L’auteur est qualifié de leader de la « révolution de Harvard » en matière de sociologie, amenant les chercheurs à délaisser l’étude des individus et leurs personnalités pour s’intéresser plutôt aux modèles de relations et de connectivité, donnant ainsi naissance à l’analyse des réseaux sociaux moderne. L’article publié en mars 2025 dans La vie des idées, Harrison White, pionnier de l’analyse des réseaux1C’est la meilleure introduction aux concepts développés par White dans Identité et contrôle que j’ai trouvée., par Alain Degenne, spécialiste de la sociologie des réseaux et les deux traducteurs de Identité et contrôle, Frédéric Godart et Michel Grossetti, résume bien la contribution de White à la sociologie contemporaine.
D’entrée de jeu les sociologues français réfèrent à la notice nécrologique publiée par le New York Times en juin 2024, à l’occasion du décès du sociologue américain à l’âge de 94 ans : Harrison White, Groundbreaking (and Inscrutable) Sociologist, Dies at 94 (lien-cadeau). Ma traduction : Harrison White, sociologue novateur (et énigmatique), décède à l’âge de 94 ans.

À la lecture de ce dernier article, je me sens moins seul à trouver difficile la lecture de Identité et contrôle ! Comme racontaient ses étudiants de second cycle lors d’une rencontre d’anciens, en parlant du professeur White :
« Il se tenait debout devant la classe et parlait essentiellement au tableau noir, de sorte que personne ne pouvait entendre ni comprendre ce qu’il disait », a expliqué Mme Nelson.
Les assistants d’enseignement étaient censés expliquer, lors de petites séances de discussion, le contenu des cours magistraux.
« Mais eux non plus ne savaient pas de quoi il parlait », a-t-elle ajouté. « Ils se réunissaient donc pour s’entendre sur ce dont il pouvait bien s’agir. »
Mais l’article de Degenne, Godart et Grossetti me convainc, par ailleurs, de poursuivre mon effort !
De la structure sociale, entendue dans la tradition britannique, comme
un ensemble de relations entre des personnes ou des groupes. Ainsi, dès 1940, l’anthropologue Alfred Radcliffe-Brown écrivait : « l’observation directe nous révèle que ces êtres humains sont reliés par un réseau complexe de relations sociales. J’utilise le terme de « structure sociale » pour désigner ce réseau de relations réellement existantes. »
À la différence de la tradition française, plus « mentaliste », insistant sur les structures cognitives (à la Lévi-Strauss, Bourdieu) la structure sociale des anthropologues britanniques se définit comme un réseau social, soit
un ensemble de relations (ou de formes routinisées d’interaction) entre des personnes ou des groupes, les liens entre les personnes pouvant traverser les frontières de groupes ou de communautés plus ou moins institutionnalisés.
Une conception plus fluide des relations d’influence et de pouvoir, qui, traversant les frontières des organisations et institutions, peut parfois en expliquer les ratés mais aussi les réussites.2Je ne sais trop pourquoi, mais ça me fait penser à cet auteur qui a mis en lumière le pouvoir informel des personnels d’entretien dans les structures formelles et plutôt figées des institutions et grandes organisations. Michel Crozier et Erhard Friedberg dans L’acteur et le système, en 1977, soulignaient l’écart séparant les titres officiels et niveaux hiérarchiques de la réalité des rapports de pouvoir et des « systèmes d’action concrets ». Une analyse fine des transactions et relations de pouvoir, mais du point de vue stratégique de l’acteur individuel qui doit faire face au « système » et le comprendre, pour l’utiliser. Les collectivités sont stratégiques avant d’être identitaires, en 1975. Mais elles sont là, elles agissent de concert, portent des jugements, condamnent ou promeuvent des valeurs, des partis… des politiques, des mouvements. Mais c’est l’acteur individuel qui est au cœur de la théorie des auteurs. Friedberg développera son point de vue, une quinzaine d’années plus tard, avec Le pouvoir et la règle. Dynamiques de l’action organisée. paru en 1993.
Mais attention, remarquent les auteurs : les réseaux sociaux des sociologues des réseaux ne sont pas les médias sociaux, qu’on appelle aussi en français, les réseaux sociaux.
Cela suscite des problèmes récurrents de terminologie dans la recherche de langue française, mais pose aussi la question de l’effet du développement de ces médias sur les relations interpersonnelles (Grossetti, 2014) et celle du rôle joué par la recherche en analyse de réseaux sur le développement des géants de l’Internet tels Google et son algorithme PageRank (Brin et Page, 1998).
L’analyse des réseaux sociaux (ARS) traditionnelle s’intéresse plus à la structure formée par les liens entre les nœuds, les pôles que constituent individus et organisations inscrits dans un réseau. Le sens des échanges, la polarité, l’intensité du trafic sont mesurés plutôt que le contenu sémantique ou symbolique des échanges. White développe sa conception des réseaux y faisant jouer des identités qui fabriquent des récits et participent à des disciplines…
Pour [White], il n’y a pas d’individus auxquels on attribue une rationalité, une logique d’action ou des dispositions : les personnes sont des cas particuliers d’identités et une même personne peut générer des identités multiples (par exemple en tant que mère, professionnelle, militante…). Ces identités peuvent être aussi des collectifs, voire parfois des processus. Ce sont au fond les sujets des verbes qui apparaissent dans les récits.
