Une IA pro-sociale et catholique ? ou pas ?

Quelques jours avant le lancement de la première encyclique du pape Léon XIV Magnifica Humanitas je traduisais une conférence donnée devant une assemblée d’évêques du Pays de Galles et d’Angleterre : La réalité de l’IA et la crise du sens. Le conférencier terminait son intervention en annonçant que l’après-midi serait consacrée à des démonstrations d’utilisations positives de l’IA.

J’avais bien hâte de lire l’encyclique sous-titrée « Sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle ». Une lecture que je n’ai pas encore terminée (245 paragraphes sur le site du Vatican, 134 pages en format PDF). Mais déjà la critique de l’appropriation privée de cette technologie, rendant difficile le contrôle dans l’intérêt public et l’orientation vers le bien commun me semble bienvenue. Incidemment, je trouve, parmi mes abonnements, des commentaires d’intérêt, notamment de la part d’une personne présente lors du lancement de l’ouvrage : Eli Pariser, co-directeur de New_Public1(Je rendais compte de son webinaire tenu il y a deux semaines : des réseaux sociaux renouvelés par l’IA ?). Il reproduit dans sa lettre Substack son intervention lors de cette vénérable assemblée Ce qu’Eli a déclaré au Vatican au sujet de l’IA.

Pariser est un fervent défenseur des technologies mises au service des communautés : c’est son organisation qui développe, notamment, Roundabout. Aussi je n’ai pas été surpris de sa déclaration : Nous avons donc besoin d’une IA prosociale pour nous aider à rester unis face aux bouleversements provoqués par l’IA. C’était dans le ton du discours papal, même de la part d’un « juif agnostique [de] Brooklyn ».

Samuel Mercier, prof de littérature au cégep Saint-Laurent, dans sa lettre Des nouvelles du Père Duchesne, m’informait (Faudra-t-il briser les machines ?) du lancement, le jour même de la parution de l’encyclique, de l’appel à boycottage de l’IA dans le monde de l’éducation : Manifeste d’objection de conscience face à l’intelligence artificielle générative en éducation au Québec.

Face à un phénomène qui nous dépasse mais dont nous savons qu’il est mortifère, nous choisissons d’opposer un refus net, indiscutable, et politique parce qu’il est partagé : nous ne les utiliserons pas, à moins d’y être expressément contraint·es, dans nos cours, dans nos communications, dans nos recherches, dans nos activités administratives.

Si nous ne voulons pas que les étudiant-e-s utilisent l’IA pour tricher ou éviter de faire le travail exigé, la seule posture conséquente est que les professeur-e-s refusent aussi d’employer ces machines et de soutenir leur expansion.

Mercier revient un peu sur l’histoire des Luddites et sur la difficulté de se libérer complètement de cette technologie qui traverse de plus en plus notre quotidien : identifier une plante ou un oiseau avec son téléphone, c’est utiliser l’IA. Mes traductions sont grandement facilitées par l’IA.2(Je me déculpabilise un peu en me disant que DeepL est un produit allemand et non américain :-/) Il fait aussi le lien avec l’encyclique, qui appelle à une reprise de contrôle sur ce qui est aujourd’hui entre quelques mains privées. Et puis, même le Manifeste n’est pas « puriste » :

Nous sommes par ailleurs conscient·es que le terme « IAg » recouvre des applications très diverses, dont certaines sont déjà largement intégrées à nos pratiques, telles que la traduction ou la transcription automatique. S’il n’est pas réaliste de tout remettre en cause, il s’agit au moins de stopper ce qui peut encore l’être.

Face à l’IA générative, l’objection de conscience

Finalement, avec l’engouement que je constate déjà dans le monde communautaire (qui veut encore prendre les notes durant les réunions quand l’IA peut le faire ?), je me demande si nous pourrons résister longtemps à la déferlante. À moins que les coûts ne deviennent prohibitifs… comme cela semble de plus en plus évident. La stratégie de vendre à bas prix pour rendre dépendant puis les augmenter par la suite a fait ses preuves, notamment avec le cloud

Plutôt que de se concentrer uniquement sur l’IA, c’est toute la chaine de dépendance technologique qu’il faut remettre en question… même si ça fait mal.

Notes

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