Traduction de The crisis of social reproduction and therapeutic self-care par Suvi Salmenniemi, dans The Sociological Review, 3 janvier 2026.
Résumé
Cet article examine les soins thérapeutiques auto-administrés en tant que pratique de reproduction sociale. Il soutient que les soins thérapeutiques auto-administrés sont au cœur de la crise systémique qui résulte des logiques contradictoires entre l’accumulation du capital et la reproduction sociale. Cet article contribue au féminisme de la reproduction sociale en montrant le rôle central des soins thérapeutiques auto-administrés dans la reproduction de la capacité à travailler et à maintenir la vie en tant que telle. Il contribue également à la recherche sur la culture thérapeutique en proposant une lecture matérialiste et en montrant comment la production capitaliste repose sur les soins personnels et les exploite. Il soutient que les soins thérapeutiques ont pris une importance particulière pour la reproduction sociale dans la conjoncture capitaliste actuelle en raison de la reconfiguration néolibérale de l’État providence, qui transfère la responsabilité de la reproduction sociale aux individus, et de l’éthique du travail post-fordiste, qui met l’accent sur la personnalité et la subjectivité comme facteurs essentiels de la production. Les soins thérapeutiques intensifient la crise de la reproduction sociale en optimisant l’exploitation des travailleurs, mais offrent également un potentiel de résistance, permettant aux travailleurs de se retirer de la société du travail et de refuser de se reproduire en tant que force de travail marchande. Cependant, cette résistance tend à être individualisée, reflétant les obstacles structurels aux luttes collectives. L’article conclut qu’il est urgent de trouver de nouvelles formes d’organisation politique afin de reconfigurer radicalement la dynamique entre les forces productives et reproductives, de lutter contre la privation des droits et de traduire les formes individualisées de résistance en luttes politiques collectives.
Introduction
Il y a quelques années, j’ai mené un travail ethnographique sur le terrain auprès de praticiens finlandais de la culture thérapeutique qui s’intéressaient à l’auto-assistance, aux nouvelles spiritualités et aux pratiques alternatives en matière de santé et de bien-être. Au cours de cette recherche, j’ai rencontré un phénomène récurrent que l’on pourrait appeler la dialectique du travail et des soins. J’ai entendu des récits sur la nécessité, voire la contrainte, de prendre soin de soi et de travailler sur soi-même, de se perfectionner et de s’améliorer constamment en tant que vecteur de capital humain afin de prospérer, ou du moins de survivre, dans le monde compétitif et instable de la société capitaliste. En s’adonnant à toute une série de techniques de soins thérapeutiques, les gens cherchaient à optimiser leur santé mentale et physique afin de maximiser leur employabilité et leur capacité à fournir des performances de haut niveau. Le moi incarné apparaissait dans ces récits comme une machine qui doit être méticuleusement travaillée, régulée et entretenue pour garantir son fonctionnement impeccable. De ces récits émergeait un sujet idéal qui prend soin de lui-même et contribue au bien commun en évitant d’imposer une charge supplémentaire à un État providence déjà surchargé.
Mais j’ai également entendu des récits très différents, dans lesquels les soins thérapeutiques apparaissaient comme la dernière planche de salut lorsque tout le reste avait échoué. C’était un recours lorsque les structures de reproduction sociale de l’État providence n’étaient plus disponibles ou capables de fournir ce qui était nécessaire. Les soins personnels étaient également un moyen de se rétablir et de survivre lorsque le « moi en tant que machine » était en panne, en raison d’un épuisement professionnel, d’une dépression ou d’autres formes de détresse. Dans ces récits, les gens prenaient soin d’eux-mêmes non pas pour restaurer ou améliorer leur capacité à travailler et à être des rouages productifs dans l’engrenage, mais pour se sortir du désespoir le plus profond et revenir à la vie. Ils ne voulaient pas se reproduire simplement comme une force de travail marchande, mais cherchaient plutôt d’autres façons d’être.
Ces récits ont continué à occuper mon esprit longtemps après la finalisation du projet et la rédaction d’un livre (Salmenniemi, 2022). Il semblait y avoir quelque chose de plus dans les récits que j’avais capturés à travers mes prismes théoriques initiaux de l’articulation, de l’affect, de la reconnaissance et de l’aliénation. Il m’a fallu un certain temps pour comprendre ce que c’était, mais mes recherches ultérieures sur le féminisme de la reproduction sociale m’ont fait comprendre que la pièce manquante du puzzle était en fait la reproduction sociale et sa crise. C’est cet aspect que je cherche à mettre en évidence dans cet article. Mon objectif est donc de mettre en dialogue deux domaines de recherche qui sont jusqu’à présent restés distincts : la littérature sur la culture thérapeutique et la théorie marxiste féministe de la reproduction sociale. La vaste littérature existante qui retrace l’émergence historique de la culture thérapeutique et détaille ses principales caractéristiques et sa résonance culturelle ne l’a pas étudiée et théorisée du point de vue de la reproduction sociale. D’autre part, le féminisme de la reproduction sociale, qui théorise la reproduction de la force de travail ainsi que de la vie elle-même, a largement négligé la culture thérapeutique en tant que lieu important de la reproduction sociale dans le capitalisme contemporain (voir toutefois Dowling, 2022).
J’utilise ici le concept de « soins thérapeutiques auto-administrés » pour désigner un ensemble de pratiques axées sur le bien-être émotionnel, psychique et spirituel, qui sont « alternatives » ou « vernaculaires » dans le sens où elles ne font pas partie du système de santé officiel. Les soins thérapeutiques auto-administrés couvrent les formes de soins que les personnes s’administrent à elles-mêmes et celles fournies par des prestataires de services, tels que les coachs de vie, les professeurs de yoga et les thérapeutes alternatifs. Je conceptualise les soins thérapeutiques auto-administrés comme une activité de reproduction sociale, car ils sont mobilisés à la fois pour reproduire la capacité de travail et pour maintenir la vie en tant que telle.
Mon argument central est que nous ne pouvons pas comprendre correctement la croissance et l’attrait de la culture thérapeutique dans les sociétés capitalistes tardives sans l’analyser et la théoriser en relation avec la reproduction sociale et sa crise. La culture thérapeutique s’est développée précisément au moment où la crise de la reproduction sociale s’est accélérée et intensifiée, et ce n’est pas une coïncidence. Je soutiens que la culture thérapeutique exacerbe la crise de la reproduction sociale, tout en servant de lieu où cette crise et ses répercussions dévastatrices sont combattues et combattues. Les soins thérapeutiques sont au cœur de la crise systémique qui s’est matérialisée à partir des logiques contradictoires entre l’accumulation du capital et la reproduction sociale (Barca, 2020 ; Fraser, 2017, 2022). Ils constituent un outil permettant de gérer cette contradiction dans la mesure où ils permettent la croissance illimitée du capitalisme en transférant la responsabilité de la reproduction sociale aux travailleurs. Cependant, les soins thérapeutiques sont également mobilisés pour résister à la volonté effrénée du capitalisme de soumettre la vie au travail. Cette résistance tend à prendre des formes individualisées, ce qui met en évidence les obstacles structurels à la lutte collective dans les sociétés capitalistes.
