une autre version du progrès

J’ai déjà parlé de ce Daniel Schmachtenberger. Il publiait récemment un texte consistant (98 pages) sur une autre définition du progrès. J’en tire deux paragraphes de l’introduction : 

S’appuyant sur un éventail de sources, l’article adopte une approche interdisciplinaire pour explorer la réalité de la trajectoire actuelle de l’humanité. Plusieurs mythes répandus sur le progrès sont réexaminés, notamment les améliorations apparentes de l’espérance de vie, de l’éducation, de la pauvreté et de la violence. Les racines de ces inexactitudes sont mises en évidence en élargissant notre champ de vision. Même si nous vivons plus longtemps, de nombreuses mesures de la qualité de vie que nous menons sont en déclin. Nos résultats en matière d’éducation se détériorent à bien des égards, même si l’accès à l’éducation s’améliore. Au niveau mondial, malgré le discours commun, il n’est pas du tout évident que la pauvreté diminue réellement. Les outils de la violence ont vu leur impact augmenter considérablement depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ; nous créons aujourd’hui couramment le type d’armement qui était auparavant réservé à la science-fiction dystopique.
 
Pour donner une idée de l’ampleur des conséquences involontaires qui peuvent résulter d’une seule innovation, l’étude de cas principale explore l’invention des engrais artificiels. Ce développement a permis d’augmenter considérablement la quantité de nourriture (et donc de personnes) pouvant être produite. Les effets externes de cette innovation ont eu des conséquences considérables sur la santé humaine et la biosphère au sens large. L’évaluation de ces effets secondaires nous aide à ouvrir les yeux un peu plus largement, afin d’entrevoir une fraction supplémentaire de la réalité complexe qui est généralement omise dans le récit simplifié du progrès.

Je me suis permis de traduire le texte original en anglais avec DeepL à la fois pour rendre le document plus accessible mais aussi pour tester la qualité de la traduction fournie par ce moteur auquel je pense m’abonner.  Que pensez-vous de la qualité de la traduction ? (À noter que ma principale contribution a été au niveau de la mise en page : les titrages et les paragraphes mis en exergue n’étaient pas formatés dans la traduction) 

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Toronto-Vancouver, par rail

Un voyage « de rêve » ? Non. Mais une délicieuse façon de traverser le Canada. À bien y penser, si je dis que ce n’était pas un voyage de rêve j’ai (nous avons) pourtant très bien dormi ! Malgré les secousses (plutôt que le ronron).

Le ministre Pablo Rodriguez annonce le remplacement des trains de longues distance (wagons-lits + wagons-restaurants), dans La Presse: Nouveaux wagons-lits… à venir. Les banquettes qui se transforment en couchettes seront-elles encore disponibles ? C’était plus intéressant que les petites cabines, durant le jour, parce qu’on y voit des deux côtés du train. J’espère que les prix ne seront pas majorés : pour quatre nuits d’hôtel, avec repas de qualité en salle à dîner, en plus du transport sur… 4500 km, c’était « pas cher » à 1450$ par personne (j’avais écrit 750$ – ce n’est pas si “pas cher” que ça !).

Banquettes de jour… couchettes la nuit. La formule économique1Pour la comparaison des tarifs du wagon-lit, avec accès au wagon-restaurant. L’album-thématique de 24 photos sur Flickr.


Partis de Toronto à 09:55 le dimanche matin, le parcours à travers l’Ontario nous amena à Sudbury (vers 17:00), puis Sioux Lookout (lundi, 11:30, heure du Centre). À Winnipeg le même jour vers 20:00, puis Saskatoon, le lendemain mardi 10:00 (heure des Rocheuses).

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Notes

vents favorables

Gabriel Zucman, dans un document1A blueprint for a coordinated minimum effective taxation standard for ultra-high-net-worth individuals commandité par la présidence brésilienne du prochain G20218 et 19 novembre 2024, à Rio de Janeiro, appelle à l’établissement d’un impôt minimal de 2% par an sur les riches milliardaires. Comme il le dit : « Avec le leadership du Brésil au G20, la victoire du Parti travailliste au Royaume-Uni, la victoire de la gauche en France et la demande croissante partout pour mettre fin à la grande injustice fiscale de notre époque, le moment est venu ! » (ma traduction) Ici le résumé en français.

