Le vide que nous appelons abondance

À propos du syndrome de la ligne de référence mobile, de *Sea of Slaughter* de Farley Mowat et de l’extinction de la mémoire

Traduction de The emptiness we call abundance par Elisabeth Robson, 31 juillet 2026

Il existe un type particulier de perte environnementale qui ne se présente pas sous la forme d’un événement catastrophique isolé, comme un incendie, une inondation ou l’extinction d’une espèce annoncée au souper. Il s’agit plutôt d’un lent réajustement de ce qui est considéré comme normal, qui se produit si progressivement que peu de gens le remarquent ou en perçoivent toute l’ampleur. Les écologistes appellent cela le syndrome de la ligne de référence mobile : notre tendance à accepter les conditions écologiques de notre propre enfance comme point de référence de la « normale », même lorsque ce point de départ n’est déjà plus qu’un vestige appauvri de ce qui existait auparavant.

Peu de livres que j’ai lus illustrent aussi bien ce processus que le chapitre 3 de Sea of Slaughter (1984) de Farley Mowat. Ce chapitre s’intitule Swiftwings, d’après le courlis esquimau, un oiseau de rivage qui migrait en si grand nombre qu’on disait autrefois qu’il assombrissait le ciel, et qui est aujourd’hui considéré comme en danger critique d’extinction, voire probablement éteint. Le chapitre de Mowat est une description déchirante d’un oiseau disparu et de la cruauté qui a causé son extinction probable. Ce chapitre est également une étude de cas sur la façon dont l’abondance disparaît et dont le souvenir de cette abondance disparaît en même temps.

Des chiffres sans repère d’expérience

Mowat décrit l’arrivée des courlis sur la côte de l’Est en concentrations qui, pour un œil moderne, relèvent presque du mythe.

En 1966 encore, un vieil Inuk vivant sur les rives de la baie de Franklin pouvait me raconter comment c’était lorsque le « pi-pi-piuk » revenait de ce monde lointain et inconnu qui l’avait emporté pendant les longs mois d’hiver.

« Ils arrivaient soudainement et s’abattaient sur nous comme une neige abondante. Du temps de mon père, on racontait qu’ils étaient si nombreux sur la toundra qu’on aurait dit des nuages de maringouins s’élevant devant un homme qui marchait. Leurs nids et leurs œufs se trouvaient dans chaque touffe d’herbe. À la fin de la lune de l’éclosion, il y avait tant de leurs petits qui s’agitaient partout qu’on aurait dit que la mousse elle-même bougeait. Vraiment, ils étaient nombreux! Mais quand j’étais encore enfant, ils étaient peu nombreux. Et un printemps, ils ne sont pas venus. »

— page 61, Sea of Slaughter

De nos jours, un ornithologue amateur pourrait se montrer véritablement enthousiaste à la vue de cinquante oiseaux de rivage réunis au même endroit; en voir une centaine dans une seule volée constituerait une observation exceptionnelle digne d’être signalée. Mowat décrit un monde où l’unité de mesure pertinente n’était pas l’oiseau, ni même la volée; c’était une masse s’étendant à travers tout le paysage visible.

C’est le syndrome de la base de référence mobile dans sa forme la plus pure : notre conception actuelle de « beaucoup d’oiseaux » n’est pas une observation neutre. C’est le résidu d’années de disparition, hérité comme si c’était tout simplement ainsi que les choses se passaient.

L’abondance comme justification en soi

L’horreur dans le récit de Mowat ne réside pas seulement dans le massacre; c’est la facilité psychologique avec laquelle ce massacre a été perpétré, précisément parce que les oiseaux semblaient illimités.

Selon un récit du XIXe siècle, « leur arrivée était le signal pour tous les chasseurs amateurs et professionnels de se mettre au travail, et presque tous ceux qui atteignaient nos rives étaient abattus ». Un automne des années 1840, un nombre si énorme d’oiseaux s’est posé sur l’île de Nantucket que les réserves de plombs et de poudre ont été épuisées et, à la grande déception des résidents, le massacre a dû être « interrompu ». — page 66, Sea of Slaughter

Le comportement social des oiseaux eux-mêmes a aggravé la catastrophe. Les oiseaux de rivage faisaient demi-tour vers leurs compagnons blessés au lieu de s’enfuir, ce qui signifiait qu’un seul chasseur pouvait tirer encore et encore sur la même volée.