En interprétant la culture thérapeutique à travers le prisme de la reproduction sociale, cet article apporte deux contributions. Premièrement, il contribue au féminisme de la reproduction sociale en introduisant l’idée des soins thérapeutiques comme une pratique emblématique de la reproduction sociale dans le capitalisme contemporain. Ce faisant, il met en évidence la nature ambivalente des soins personnels, dans la mesure où ils peuvent être orientés vers la reproduction de la force de travail et sa mise à disposition pour une exploitation plus efficace, mais aussi vers le refus de l’horizon du travail salarié comme seul lieu de sens et de reproduction des sujets pour des modes d’existence alternatifs, « pas encore » (Bloch, 1986). Les structures de reproduction sociale sont historiquement constituées et évoluent au gré des transformations du mode de production capitaliste. Les soins thérapeutiques ont pris une importance particulière dans la conjoncture capitaliste actuelle en raison de la reconfiguration néolibérale de l’État providence, qui a confié une responsabilité croissante en matière de reproduction sociale à l’individu, et de l’éthique du travail post-fordiste, qui met l’accent sur la personnalité et la subjectivité comme facteurs essentiels de la production. Jusqu’à présent, le rôle des soins thérapeutiques auto-administrés dans le maintien du système capitaliste n’a pas été suffisamment reconnu. Pour remédier à cela, je montrerai comment la production capitaliste s’appuie sur les soins auto-administrés et les exploite, en en faisant un pilier essentiel de la reproduction sociale et de l’oppression sociale. En analysant les processus qui génèrent et régulent la reproduction sociale à différents moments de l’histoire, nous pouvons mieux comprendre la dynamique de l’oppression sociale et les moyens d’y résister. Mon analyse suit la méthode dialectique marxiste en ce qu’elle met en avant la dynamique et les contradictions entre la reproduction sociale et la production de marchandises, et la manière dont elles se déploient dans le contexte de la culture thérapeutique.
Deuxièmement, cet article contribue à la recherche sur la culture thérapeutique en proposant une lecture matérialiste qui implique les soins thérapeutiques dans la reconfiguration des relations entre production et reproduction.
Jusqu’à présent, la culture thérapeutique et sa dynamique de pouvoir et de domination ont été principalement théorisées en s’appuyant sur la tradition foucaldienne de la gouvernementalité (Binkley, 2009 ; Rimke, 2000 ; Rose, 1998) ou sur divers courants de critique culturelle (Furedi, 2004 ; Lasch, 1991 ; Rieff, 1966). Les rares discussions d’inspiration marxiste disponibles se sont concentrées sur une critique de l’idéologie thérapeutique (Cloud, 1998) et sur le lien entre les pratiques thérapeutiques et le travail immatériel (Mäkinen, 2016). Elles n’ont toutefois pas réussi à interroger la relation entre la production de marchandises et la reproduction sociale. En comblant cette lacune, cet article met en évidence le rôle de la culture thérapeutique dans la crise de la reproduction sociale et la transformation du travail salarié et de la protection sociale.
Bien qu’il s’appuie sur des travaux ethnographiques de longue date sur la culture thérapeutique, cet article se veut un traité théorique plutôt qu’empirique, cherchant à faire progresser la compréhension conceptuelle de la dynamique de la reproduction sociale et de la culture thérapeutique dans le capitalisme contemporain. Dans la suite de cet article, j’aborde d’abord les concepts de culture thérapeutique et de reproduction sociale, avant de présenter brièvement les recherches ethnographiques à l’origine de mes arguments. Ensuite, j’aborde la transformation de l’État providence et l’éthique du travail post-fordiste comme des forces socio-structurelles cruciales qui ont contribué au renforcement du rôle des soins thérapeutiques dans la reproduction sociale et sa crise. Je développe ensuite la manière dont les soins personnels peuvent contribuer à aggraver la crise de la reproduction sociale, mais aussi à y résister et à y survivre, montrant ainsi que les soins personnels sont à la fois un mode d’auto-optimisation et d’auto-préservation. L’article se termine par quelques conclusions.
Fondement conceptuel : culture thérapeutique et reproduction sociale
Le concept de culture thérapeutique fait référence à l’ethos culturel qui consiste à tout expliquer à travers les cadres symboliques issus des discours « psy », à valoriser les émotions et les expériences et à se concentrer sur le soi comme source principale de vérité (Furedi, 2004 ; Illouz, 2008 ; Rose, 1990). Des problèmes autrefois considérés comme essentiellement politiques ou économiques sont de plus en plus souvent compris en termes psychologiques. L’une des conséquences de ce changement est une incitation à trouver des solutions dans les profondeurs de soi plutôt que dans les relations structurelles de pouvoir (Moskowitz, 2008 ; Rose, 1990, 1998). La culture thérapeutique repose sur une obligation naturalisée d’optimiser, d’améliorer et de travailler continuellement sur soi-même afin d’atteindre une vie meilleure. L’imaginaire thérapeutique hégémonique évoque un sujet normatif caractérisé par un désir de réalisation de soi et d’épanouissement personnel, qui doivent être atteints par l’autonomie, la responsabilité personnelle, l’expression et la gestion stratégiques des émotions, ainsi que par une réinvention et une surveillance de soi continues (Cabanas & Illouz, 2019 ; Rose, 1998). Ce désir est renforcé par l’industrie du bonheur et du bien-être et la culture du développement personnel, qui imprègnent nos vies, par exemple à travers les médias traditionnels et numériques, les gadgets d’auto-suivi, les applications de santé mentale, les programmes de bien-être en entreprise et l’utilisation de tropes traumatiques et émotionnels dans l’activisme (voir, par exemple, Bergroth, 2020 ; Davies, 2015 ; Illouz, 2008).
Le concept de reproduction sociale est au cœur du féminisme marxiste.
En termes généraux, il fait référence aux « activités, attitudes, comportements et émotions, responsabilités et relations directement impliqués dans le maintien de la vie, au quotidien et d’une génération à l’autre » (Laslett & Brenner, 1989, p. 382). Il inclut le travail que les gens accomplissent pour subvenir à leurs besoins et à ceux des autres (Ferguson, 2020, p. 111). Ces activités, rémunérées ou non, couvrent les formes d’approvisionnement, de soins et d’interaction qui produisent et maintiennent les liens sociaux : socialisation des jeunes, construction de communautés, production et reproduction des significations partagées, des dispositions affectives et des horizons de valeur qui sous-tendent la coopération sociale (Fraser, 2014, p. 61) . Pour paraphraser Fraser (2014, p. 61), elles forment les sujets humains du capitalisme et les maintiennent en tant qu’êtres naturels incarnés, tout en les constituant en tant qu’êtres sociaux.
