Traduction de The Web Needs a Context Layer Built on a Shared Protocol sur Tech Policy Press, par Mallory Knodel, Evan Friedman, Brad Friedman le 23 juillet 2026.
Deux personnes peuvent lire le même titre et en tirer des conclusions diamétralement opposées. L’une y verra une mesure de santé publique, l’autre une ingérence excessive du gouvernement. Les chercheurs savent depuis longtemps que les communautés ne se contentent pas d’être en désaccord sur des enjeux; elles les encadrent en des termes entièrement différents. Le problème ne réside pas dans le désaccord en soi. Une société diversifiée comportera toujours des interprétations raisonnables et concurrentes d’un même événement. Le problème est que le Web offre généralement aux utilisateurs un seul point de vue sur un sujet sans faciliter l’accès aux perspectives connexes. Une affirmation peut être exacte tout en restant partielle. Ce qui manque, c’est un moyen de voir ces cadres d’interprétation concurrents côte à côte, en cartographiant la façon dont la même conversation prend forme sur Internet. Cela donnerait aux lecteurs une vision plus large.
Lorsqu’une publication trompeuse sur X ou Facebook apparaît accompagnée d’une note rédigée par d’autres utilisateurs de la plateforme, cette note constitue le contexte : des renseignements, des sources et des perspectives concurrentes ajoutés à côté du contenu afin que les lecteurs puissent en juger de manière plus complète. À l’heure actuelle, cette couche contextuelle est exclusive : elle est créée et détenue par les plateformes sur lesquelles elle apparaît. Mais le contexte ne doit pas nécessairement être conçu de cette façon. Le considérer comme un protocole, une norme ouverte partagée que n’importe quelle plateforme peut adopter plutôt que comme une fonctionnalité appartenant à une seule entreprise, offre l’occasion d’intégrer des fonctionnalités prosociales à l’infrastructure du Web.
Dans leur article « Des astuces locales aux normes mondiales : la politique cachée des protocoles Internet », Matthew Zook et Ate Poorthuis s’appuient sur trois exemples pour illustrer que, historiquement, les infrastructures ont d’abord été conçues pour un cas d’utilisation restreint avant d’être étendues. Le danger réside dans le fait que des décisions informelles prises à un stade précoce deviennent des règles mondiales sans que les droits de la personne et d’autres répercussions aient été suffisamment pris en compte.
L’un des exemples qu’ils citent est le système des domaines de premier niveau nationaux (TLD), ces suffixes nationaux familiers comme .FR pour la France ou .UK pour la Grande-Bretagne, qui ont été créés conformément à la norme ISO 3166, une liste existante de codes de pays à deux lettres gérée par l’Organisation internationale de normalisation. Or, depuis les années 1980 jusqu’à aujourd’hui, la liste ISO elle-même n’a pas constitué un inventaire neutre des nations du monde. Il s’agit d’une liste qui élude la question épineuse de ce qui constitue un pays. Par conséquent, des histoires politiques et des relations institutionnelles particulières ont été intégrées au système des noms de domaine, ainsi que les jugements qui y sont inhérents. Des territoires à la souveraineté contestée, des dépendances coloniales ou des entités sans statut d’État reconnu ont été inclus ou exclus, ancrant ainsi des décisions politiques relatives à la territorialité dans l’architecture d’Internet.
Le contexte constitue une nouvelle couche de l’Internet en pleine évolution. Les outils les plus prometteurs pour ajouter du contexte au contenu en ligne sont les notes communautaires, utilisées à la fois par X et Meta, et qui se révèlent très prometteuses pour réduire les préjudices en ligne tels que la mésinformation et la désinformation. Mais ces couches contextuelles sont propriétaires, détenues et gérées par ces deux plateformes et, à l’instar de la liste ISO, elles comportent des biais — dans ce cas-ci, ceux liés aux bases d’utilisateurs propres à ces plateformes et à leurs intérêts commerciaux. Si nous voulons que le contexte puisse être déployé à grande échelle et soit vérifiable, nous devons le faciliter à l’aide de protocoles : c’est le « comment » de la construction d’une couche contextuelle. Une norme ouverte et facultative que tout éditeur, navigateur ou plateforme peut adopter, plutôt qu’une fonctionnalité développée et détenue par chaque entreprise, peut démocratiser le contexte et le situer de manière appropriée dans la sphère politique : c’est le « quoi ».