Dans les années 1770, comme le notait le capitaine Cartwright dans son journal, un chasseur pouvait compter tuer 150 courlis en une seule journée avec le simple fusil à chargement par la bouche rudimentaire de l’époque. Un siècle plus tard, les chasseurs du Labrador, équipés d’armes à feu perfectionnées, tuaient régulièrement trente courlis d’un seul coup. La plupart des pêcheurs gardaient des fusils chargés dans leurs bateaux et sur leurs plates-formes de pêche, « et tiraient sans discernement sur les grandes volées qui passaient au-dessus d’eux. » — page 64, Sea of Slaughter

Cela met en évidence une faille dans le raisonnement humain qui persiste encore aujourd’hui : nous laissons l’abondance devenir la justification de l’exploitation. S’il y en a tant, quelques milliers de plus ne peuvent sûrement pas faire de différence. Et puis, à un moment donné, il n’y en a plus autant, et la logique qui autorisait le massacre ne s’évapore qu’une fois qu’il n’en reste plus aucun à protéger.

La rareté est la conséquence du fait que l’abondance est traitée comme une ressource inépuisable plutôt que comme une communauté naturelle vivante dotée de limites.

Le livre de Mowat décrit comment les gens se livraient régulièrement à une course pour tuer les derniers représentants d’une espèce, afin de s’emparer des derniers spécimens pour leur propre gloire et leur fortune :

À mesure que les courlis se faisaient rares, la valeur de leurs « spécimens » s’envolait. Les scientifiques se sont mis à se livrer une concurrence acharnée pour acquérir les peaux des rares spécimens qui subsistaient encore… En 1919, la peau d’un courlis à ailes rapides valait 300 $, et avec une telle prime sur leur tête, les quelques survivants restants n’avaient guère de chances de s’en sortir. En 1924 et 1925, les deux derniers individus jamais observés dans la province de Buenos Aires ont tous deux été prélevés pour le Museo Nacional de Historia Natural d’Argentine. — page 73, Sea of Slaughter

La rareté augmente la valeur d’une chose, alimentant ainsi le désir de la posséder. Cela vaut autant pour les spécimens rares de la faune que pour les livres rares et les souliers uniques en leur genre. En apparence, ici aux États-Unis, nous disposons désormais de la Loi sur les espèces en voie de disparition (ESA) pour aider à protéger une espèce lorsque ses effectifs s’amenuisent, mais en réalité, l’ESA ne fait pas grand-chose pour protéger réellement la faune, et — aujourd’hui — presque rien pour protéger l’habitat dont la faune a besoin pour survivre.

Quand la ligne de référence change au cours d’une seule vie

Ce que je trouve particulièrement troublant dans Swiftwings, c’est la rapidité du déclin du courlis esquimau. Certains déclins ne s’étalent pas sur des siècles, mais se produisent par étapes, suffisamment condensées pour qu’un seul observateur puisse en suivre toute l’évolution :

Des millions → des milliers → des centaines → des dizaines → un seul oiseau → plus aucun.

Quelqu’un qui a grandi en voyant des milliers de courlis passer au-dessus de sa tête en vient à considérer des centaines comme une petite volée. Ses propres enfants, qui n’en ont jamais vu que des centaines, grandissent en pensant qu’en observer cinquante, c’est une bonne journée d’observation des oiseaux. Leurs petits-enfants, qui n’en ont vu que cinquante, considèrent un seul courlis comme une merveille qui vaut le déplacement. Quant à leurs arrière-petits-enfants, ils ne voient plus du tout cet oiseau et n’ont aucune raison particulière de remarquer son absence.

Le premier chapitre du livre de Mowat, qui traite du massacre massif du grand pingouin, raconte une histoire similaire d’extinction condensée. En lisant son livre, je m’interroge souvent sur les espèces dont nous n’avons même jamais eu connaissance et qui ont disparu avant que nous, les humains, ayons pu consigner leur existence.

