveur de la repolitisation de l’économie. Plus important encore, la logique du capitalisme contemporain recèle le potentiel de renverser la valence politique de la migration de masse, au profit de la gauche. Ces derniers temps, l’arrivée dans les pays riches et majoritairement blancs d’un grand nombre d’immigrants à la peau plus foncée a fourni à la droite un sujet de plainte prisé et politiquement fructueux. Peu importe que ces travailleurs aient occupé des postes dans le secteur des services à bas salaire et aient renforcé l’assiette fiscale bien davantage qu’ils n’ont pris des emplois aux citoyens autochtones; selon le « travail onirique politique » tel qu’analysé par Seymour, leur présence dans tel ou tel nouveau pays illustrait, par la couleur de leur peau, les menaces réelles mais invisibles et sans rapport avec eux qui pèsent sur une population provinciale vieillissante : la désindustrialisation, l’éclipse culturelle et la simple mortalité. Une grande partie du centre-gauche électoral s’est, à sa honte, laissée aller à cette phobie indûment respectable ou, au mieux, l’a ignorée.
Une position différente et plus lucide sur l’immigration attend les politiciens qui oseront l’affirmer. Depuis des années, les journaux regorgent de deux récits contradictoires : d’une part, les populations autochtones des pays riches vieillissent et diminuent, en raison de faibles taux de fécondité, ce qui menace la solvabilité financière de l’État; d’autre part, ces mêmes populations voient d’un mauvais œil l’afflux d’immigrants majoritairement plus jeunes et ayant des familles plus nombreuses. La droite n’a aucune réponse à ce problème, si ce n’est des fantasmes de fécondité blanche renforcés par des politiques pronatalistes comme celles qui se sont soldées par un échec retentissant dans la Hongrie d’Orbán. La politique traditionnelle ou centriste se retrouve-t-elle donc bloquée dans cette impasse, souhaitant procéder à des expulsions à un rythme souvent égal ou supérieur à celui atteint par les gouvernements de droite, tout en s’abstenant de toute confession inconvenante de racisme?
De grandes récompenses pourraient attendre une gauche qui admettrait enfin et embrasserait la logique de la situation, et qui parierait que la prospérité et le dynamisme manifestes découlant de l’immigration de masse l’emportent sur toute stagnation empreinte de ressentiment, d’autant plus que les électeurs plus âgés disparaissent progressivement. Une telle gauche célébrerait et encouragerait l’immigration à grande échelle plutôt que de se contenter de la tolérer, une position qui n’est nullement incompatible avec l’exposition des nouveaux arrivants à un certain nationalisme culturel inoffensif, destiné à susciter la fierté de nombreux citoyens autochtones : des anthologies gratuites de littérature et de cinéma nationaux, un enseignement gratuit de la musique et de la danse nationales, un engagement national franc en faveur de la liberté de culte.(59) Toutes choses étant égales par ailleurs, une population croissante est synonyme d’une économie en croissance, et les décennies à venir pourraient bien s’étonner de la politique du début et du milieu des années 2020, qui considérait l’arrivée et l’intégration de jeunes travailleurs comme incompatibles avec des formes attrayantes de nationalisme économique.
Une autre occasion pour la gauche dans la renaissance du nationalisme est plus lointaine et théorique, mais guère moins importante. Il va sans dire qu’après List, le nouveau nationalisme économique s’oppose à la séparation de l’économie et de la politique, si fondamentale à la doctrine néolibérale. Jusqu’à présent, cependant, il l’a fait timidement et avec hésitation. Parmi les personnalités politiques de premier plan, les porte-parole du nationalisme économique sont principalement des libéraux inquiets qui cherchent à gagner du temps en redécouvrant le rôle de l’État dans la vie économique, ou des chauvins de droite dont la crainte du « néo-globo » ne se traduit par aucune alternative convaincante à celui-ci. À leur manière, Merchant, Milanovic, Seymour et Streeck laissent entendre que les nombreuses tentatives, tantôt hésitantes, tantôt menaçantes, en faveur du nationalisme économique ne parviendront pas à remédier aux inégalités et au ralentissement économique auxquels elles seraient confrontées. Mais cet échec des libéraux-centristes ou de la droite ne pourrait-il pas, en fin de compte, profiter au socialisme ou au communisme, puisque les gens de gauche, contrairement aux populistes de droite et aux libéraux temporisateurs, peuvent mener à son terme logique le postulat selon lequel l’économie n’est pas et ne devrait pas être isolée de la politique démocratique?
