OpenAI a démontré qu’on ne pouvait pas lui faire confiance.

Le Canada a besoin d’une IA nationalisée et publique.

Traduction de OpenAI has shown it cannot be trusted. Canada needs nationalized, public AI paru dans le Globe and Mail, 2 mars 2026.
Une Opinion, par Nathan Sanders et Bruce Schneier.

Nathan Sanders est un scientifique des données affilié au Berkman Klein Center de l’université Harvard. Bruce Schneier est maître de conférences à la Harvard Kennedy School et à la Munk School de l’université de Toronto.
Ils sont les auteurs de
Rewiring Democracy: How AI Will Transform Politics, Government, and Citizenship.


Le Canada doit faire un choix concernant l’avenir de l’intelligence artificielle. L’administration Carney investit 2 milliards de dollars sur cinq ans dans sa Stratégie souveraine en matière d’intelligence artificielle1Voir aussi l’Écosystème de l’intelligence artificielle fédéral GB. La valeur générée par l’« IA souveraine » sera-t-elle captée au Canada, améliorant ainsi la vie des Canadiens, ou s’agit-il simplement d’un passage obligé vers des investissements dans les grandes entreprises technologiques américaines ?

OpenAI, la société à l’origine de ChatGPT, qui promeut une initiative intitulée « OpenAI for Countries », pose la question. Elle n’est pas la seule à convoiter sa part des 2 milliards de dollars, mais elle semble être la plus agressive. Le principal lobbyiste d’OpenAI dans la région a rencontré des responsables d’Ottawa, notamment le ministre de l’Intelligence artificielle, Evan Solomon.

Pendant tout ce temps, OpenAI s’est montrée peu ouverte. L’entreprise avait signalé les interactions du tireur de Tumbler Ridge, en Colombie-Britannique, avec ChatGPT, qui comprenaient des discussions sur la violence armée. Les employés voulaient alerter les forces de l’ordre, mais leurs préoccupations ont été rejetées. Il y a peut-être lieu de discuter de la vie privée des utilisateurs. Mais même après la fusillade, le représentant d’OpenAI qui a rencontré le gouvernement de la Colombie-Britannique n’a rien dit.

Lorsque les milliardaires et les entreprises technologiques orientent le développement de l’IA, celle-ci reflète leurs intérêts plutôt que ceux du grand public ou des consommateurs ordinaires. Ce n’est qu’après la réunion avec le gouvernement de la Colombie-Britannique qu’OpenAI a alerté les forces de l’ordre. Sans l’article du Wall Street Journal, le public n’aurait jamais été au courant.

De plus, OpenAI for Countries est explicitement décrit par l’entreprise comme une initiative « en coordination avec le gouvernement américain ». Et il n’y a pas que OpenAI : tous les géants de l’IA sont des entreprises américaines à but lucratif, qui opèrent dans leur intérêt privé, sont soumises à la législation américaine et se plient de plus en plus aux volontés du président américain Donald Trump. Le transfert de centres de données au Canada dans le cadre d’une proposition comme celle de OpenAI ne change rien à cela. Compte tenu de la réalité géopolitique actuelle, le Canada ne devrait pas dépendre des entreprises technologiques américaines pour des services essentiels tels que le cloud computing et l’IA.2Et sa flotte d’avions de combat GB

Bien qu’il existe des entreprises canadiennes spécialisées dans l’IA, elles restent des entreprises à but lucratif, dont les intérêts ne correspondent pas nécessairement à notre bien commun.3Et qui peuvent, en tout temps être rachetées par les géants américains GB La seule véritable alternative est d’être audacieux et d’investir dans une IA publique entièrement canadienne : un modèle d’IA construit et financé par le Canada pour les Canadiens, en tant qu’infrastructure publique. Cela permettrait aux Canadiens de bénéficier des innombrables avantages de l’IA sans avoir à dépendre des États-Unis ou d’autres pays. Cela signifierait que les universités et les organismes publics canadiens construiraient et exploiteraient des modèles d’IA optimisés non pas à l’échelle mondiale et pour le profit des entreprises, mais pour une utilisation pratique par les Canadiens.

Imaginez une IA intégrée aux soins de santé, triant les scans radiologiques, signalant les risques précoces de cancer et aidant les médecins dans leurs tâches administratives. Imaginez un tuteur IA formé aux programmes scolaires provinciaux, offrant un accompagnement personnalisé. Imaginez des systèmes qui analysent les offres d’emploi et les tendances sectorielles et salariales, puis mettent automatiquement en relation les demandeurs d’emploi avec les programmes gouvernementaux. Imaginez l’utilisation de l’IA pour optimiser les horaires de transport, les réseaux énergétiques et l’analyse du zonage. Imaginez les procédures judiciaires, les décisions d’entreprise et le service à la clientèle accélérés par l’IA.