L’extinction comporte une deuxième étape : l’oubli

Nous considérons généralement l’extinction comme un événement biologique : la mort du dernier individu. Mais il existe une deuxième forme d’extinction, culturelle, qui s’ensuit : l’extinction de la mémoire. Le déclin du courlis esquimau s’est produit si rapidement que les personnes qui avaient été témoins de ces immenses volées étaient encore en vie lorsque l’espèce avait, à toutes fins pratiques, disparu. Comme le soulignent les documents du Service américain des pêches et de la faune (U.S. Fish and Wildlife Service), il n’y a eu aucune preuve directe de nidification depuis 1866 et aucune observation confirmée depuis 1963; toutefois, il convient de noter que l’espèce n’a pas été officiellement déclarée éteinte. L’UICN la classe toujours dans la catégorie « en danger critique d’extinction, peut-être éteinte ».

Ce statut indéfini est, à sa manière, le détail le plus troublant de toute cette histoire. Le courlis existe dans une sorte de limbe : ni sa présence ni sa disparition ne sont confirmées. La disparition de l’oiseau de la mémoire collective se fait plus rapidement que sa disparition de la possibilité taxonomique. Quelque part, quelqu’un pourrait en théorie encore en apercevoir un. Mais presque personne ne le cherche, car presque personne ne se souvient qu’il y ait jamais eu de courlis esquimau à chercher.

Imaginez une personne née aujourd’hui le long de l’ancienne route migratoire du courlis. Elle ne ressent pas d’absence. Elle ne scrute pas le ciel en se demandant où sont passés les oiseaux, car pour autant qu’elle sache, il n’y a jamais eu de courlis esquimau là-bas pour commencer. Il n’y a pas de sentiment de perte lorsque le point de référence disparaît en même temps que les êtres eux-mêmes.

Deux types d’extermination

Il est tentant de raconter l’histoire du courlis comme s’il s’agissait d’un mécanisme unique — soit un pur massacre, soit une pure perte d’habitat —, mais le chapitre de Mowat montre clairement qu’il s’agissait des deux, agissant de concert, et qu’il vaut la peine de les distinguer avant de les replacer ensemble.

Les oiseaux étaient tués directement partout le long de la route migratoire du courlis. Des abattages massifs de courlis ont eu lieu dans les prairies du Midwest américain, pendant la migration printanière des oiseaux vers le nord, lorsque les courlis s’arrêtaient pour se nourrir dans les plaines, au sein de ces mêmes immenses volées densément entassées qui les rendaient si vulnérables partout ailleurs le long de leur parcours :

« Au cours des vols [printaniers], le massacre de ces pauvres oiseaux était effroyable et presque incroyable. Les chasseurs partaient en voiture d’Omaha et tiraient sans pitié sur les oiseaux jusqu’à ce qu’ils en aient littéralement massacré une charge de charrette, la charrette étant réellement remplie, et avec les ridelles en place qui plus est… Des chargements entiers d’oiseaux étaient déversés dans la prairie, leurs corps formant des tas aussi volumineux que deux tonnes de charbon, où on les laissait pourrir tandis que les chasseurs continuaient à remplir leurs charrettes de nouvelles victimes, satisfaisant ainsi davantage leur soif de tuer. La densité des volées et la docilité des oiseaux rendaient ce massacre possible, et à chaque coup de feu, des dizaines d’oiseaux tombaient généralement. » Notons bien que ce genre de boucherie était perpétré uniquement au nom du sport! — pages 70-71, Sea of Slaughter

Mais les oiseaux n’étaient pas seulement abattus en plein vol. Leur survie dépendait également d’une chaîne d’approvisionnement complexe en habitats s’étendant sur tout le continent : la toundra arctique pour la reproduction; les vastes landes de baies du courlis (oui, nommées ainsi en référence aux courlis esquimaux) au Labrador et à Terre-Neuve pour s’engraisser en vue de leur voyage vers le sud; des escales dans les prairies pour se nourrir; et des aires d’hivernage en Amérique du Sud pour le reste de l’année, avec des sources de nourriture différentes et essentielles à chaque étape, notamment les baies de la toundra et, surtout, les œufs et les nymphes du criquet des Rocheuses.