Construire un tel protocole de manière délibérée et transparente nous permet d’intégrer le choix, l’autonomie de l’utilisateur et des valeurs prosociales dans la couche contextuelle d’Internet — un bouton « Vue élargie » (démonstration ici) intégré au Web lui-même — plutôt que de laisser la situation se figer autour de ce qui existe déjà avant que quiconque n’ait délibérément fait un choix, comme cela s’est produit avec le système de noms de domaine.
Suppressions, étiquettes et annotations
La plupart des efforts visant à améliorer ce que les gens rencontrent en ligne se classent actuellement en trois catégories générales : la suppression (retirer le contenu), l’étiquetage (signaler le contenu) et l’annotation participative (permettre aux utilisateurs d’ajouter du contexte). Les deux premières nécessitent qu’une plateforme ou des vérificateurs de faits tiers de confiance décident de ce qui est vrai, ce à quoi une grande partie du public ne fait plus confiance.
L’annotation participative, comme les « notes communautaires », a été développée en partie pour répondre aux problèmes des deux premières catégories, et les données suggèrent qu’elle y parvient, du moins en limitant la propagation de la désinformation et de l’information erronée. Les concepteurs mêmes du système ont constaté que les notes sélectionnées par l’algorithme rendaient les utilisateurs environ 26 % moins susceptibles d’être d’accord avec une affirmation trompeuse, et que l’exposition à ces notes réduisait les « j’aime » et les retweets de 25 à 34 % lors d’un déploiement en conditions réelles. Une étude causale, portant sur environ 285 000 notes communautaires sur X (anciennement Twitter), a révélé que l’ajout d’une note réduisait de près de moitié les retweets ultérieurs et augmentait d’environ 80 % la probabilité que l’auteur supprime la publication. Des problèmes apparaissent toutefois lorsqu’on tente d’étendre ces efforts à plus grande échelle. Il faut en moyenne plus de quinze heures pour qu’une note apparaisse; à ce moment-là, environ 80 % de la portée d’une publication a déjà été atteinte, de sorte que l’effet net sur la viralité globale se situe entre 16 et 21 %.
De plus, de nombreuses publications qui auraient peut-être dû être accompagnées d’une note ne le sont jamais. Une note nécessite que des bénévoles remarquent la publication, rédigent une note et parviennent à un accord multipartite avant sa publication. Il s’agit là d’un obstacle majeur que seuls environ 11 % des notes proposées parviennent à surmonter. Moins de 10 % des notes publiées obtiennent le statut « utile », et 26 % de celles qui l’obtiennent sont par la suite retirées en raison de désaccords.
Par ailleurs, une grande partie du contenu en ligne n’est pas fausse. Elle est exacte en soi, mais peut ne présenter qu’un seul aspect d’une question controversée. Aucun système de modération actuel ne met systématiquement en évidence les points de vue divergents entourant une publication qui est vraie mais partielle, et une petite minorité hyperactive d’utilisateurs produit la majeure partie de ce que tout le monde voit; ce contenu tend vers des positions politiques plus extrêmes que ce que publie l’utilisateur typique, ce qui rend la majorité moins partisane pratiquement invisible. Sur les questions véritablement controversées, la dichotomie « vrai ou faux » est encore moins utile : la vérité n’est souvent établie qu’après des années, bien après que la décision de modération a été prise et que la publication a produit ses effets.
Plutôt que d’y voir une mise en cause de la modération de contenu ou des « Community Notes » — qui constituent la preuve la plus évidente dont nous disposons que la couche contextuelle peut fonctionner —, nous y voyons la preuve que le goulot d’étranglement est d’ordre architectural : une couche gérée par des bénévoles issus de la base d’utilisateurs d’une même plateforme se heurtera toujours à un plafond maximal que, selon nous, seule une norme commune peut permettre de surmonter.
Pourquoi maintenant? L’IA, évidemment
Une couche contextuelle qui repose sur des bénévoles chargés de repérer une publication, de rédiger une note et de parvenir à un accord multipartite sera toujours plus lente et plus limitée que le contenu qu’elle est censée contextualiser. Ce qui a changé, c’est que les grands modèles linguistiques peuvent désormais assumer une partie de ce travail en réduisant la demande en main-d’œuvre bénévole – qui en rendait l’offre insuffisante – et en puisant dans un éventail plus large de matériel pertinent.