On imagine que les gouvernements de gauche nouvellement élus en France et au Royaume-Uni pourraient saisir l’occasion de prouver leur bonne foi. À moins que le désir de ne pas effaroucher ces puissances financières qui ont encensé les travaillistes… Ces derniers abandonnaient leurs engagements écologiques à mesure que leur victoire devenait assurée (Majority Without a Mandate, par Richard Seymour, 2024.07.05). Des gouvernements divisés, en proie à des luttes intestines, ou paralysés par la peur de faire « fuir les capitaux »… ce n’est pas tout à fait ce qu’il nous faut pour faire face à la musique. Mais c’est ce qu’on a. Alors comment faire pour sortir de cette situation plus forts qu’avant et plus aptes à faire « face à la musique » ?

D’abord reconnaître le poids de la droite dans certaines régions, certaines catégories sociales… La stratégie de réindustrialisation (relocalisation) prônée par Durand (Comment bifurquer) pourrait-elle répondre à certaines demandes de ces régions ? Un contrôle aux frontières, oui, mais pour mesurer les contenus et la provenance des produits importés et les effets des produits exportés sur les équilibres écologiques et politiques.

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Notes

  • 1
    A blueprint for a coordinated minimum effective taxation standard for ultra-high-net-worth individuals ↩︎
  • 2
    18 et 19 novembre 2024, à Rio de Janeiro ↩︎

en vrac…

Foules sages ou folles ? Les mécanismes cognitifs qui sous-tendent les cascades d’informations

Qu’il s’agisse de se faire vacciner, d’acheter des actions ou de traverser les rues, les gens prennent rarement des décisions seuls. Au contraire, plusieurs personnes décident séquentiellement, ouvrant la voie à des cascades d’informations par lesquelles les individus qui décident tôt peuvent influencer les choix des autres.

Science Journals — AAAS
Wise or mad crowds? The cognitive mechanisms underlying information cascades

Cerveau droit et psychologie de la métacrise

On sait depuis longtemps que les femmes ont en moyenne une meilleure mémoire verbale et une meilleure cognition sociale, tandis que les hommes ont de meilleures capacités motrices et spatiales. Des scanners cérébraux ont permis d’expliquer ce phénomène : les femmes ont tendance à avoir des centres verbaux des deux côtés du cerveau, alors que les hommes ont souvent des centres verbaux uniquement dans l’hémisphère gauche. C’est probablement aussi la raison pour laquelle les femmes utilisent plus de mots pour décrire leurs expériences ou leurs sentiments et ont plus envie d’en parler.

What a shopping trip says about our brains, The Globe and Mail, 2024.01.24

Cette citation, tirée d’un article du Globe and Mail sauvegardé il y a 6 mois, me rappelle un malaise qui me vient chaque fois que j’entend parler des hémisphères du cerveau… comme le faisait Iain McGilchrist dans cet entretien de trois heures (The Psychological Drivers of the Metacrisis) qu’il a tenu en novembre 2023 avec John Vervaeke et Daniel Schmachtenberger.

Sans doute ce malaise est-il lié à l’utilisation populaire des différences entre cerveau droit et gauche… l’un étant plus axé vers l’analyse et l’abstraction (et le langage) alors que l’autre appréhende plutôt le contexte, étant plus « holiste ». Je connaissais McGilchrist de nom… ayant même téléchargé (mais pas encore lu) un chapitre de son livre récent The Master and His Emissary: The Divided Brain and the Making of the Western World.

Malgré ce malaise j’ai tout de même écouté attentivement les trois heures d’une discussion de haut vol en psychologie et philosophie de l’histoire appliquées au problème bien contemporain de la multiplicité des crises et de l’apparente incapacité de réponse intelligente, rationnelle de l’humanité. La domination de la raison utilitaire, d’une rationalité instrumentale, orientée vers l’emprise, l’appropriation des choses, le contrôle… ont permis de multiplier la population par dix, et la consommation par personne par cent… jusqu’à atteindre les limites de l’enveloppe terrestre qui avait elle-même permis le développement de la culture et de la puissance de sapiens, cette espèce particulière d’homo.