L’histoire du criquet est presque trop évidente pour être vraie. Les courlis dépendaient fortement des œufs de criquet lors de leurs escales dans les prairies. Puis, la conversion agricole des prairies — le labour et la suppression des feux — a détruit l’habitat dont dépendaient les deux espèces. Le criquet, qui pullulait autrefois par milliards sur près de 200 000 milles carrés, s’est éteint de lui-même au début du XXe siècle. Les documents du Service américain des pêches et de la faune indiquent clairement que la chasse, à elle seule, ne peut expliquer l’effondrement des populations de courlis; la conversion de l’habitat et la perte de cette source alimentaire essentielle ont aggravé la situation.

Ces deux facteurs étaient simultanément à l’œuvre, et c’est là tout l’enjeu. La chasse directe réduisait la population d’oiseaux plus rapidement qu’elle ne pouvait se reproduire. La destruction indirecte — les prairies labourées, les feux maîtrisés, la disparition des criquets — supprimait en même temps les conditions dont les oiseaux survivants auraient eu besoin pour se rétablir. Ensemble, ces catastrophes ont coupé toute voie de retour.

Une espèce peut être exterminée par une arme à feu, ou elle peut l’être sans que quiconque en ait jamais eu l’intention, et souvent, les deux se produisent en même temps. Labourer la prairie. Supprimer le régime des feux. Assécher la zone humide. Raser les landes de baies au bulldozer. Fragmenter les populations d’insectes dont dépend la chaîne alimentaire. Aucun acteur n’a besoin d’appuyer sur la gâchette pour que ce deuxième type d’extermination opère. Les oiseaux arrivent, migration après migration, dans un monde qui ne peut plus les soutenir.

C’est là le véritable lien entre l’histoire de Mowat et le présent, car une grande partie des dommages écologiques actuels ressemble exactement à ce deuxième type : une route, un lotissement, un corridor de pipeline, une mine, un champ de monoculture, une application de pesticides, une coupe à blanc. Chaque action prise isolément semble sans rapport; personne ne la perçoit comme liée à la route, au lotissement, au pipeline, à la mine, à l’épandage de pesticides ou à la coupe à blanc qui se produisent ailleurs, alors que tous ces éléments érodent peu à peu le même tout. L’animal n’en subit que le résultat cumulatif.

Cependant, ce serait une erreur de laisser cette histoire diffuse se substituer à la vue d’ensemble, car cela risque de laisser entendre que l’ère des exterminations massives délibérées — le sujet principal du chapitre de Mowat — est définitivement derrière nous. Ce n’est pas le cas.

Aux États-Unis, Wildlife Services, un programme fédéral géré par l’USDA, tue plus d’un million d’animaux sauvages chaque année : coyotes, renards, ours, loups, castors, oiseaux et, à l’occasion, des espèces protégées ou en voie de disparition prises pour cibles « non visées ». Ce massacre de masse se fait en grande partie à la demande des secteurs de l’élevage et de l’agriculture, sous prétexte que ces animaux constituent une nuisance ou un risque de prédation. Il s’effectue avec relativement peu de surveillance publique, à l’aide de pièges, de collets et de tirs aériens, et ses propres données indiquent que le nombre de victimes se chiffre en centaines de milliers, voire en millions, chaque année, selon les années.

Par ailleurs, et de manière légale dans la plupart des États américains, des concours de chasse à la faune sauvage récompensent par de l’argent et des prix ceux qui tuent le plus grand nombre, le plus gros ou, parfois, le plus petit spécimen d’une espèce cible — généralement des coyotes, parfois des lynx roux, des renards ou des chiens de prairie — au cours d’une seule fin de semaine, sans limite de prise. Les biologistes de la faune s’accordent largement à dire que ces concours ne « gèrent » pas les populations ni ne protègent le bétail; les participants et les organisateurs reconnaissent pour la plupart que l’attrait réside dans la compétition elle-même. Au milieu des années 2020, seuls une dizaine d’États américains avaient interdit ces « fêtes du massacre ».