La reproduction sociale attire l’attention sur les processus de reproduction de la force de travail ainsi que de la vie elle-même, sur la manière dont ces processus s’inscrivent dans l’accumulation capitaliste et sur ce que cela signifie pour la manière dont nous, en tant qu’individus et société, produisons et maintenons nos vies et nos capacités humaines (Bhattacharya et al., 2022 ; Farris, 2025). Comme le travail reproductif est souvent rendu invisible et « sans valeur », le temps consacré à la reproduction sociale est placé au bas de la hiérarchie des relations temporelles (Adam, 2004, p. 127). Le féminisme de la reproduction sociale a cherché à rendre ce travail socialement nécessaire visible et reconnu en démontrant comment le processus d’accumulation capitaliste dévalorise et exploite le travail des femmes (Federici, 2011 ; Ferguson, 2020). Il a élargi le concept de travail, tout en insistant sur le fait que le travail de reproduction sociale, et les relations sociales dans lesquelles il s’inscrit, peuvent être théoriquement distingués de ceux de la production marchande (Arruzza, 2015, p. 17 ; Farris, 2025). La configuration de la reproduction sociale – les parties qui proviennent du marché, de l’État providence, de la société civile ou de la famille – dépend de dynamiques historiques spécifiques et des luttes féministes (Arruzza, 2022) . Weeks (2020, p. 577) a récemment souligné la nécessité d’une approche plus large du travail socialement reproductif, englobant « toutes les infrastructures sociales, culturelles, technologiques et subjectives dont dépend la structure de production au sens strict – le travail rémunéré ». Cette conceptualisation est utile aux fins du présent article, car elle permet d’inclure les soins thérapeutiques personnels dans le champ de la reproduction sociale.
Le féminisme de la reproduction sociale s’est traditionnellement concentré de manière particulièrement intense sur la reproduction de la force de travail marchande et les dynamiques intersectionnelles d’oppression qui y sont associées (Vogel, 2013). Comme l’a demandé Bhattacharya (2017, p. 1), « si le travail des travailleurs produit toute la richesse de la société, qui produit alors les travailleurs ? » Du point de vue du capital, la reproduction sociale de la main-d’œuvre est absolument nécessaire à l’existence du travail salarié, à l’accumulation de plus-value et au fonctionnement du capitalisme en tant que tel, mais elle constitue également un obstacle à l’accumulation du capital. Le capitalisme exige que les travailleurs soient socialement reproduits, mais avec le moins de ressources possible (Vogel, 2013). La tendance systémique à l’accumulation constante de capital sape les conditions de la reproduction sociale, et donc les conditions mêmes de possibilité du capitalisme (Fraser, 2014, p. 61).
Cependant, toutes les activités de reproduction sociale ne doivent pas être réduites à la simple reproduction de la force de travail. Comme l’a fait remarquer Ehrenreich (1984, p. 52), tout ce que font les femmes à la maison a parfois été interprété comme étant au service du capital :
« Lorsqu’une mère embrassait ses enfants avant de les coucher, elle « reproduisait la force de travail ». L’écologie politique féministe a élargi la compréhension du travail de reproduction sociale en introduisant les notions de « care de la Terre » et de « forces de reproduction » (Barca, 2020). Ces notions se rapportent au travail de reproduction environnementale, ou « au travail qui consiste à rendre la nature non humaine propice à la reproduction humaine tout en la protégeant de l’exploitation et en garantissant les conditions nécessaires à sa propre régénération, pour les besoins des générations présentes et futures » (Barca, 2020, p. 32). Ce travail comprend l’agriculture de subsistance, la pêche et la cueillette, les tâches ménagères, le jardinage, la collecte et le recyclage des déchets (Barca, 2020, p. 6). Comme d’autres formes de travail reproductif, la protection de la terre est largement méconnue et invisible. Dans un article récent, mon coauteur (Salmenniemi & Ylöstalo, 2023) et moi-même avons également cherché à élargir la portée de la reproduction sociale en identifiant des formes de travail reproductif dans le contexte de la politique transformatrice, telles que le travail physique, affectif, expérimental et mnémonique. Nous soutenons que toutes les formes de travail socialement reproductif ne servent pas nécessairement la reproduction de la force de travail et l’économie capitaliste. En fait, beaucoup d’entre elles s’alignent davantage sur la reproduction de sujets politiques pour une politique transformatrice.
Il convient de noter que la reproduction sociale et la culture thérapeutique sont deux domaines qui sont genrés, racialisés et classés. Historiquement, ce sont les femmes, en particulier les femmes issues de la classe ouvrière, racialisées et migrantes, qui ont été les principales prestataires de travail reproductif dans les sphères publique et privée. De même, la culture thérapeutique a été associée à des significations marquées par la féminité, telles que les soins, les émotions et l’incarnation (Sointu, 2012, p. 73), et les femmes sont plus susceptibles que les hommes de fournir et de consommer des services thérapeutiques (Barcan, 2011 ; Kemppainen et al., 2018). En termes de classe sociale, la culture thérapeutique est généralement perçue comme un phénomène propre à la classe moyenne (supérieure), caractérisé par des notions de « privilège », de « cocooning » et d’« auto-indulgence » (Sointu, 2012) et comprenant divers services de bien-être coûteux. Pourtant, la classe ouvrière s’intéresse également aux aspects plus accessibles et moins coûteux de la culture thérapeutique (Salmenniemi, 2022 ; Utriainen, 2017), tels que les livres d’auto-assistance empruntés à la bibliothèque, les applications gratuites de santé mentale et de méditation et les cercles d’autonomisation des femmes gratuits.
Ethnographie et expérience
Les arguments présentés dans cet article s’appuient sur mes recherches ethnographiques sur un large éventail de pratiques d’auto-assistance, de nouvelles pratiques spirituelles et alternatives en matière de santé et de bien-être en Finlande entre 2014 et 2018 (pour une description détaillée des données et des méthodes, voir Salmenniemi, 2022). Ils s’inscrivent donc dans le contexte des États providence nordiques, qui offrent des systèmes de protection sociale plus développés que leurs homologues internationaux, malgré les politiques de néolibéralisation et d’austérité mises en œuvre au cours des dernières décennies. Cela signifie que les tendances à la crise de la reproduction sociale présentées ici sont susceptibles d’être plus prononcées dans les pays où l’État providence est plus limité.
Ma recherche a été motivée par le désir de comprendre l’expérience vécue par ceux qui s’adonnent à la culture thérapeutique. Je m’intéressais particulièrement au rôle que ces pratiques jouaient dans la vie quotidienne des gens et à ce qu’ils trouvaient de significatif et d’attrayant dans ces pratiques. Tous les participants à ma recherche étaient impliqués dans une multitude de pratiques thérapeutiques, notamment la pleine conscience, le reiki, le coaching de vie, la guérison par les anges, le yoga, les groupes d’autonomisation, l’acupuncture, la lecture d’ouvrages d’auto-assistance, etc. J’ai interrogé 46 participants, 39 femmes et 7 hommes, dans des zones urbaines et rurales de Finlande. Les participants étaient âgés de 30 à 70 ans. Tous étaient blancs et tous, sauf deux, étaient nés et avaient grandi en Finlande.