Nous sommes déjà en passe de faire de l’IA une partie intégrante de la société. Pour assurer la stabilité et la prospérité de ce pays, les utilisateurs et les développeurs canadiens doivent pouvoir se tourner vers des modèles d’IA conçus, contrôlés et exploités publiquement au Canada, plutôt que de s’appuyer sur des plateformes d’entreprises, américaines ou autres.

La Suisse a démontré que cela était possible. Grâce au financement du gouvernement fédéral, un consortium d’institutions universitaires – l’ETH Zurich, l’EPFL et le Centre national suisse de calcul scientifique – a lancé en septembre dernier Apertus, le modèle d’IA public le plus puissant et le plus abouti au monde. Apertus a tiré parti de l’énergie hydraulique renouvelable et de l’infrastructure informatique scientifique suisse existante. Il n’a pas non plus utilisé de matériel protégé par des droits d’auteur piraté illégalement ni de main-d’œuvre sous-payée provenant des pays du Sud pendant sa formation. Les performances du modèle sont environ un an ou deux en retard par rapport aux offres des grandes entreprises, mais cela est largement suffisant pour la grande majorité des applications. De plus, il est gratuit et accessible à tous.

L’importance d’Apertus dépasse le cadre technique. Il démontre qu’il existe une autre structure de propriété pour la technologie d’IA, qui attribue à la fois le pouvoir décisionnel et la valeur aux institutions publiques nationales plutôt qu’aux entreprises étrangères. Cette vision représente précisément le changement de paradigme que le Canada devrait adopter : l’IA comme infrastructure publique, à l’instar des systèmes de transport, d’approvisionnement en eau ou en électricité, plutôt que comme produit privé.

Apertus démontre également un cadre économique beaucoup plus durable pour l’IA. La Suisse a dépensé une infime partie des milliards de dollars que les laboratoires d’IA des entreprises investissent chaque année, démontrant ainsi que les fréquentes formations à des prix astronomiques proposées par les entreprises technologiques ne sont en réalité pas nécessaires au développement pratique de l’IA.

Ils se sont concentrés sur la création d’un produit largement utile plutôt que sur une technologie de pointe, essayant de manière douteuse de créer une « superintelligence », comme dans la Silicon Valley, et ont donc créé un modèle plus petit à un coût bien moindre. La formation d’Apertus était à une échelle (70 milliards de paramètres) peut-être deux ordres de grandeur inférieure à celle des plus grandes offres des Big Tech.

Un écosystème est actuellement développé sur la base d’Apertus, utilisant le modèle comme un bien public pour alimenter des chatbots à usage gratuit pour les consommateurs et fournir une plateforme de développement aux entreprises qui privilégient une utilisation responsable de l’IA et le respect rigoureux des lois telles que la loi européenne sur l’IA. Au lieu d’acheminer les requêtes de ces utilisateurs vers l’infrastructure des grandes entreprises technologiques, Apertus est déployé dans des centres de données dans le cadre d’initiatives nationales en matière d’IA et d’informatique en Suisse, en Australie, en Allemagne, à Singapour et chez d’autres partenaires.

Les arguments en faveur de l’IA publique reposent à la fois sur des principes démocratiques et sur des avantages pratiques. Les systèmes d’IA publique peuvent intégrer des mécanismes permettant une véritable participation du public et un contrôle démocratique sur des questions éthiques cruciales : comment traiter les œuvres protégées par le droit d’auteur dans les données d’entraînement, comment atténuer les biais, comment répartir l’accès lorsque la demande dépasse la capacité, et comment autoriser l’utilisation pour des applications sensibles telles que la police ou la médecine.

Ou comment gérer une situation telle que celle du tireur de Tumbler Ridge. Ces décisions auront une incidence profonde sur la société à mesure que l’IA se généralise, mais les entreprises qui développent l’IA les prennent en secret.

En revanche, l’IA publique développée par des organismes transparents et responsables permettrait aux processus démocratiques et au contrôle politique de régir le fonctionnement de ces systèmes puissants.

Le Canada dispose déjà de nombreux éléments constitutifs de l’IA publique. Le pays dispose d’instituts de recherche en IA de classe mondiale, notamment le Vector Institute, Mila et CIFAR, qui ont été les pionniers de la révolution de l’apprentissage profond. La stratégie souveraine du Canada en matière de calcul IA, dotée d’un budget de 2 milliards de dollars, fournit un financement substantiel.

Ce qu’il faut maintenant, c’est changer d’orientation et ne plus considérer cela comme une occasion d’attirer des capitaux privés, mais plutôt comme un modèle d’IA publique entièrement ouvert.


Les traductions de 2026 (.xlsx) – celles de 2025 – par Gilles en vrac
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles
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Notes