White définit cinq sens de l’identité : comme entité émergente trouvant des appuis dans les interactions ; comme source d’innovation ; comme « face » perçue par les autres ; comme description a posteriori ; et enfin comme personne au sens plus classique lorsque ces différents aspects se combinent.
(…) alors que beaucoup de praticiens de l’analyse des réseaux font de ceux-ci la structure fondamentale du monde social, White ne s’y attarde que le temps d’un chapitre, et s’en évade rapidement pour aborder des formes d’ordre social qui s’autonomisent à partir des réseaux, qui s’en « découplent » pour reprendre le terme qu’il utilise.
Ces ordres, que White appelle des disciplines, il en décrit trois types : les interfaces, les arènes, les conseils…
Les trois types de disciplines caractérisent des formes collectives qui apparaissent dans le magma social. Une même forme collective peut être structurée par une ou l’autre des disciplines selon les moments. Par exemple un ensemble d’artistes peut devenir une interface lorsque les relations avec l’extérieur (public, critiques, marchands) se polarisent et les place en situation d’équivalence, il est une arène lorsque les artistes définissent par leurs interactions une « essence » de leur art et il devient un conseil lorsque ces artistes décident collectivement d’actions d’organisation interne ou de défense de leur art par rapport à des menaces extérieures.
Je n’ai pas fini de découvrir et d’apprécier « cette figure très singulière de la sociologie ».
Incidemment, si quelqu’un avait accès à cet article, paru en 2008 dans la revue Sciences de la société : Liens et marchés: Harrison White et les nouvelles sociologies économiques. Je serais preneur ! Malheureusement, non disponible en ligne à moins d’être étudiant ou prof d’université.
Pour en revenir à la question qui m’amenait sur les traces de ce Harrison White : est-ce que ses concepts (identité, contrôle, récits…) peuvent être utiles pour penser, planifier, organiser nos efforts de développement d’alternatives numériques aux GAFAM. En fait, il ne s’agit pas que d’alternatives aux interfaces et applications qui ont contribué à construire les plus grandes puissances financières de l’heure… mais bien d’alternatives aux jeux de lois et d’intérêts qui ont conduit à la domination de ces oligarchies extractivistes et court-termistes.
Il ne s’agit pas simplement de remplacer Amazon par une version québécoise ou canadienne… et Microsoft Office par quelque chose d’équivalent mais appartenant à la collectivité. Il s’agit d’asseoir sur, d’intégrer à, ces nouveaux réseaux numériques une nouvelle citoyenneté, plus démocratique, autonome, ancrée dans (et respectueuse de) son milieu-environnement. C’est à ce prix que nous contribuerons à la solution plutôt que d’ajouter au problème.
On me dira « On ne peut compétitionner les GAFAM sur le terrain de la facilité, du faire semblant, du loisir passe-temps ». On le pourrait sans doute, mais ce serait se lancer sur un marché déjà très occupé à distraire le quidam. Mais si c’était le moyen de rejoindre le quidam, justement, que de le distraire ?
Si la « nouvelle citoyenneté » prenait des allures d’entrée en religion… on n’aurait pas beaucoup d’adeptes. Mais ils seraient militants 😉
La nouvelle citoyenneté doit-elle se faire… attirante ? abordable ? respectable ? responsable ? visionnaire ? vertueuse ? Tout ça.
Aguichante ? Dégourdie ? Pédagogique ? Démonstrative ? Accessible ? Et encore ! La nouvelle citoyenneté dans un monde plus démocratique permettra au plus grand nombre de se dire et de se défendre, de prétendre à une « place au soleil ».
Mais permettra-t-elle au quidam de se vêtir et se nourrir ?
Autrement dit la nouvelle citoyenneté est-elle favorable à une économie prospère, répondant aux besoins de tous ? Ou si c’est plutôt une manière de se voir dans le monde, sans trop y changer grand chose, que les faiseurs de récits se donnent ?
Qui dit citoyenneté dit institution, protocole et pouvoir mais aussi culture, tradition et débat-mouvement. Les réseaux et flux numériques peuvent-ils servir le changement ? À condition d’être encastrés dans des réalités vivantes qui, elles, sont mouvantes tout en étant enracinées.
Ce que j’ai aimé d’emblée chez White : le concept d’une identité qui peut être multiple pour une personne ou unitaire pour un groupe, un mouvement, une organisation. Des identités qui se maintiennent dans le temps mais changent aussi, sous l’influence des conflits, des transactions et des échanges dans les (arènes/interfaces/conseils) où elles agissent ou sont simplement présentes.