Il y a ensuite le tétras des armoises, un oiseau dont la population a chuté d’environ 80 à 90 % par rapport aux niveaux historiques, et dont le déclin a été documenté par les biologistes fédéraux eux-mêmes comme justifiant une protection en vertu de la Loi sur les espèces en péril dès 2010. Le tétras des armoises n’est toujours pas inscrit sur la liste. Son inscription a été reportée à plusieurs reprises, d’abord au profit d’« espèces prioritaires », puis retirée en raison de plans de conservation volontaires mis en place par les États, alors même que le suivi effectué depuis lors continue de montrer que la population est en déclin. Nous assistons à la façon dont la rapacité humaine, avide de toujours plus, conduit le tétras des armoises à l’extinction, alors même que nous reconnaissons ce déclin, que nous le documentons et que nous ne faisons rien, pour des raisons qui tiennent davantage à l’utilisation des terres et à l’économie politique qu’à une quelconque incertitude quant à l’évolution de la population de cet oiseau.

Dans certaines régions de la Méditerranée — à Chypre et à Malte notamment, mais pas uniquement —, le piégeage et la chasse illégaux d’oiseaux chanteurs migrateurs se poursuivent à une échelle que les chercheurs qualifient d’industrielle : des filets japonais et des bâtons en tilleul enduits de colle tendus à travers les fourrés d’acacias, des oiseaux attirés par des appeaux électroniques, des centaines de milliers, voire plus d’un million d’oiseaux chanteurs tués au cours d’une seule saison de migration automnale à Chypre seulement certaines années récentes, dont une grande partie alimente un marché illicite pour un mets traditionnel. Les mesures de répression ont permis de réduire ces chiffres par rapport aux millions d’oiseaux tués chaque année il y a une décennie, mais le commerce persiste, géré en partie par des opérations de piégeage organisées.

Thacker Pass, au Nevada, est un exemple concret de ce mécanisme diffus qui se déroule sous mes yeux au moment où j’écris ces lignes. Ce col n’est pas un habitat que quiconque cherche à détruire pour le simple plaisir de le faire; c’est le site de ce qui est en voie de devenir l’une des plus grandes mines de lithium du pays, alimentée par la demande en batteries pour véhicules électriques et systèmes de stockage d’énergie par batterie (BESS), et présentée comme faisant partie de la soi-disant « transition vers l’énergie propre ». Ce col était autrefois un corridor faunique essentiel reliant deux chaînes de montagnes, un habitat de premier ordre pour le tétras des armoises abritant une part significative de la population mondiale totale de l’espèce, le refuge d’un escargot d’eau douce en voie de disparition, ainsi qu’une voie de migration des antilopes d’Amérique que la mine a coupée. L’agence de protection de la faune du Nevada elle-même a mis en garde contre des répercussions permanentes sur la faune et les ressources en eau de la région. Aucune des parties impliquées dans le développement de la mine ne se soucie du tétras des armoises, des escargots ou des antilopes d’Amérique. C’est précisément là où réside le problème : c’est encore une fois le mécanisme de la « prairie labourée », qui se présente simplement sous les traits d’une industrie différente, ostensiblement bien intentionnée.

Rien de tout cela ne correspond à ce que décrit Mowat. Peut-être que, de nos jours, moins de gens abattent des animaux sauvages par milliers pour le sport qu’à l’époque de la chasse intensive documentée dans Swiftwings de Mowat. Cependant, c’est une erreur de considérer Swiftwings comme le récit d’un passé d’une brutalité unique dont la sensibilité moderne s’est tout simplement affranchie.

Ces mécanismes sont toujours à l’œuvre, fonctionnant en parallèle : le massacre indirect qui résulte de la destruction des habitats — que personne ne conçoit comme une attaque contre une espèce en particulier —, et le massacre direct, tantôt tout à fait légal, tantôt illégal, qui se poursuit parce que les systèmes qui le permettent — économiques, institutionnels et culturels — n’ont pas été démantelés. L’évolution des repères rend ces deux phénomènes plus difficiles à percevoir. Le type diffus se fond dans les infrastructures et ne ressemble en rien à un massacre aux yeux de la plupart des gens. La forme directe, lorsqu’elle est légale ou officiellement sanctionnée, se dissout dans un langage bureaucratique — « contrôle des prédateurs », « gestion des nuisances », « pratique traditionnelle » — qui la fait passer pour une simple procédure plutôt que pour ce qu’elle est : un massacre de masse.