Un système récent, Supernotes, utilise un modèle linguistique pour synthétiser ces fragments en une seule note candidate, puis évalue cette note en modélisant la façon dont un groupe d’évaluateurs aux opinions politiques variées y réagirait. Lors des essais, les participants ont préféré les notes synthétisées par l’IA aux meilleures notes existantes rédigées par des humains environ trois fois sur quatre. Dans cette étude, le modèle ne décidait pas de ce qui était vrai; il rédigeait et assemblait du contenu à partir de notes humaines existantes. La pertinence du résultat dépendait toujours d’un consensus humain transcendant les clivages partisans, et c’est l’IA qui a permis d’étendre ce consensus à un volume de contenu bien plus vaste que ce que les bénévoles auraient pu couvrir seuls. Cela met en lumière ce qu’une couche contextuelle partagée pourrait accomplir au-delà de la simple présentation côte à côte de différentes perspectives : faire ressortir les points sur lesquels des communautés habituellement en désaccord s’entendent réellement, une approche parfois appelée « pontage ». L’algorithme derrière Community Notes reposait également sur ce principe, n’attribuant une note élevée à une note que lorsque des personnes ayant par ailleurs des antécédents de notation opposés s’accordaient à la juger utile, plutôt que de se fonder sur une simple majorité. Supernotes étend cette même logique de « pontage » grâce à l’IA.
Il y a une raison pour laquelle l’IA pourrait bien convenir à cette tâche particulière. Les gens se méfient souvent du contexte lorsqu’il provient d’un adversaire présumé, et certaines recherches suggèrent qu’ils considèrent les résumés générés par l’IA comme relativement impartiaux. Nous devons rester prudents, car l’IA comporte ses propres biais qui doivent être gérés de manière transparente. Mais pour la tâche spécifique consistant à exposer comment différentes communautés abordent une question, en citant leurs sources, l’IA pourrait avoir plus de facilité à se faire entendre.
Comment? L’opportunité offerte par les protocoles
Une approche au niveau des protocoles pose la question suivante : et si le contexte était une infrastructure partagée, à l’instar d’une norme Web, plutôt qu’une fonctionnalité limitée à un seul fournisseur? Une norme qui permettrait à n’importe quelle plateforme, à n’importe quel éditeur ou à n’importe quel navigateur de participer sans avoir à créer une fonctionnalité à partir de zéro, et qui permettrait au contexte de circuler d’un service à l’autre? Et si les utilisateurs avaient la possibilité de choisir leur fournisseur de contexte?
Notre modèle s’inspire de la marque des sous-titres codés (CC). Elle est immédiatement reconnaissable, fonctionne avec pratiquement toutes les vidéos, peu importe qui les a produites, n’appartient à aucune entreprise en particulier et ne s’active que lorsque le spectateur le souhaite. Une partie de la puissance de cette marque réside dans la marque elle-même : un symbole unique et reconnaissable résume toute l’idée en deux lettres que n’importe qui peut repérer sur n’importe quel écran. C’est une marque universelle qui rend une couche d’activation facultative utilisable par le grand public, et non pas simplement lisible par les technologues.
Nous proposons la même approche pour le contexte : une icône universelle et optionnelle que nous appelons le « bouton Vue élargie », sur laquelle le lecteur ne clique que s’il souhaite avoir une vision plus complète. Dans le cas d’une publication politique controversée, cela pourrait signifier découvrir comment différentes communautés interprètent le même événement, sur quoi elles s’entendent, sur quoi elles divergent, ainsi que les points de vue et les sources sur lesquels chaque communauté s’appuie, afin que le lecteur puisse comprendre le contexte et tirer ses propres conclusions. Dans le cas d’une vidéo montrant une canarde menant ses canetons à travers une autoroute, ce bouton pourrait permettre de mieux comprendre les enjeux liés à la migration, à la perte d’habitat et à la façon dont certaines villes réaménagent leurs routes pour tenir compte de la faune. Le contexte n’est pas seulement un correctif pour nos pires contenus; c’est une invitation à faire preuve de plus de curiosité à l’égard de l’ensemble de ces contenus.