De nombreux penseurs de gauche ont affirmé que cette séparation formelle entre la prise de décision économique privée et la politique publique est en fait constitutive du capitalisme lui-même. Dans ce cas, le refus de cette séparation ne saurait jamais être plus que timide et fragmentaire de la part des politiciens bourgeois, quelle que soit leur couleur politique. Ce n’est qu’au sein de la gauche radicale que la réunion de la politique et de l’économie peut émerger comme une forme globale de démocratie, dépassant le protectionnisme dispersé pour surpasser le capitalisme dans son ensemble et aboutir à la socialisation — et non nécessairement à la nationalisation — des moyens de production, de la finance et des échanges. Il en résulte que, pour la politique bourgeoise, le nationalisme économique peut représenter une amélioration par rapport au libéralisme ou au laissez-faire, mais ne saurait jamais être qu’une idéologie de compromis, justifiant la confusion et la contradiction. Pour la gauche, il peut en principe être autre chose, à savoir une porte d’accès à une vie au-delà du capital.
Un terrain mouvant
Quoi qu’il en soit, les nationalismes économiques d’aujourd’hui s’inscrivent dans une situation mondiale très différente de celle de l’économie mondiale en pleine croissance qui, dans les années 1950 et 1960, conciliait à la fois le développementalisme des pays pauvres et le keynésianisme des pays riches, avant la victoire écrasante du néolibéralisme. Surtout, le contraste des perspectives écologiques ne saurait être plus marqué : depuis les débuts de la révolution verte, qui a considérablement accru les rendements agricoles tout en réduisant la population paysanne mondiale à une fraction de ce qu’elle était avant la guerre, jusqu’au chaos climatique du XXIe siècle, qui menace de déstabiliser la production alimentaire au cours des prochaines décennies, parallèlement à d’autres perturbations d’une ampleur similaire.
Presque tous les ouvrages évoqués ci-dessus reconnaissent au moins la gravité de notre situation écologique. Streeck, par exemple, suggère que les petits États-nations pourraient être plus réceptifs que les vastes bureaucraties à la persuasion morale exercée par Greta Thunberg et ses camarades quant à la nécessité de s’attaquer à « la crise de l’environnement mondial ».(60) Mais, à une exception près, aucun n’intègre véritablement les présages de danger écologique dans sa vision d’un nationalisme économique en plein essor. En ce sens, ces ouvrages se rendent coupables de ce que Jason Moore critique comme étant de l’« arithmétique verte » : une compréhension écologique simplement ajoutée à la critique de l’économie politique sans la transformer, comme si le capital pouvait s’accumuler et les déficits environnementaux s’alourdir dans des colonnes parfaitement séparées de notre livre comptable intellectuel et politique.(61) Pour être juste, répondre à la critique de Moore est plus facile à dire qu’à faire; mais il faut au moins tenter de le faire, si l’on veut que les États-nations du XXIe siècle n’apparaissent pas comme des contours vides sur une carte, dépourvus du terrain physique et du climat où les populations nationales trouvent leur bonheur, ou n’en trouvent pas du tout. Le fait que leurs populations puissent subir de grands changements en l’espace de quelques années a déjà conféré beaucoup de drame à l’histoire des États-nations; davantage de drame émergera de la combinaison de ce fait avec un autre, à savoir que les paysages et les territoires — rivières, glaciers, toundra, forêts, champs, littoraux — ne sont désormais pas plus stables sur le plan écologique que les populations ne sont statiques sur le plan démographique.