Cette conversation pose des questions difficiles, telles que : Pouvons-nous imaginer une civilisation dotée de la sagesse nécessaire pour gérer une puissance exponentielle ? La vraie sagesse peut-elle être intentionnellement mise à l’échelle ? À quel moment la retenue se transforme-t-elle en totalitarisme ? et Qu’est-ce que la sagesse, et peut-elle même être enseignée, et encore moins imposée, sans se transformer en dogme ? Cette conversation est profonde, vaste et couvre une série de questions philosophiques qui aident réellement à élucider la complexité des crises auxquelles nous sommes confrontés. Nos problèmes modernes ne peuvent pas être résolus en créant simplement un nouvel ensemble de dogmes à suivre, ou en supposant que nous pouvons injecter de la sagesse dans les « algorithmes » du système. [Extrait traduit du billet de Death in the Garden]


La manière dont Schmachtenberger a mené le débat m’a poussé à chercher d’autres prestations ou textes de cet auteur. Très peu de textes, dois-je dire. Et qui datent tous de 2017 !1Ajout : Le développement en marche, traduction française faite par The Consilience Project, juillet 2024Mais des conférences ! Dont celle du Stockholm Impact Week de 2023. Époustouflant. La première partie où il décrit implacablement les crises qui se multiplient, l’urgence de la situation, ou la deuxième où il abordera la question de la guerre, puis celle du marché. Et à la fin, les pistes de solution envisagées semblent bien maigres ou fragiles. Faire du lobbying auprès des gouvernements, qui, eux, peuvent forcer les corporations et puissances de l’argent, alors que les seules forces d’opposition n’y arriveraient pas. Il y avait aussi dans son appel de la toute fin une interpellation très personnelle, faite à chacun pour qu’il ou elle fasse des choix dans ses sources d’information et d’inspiration et qu’il et elle fassent connaître ces choix. Éventuellement je tirerai des extraits de cette conférence mais pour l’instant, voici l’intervention de 50 minutes en entier.

au Stockholm Impact Week de 2023

Notes

lectures récentes, à venir

Cette dernière lecture m’a été, comme souvent, suggérée par Olivier de chez Gallimard à Montréal. Un philosophe britannique d’origine polonaise que je ne connaissais pas : Zygmunt Bauman. Achevée juste avant son décès, cette courte1213 petites pages monographie, Retrotopia, trace un bilan philosophique et sociologique des régressions récentes. Les quatre principaux chapitres parlent de retours : Retour à Hobbes ?Retour aux tribusRetour aux inégalitésRetour à l’utérus. Malgré tout ce n’est pas un livre pessimiste même si sa dernière phrase pourrait le donner à penser :

Nous – habitants humains de la Terre – nous retrouvons aujourd’hui, et comme jamais, dans une situation parfaitement claire, où il s’agit de choisir entre deux choses : la coopération à l’échelle de la planète, ou les fosses communes.

Le dernier numéro de la revue Jacobin2qui se définit comme « une voix dominante de la gauche américaine, offrant des perspectives socialistes sur la politique, l’économie et la culture » consacrait un dossier sur la religion. J’étais curieux de voir le traitement qu’allait faire de cette question une revue se voulant « radicale ». Je n’ai pas été déçu ! De la militance chrétienne socialiste à une histoire des tentatives soviétiques pour remplacer la religion, l’impact de la Réforme sur la culture politique européenne… quelques pages sur la place des églises polonaises, comme expressions de la créativité des communautés locales… le prophète syndicaliste-socialiste irlandais Jim Larkin… l’histoire des Mormons socialiste de l’Utah au XIXe siècle… et une revue de l’évolution récente des religions dans le monde.