1 Ils étaient issus de la classe moyenne et ouvrière et travaillaient comme infirmiers, aides-soignants, employés de bureau, enseignants, travailleurs d’ONG, coiffeurs, gestionnaires immobiliers, couturiers, jardiniers, journalistes, ingénieurs, cuisiniers, agents d’entretien, entrepreneurs, vendeurs, animateurs socio-éducatifs, spécialistes en marketing, responsables des ressources humaines, décorateurs de vitrines, etc. Certains étaient au chômage, percevaient une pension ou étudiaient au moment de l’entretien. Seize participants travaillaient à temps plein ou à temps partiel en tant que praticiens thérapeutiques professionnels. Ils étaient principalement indépendants ; un seul dirigeait une entreprise avec deux employés. La frontière entre les praticiens professionnels et les clients était floue, car les professionnels s’occupaient également de leurs propres soins quotidiens, tandis que les non-professionnels administraient parfois ces pratiques à des amis ou à des membres de leur famille gratuitement. J’ai mené une observation participante lors de divers événements thérapeutiques, notamment des séminaires, des cours sur les soins personnels et l’autonomisation des femmes, des sessions de formation sur le développement personnel, des traitements de santé alternatifs et des salons consacrés au bien-être mental. Mes données comprenaient également des supports médiatiques, tels que des articles de journaux et de magazines, des sites web et des articles de blog.
McNay (2022) a récemment appelé la théorie critique à reconnaître le rôle central de l’expérience vécue dans la compréhension et la théorisation des dynamiques intersectionnelles de l’oppression. Contrairement à la culture thérapeutique qui élève l’expérience au rang de « vérité authentique », elle prône la « théorisation à partir de l’expérience », c’est-à-dire l’affirmation de la valeur épistémique de la réalité vécue pour un diagnostic efficace de l’oppression sociale dans le capitalisme (McNay, 2022, pp. 2-6). L’expérience vécue par les groupes directement concernés peut aider à révéler des aspects du pouvoir qui ne sont pas nécessairement visibles depuis d’autres points de vue (McNay, 2022, p. 29). Je trouve cette approche productive pour cet article, car je cherche à donner un sens théorique à la dynamique de la reproduction sociale à travers l’expérience vécue de l’engagement dans la culture thérapeutique. L’ethnographie est particulièrement bien adaptée à la « théorisation à partir de l’expérience », car elle fonctionne de manière inductive à partir de mondes de vie hétérogènes pour cristalliser une conception plus large et multivalente du pouvoir (McNay, 2022, p. 7). Cette théorisation à partir de l’expérience fait écho aux observations féministes antérieures sur la nécessité d’interroger les liens entre les mondes de vie quotidiens et les forces structurelles. Par exemple, Haug et al. (1987), Haug (1997), Davis (2011), Rowbotham et al. (2013) et Skeggs (1997), pour n’en citer que quelques-uns, ont théorisé la manière dont les femmes vivent les structures capitalistes dans leur vie quotidienne, comment elles sont socialisées pour intérioriser ces structures et comment elles peuvent les s’approprier, les contester et les transformer de manière subjective. L’analyse marxiste se caractérise par une obligation méthodologique de relier et de connecter (Weeks, 2018), ce qui permet de mettre en évidence les liens entre les souffrances vécues et les structures d’oppression sous-jacentes, et facilite les luttes pour l’émancipation (McNay, 2022). Cela nous permet de comprendre comment les transformations historiques affectent nos vies et nous limitent, mais aussi comment nous pouvons les façonner et les transformer (Rowbotham et al., 2013, p. 151). L’expérience vécue de la subordination est donc importante pour la pratique féministe universitaire et politique. Je propose que l’expérience vécue des soins thérapeutiques personnels puisse éclairer la manière dont la crise de la reproduction sociale se manifeste dans la vie quotidienne, et comment les soins personnels peuvent à la fois contribuer à cette crise et aider à y remédier.
Éthique du travail post-fordiste et transformation de l’État providence
Avant d’explorer comment les soins thérapeutiques personnels peuvent à la fois aggraver la crise de la reproduction sociale et aider à y résister, il est nécessaire d’aborder deux transformations structurelles cruciales qui sous-tendent ce processus.
La première est la transformation de l’État providence. Dans les pays nordiques, le développement de l’État providence a conduit à un transfert progressif d’une grande partie du travail reproductif non rémunéré effectué dans la sphère privée vers le secteur public sous forme de travail salarié, dans le but de faciliter la participation des femmes au marché du travail et de réorganiser les relations entre les sexes. Cela n’a toutefois pas fondamentalement modifié la dynamique genrée de la reproduction sociale. Les femmes continuent d’effectuer la majeure partie du travail reproductif, tant dans la sphère privée que dans les professions du secteur public telles que les soins infirmiers, le travail social et l’enseignement maternel. Conformément aux tendances mondiales, les politiques néolibérales ont été de plus en plus adoptées dans les États providence nordiques à partir des années 1990, entraînant la marchandisation et la privatisation des services sociaux et de santé publics, ainsi qu’une importance croissante accordée à la responsabilité individuelle. Une infrastructure sociale autrefois relativement unifiée s’est fragmentée et le principe d’universalisme s’est érodé (Eräsaari, 2016 ; Hirvonen & Husso, 2012). Cela a conduit à une crise éthique dans le secteur des soins (Wrede et al., 2008), qui se traduit par un appauvrissement tant des soins que du travail de soins. Les travailleurs des services sociaux et de santé ont perdu leur capacité à influencer leur travail ou à l’exercer de manière éthique. Les conditions de travail dans ce secteur se sont détériorées en raison d’une pénurie chronique de ressources. Le secteur souffre d’un manque de reconnaissance symbolique et matérielle, qui se traduit par des salaires bas et une mauvaise image publique du travail de soins (Hirvonen & Husso, 2012 ; Hoppania et al., 2016). Henriksson et ses collaborateurs (2006, p. 186) ont également identifié un contrecoup sexiste qui a conduit à la déprofessionnalisation et à la prolétarisation du travail des femmes dans les services sociaux, en particulier aux niveaux professionnels inférieurs. Alors que l’État providence nordique avait initialement transféré la responsabilité de la reproduction sociale des individus et des familles à l’État, la tendance s’est aujourd’hui inversée, la responsabilité de la reproduction sociale étant de plus en plus transférée aux individus et aux ménages, qui doivent l’assumer sans rémunération, et aux entreprises privées qui en tirent profit (Dowling, 2022 ; Federici, 2011, p. 102 ; Fraser, 2017).