Dans Disaster Nationalism, Seymour apporte l’exception à la règle selon laquelle les considérations relatives au nouveau nationalisme économique négligent le fondement écologique ou l’environnement naturel sur lequel il repose. Il cite des projections selon lesquelles les changements climatiques et les catastrophes naturelles qui y sont associées déplaceront 1,2 milliard de personnes d’ici le milieu du siècle et admet que ce déluge de réfugiés pourrait « intensifier la pression nationaliste en faveur de régimes frontaliers plus violents », même si de telles conséquences doivent toujours être considérées comme des choix politiques plutôt que comme des processus naturels en soi. Seymour émet également l’hypothèse que la destruction généralisée du capital fixe — qu’il s’agisse de terres fertiles ou d’installations industrielles — par des phénomènes météorologiques extrêmes pourrait retirer suffisamment de capital sur-accumulé pour inaugurer un nouveau cycle d’accumulation, plus robuste. Bien sûr, ces possibilités sombres n’excluent pas le potentiel émancipateur également présent au sein de la catastrophe écologique, mais concernant cette note utopique ajoutée à son bilan global, Seymour reste résolument abstrait : « C’est dans le mouvement historique que la conscience s’éveille et que la vie démocratique se construit. » (62)
La prémisse de tout nationalisme économique repose sur la disponibilité stable et continue des éléments fondamentaux de la prospérité et de la sécurité à l’intérieur des frontières nationales — et c’est précisément cette prémisse qu’une ère de calamités écologiques semble déterminée à anéantir pour la plupart des États-nations. Certes, quelques pays exceptionnellement vastes et écologiquement diversifiés, comme les États-Unis, la Chine, le Brésil et la Russie, pourraient être en mesure d’absorber des sécheresses et des feux de forêt de plus en plus étendus et fréquents, des ouragans et des inondations, des vortex polaires et des vagues de chaleur, sans consacrer une part trop importante de leur territoire aux secours en cas de catastrophe au point de mettre en péril la prospérité nationale. Mais la majorité des États — territorialement plus petits et plus homogènes — sont incapables de se prémunir contre les aléas écologiques comme le font, de par leur nature même, les plus grands. Les catastrophes environnementales régionales risquent donc de se transformer en catastrophes économiques d’envergure nationale, dans lesquelles un État se retrouve livré à ses propres ressources au moment même où il est le moins capable de subvenir à ses besoins. De tels épisodes ne sont guère de nature à raviver l’attrait déclinant de la mondialisation néolibérale, qui a toujours laissé les États en difficulté se débrouiller seuls et prier pour recevoir de la charité — mais ils ne semblent pas non plus recommander un nationalisme économique trop strict, détaché de la coopération internationale et de l’entraide. Un tel isolement entraîne tout simplement une trop grande vulnérabilité face à des difficultés imprévisibles.
Il semblerait bien plus attrayant de s’inscrire au sein d’un réseau d’accords bilatéraux ou multilatéraux entre — idéalement, des États écosocialistes — qui limiteraient leur propre consommation de ressources et leur pollution environnementale à des niveaux compatibles avec la viabilité de sociétés complexes et conviendraient de reconstruire les infrastructures endommagées les uns des autres et d’accueillir les résidents déplacés les uns des autres selon les besoins. Aussi improbables que ces pactes puissent paraître pour l’instant, l’alternative qui s’offre à nous aujourd’hui, ce sont des traités climatiques mondiaux qui ne sont respectés que pour la forme — et, demain, la dégradation sociale et naturelle centrifuge d’États-nations isolés. On peut imaginer une situation dans laquelle des États qui, pour l’instant, restent plus ou moins intacts sur le plan environnemental, pilleraient ou envahiraient leurs homologues moins chanceux, s’appropriant les capacités agricoles, les installations industrielles, le parc résidentiel et les matières premières de l’État victime — certes affaiblies, mais toujours précieuses —, une sorte d’hitlérisme écologique.
Pour l’instant, la récente redécouverte du nationalisme économique tend à présumer que l’État-nation peut encore être considéré comme une unité distincte, en quelque sorte indépendante des réalités sans frontières du climat et de la biosphère. Cette présomption relève de la mauvaise foi. Sur le plan écologique, l’État-nation n’est pas un compartiment hermétique, mais une compartimentation mentale. Considérée de front, la nouvelle réalité écologique du XXIe siècle — la vulnérabilité persistante et pourtant imprévisible de tous les pays face au pillage écologique — nous rappelle également l’un des principes les plus anciens et les plus traditionnels de la politique de gauche, à savoir qu’aucun nationalisme digne de ce nom ne va sans un internationalisme qui l’accompagne. Malgré toutes ses querelles et ses complications, la soi-disant « question nationale » dans le débat marxiste classique s’articulait autour de deux prémisses simples. D’une part, la population d’un territoire donné, majoritairement ouvrière, est celle qui mérite de déterminer sa politique, face à toutes les revendications extérieures : d’où le soutien de Marx et d’Engels à l’indépendance irlandaise et polonaise, et celui de Lénine à l’autodétermination nationale en général. La fin de l’impérialisme formel ne remet guère en cause ce principe.