L’adaptation, un handicap

Se rassembler en immenses volées était une stratégie évolutive gagnante pour le courlis. Elle a fonctionné, pendant des millénaires, contre tous les prédateurs que l’espèce avait jamais rencontrés. Jusqu’à l’arrivée des humains. Dès que les humains sont arrivés avec leurs gourdins, leurs filets, leurs armes à feu, leurs chemins de fer et un marché commercial pour le gibier à plumes, ce même comportement est devenu fatal. Leur densité les rendait faciles à repérer. Leur cohésion faisait qu’une seule salve pouvait en abattre des centaines à la fois. Leur instinct de tourner autour de leurs compagnons blessés transformait un comportement de sauvetage en un mécanisme meurtrier.

Une adaptation qui fonctionne à merveille au sein d’un écosystème peut devenir une vulnérabilité fatale dès l’instant où une seule espèce réécrit radicalement les règles de ce système. C’est une façon utile d’envisager les êtres humains comme quelque chose de catégoriquement différent d’un prédateur ordinaire. Un loup ne se réveille pas un jour avec une lance, un filet, une massue, un réseau ferroviaire, une arme à feu ou l’accès à un marché de distribution s’étendant sur trois continents. La technologie humaine ne se contente pas d’ajouter un prédateur au réseau trophique; elle modifie la dynamique de chaque interaction en aval.

Connaître et tuer

Mowat cite l’ornithologue A.C. Bent, qui condamne la destruction du courlis des Esquimaux, puis souligne que Bent lui-même avait tué des dizaines de milliers d’oiseaux, dont des courlis, au nom du sport et de la science :

« Il n’est pas nécessaire de chercher bien loin pour trouver la cause qui a mené à la destruction du courlis des Esquimaux. Sur ses aires de reproduction dans le Grand Nord, il n’était pas dérangé. Et je ne peux croire que, durant ses migrations, il ait été victime d’une quelconque grande catastrophe en mer susceptible de l’anéantir… plusieurs autres oiseaux effectuent des vols océaniques similaires et de longue durée sans subir de catastrophe. Il n’y a aucune preuve de maladie, ni de pénurie alimentaire. Non, il n’y a qu’une seule cause : le massacre par les êtres humains : massacre au Labrador et en Nouvelle-Angleterre à la fin de l’été et à l’automne; massacre en Amérique du Sud en hiver, et massacre, pire que tout, du Texas au Canada au printemps. »

C’est ce qu’écrivait le Dr A.C. Bent, doyen des ornithologues américains dans les années 1920. Son verdict a dû lui demander un certain courage à exprimer, puisque ce brave docteur avait lui-même tué des dizaines de milliers d’oiseaux, y compris des courlis des Esquimaux, tant pour le plaisir de la chasse qu’au nom de la science.

— page 61, Sea of Slaughter

Il s’agit là du cousin moins souvent évoqué du syndrome de la base de référence mobile : l’écart entre le fait de savoir que quelque chose est en train de disparaître et celui de agir comme si ce n’était pas le cas. Bent n’était pas ignorant. Il pouvait exprimer par écrit que l’espèce était en péril, tout en continuant à participer à la pratique qui causait ce péril. Ce n’est pas une contradiction propre au XIXe siècle. C’est un schéma qui se répète constamment aujourd’hui : nous pouvons détenir des connaissances écologiques précises tout en continuant à nous comporter comme si le système sous-jacent était inépuisable, car les conséquences se manifestent à une échelle de temps trop lente pour que l’on ressente l’urgence. Les tétras des armoises savent exactement ce que cela signifie.

Qui sont les courlis esquimaux d’aujourd’hui?