Cependant, ce ne sont pas seulement les structures de la protection sociale qui ont changé, mais aussi la conception culturelle de celle-ci. Dans les pays nordiques, la protection sociale était auparavant une question de ressources et de leur redistribution, qui devait être gérée par les institutions publiques. Cette conception structurelle a cédé la place à une notion subjective du bien-être, compris comme un projet individualisé marqué par le choix personnel, le sentiment de bonheur et l’autonomisation (Saarinen et al., 2014). La culture thérapeutique s’est développée rapidement, précisément au moment où les dépenses de l’État providence en matière de santé et de bien-être ont diminué, où la reproduction sociale a été marchandisée et où la notion de bien-être social a été transformée pour mettre l’accent sur le bien-être subjectif et la responsabilité individuelle. Ce processus a créé de nouvelles opportunités pour le travail reproductif rémunéré dans le domaine des soins thérapeutiques auto-administrés ; cependant, mes recherches ethnographiques montrent que le travail en tant que prestataire de services dans ce domaine est souvent loin d’être économiquement viable ou stable. Les soins thérapeutiques en tant que forme de travail offrent rarement un moyen de subsistance durable, et de nombreux prestataires de services sont des entrepreneurs individuels qui ont du mal à joindre les deux bouts. Il semble donc que le travail de soins thérapeutiques soit devenu un autre secteur de la reproduction sociale faiblement rémunéré et féminisé.
Outre le recul de l’État providence, une autre force structurelle majeure a transformé la dynamique de la reproduction sociale et contribué à l’attrait de la culture thérapeutique. Il s’agit du postfordisme, qui marque un changement dans lequel la précarité du marché du travail augmente tandis que la subjectivité du travailleur devient de plus en plus essentielle à la production de valeur (Farrugia, 2019 ; Weeks, 2011). L’éthique du travail postfordiste mobilise les discours et les pratiques thérapeutiques pour réguler les subjectivités des travailleurs et les rendre plus productifs, flexibles, engagés et « résilients ».
Elle place la santé mentale et le bien-être psychique au centre de la vie professionnelle, ce qui conduit à un contrôle psychologique plus rigide sur la subjectivité des travailleurs (Väänänen, 2024). Les capacités affectives, sociales, communicatives et cognitives des travailleurs, c’est-à-dire leur personnalité dans son ensemble, sont exploitées de manière forcée pour la production de valeur et l’accumulation de capital. L’éthique du travail post-fordiste exige que la subjectivité des travailleurs soit de plus en plus intégrée et fusionnée avec leur identité de travailleurs (Weeks, 2017, p. 38), ce qui sert à mystifier et à justifier les contradictions inhérentes aux relations sociales du capitalisme (Federici, 2014). Avec l’éthique du travail post-fordiste, la réalisation de soi, la passion et l’amour du travail sont devenus des idéaux normatifs, de sorte que « de plus en plus de futurs employés soucieux de leur employabilité devront travailler continuellement sur leur capacité à aimer et leur aptitude au bonheur au travail » (Weeks, 2017, p. 40). Cette éthique a imprégné le tissu socioculturel et est devenue le nouveau sens commun de la façon dont les travailleurs comprennent le travail. Elle est particulièrement répandue dans les emplois culturels, créatifs et intellectuels de la classe moyenne, mais elle se manifeste également dans d’autres secteurs. Par exemple, dans les emplois de soins et les emplois de services interactifs, les capacités incarnées, la présentation de soi et l’expression émotionnelle sont devenues des aspects intégrants du travail (Farrugia, 2019).
L’éthique du travail post-fordiste a également transformé les processus de reproduction sociale. La personnalité étant devenue un aspect central du travail salarié, il est désormais extrêmement important de pouvoir reproduire cette personnalité et ses capacités affectives, esthétiques, communicatives et corporelles. Les soins thérapeutiques personnels offrent les outils pour y parvenir, généralement sous la forme de conseils en matière de gestion du temps, de développement de l’« intelligence émotionnelle » ou d’amélioration des compétences en matière d’« auto-leadership » et de « résilience » (Illouz, 2008 ; Salmenniemi, 2022). Cependant, il offre également des outils pour se remettre d’un tel travail sur soi, reconnaissant subtilement que l’exigence constante de reproduire sa personnalité pour le travail peut produire une aliénation (Salmenniemi, 2022). Les travailleurs aliénés peuvent s’adonner à des cours de yoga, à la pleine conscience ou à la guérison spirituelle afin de se remettre du travail épuisant qui consiste à « devenir soi-même » et à « se réaliser en tant que personne » au travail (Boltanski & Chiapello, 2005, p. 90). La nécessité apparente de ce travail sur soi a été exacerbée par la transformation structurelle de la production. Le travail est devenu plus précaire en raison de la détérioration de la stabilité de l’emploi, de la plus grande flexibilité du travail, des sanctions plus sévères en cas de non-travail, de l’affaiblissement du pouvoir des syndicats et de l’institutionnalisation de la concurrence et du « culte de la performance individuelle » (Boltanski & Chiapello, 2005, pp. 217-218, 273 ; Chibber, 2022). Ces dynamiques ont contribué de manière décisive à la prolifération des soins thérapeutiques personnels comme moyen de répondre aux logiques contradictoires de la production et de la reproduction sociale.
Les soins thérapeutiques personnels comme facteur d’aggravation de la crise de la reproduction sociale
Je vais maintenant aborder la manière dont les soins thérapeutiques peuvent contribuer à aggraver et à intensifier la crise de la reproduction sociale. Des recherches antérieures ont fourni des preuves abondantes et convaincantes de la manière dont la culture thérapeutique et le néolibéralisme se sont combinés pour produire des sujets autonomes, autosuffisants et entreprenants (voir Cabanas & Illouz, 2019 ; Foster, 2015 ; Salmenniemi, 2022).
Les travailleurs sont encouragés à investir stratégiquement en eux-mêmes afin de maximiser leur employabilité et leur capacité à travailler dans des conditions de concurrence et d’insécurité. Les soins thérapeutiques sont présentés comme un remède à ce problème, promettant d’améliorer et de maintenir la capacité des travailleurs à travailler en rendant leur psychisme et leur corps plus aptes à supporter le poids du travail. Ils fournissent des outils et des conseils pour se remettre du stress, maintenir la paix intérieure et l’équilibre, optimiser son temps, son humeur et son sommeil, etc. Cela était évident lors de mon travail de terrain, tant lors des événements que j’ai observés que lors des entretiens avec les participants à la recherche. Certains prestataires de services faisaient la promotion de leurs services en promettant d’apprendre aux travailleurs à s’optimiser afin de maximiser leur productivité et leur bonheur (les deux étant souvent considérés comme étant causalement liés), ou d’aider à optimiser la main-d’œuvre afin que les organisations puissent tirer le meilleur parti de leurs travailleurs. Les prestataires de services encourageaient généralement à investir dans le bien-être des travailleurs comme moyen d’augmenter la « productivité » et d’obtenir un « avantage concurrentiel ». Ils soulignaient l’importance croissante des « compétences émotionnelles et relationnelles » sur le lieu de travail, expliquant comment la santé et le bien-être sont des instruments permettant d’atteindre ses propres objectifs et d’améliorer les performances de l’entreprise. Le travail a été efficacement psychologisé et individualisé : les problèmes au travail étaient considérés comme résultant d’une mauvaise gestion de soi, plutôt que de facteurs structurels tels que la division du travail ou des ressources.