Parallèlement, la vision d’une intégration socialiste globale — ou, aujourd’hui, écosocialiste — du monde a attiré les marxistes vers un avenir où les travailleurs de tous les pays pourraient s’unir et où les populations nationales jouiraient enfin d’une souveraineté véritable suffisante pour la diluer dans, selon les mots de Luxemburg, « une économie socialisée menée à l’échelle mondiale selon un plan uniforme ».(63) La faiblesse de la réflexion marxiste classique sur la question nationale a toujours résidé dans sa négligence théorique des étapes intermédiaires entre l’autodétermination isolée et la révolution mondiale globale : comment des États-nations socialistes autodéterminés peuvent-ils s’unir pour renforcer et amplifier mutuellement leurs efforts dans un monde qui reste essentiellement capitaliste? Avec un peu de chance, cette question de la formation et de la croissance de blocs de gauche multi-étatiques retrouvera une certaine importance pratique au cours de ce siècle.
La mondialisation néolibérale s’est brièvement rapprochée, plus que tout autre épisode de l’histoire, d’un type unique d’économie « menée à l’échelle mondiale selon un plan uniforme ». Cela a équivalu à une réalisation inversée et grotesque des objectifs universels de la gauche révolutionnaire tels que les comprenait Luxemburg. Notre tragédie est qu’aujourd’hui, quelques décennies plus tard, aucun contre-ordre socialiste ou communiste ne puisse voir le jour, sauf dans des conditions de dégradation écologique planétaire que les premiers théoriciens de la question nationale n’avaient jamais envisagées. La situation renverse le proverbe de Marx, de sorte que la farce (néolibérale) précède la tragédie (écosocialiste). Mais la simple proposition selon laquelle l’écosocialisme est préférable à l’ethno-barbarie ne repose sur aucune de ces ironies. Est-il farfelu d’espérer qu’il puisse l’emporter, d’un pays à l’autre?
Notes
1 Guillaume Apollinaire, Calligrammes : Poèmes de paix et de guerre (1913–1916), trad. Anne Hyde Greet, Berkeley et Los Angeles, 1980.
2 Eric Hobsbawm, L’Âge des extrêmes : Le court XXe siècle, 1914–1991, New York, 1995, p. 29; Nations et nationalisme depuis 1780 : programme, mythe, réalité, Cambridge, 1990, p. 3.
3 Branko Milanovic, « Vers la gare de Finlande : Trump, un instrument de l’histoire », Global Inequality and More 3.0, 7 janvier 2025.
4 James Kynge, Jude Webber et Christine Murray, « China’s New Back Doors into Western Markets », ft, 5 septembre 2024.
5 Tooze, « Great Power Politics: What Was Bidenomics? », lrb, 7 novembre 2024.
6 Nicholas Mulder, « Interludes of Abundance », nlr 155, sept.-oct. 2025, critique de l’ouvrage d’Arnaud Orain, *Le monde confisqué : Essai sur le capitalisme de la finitude (xvie – xxi e siècle), Paris 2025. Sur l’histoire intellectuelle de ce concept, voir István Hont, *Jealousy of Trade: International Competition and the Nation State in Historical Perspective*, Cambridge (Ma) 2005; Eric Helleiner, *The Neomercantilists: A Global Intellectual History*, Ithaca (NY), 2021.