J’ai poursuivi ma recherche sur l’écologie sociale et la décroissance avec ces deux livres : Comment bifurquer, les principes de la planification écologique et Having Too Much, Philosophical Essays on Limitarianism. Le premier faisait l’objet de recensions dans Le vent se lève et dans Le journal des alternatives. Critique du capitalisme vert et appel à un retour de la planification, augmentée des nouvelles capacités numériques, auxquelles nous devrons consacrer de nouvelles institutions politiques. Je reviendrai sur ce livre de Cédric Durand et Razmig Keucheyan, quand je l’aurai lu !

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Notes

  • 1
    213 petites pages ↩︎
  • 2
    qui se définit comme « une voix dominante de la gauche américaine, offrant des perspectives socialistes sur la politique, l’économie et la culture » ↩︎

Projet collectif, l’année 2023

J’ai assisté, avec quelques dizaines d’autres utilisateurs-membres, à l’assemblée générale (en ligne) de Projet collectif, une organisation porteuse de plusieurs initiatives et collaborations dont les plus connues sont Passerelles et Praxis. Le rapport annuel fait état de plusieurs (6) initiatives, une douzaine de collaborations, treize participations, et une dizaine de moments ou textes de réflexions ou chantiers relevant de la vie interne de Projet collectif.

En deux ans l’équipe permanente de Projet collectif sera passée de 3 à 12 personnes, en plus des nombreux collaborateurs. Un développement rapide dont les présentations par les deux co-directeurs, la présidente du conseil et quelques responsables témoignent avec éloquence.

Le rapport annuel 2023 comprend une cinquantaine de textes qui valent d’être parcourus, ne serait-ce que pour avoir une idée de la diversité et du dynamisme des projets portés par cette organisation encore jeune. Parmi ceux que j’ai trouvé particulièrement inspirants :

Parmi les perspectives innovantes annoncées :

  • Une troisième plateforme pourrait s’ajouter à l’automne à Passerelles et Praxis : un Babillard
  • La mise en place de Bases de connaissances, comme regroupements de carnets, qui eux-mêmes regroupent des notes
  • Les milieux ouverts, un programme qui « vise à renforcer les capacités de collaboration et de documentation ouverte des savoirs pratiques au sein de différents milieux identifiés comme prioritaires pour une société québécoise plus équitable et écologique. » Il semble qu’un premier Milieu ouvert Aîné·es et vieillissement soit en gestation.
  • Coordination et animation du RADN (qualifié de « dossier prioritaire pour 2024 ») : réunissant dans une communauté les 52 agent·es de développement culturel numérique (ADN) travaillent aux quatre coins du Québec pour 58 organisations du secteur artistique et culturel.
  • La publication d’un tableau des changements prévus, en attente d’évaluation, demandés dans l’environnement : Développement En commun | En attente (notion.so)
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En résonance avec le monde

Annette Benoit - 2018 - photo de Martin Comeau

Sœur Annette Benoît, ou plutôt devrais-je l’appeler Mère Annette puisqu’elle était née en 1923 comme ma défunte mère, est décédée à l’âge vénérable de cent ans le 30 mars dernier

Je la soupçonne d’avoir été en communication « directe » — mystique ? — avec l’univers, un Dieu aux dimensions incommensurables. Par la méditation qu’elle pratiquait depuis longtemps et par l’écoute attentive, empathique, aussi pratiquée longuement. Ce que Hartmut Rosa appelle la résonnance.

Lorsque je l’ai rencontrée la première fois, en 2017, elle avait 94 ans et était encore assez mobile pour que nos rencontres aient lieu dans un petit salon du rez-de-chaussée de sa résidence, le Carrefour Providence. Je voulais en savoir plus sur la filiation entre les communautés religieuses et les organisations communautaires d’un quartier que nous connaissions bien tous les deux : Hochelaga-Maisonneuve, à Montréal.

Elle avait été active, très active, en 1970 au moment où se définissait un projet de CLSC, avant même que l’appellation soit établie (la loi fut votée en décembre 1971). Devait-on privilégier une clinique médicale populaire ou plutôt un centre communautaire à plusieurs dimensions en plus de la santé (habitation, bien-être, éducation-loisirs). Annette témoigne de cette période dans l’autobiographie collective qu’elle a réalisée avec ses consœurs en 2004, lorsqu’elle est arrivée au Carrefour Providence. 