Aucun contenu n’est supprimé, aucune vérification des faits n’est imposée dans le fil d’actualité. Comme cette approche enrichit la discussion plutôt que de la restreindre, elle peut bénéficier d’un appui à travers tout le spectre politique, qui s’entend rarement sur d’autres aspects de la liberté d’expression en ligne.
Nous proposons que la norme soit indépendante du fournisseur. À l’instar du choix d’un moteur de recherche par défaut, différents fournisseurs pourraient fournir le contexte associé à un même bouton, séparant ainsi la norme (la façon dont le contexte est affiché) de la curation (qui, ou quel modèle d’IA, l’assemble). Permettre aux lecteurs de choisir leur propre fournisseur est une forme d’autonomie de l’utilisateur, et les utilisateurs expérimentés jugent le contenu plus favorablement lorsqu’ils l’ont choisi activement plutôt que de se le voir imposer.
Nous proposons également que la confiance et la sécurité soient intégrées au protocole lui-même, par exemple en exigeant que le texte cité dans une fenêtre contextuelle provienne d’une source vérifiable et que les débordements hors sujet soient filtrés, afin que chaque mise en œuvre respecte un seuil minimal.
Une couche qui mérite d’être mise en place
Un principe clé qui a guidé des années de modération de contenu a été de supprimer les fausses informations et de rectifier les faits. Mais une grande partie de ce qui creuse les clivages en ligne n’est pas fausse. Il s’agit plutôt de contenu partiel ou partial, et aucun verdict de modération de contenu ne peut résoudre ce problème. Ce qui manque, ce n’est pas un meilleur juge ou un jury. C’est une couche qui permet aux utilisateurs qui le souhaitent d’avoir une vue d’ensemble plus large et plus complète.
Dans les démocraties établies, l’essor des médias sociaux s’est accompagné d’une baisse de la confiance et d’une polarisation croissante; pourtant, la recherche s’est massivement orientée vers la documentation de ces méfaits plutôt que vers l’exploration de solutions pour y remédier. Une revue de 2021 portant sur plus de nonante études souligne le peu de travaux qui ont exploré comment les médias pourraient réellement atténuer la polarisation. En d’autres termes, nous avons cartographié le problème en détail, mais nous avons à peine commencé à identifier ou à financer les solutions.
« Community Notes » est la preuve la plus évidente dont nous disposons que la couche contextuelle peut fonctionner, tout en mettant en lumière ses limites. Ce n’est pas une raison pour abandonner l’idée, mais bien pour la mettre en œuvre correctement en tant qu’infrastructure partagée, plutôt que comme une fonctionnalité appartenant à une seule entreprise. Un bouton « Vue plus large » ne sera pas parfait, mais une solution parfaite n’existe pas, et l’attente a un coût.
Où ce projet devrait-il voir le jour?
Malgré des années de réflexion de la part de chercheurs comme Francis Fukuyama et Renée DiResta, les solutions dites de « middleware » pour la modération de contenu n’ont pas été intégrées au processus de normalisation des protocoles. Nous en sommes toujours réduits à des plateformes, et non à des protocoles, qui mettent en œuvre des solutions, ce qui, comme l’a souligné Mike Masnick1ma traduction : Les protocoles, pas les plateformes : une approche technologique de la liberté d’expression, n’est pas idéal.
La mise en place d’une couche contextuelle a des implications pour le mandat de tout organisme de normalisation technique s’occupant déjà de contenu, et ces organismes sont peu nombreux. Le W3C est le cadre le plus naturel, puisqu’il s’occupe déjà des normes du Web et des réseaux sociaux; toutefois, ses travaux antérieurs sur l’annotation ne seraient qu’une aide partielle. L’ISO pourrait également s’en charger, car les cadres de confiance mondiaux comme C2PA relèvent de plus en plus de son mandat et de son expertise. Quiconque chapeautera ce projet aura une responsabilité qui va au-delà de la simple rédaction de la norme elle-même. Il devra favoriser l’émergence d’une communauté de gardiens des règles de confiance et de sécurité et rassemblera probablement un large éventail de fournisseurs de services Web et de développeurs de plateformes.
Fichier Excel des traductions par Gilles en vrac
Fiches avec les premières phrases (et non seulement les titres)
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.
Notes
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