7 Dans sa forme la plus banale, il s’agissait de la « théorie des arches dorées de la prévention des conflits » de Thomas Friedman, qui avançait que la guerre ne éclaterait pas entre deux pays suffisamment prospères et bien intégrés à l’économie mondiale pour pouvoir se targuer d’avoir des franchises McDonald’s. Bien que Friedman ne l’ait formulée qu’en 1996, cette théorie semblait néanmoins laisser place à un conflit tel que la guerre du Golfe de 1990-1991 : une guerre menée par les États-Unis au sein d’une coalition internationale agissant sous mandat de l’ONU, contre un pays doté d’une économie isolée et dominée par l’État. La « McPeace » n’a d’ailleurs pas duré longtemps, même selon ses propres termes : en 1999, les États-Unis et l’OTAN ont bombardé la Serbie, où le premier McDonald’s d’Europe de l’Est avait ouvert ses portes en 1988. Voir Friedman, « Foreign Affairs Big Mac I », NYT, 8 décembre 1996; développé dans *The Lexus and the Olive Tree*, New York, 1998.
8 Respectivement : Données de la Banque mondiale : Commerce (pourcentage du PIB); « External Sector Report: Balances Receding », FMI, juillet 2024.
9 Milanovic, « To the Finland Station ».
10 David Harvey, A Brief History of Neoliberalism, Oxford, 2005, p. 1.
11 Philip Mirowski et Dieter Plehwe (dir.), The Road from Mont Pèlerin: The Making of the Neoliberal Thought Collective, Cambridge (Ma), 2009; Quinn Slobodian, Globalists: The End of the Empire and the Birth of Neoliberalism, Cambridge (Ma), 2018.
12 Robert Brenner, « The Economics of Global Turbulence », NLR 229, mai-juin 1998; une version augmentée a été publiée par Verso en 2006.
13 Le « Consensus de Washington » a été ainsi nommé dans un document de conférence rédigé par John Williamson, du Peterson Institute for International Economics, intitulé « What Washington Means by Policy Reform » (1989).
14 Harvey, *Brief History*, p. 40; Melinda Cooper, *Counterrevolution: Extravagance and Austerity in Public Finance*, Princeton, 2024; à ce sujet, voir également Nic Johnson, « What the Thunder Said », *nlr* 156, novembre–décembre 2025.
15 Bob Woodward, The Agenda: Inside the Clinton White House, New York, 1994, p. 84.
16 Perry Anderson, « Renewals », nlr 1, janvier-février 2000, p. 17.
17 Marvin Suesse, The Nationalist Dilemma: A Global History of Economic Nationalism, 1776–Present, Cambridge, 2023.
18 Comme l’écrivait List dans *The National System of Political Economy* : « Le résultat d’un libre-échange général ne serait pas une république universelle, mais, au contraire, une soumission universelle des nations moins avancées à la puissance manufacturière, commerciale et navale dominante. » List (1789–1846) était le fils d’un maître tanneur du Wurtemberg qui, à seize ans, entra au rang le plus bas de la fonction publique du duché et, en tant que jeune fonctionnaire, milita en faveur d’une union douanière des territoires allemands, qui abolirait les nombreuses barrières entre les petits États pour créer un marché commun suffisamment vaste pour soutenir l’industrialisation, au sein d’un cercle plus large de tarifs protecteurs externes, étayé par une représentation démocratique locale. Pour cela, il fut condamné à la prison et ne bénéficia d’une libération anticipée qu’à la condition d’émigrer en Amérique, où il arriva après un séjour à Paris, où il fréquenta les cercles démocratiques. Aux États-Unis, entre 1825 et 1833, List entra en contact (par l’intermédiaire de Lafayette) avec des nationalistes économiques américains, tout en investissant — d’abord de manière rentable, puis de façon désastreuse — dans des entreprises charbonnières et ferroviaires de Pennsylvanie. L’administration Jackson a financé son retour en Europe en 1833 dans le cadre d’une mission diplomatique. Là, il a fait des allers-retours entre Leipzig, Paris et Augsbourg, écrivant et militant sans relâche pour le développement économique national, malgré une pauvreté et une santé de plus en plus ; il s’est donné la mort à la fin de 1846, un peu plus d’un an avant le déclenchement de la grande vague continentale de révolutions qui devait tant à sa pensée.
19 Suesse, *The Nationalist Dilemma*, p. 163 et suivantes.
20 Respectivement, Suesse, *The Nationalist Dilemma* : Ghana, p. 194 et suivantes; Malaisie, p. 253 et suivantes; Mao, p. 151 et suivantes; Buchanan, p. 307 et suivantes.
21 Bill Clinton, allocution prononcée lors de l’inauguration du Ronald Reagan Building and International Trade Center à Washington, D.C., le 5 mai 1998.