En 1970, Annette était arrivée depuis peu dans le quartier comme responsable d’une dizaine de petites sœurs de l’Assomption (PSA) qui offraient des services à domicile. La collaboration qu’elles avaient déjà avec la clinique de psychiatrie communautaire de l’hôpital Louis-H.-Lafontaine amena des médecins de l’Université de Montréal, dirigés par le docteur Landry, à les contacter afin de mieux définir ce que pourrait être une clinique communautaire de santé. La commission Castonguay-Nepveu se préparait à réorganiser la livraison des services de santé et de bien-être au Québec. Certains s’inspiraient de l’exemple de cliniques populaires qui existaient déjà depuis quelques années à Montréal (Pointe-St-Charles, St-Jacques). Le projet du docteur Landry était clairement entre les mains de professionnels, mais ils voulaient faire le lien, s’articuler aux besoins du quartier. Les Petites sœurs animaient déjà la Fraternité, qui regroupait les pères, puis les pères et mères des familles auprès desquelles elles intervenaient. Afin de répondre au besoin d’ancrage et d’orientation du docteur Landry, elles réunirent les membres de la Fraternité en plus de représentants des écoles, caisses populaires, paroisses… ce que certains s’empresseront de décrire comme l’élite traditionnelle.

Les petites sœurs d’Annette étaient bien conscientes de la critique… elles entretenaient des relations avec certains « marxistes »… Pour la suite, d’autres textes et voir les commentaires ou en laisser un

crises, chaos et idée simple

Les crises : environnementale, politique, économique, sociale, financière, technologique…

Les valeurs, l’éthique, l’individualisme et le court-termisme… Le citoyen consommateur et rentier plutôt que militant et croyant.

La crise philosophique, éthique ou culturelle qui se manifeste par l’atomisation des parcours individuels et la diffusion, dilution des attachements devenus plus nombreux mais plus superficiels, temporaires, conditionnels. Même les mariages sont devenus temporaires !

Nous, babyboomers, sommes la génération qui se sera libéré de la chape de plomb du catholicisme ultramontain qui s’était réfugié de France au début du XXe siècle. Je reprends les mots de Nancy Huston :

Ma génération (je suis née dans les années 50) est très spéciale à cet égard: à peu près tous nos parents étaient croyants et pratiquants, à peu près aucun de nos enfants ne l’est. C’est chez nous, en nous, que ça bascule. C’est énorme! Et pourtant, nous n’en parlons jamais. Comment s’est passé dans notre esprit, mais aussi dans notre corps, le désenchantement du monde? Quels en sont les avantages […] et les inconvénients? Nous avons tellement déblatéré contre la religion, son contrôle du corps et de la sexualité, sa façon de plonger les gens dans la passivité, de les distraire de leurs vrais problèmes en faisant miroiter un paradis illusoire, nous avons si prestement remplacé les croyances religieuses par les certitudes scientifiques et politiques que nous oublions, souvent, les aspects plus positifs de la religion, pour lesquels nous n’avons trouvé aucun substitut. […] Nous manquent […] la possibilité de s’extraire du quotidien pour renouveler nos forces; le sentiment d’un espace-temps à part, non utilitaire et non économique; le bonheur important de se sentir appartenir à quelque chose.

citée par Grégory Baum dans Vérité et pertinence

La crise des finances publiques, c’est un refrain déjà entendu qui revient vite à la mode… avec son cortège de réduction de services, privatisations plus ou moins déguisées, réduction d’accès… Diminution de l’intensité et de l’amplitude de l’action publique. Alors que nous aurions bien besoin d’audace, d’innovation et de vision dans l’intérêt public. Les finances publiques saignées à blanc par la réduction drastique de l’impôt sur les haut revenus et capitaux que les néo-conservateurs ont imposé (Reagan-Thatcher) et que les néo-libéraux (Blair-Clinton) ont maintenu comme vérité indubitable : l’argent sera mieux utilisé, plus productif entre les mains d’agents privés plutôt que par des représentants de l’intérêt public. Des capitaux à la recherche de bonnes affaires insuffleront bulles et craches boursiers (1987, 2000, 2008). Des crises qui seront des occasions de concentrations d’où émergeront, avec l’aide de lois draconiennes sur la propriété intellectuelle, les géants de la technologie d’aujourd’hui.