La capacité à synchroniser la reproduction de sa vie avec la reproduction du capitalisme est aujourd’hui présentée comme un idéal à atteindre (Haiven & Khasnabish, 2014). Les soins thérapeutiques individuels promettent d’aider les gens à atteindre cet idéal finalement impossible. Sous la bannière du bien-être en entreprise, des pratiques telles que la pleine conscience, le coaching de vie, l’auto-suivi numérique et le yoga ont été introduites sur les lieux de travail afin de susciter l’enthousiasme pour le travail et d’améliorer les performances et la productivité des travailleurs, contribuant ainsi à rendre l’exploitation des travailleurs plus efficace (Cabanas & Illouz, 2019 ; Davies, 2015 ; Till, 2014). Les soins thérapeutiques sont dispensés de manière descendante, par des organisations qui encouragent les travailleurs à s’y engager, et ascendante, par des travailleurs qui tentent volontairement de s’améliorer et de s’optimiser. Cependant, on peut se demander dans quelle mesure les soins thérapeutiques peuvent réellement être volontaires, dans un contexte où le travail a été élevé au rang de devoir presque sacré et de mesure de la valeur d’une personne, et où il est extrêmement difficile de survivre sans travail rémunéré. Le travail salarié étant considéré comme une condition essentielle à l’indépendance et comme la voie principale vers l’épanouissement personnel, nous sommes de plus en plus encouragés à organiser notre vie et notre identité autour du travail (Weeks, 2020, p. 582). La vie est vécue et expérimentée comme un travail, et le travail lui-même devient le contenu de la vie (Marcuse, 2022, p. 46). Dans ce contexte, les soins thérapeutiques auto-administrés deviennent une activité apparemment essentielle pour minimiser le risque d’échec. Dans le même temps, il est de plus en plus évident que si nous ne pouvons pas produire et maintenir notre propre bien-être, nous ne pouvons pas compter sur l’aide de l’État providence. Nous devons donc investir en nous-mêmes et prendre soin de nous-mêmes, car personne d’autre ne le fera. Dowling (2022) a qualifié cela de « solution d’autogestion de la santé », soulignant que « nous payons littéralement la note en devant maintenir de plus en plus notre reproduction sociale sous des formes marchandisées » (Dowling, 2022, p. 184).
Dans ce contexte, le travail est dépolitisé et la responsabilité de survivre au travail incombe à l’individu, tandis que les structures de reproduction sociale précédemment fournies par l’État providence se réduisent. Il n’est donc pas étonnant que les travailleurs se tournent vers les soins thérapeutiques de soi dans l’espoir, sinon de prospérer, du moins de survivre et de s’en sortir tant bien que mal.
Cependant, comme les travailleurs utilisent de plus en plus leur temps libre pour s’adonner à des activités de soins personnels afin d’améliorer leur capacité à travailler, le champ d’application du travail s’étend au-delà des heures de travail officielles. Une plus-value maximale peut être tirée de personnes optimisées qui font de l’exercice physique tout en suivant leur mode optimal, suivent des programmes nutritionnels méticuleux afin de rester en bonne santé et d’éviter les congés maladie, lisent des manuels d’auto-assistance dans leur lit le soir, recherchent des conseils sur la manière d’utiliser leur temps le plus efficacement possible et optimisent leur sommeil grâce à des applications pour smartphone. Ici, les soins thérapeutiques suivent la logique de la valeur d’échange. Ils visent à garantir la capacité de travailler et à la vendre sur le marché, ce qui contribue à alimenter la crise de la reproduction sociale, car ils orientent les efforts vers des soins thérapeutiques individualisés et commercialisés, plutôt que vers l’amélioration des services sociaux et de santé publics, la recollectivisation du travail et le renforcement de la solidarité sociale. En tant que tels, ils légitiment peut-être le retrait de l’État providence. Les soins personnels profitent au capital, car les coûts et les risques sont supportés par l’individu. Les soins personnels ne sont pas rémunérés par un salaire et ne coûtent donc rien ou très peu aux employeurs, ce qui contribue à intensifier la marchandisation de la reproduction sociale et à développer l’industrie du bonheur, qui pèse plusieurs milliards de dollars.
Cela montre également comment le capitalisme tend à transformer de plus en plus de temps libre en temps de travail et à éroder ainsi notre autonomie (Gorz, 1982). Ce n’est pas un hasard si tant de personnes choisissent d’utiliser leur temps pour développer leur employabilité plutôt que de se concentrer sur d’autres aspects et activités de leur vie (Mäkinen, 2016, p. 79). Le temps consacré à l’optimisation et à l’amélioration de soi pourrait être utilisé à d’autres fins, par exemple pour s’adonner à ce que Soper (2020) appelle « l’hédonisme alternatif », c’est-à-dire un mode de vie moins rapide et moins axé sur la consommation, où l’on se réserve du temps libre pour des activités intrinsèquement valorisantes. Cependant, la dialectique actuelle entre production et reproduction rend difficile la réalisation d’un tel mode de vie, poussant les gens à transformer leur temps libre en temps consacré aux soins personnels.
Les soins thérapeutiques comme lieu de résistance individualisée
Au cours de mes recherches, il est apparu clairement que les soins thérapeutiques n’étaient pas seulement un moyen de reproduire la force de travail, mais aussi un moyen de refuser cette logique et d’accepter la crise de la reproduction sociale telle qu’elle se manifeste dans la vie quotidienne. Si les soins peuvent être mobilisés pour maintenir et améliorer la force de travail et faire supporter le poids du travail au corps, ils peuvent également être utilisés pour annuler ces efforts.
Bon nombre des participantes à ma recherche, en particulier les femmes issues de la classe ouvrière et de la classe moyenne inférieure, s’étaient tournées vers les soins thérapeutiques par nécessité et pour compenser les défaillances de l’État providence. Par exemple, bien que la psychothérapie de réadaptation financée par l’État soit accessible à celles qui peuvent prouver que leur capacité à travailler ou à étudier est compromise par des problèmes de santé mentale, les services sont soumis à de longs délais d’attente et leur disponibilité est inégale à travers le pays. Les participantes à ma recherche m’ont raconté qu’elles n’avaient pas obtenu d’aide des cliniques publiques de santé mentale ou qu’elles avaient simplement reçu des ordonnances d’antidépresseurs. Beaucoup n’avaient pas les moyens de se payer des services de santé privés. Certaines remettaient également en question l’objectif de la thérapie de réadaptation, qui est censée aider les personnes à rester actives sur le plan économique, ou à entrer ou revenir dans la vie active. Elles percevaient cela comme une manière erronée de neutraliser la souffrance causée par le travail : la société essayait de remettre les gens en selle le plus rapidement possible, en les rendant plus aptes à supporter l’insupportable grâce à des médicaments et à une thérapie, plutôt que de s’attaquer aux causes sous-jacentes de la souffrance. Ils se tournaient donc souvent vers l’autothérapie par nécessité – ils devaient prendre soin d’eux-mêmes lorsque les formes traditionnelles d’aide sociale et de soins de santé n’étaient plus disponibles – et par désir de se détacher de l’éthique du travail qui sous-tend la thérapie de réadaptation.