22 Suesse, *The Nationalist Dilemma*, p. 10, 324.
23 Suesse, *The Nationalist Dilemma*, p. 326.
24 Nathan Sperber, « Beyond Neoliberalism? », NLR 158, mars-avril 2026.
25 Respectivement : Jamie Merchant, *Endgame: Economic Nationalism and Global Decline*, Londres, 2024, ci-après *eg*; Richard Seymour, *Disaster Nationalism: The Downfall of Liberal Civilization, Londres et New York, 2024, ci-après dn; Wolfgang Streeck, Taking Back Control?: States and State Systems after Globalism, trad. Ben Fowkes et Joshua Rahtz, Londres et New York, 2024, ci-après tbc; Branko Milanovic, The Great Global Transformation: National Market Liberalism in a Multipolar World, Londres, 2025, ci-après tggt.
26 p. ex., 11–13.
27 p. ex., 73, 13.
28 p. ex., 153–154.
29 p. ex., 154, 134.
30 p. ex., 135.
31 p. ex., 197. Le concept d’un « régime de statu quo » capitaliste occidental est tiré de Gopal Balakrishnan, « Speculations on the Stationary State », nlr 59, sept.-oct. 2009.
32 tggt, 3.
33 tggt, 5, xiii.
34 tggt, 21–22.
35 tggt, 29, 41.
36 Joseph Schumpeter, « The Sociology of Imperialisms » [1918–19], cité dans tggt, 67.
37 tggt, 75–76.
38 « Classe moyenne » : The Great Global Transformation reprend l’euphémisme américain de la guerre froide pour désigner les classes ouvrières américaines.
39 tggt, 76.
40 tggt, 152, 156.
41 tggt, 197.
42 dn, 3.
43 dn, 27.
44 dn, 42.
45 dn, 46.
46 à confirmer, ix, xii.
47 Wolfgang Streeck, *Buying Time: The Delayed Crisis of Democratic Capitalism*, trad. Patrick Camiller et David Fernbach, Londres et New York, 2014.
48 à confirmer, xii.
49 à confirmer, xii.
50 à confirmer, 53, 254.
51 à confirmer, 53, 52.
52 à confirmer, 56, 57, 191, 199.
53 à confirmer, 164, 159.
54 John Maynard Keynes, « National Self-Sufficiency », Yale Review, vol. 22, no 4, 1933, cité dans à confirmer, 297.
55 Karl Polanyi, « Universal Capitalism or Regional Planning? », London Quarterly of World Affairs, vol. 10, no 3, 1945, commenté dans à confirmer, chap. Un.
56 Ilias Alami et Thea Riofrancos, « Trumpian State Capitalism: Critical Minerals Security and U.S. Economic Interventionism », Phenomenal World, 10 juin 2026.
57 Alami et Riofrancos, « Trumpian State Capitalism ».
58 Alami et Riofrancos, « Le capitalisme d’État à la Trump ».
59 « Il y a longtemps, j’ai soudainement réalisé que le pays auquel on appartient n’est pas, comme le veut la rhétorique habituelle, celui qu’on aime, mais celui dont on a honte », écrivait feu Carlo Ginzburg dans « Le lien de la honte », nlr 120, nov.-déc. 2019. Cela me semble d’une vérité éclatante en ce qui concerne l’histoire et l’actualité. Sur le plan culturel, en revanche, le pays auquel on appartient est le plus souvent source de fierté, et il semble impossible de concevoir la culture — la musique, le cinéma et la littérature, les arts visuels et l’architecture — d’un pays que l’on connaît bien comme dépourvue de gloires singulières et justifiantes.
60 à confirmer, xv.
61 Jason Moore, *Capitalism in the Web of Life: Ecology and the Accumulation of Capital*, Londres et New York, 2015, p. 2, 22, 78–81.
62 ibid., 193, 205.
63 Rosa Luxemburg, « La question nationale », dans La question nationale : écrits choisis, éd. Horace Davis, New York et Londres, 1976 [1909], p. 190.
Liste évolutive des traductions par Gilles en vrac
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.
Notes
- 1adjectif qui qualifie un jugement, un raisonnement ou une proposition dont la vérité est évidente, nécessaire et universelle ↩︎