La crise de la représentation politique où socialistes et socio-démocrates perdent leurs repères alors que l’URSS s’effondre et que le capitalisme d’État chinois se développe. La mondialisation devient semble un phénomène incontournable forçant l’intégration des économies et diminuant d’autant l’autonomie des gouvernements nationaux. Les nouveaux mouvements sociaux (jeunesse, femmes, autochtones, tiers-mondes) font éclater le carcan des partis ouvriers de la gauche traditionnelle. Les politiques social-démocrates semblent plus aptes à répondre à des demandes identitaires qui s’harmonisent mal avec la conscience de classe… mais les dictats du développement économique auxquels se soumettent les socio-démocrates sont de moins en moins compatibles avec les limites écologiques.

La crise écologique qui devient de plus en plus indéniable et perceptible partout sur la planète n’est pas encore assez grave ou immédiate pour changer les modalités de gestion et l’orientation des sociétés capitalistes : le profit à court terme, la propriété privée priment encore sur l’intérêt des collectivités humaines et non-humaine. Les forêts d’Amazonie et d’Indonésie sont détruites à grande vitesse pour produire huile de palme ou soja et bestiaux parce qu’il y a un marché pour ça. La conscience des effets de l’action humaine sur la santé et les équilibres de la planète se fait plus pressante, mais les changements envisagés demeurent soumis à la logique du capital. Les gouvernements se donnent un vernis écologique en subventionnant ici ou là, l’automobile électrique ou l’usine de batteries, mais sans remettre en question les principes ancrés depuis 50 ans de néo-libéralisme : laisser l’économie décider où investir; se méfier de l’intervention publique; considérer l’enrichissement privé comme la valeur suprême.

La crise idéologique et identitaire rend plus difficile la mobilisation unitaire. Municipalisme, régionalisme, nationalisme, féminisme, internationalisme, interspécisme… tous ces mouvements portent des revendications fondées mais comment unir et ordonner toutes ces demandes en un programme, une force capable de stopper la machine capitaliste dévoreuse de mondes ?

Et si les systèmes qui nous ont permis de vivre et de croître jusqu’ici étaient sur le point de sombrer dans le chaos ? Quels sont les changements systémiques qui nous permettront d’éviter ou, plus probablement, d’y survivre et, éventuellement sortir du chaos ? Nous ne sommes pas aux commandes. Et nous ne changerons pas la nature humaine. L’homme nouveau, c’était un idéal poursuivi par les aventures fascistes et soviétiques du siècle dernier.

Il nous faut quelques idées simples, autour desquelles réunir la coalition des vivants. Les néo-conservateurs ont pris le pouvoir il y a 45 ans avec des idées rassembleuses telles : « Moins de taxes » ou « Moins de bureaucratie ». Et ils ne manquaient pas d’exemples où taxes et bureaucraties avaient été mal utilisées au cours des « trente glorieuses ». Il sera sans doute plus difficile de faire la promotion de la sobriété, même joyeuse, que de stimuler l’appétit et l’égoïsme « naturels » des consommateurs-payeurs de taxes ! Mais le chaos nous aidera !

Une idée simple : ces richesses accumulées au cours de la Grande accélération des cinquante (70 ?) dernières années appartiennent à la terre. Elles ont été extraites de la terre, du travail et des ressources humaines et non-humaines. On les a laissées entre des mains privées par convenance : on ne savait pas trop qu’en faire ! Plus d’autoroutes ? Plus de HLM et des polyvalentes encore plus grosses ? En laissant les richesses se multiplier librement, ça nous a donné… les bulles immobilières et la croissance des parcs automobiles, informatiques et audio-visuels. Des objets de consommation ou d’accumulation individuels, marqueurs de statut social


Un texte présenté à une rencontre de réflexion de Communagir, Québec, 16 avril 2024