Des identités qui se racontent dans des récits. Mais qu’en est-il de toutes ces identités silencieuses qui n’ont rien de particulier à dire ? Qui se contentent de relayer les dernières nouvelles ou les jeux à la mode sans s’inscrire dans le registre des mots prononcés ou des choix énoncés. Une majorité silencieuse qui vote avec ses pieds quand elle déménage en banlieue, et avec son porte-feuille quand elle achète tel ou tel produit. Une majorité qui n’est pas facilement leurrée avec des mots… même avec des images. Ce sont les confitures sur le pain qui ont plus d’impact.
Il y a toujours derrière cette recherche de sens un vieux rêve de société qui se connaît, s’écoute et se comprend pour mieux agir ensemble.
Identité et contrôle, c’est comme une boîte à outils où l’on pige selon les besoins du moment. Organisations, mouvements, réseaux sont définis par les identités qu’ils portent et affirment dans les arènes, interfaces où ils agissent.
Face aux incertitudes, les identités construisent, à travers les activités dans lesquelles elles sont impliquées, des appuis pour établir une position, ces appuis étant désignés par le concept de « contrôle ». Le contrôle n’est donc pas ici associé systématiquement à un pouvoir de coercition, mais à la possibilité pour les identités de se maintenir dans une certaine continuité.
Certaines identités ont besoin de plus de « portabilité » pour se lier à des styles et des instances mouvantes ou des projets en construction. D’autres chercheront l’ancrage dans le territoire pour y élever ses enfants ou terminer ses vieux jours… pour y perpétuer le sens et la vie reçus en héritage.
Mais la multiplication des identités n’est-elle pas nocive, en ce qu’elle finirait par noyer les identités « réelles », humaines ? Nous devrions pouvoir distinguer les personnes réelles des créatures numériques, surtout depuis l’avènement de l’IA. Et distinguer les personnes vivantes des organisations et institutions, par le fait même.
Faudrait-il demander, aspirer à l’établissement d’une identité numérique officielle, garantie par un processus, un fournisseur officiel ?3Comme le suggère Vincent Courboulay dans la proposition #21 de L’archipel des GAFAM. Est-ce que cela implique la disparition de la possibilité de (du droit à) l’anonymat et l’assurance d’un suivi permanent de Big Brother ? La possibilité de l’anonymat ne vient-elle pas saper, miner la valeur d’une identité numérique officielle ? Libre aux organisations et réseaux d’exiger (ou non) des preuves d’humanité. L’identité numérique officielle rendrait plus fluide et facile la réalisation de telles exigences d’ancrage dans le réel.
Incidemment, l’association ou plutôt le réseau international des analystes de réseaux sociaux, l’INSNA (International network of social network analysis) tiendra sa prochaine conférence annuelle (Sunbelt 2027) à Montréal, du 21 au 26 juin 2027.
Enfin. Parler de nouvelle citoyenneté, n’est-ce pas mettre beaucoup de responsabilité sur les épaules d’un projet numérique alternatif ? Mais c’est déjà à cela qu’aspirent beaucoup des réseaux, projets, coalitions qui se sont intéressés aux plateformes En commun.
Contribuer à l’édification d’une culture numérique plus souveraine, moins commerciale tout en étant conviviale. Une culture numérique ancrée dans le vivant et le réel pour contrer les vagues de faux-semblant, de slop et de créations machiniques qui s’annoncent. Une culture numérique qui ne soit pas prédatrice de la culture tout-court mais qui plutôt la célèbre, la diffuse et la conserve.
Cette culture numérique alternative est déjà multiple, chaotique, en tension. Les visions qui nourrissent les chapelles ActivityPub sont parfois antithétiques à celles qui animent les mouvements de l’ATmosphère. Il faudra travailler l’interopérabilité. Surtout, ne pas réinventer le bouton à quatre trous dans un monde de code partagé, plutôt se concentrer sur les portions à améliorer, à pousser plus loin. Une stratégie de développement collaboratif à l’échelle internationale serait de mise, dans le contexte actuel.
Notes
- 1C’est la meilleure introduction aux concepts développés par White dans Identité et contrôle que j’ai trouvée. ↩︎
- 2Je ne sais trop pourquoi, mais ça me fait penser à cet auteur qui a mis en lumière le pouvoir informel des personnels d’entretien dans les structures formelles et plutôt figées des institutions et grandes organisations. Michel Crozier et Erhard Friedberg dans L’acteur et le système, en 1977, soulignaient l’écart séparant les titres officiels et niveaux hiérarchiques de la réalité des rapports de pouvoir et des « systèmes d’action concrets ». Une analyse fine des transactions et relations de pouvoir, mais du point de vue stratégique de l’acteur individuel qui doit faire face au « système » et le comprendre, pour l’utiliser. Les collectivités sont stratégiques avant d’être identitaires, en 1975. Mais elles sont là, elles agissent de concert, portent des jugements, condamnent ou promeuvent des valeurs, des partis… des politiques, des mouvements. Mais c’est l’acteur individuel qui est au cœur de la théorie des auteurs. Friedberg développera son point de vue, une quinzaine d’années plus tard, avec Le pouvoir et la règle. Dynamiques de l’action organisée. paru en 1993. ↩︎
- 3Comme le suggère Vincent Courboulay dans la proposition #21 de L’archipel des GAFAM. ↩︎