Comme le suggère ce point, bon nombre des participants à ma recherche critiquaient la société axée sur le travail et son impératif moral d’être toujours prêt et disposé à fournir des performances optimales au travail. On attend des gens qu’ils se sacrifient pour leur travail et qu’ils soient toujours un peu plus performants. Comme l’a conclu l’un des participants : « Les exigences ne cessent d’augmenter et nous donnons toujours plus au travail ». Les prestataires de services que j’ai interrogés ont décrit comment les gens étaient « extrêmement stressés par le travail et la vie en général », avec « une vie quotidienne surchargée » et souffrant d’un « facteur de stress énorme ». Certains participants avaient choisi de se retirer de la société du travail en abandonnant leur emploi salarié, souvent par contrainte au départ. Ils ont décrit comment leur corps et leur esprit s’étaient tout simplement effondrés après un stress et une pression prolongés au travail. Ils avaient été incapables de se reproduire pour le travail ; ils ne pouvaient tout simplement plus supporter le poids du travail et avaient dû partir, soit pour cause de congé maladie, de chômage ou de reconversion professionnelle. Cela montre que le corps n’est pas seulement une condition de l’existence de la force de travail, mais aussi sa limite (Federici, 2014, p. 141). Beaucoup avaient atteint cette limite. Bien que les personnes issues de la classe moyenne puissent se retirer plus facilement du monde du travail que celles issues de la classe ouvrière, qui disposent de moins de ressources, les participants issus de la classe ouvrière à mon étude avaient également choisi de se retirer.
Si le fait de quitter le monde du travail était souvent au départ une sorte de stratégie d’autoprotection, dictée par un corps à bout de forces, certains participants à la recherche avaient progressivement développé un refus plus conscient du travail. Plutôt que de mobiliser les soins thérapeutiques pour reproduire leur capacité à travailler, ils les ont utilisés pour se désengager de la société du travail et refuser la norme du travailleur toujours performant et productif. Pour eux, les soins thérapeutiques étaient plus qu’une stratégie pour se réhabiliter au travail ; c’était un moyen de maintenir la vie pour elle-même (Dowling, 2022, p. 45). Cela peut être considéré comme un petit geste utopique. Ces participants ont abandonné ce qui ne pouvait plus être (l’engagement et la soumission au travail salarié) et se sont tournés vers ce qui ne pouvait pas encore être (des formes de vie alternatives non soumises à la logique de la société du travail) (Bammer, 2015, p. 74). Ce faisant, ils se sont demandé ce qui pourrait émerger si le travail salarié n’était plus au centre de la vie. Conformément à la littérature radicale sur les soins, s’inspirant de la pensée féministe noire, les efforts des participants en matière de soins personnels pourraient être interprétés comme « des stratégies vitales mais sous-estimées pour endurer des mondes précaires » (Hobart & Kneese, 2020, p. 2). Ici, les soins personnels suivaient la logique de la valeur d’usage, en entretenant les corps pour la vie, et non pour les vendre sur le marché du travail. Dowling (2022) a soutenu dans le même ordre d’idées que prendre soin de soi et des autres peut représenter une reconquête du temps et de l’espace qui va à l’encontre de la logique de productivité et de croissance économique qui domine nos vies. Cependant, dans la pratique, cela est loin d’être simple ; cela a un prix. Pour beaucoup de mes participants à la recherche, refuser le travail avait entraîné une précarité économique et des sentiments de culpabilité et de honte. Même si le refus de travailler n’était pas toujours couronné de succès à long terme, la lutte et le désir d’une autre façon d’être étaient réels. Les soins thérapeutiques prodigués à soi-même offraient un moyen d’explorer cette lutte. En se retirant de la société du travail, ils ont tenté de se transformer tout en luttant pour transformer les relations sociales qui les définissaient (Weeks, 2018, p. 99). Cela fait écho à l’analyse d’Aarseth (2020) sur l’investissement des femmes riches et hautement qualifiées dans la « féminité domestique » en Norvège. Elle interprète la résurgence de la ré-romantisation de la féminité domestique et le choix des femmes de renoncer à une carrière réussie comme des indicateurs de la lutte entre les soins et la production de marchandises, et de l’antagonisme entre la promotion de l’égalité des sexes et l’extension de la logique du marché à tous les secteurs possibles de la société.
Je suggère que nous pouvons conceptualiser les engagements dans des pratiques thérapeutiques de soins personnels qui refusent de se reproduire pour le travail comme une forme de contre-conduite (Binkley, 2009) et de résistance quotidienne (Scott, 1985) qui n’est ni exprimée publiquement ni organisée, mais qui prend plutôt la forme de petits actes de subversion : non-conformité persistante, retrait silencieux et rejet des modèles attendus d’autogouvernance. Cette résistance peut révéler ce que Merrifield (2011, p. 58) appelle les « résidus », c’est-à-dire les aspects irréductibles et implacables de la vie qui refusent l’assimilation dans les systèmes de contrôle. Aucun système de contrôle ne peut jamais être total : il y a toujours une contingence et une non-coïncidence entre les sujets capitalistes et la société capitaliste (Merrifield, 2011, p. 59). Reproduire le soi pour la vie en tant que résidu met en évidence la manière dont les contradictions entre la production et la reproduction des marchandises sont rencontrées, vécues et combattues au niveau de la subjectivité. La reproduction sociale, distincte du travail productif capitaliste, peut aider à résister aux pressions du capitalisme qui entravent la vie et inspirer la déloyauté et la désobéissance aux valeurs de la société capitaliste (Ferguson, 2020, p. 119 ; Weeks, 2018).
Bien que la plupart de mes participants aient reconnu que leur souffrance au travail était liée à des structures sociétales plus larges, ils cherchaient souvent à l’accepter par des tactiques individualisées de soins personnels plutôt que de s’engager dans une action collective pour remettre en cause ces structures. Certains avaient été impliqués dans des partis politiques et des syndicats, mais en avaient été déçus, se sentant incapables de changer les choses. Si certains ont continué à mener des actions collectives, pour la plupart des participants à la recherche, les soins thérapeutiques étaient la forme de résistance qu’ils jugeaient la plus appropriée pour s’opposer à la logique néfaste du système capitaliste et se reproduire pour la vie. Ce n’était pas parce qu’ils ne croyaient pas à la nécessité de changements structurels, ni parce qu’ils avaient adhéré aux promesses néolibérales d’une réinvention sans fin de soi, mais plutôt parce qu’ils voyaient peu de moyens significatifs de résistance collective.