Quelles communautés naturelles qualifions-nous actuellement de « population en santé », de « rivière normale », de « forêt dense » ou d’« habitat intact » uniquement parce que nous avons perdu le point de référence de ce à quoi ces communautés ressemblaient auparavant? Le syndrome de la ligne de référence mobile n’est pas une curiosité historique limitée aux oiseaux de rivage du XIXe siècle. C’est un mécanisme actif et continu qui façonne les populations d’insectes, les remontées de saumon, le couvert forestier ancien, les aires de répartition des grands mammifères, les prairies indigènes, la diversité des amphibiens et la biomasse marine en ce moment même, en temps réel, partout dans le monde, et qui passe largement inaperçu parce que le remarquer nécessite un point de référence dont la plupart d’entre nous ne disposons pas.

C’est là, pour moi, la véritable leçon de Swiftwings : ce syndrome ne se résume pas à l’oubli du nombre d’oiseaux qui existaient autrefois. Il réside dans le fait que nous devenons de moins en moins capables de reconnaître l’appauvrissement écologique comme tel. Un paysage où il y a moins d’insectes, moins de prédateurs, moins de vieux arbres et moins d’espaces sauvages ne nous semble pas nécessairement appauvri s’il est le seul paysage que nous ayons jamais connu; il nous semble complet. La communauté appauvrie devient, à son tour, la référence à partir de laquelle la génération suivante mesure le déclin ultérieur.

C’est là le mécanisme réel par lequel une abondance extraordinaire disparaît sans qu’une seule génération n’ait jamais vécu le cycle complet de cette perte, chaque génération confondant une partie avec le tableau d’ensemble.

Lutter contre le syndrome de la base de référence mobile

Si ce mécanisme repose sur l’oubli, alors la contre-mesure doit reposer sur le souvenir… de façon délibérée, puisque ce souvenir ne se fait plus culturellement ni automatiquement. J’en suis venu à adopter deux pratiques pour lutter contre ce phénomène, et aucune ne nécessite d’expertise particulière.

La première est l’imagination. Je vis dans la région de la mer des Salish, dans l’État de Washington. Les loups étaient encore présents ici jusqu’à la fin des années 1800, avant que les employés de la Compagnie de la Baie d’Hudson ne les massacrent au nom des intérêts de l’élevage ovin. J’essaie, parfois, de me représenter concrètement cette scène : non pas simplement savoir de manière abstraite que les loups « étaient là autrefois », mais imaginer cet animal précis se déplaçant sur ce terrain précis. Je procède de la même manière avec le paysage lui-même. Une grande partie de ce qui m’entoure aujourd’hui est constituée de graminées envahissantes, d’un vert qui s’interprète comme de la « nature » pour quiconque y jette un coup d’œil. J’essaie donc d’imaginer ce qui se cache en dessous : les fleurs sauvages indigènes et les graminées en touffes qui poussaient ici à la place, les insectes indigènes qui dépendaient de ces plantes particulières et d’aucune autre, les oiseaux qui se nourrissaient de ces insectes et des graines produites par ces graminées. C’est un petit acte délibéré de reconstruction; rétablir la ligne de référence dans mon esprit, une couche à la fois, précisément parce que le paysage ne peut plus le faire à ma place.

La deuxième pratique est l’étude. Apprendre quelles espèces se trouvaient réellement ici, et comment les communautés naturelles se forment, évoluent et dépendent les unes des autres au fil du temps, c’est ce qui rend la première pratique possible. Je ne peux pas imaginer le loup ou la fleur sauvage dont j’ignore l’existence.

C’est aussi, je crois, le véritable antidote au problème de la « ligne de référence mobile ». Un paysage cesse de paraître complet dès l’instant où l’on sait ce qui lui manque. Cette connaissance ne compense pas la perte. Mais elle rétablit la capacité de percevoir la perte comme telle, ce que le syndrome de la « ligne de référence mobile » vise précisément à nous enlever.

Des gens de partout dans le monde visitent l’État de Washington, y compris l’endroit où je vis. Je me dis que nous ne voyons pas la perte incompréhensible que nous avons causée au monde naturel chaque fois que j’entends des touristes s’exclamer : « C’est tellement beau ici. »

Oui, ça l’est. Et cet endroit, comme tous les autres, n’est plus que l’ombre de ce qu’il était autrefois.


Liste évolutive des traductions par Gilles en vrac
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.