Considérer les soins thérapeutiques comme une forme individualisée de résistance rejoint les observations de Chibber (2022) sur la difficulté d’organiser une résistance collective. La structure de classe capitaliste tend à positionner les individus de telle manière qu’ils trouvent généralement plus facile de recourir à des modes de contestation individualisés qu’à essayer de construire des luttes collectives. L’action collective est ardue, longue et risquée. Avec l’affaiblissement des mouvements syndicaux et autres mouvements politiques collectifs traditionnels, la résistance tend à prendre des formes individualisées, car elle entraîne moins de coûts directs (le temps et l’argent nécessaires pour mettre en place et soutenir des actions collectives) et comporte moins de risques. De plus, la grammaire des inégalités sociales a également été redéfinie par les discours néolibéraux et thérapeutiques au cours des dernières décennies, ce qui a conduit à concevoir de plus en plus la classe en termes psychologiques et individualisés et à attribuer l’oppression sociale aux « défauts » du moi plutôt qu’aux forces structurelles du capitalisme (Johnson & Lawler, 2005). Ce changement contribue à obscurcir la dynamique des inégalités de classe et de l’exploitation et à renforcer la tendance à recourir à des tactiques individualisées de survie et de résistance. Pourtant, ces tactiques ne contribuent guère à modifier les causes structurelles de l’inégalité et de la souffrance. Ces processus interdépendants d’affaiblissement des luttes collectives et de psychologisation et d’individualisation des inégalités sociales mettent en évidence à quel point les soins thérapeutiques, en tant que forme individualisée de résistance, ont des racines structurelles profondes.
Conclusions
J’ai soutenu dans cet article que la culture thérapeutique est un lieu important où se manifestent et se jouent les contradictions de la reproduction sociale et de la production de marchandises. J’ai suggéré que les soins thérapeutiques, en tant que pratique de reproduction sociale, ont pris une importance accrue dans la conjoncture capitaliste actuelle, marquée par le démantèlement de l’État providence et l’essor de l’éthique du travail post-fordiste. Les soins thérapeutiques peuvent être utilisés pour reproduire la main-d’œuvre et livrer les travailleurs à l’exploitation de manière plus efficace et insidieuse. Cependant, ils peuvent également permettre aux travailleurs de refuser de se reproduire en tant que main-d’œuvre marchande et de se désengager de l’éthique du travail, refusant ainsi de soumettre leur vie au travail. Les soins thérapeutiques peuvent donc exacerber la crise de la reproduction sociale, mais ils peuvent également permettre de lutter contre les pressions que le capitalisme exerce sur la reproduction sociale.
Selon le féminisme de la reproduction sociale, l’étude du travail de reproduction sociale peut mettre en lumière des formes d’oppression sociale qui, autrement, resteraient cachées (Bhattacharya et al., 2022). L’examen de la culture thérapeutique sous l’angle de la reproduction sociale met en lumière plusieurs dynamiques importantes de l’oppression sociale. Les soins thérapeutiques montrent à quel point la responsabilité de la reproduction de la main-d’œuvre et de la vie a été placée sur les individus, stimulant simultanément l’industrie du bonheur et du bien-être et créant de nouvelles façons de générer des profits dans le domaine de la reproduction sociale. Ils révèlent également de nouvelles formes d’exploitation, les travailleurs étant effectivement contraints de s’engager dans des soins personnels afin de reproduire leur capacité de travail et de conserver leur employabilité. L’érosion des structures traditionnelles de reproduction sociale a incité les gens à se tourner davantage vers les pratiques de soins personnels, car aucun autre service de soutien adéquat n’est disponible. Néanmoins, j’ai également montré comment les soins personnels thérapeutiques peuvent devenir une forme de résistance, bien que leur capacité d’organisation collective soit limitée par les barrières structurelles de la société capitaliste.
Enfin, les soins thérapeutiques peuvent également mettre en lumière les formes d’oppression liées au genre qui découlent de la reconfiguration des relations entre la production capitaliste et la reproduction sociale. Aujourd’hui, les femmes sont censées s’émanciper et être performantes dans tous les domaines de la vie, tout en assumant la responsabilité de prendre soin des autres dans des conditions de précarité et d’inégalités persistantes entre les sexes. On attend d’elles qu’elles assument la responsabilité de la reproduction sociale tant à la maison que dans les professions de soins, tout en leur imposant l’exigence de se conformer à l’éthique du travail post-fordiste qui consiste à aimer son travail et à s’y consacrer pleinement. Ces processus interdépendants de réduction des prestations de l’État providence et de nécessité croissante d’exercer un travail rémunéré et de faire preuve d’un engagement enthousiaste dans des conditions précaires touchent particulièrement les femmes. Les femmes assument généralement une plus grande responsabilité dans la reproduction sociale, elles ont donc plus à perdre de la disparition des services de l’État providence, tant en tant que travailleuses qu’en tant qu’aidantes. La logique de la production marchande et celle de la reproduction sociale tirent dans des directions opposées, les femmes se retrouvant prises entre deux feux (voir également Aarseth, 2020). Certaines tentent de résoudre ce dilemme en externalisant le travail reproductif vers des femmes en situation sociale précaire, qui n’ont pas elles-mêmes cette possibilité d’externalisation mais sont soumises à la pression. D’autres peuvent adopter des méthodes thérapeutiques d’autogestion de la santé, telles que la méditation pour apaiser leur corps surmené ou le coaching de vie, et tenter ainsi de continuer à avancer et d’éviter l’aliénation.
D’autres encore peuvent choisir de renoncer au travail salarié et de s’engager dans des pratiques de soins personnels comme forme d’autoconservation et stratégie de résistance individualisée, révélant ainsi un désir d’une meilleure façon d’être, que le capitalisme ne peut satisfaire. Ce dont nous avons finalement besoin, cependant, c’est d’une lutte collective pour démanteler les structures oppressives de production et de reproduction sociale qui menacent de nous épuiser tous. Nous ne pouvons toutefois pas supposer que les stratégies d’action collective qui ont été efficaces dans le passé fonctionneront automatiquement aujourd’hui (Chibber, 2022, p. 175). Il est donc nécessaire d’inventer de nouvelles façons de s’organiser qui reconfigurent radicalement la dynamique entre les forces productives et reproductives, combattent la privation des droits et traduisent les formes individualisées de résistance en luttes collectives plus larges.
Remerciements
Des versions antérieures de cet article ont été présentées lors de la conférence « Feminist Encounters with Marxism » à l’université de Turku, de la conférence « Hierarchy, Power and Action in Question » à l’université de Virginie, à Charlottesville, du séminaire d’études sur le genre à l’université d’Örebro et de la Marxist Summer School à Parainen. Un grand merci aux participants à ces événements pour leurs généreux commentaires. Je tiens également à remercier les évaluateurs anonymes de The Sociological Review pour leurs commentaires réfléchis sur cet article. Je remercie tout particulièrement Helene Aarseth pour ses suggestions utiles, ainsi qu’Evelina Johansson Wilén et Sara Farris pour leurs discussions et leurs encouragements.
Déclaration de conflits d’intérêts
L’auteur déclare n’avoir aucun conflit d’intérêts potentiel en ce qui concerne la recherche, la rédaction et/ou la publication de cet article.
Financement
Ce travail a été soutenu par le Conseil de la recherche de Finlande (subvention n° 289004).
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