Le retour en force des grandes structures et des processus à grande échelle
Traduction de How should social science think about AI? par Henry Farrell sur Substack, le 12 septembre 2026

Les choses ont évolué depuis que le New York Times a publié dimanche dernier un article d’opinion1Ma traduction (GB)La recherche dont nous avons besoin… rédigé par Alison Gopnik, James Evans et moi-même sur la relation entre l’IA et les sciences sociales. Notre article traite du rôle de plus en plus important que jouent les laboratoires d’IA dans l’orientation de la recherche universitaire.
Entre-temps, nous avons vu ce qui se passe lorsque cette relation prend une tournure prédatrice. Ce n’est pas tout à fait ainsi qu’OpenAI présente les choses, cependant. Lorsque Sébastien Bubeck, d’OpenAI, a proposé son aide, une collaboration et la reconnaissance de son apport à un mathématicien externe dont il avait devancé l’approche pour résoudre un problème majeur en mobilisant des millions de dollars de puissance de calcul en quelques jours, il affirme avoir formulé son offre en termes de « collaboration » pour réaliser « quelque chose de bien ». Lorsque le mathématicien a menacé de rendre l’affaire publique, Bubeck lui aurait demandé : « Pourquoi voudrais-tu ruiner ta carrière? », mais il posait très certainement cette question avec tristesse plutôt qu’avec colère. Lorsque Tom Hagen transmet au producteur de cinéma, dans Le Parrain I, cette offre qu’on ne peut refuser, il lui présente, après tout, ce trésor rare qu’est l’amitié de Vito Corleone. Il est tragique et regrettable pour toutes les parties concernées que son offre ait été brutalement rejetée, rendant nécessaire la décapitation d’un cheval de course de grande valeur. Avec un tout petit peu plus de compréhension mutuelle, toute cette situation désagréable aurait pu être évitée.
Et ce n’est pas tout ce qui se passe. Le débat médiatique sur l’IA est rapidement passé de « passionné » à « fébrile »,2L’image mentale que je me fais d’un « débat sur l’IA » ressemble de façon embarrassante à le cadran sur le front de la Mean Machine de 2000 AD, à la seule différence que les quatre réglages possibles seraient « excitable », « fébrile », « déréglé » et « dérangé ». C’est ma faute, bien sûr. à la suite des révélations concernant des problèmes de cybersécurité liés à l’IA agentique, de la démission d’un employé d’Anthropic en raison de préoccupations liées aux risques existentiels, et d’autres événements encore. Max Read propose un résumé extrêmement utile ici. Une grande partie du débat populaire (et une partie du débat sur l’IA également) a été davantage alimentée par des métaphores trompeuses que par une réelle compréhension de la technologie et de ce qui s’est passé, sans parler de ce que pourraient être ses conséquences réelles pour la société.
Tout cela renforce, sans surprise, ma conviction qu’Alison, James et moi-même avons raison. Nous avons besoin d’une version des sciences sociales axée sur l’intérêt public, et nous en avons besoin dès maintenant. Mais il vaut la peine d’expliquer pourquoi.
Comme nous l’avons déjà fait valoir dans un article que nous avons rédigé3Ma traduction : Les grands modèles d’IA sont des technologies culturelles et sociales avec Cosma Shalizi pour Science, la meilleure façon d’envisager l’IA est de la considérer comme un autre choc social, politique, culturel et économique s’inscrivant dans la série de chocs qui se sont succédé tout au long de la longue révolution industrielle. La version particulière de cet argument exposée dans le NYT s’appuie largement sur les thèses de feu Charles Tilly, qui était à la fois sociologue et politologue, et sans doute aussi historien. Tilly a souligné que les sciences sociales, dans leur forme moderne, étaient des sous-produits des bouleversements de la révolution industrielle du XIXe siècle et de la volonté de les aborder et d’y remédier.
Nous serions mieux lotis si nous pouvions nous appuyer sur de véritables sciences sociales, plutôt que sur le genre de discours apocalyptique (P(doom)ing) qui caractérise une grande partie des commentaires médiatiques de cette semaine, pour comprendre les bouleversements qui se produisent autour de nous.
De même, bien que cela ne soit pas mentionné dans l’article du NYT, Tilly se plaignait que les sciences sociales étaient aveuglées par les angoisses dépassées de l’époque où elles avaient vu le jour. Selon lui, elles devaient réfléchir de manière beaucoup plus systématique et ambitieuse aux grands processus historiques. Cela semble pertinent alors que nous errons au milieu du marécage fiévreux et miasmatique du « feel the AGI ».
Le défi consiste à déterminer (a) comment financer les sciences sociales afin qu’elles ne dépendent pas des laboratoires d’IA, et (b) comment réorienter les sciences sociales pour qu’elles abordent l’IA de façons réellement utiles. Nous parlons beaucoup du premier point dans l’article du NYT : j’en fais un résumé ci-dessous. Nous n’abordons pas le second point, qui est justement celui dont je vais parler ici (et il est tout à fait possible qu’Alison et James ne soient pas d’accord avec tout ou partie de ce que j’avance — toute erreur est de mon fait et de mon fait seul).
L’article du New York Times explique comment les changements massifs dans le financement des sciences sociales pourraient nuire à notre capacité de comprendre les conséquences de l’IA. Nous partons du postulat que la mission initiale des sciences sociales était de cartographier les bouleversements à grande échelle de la révolution industrielle, afin de permettre une réponse collective.
La crainte que les machines ne détruisent la société a créé une demande politique d’information fiable sur ce qui se passait sur le terrain et sur les conditions de vie des gens. En Grande-Bretagne, où la révolution industrielle a pris naissance, le journaliste Henry Mayhew a estimé que des centaines de Londoniens gagnaient leur vie en ramassant dans la rue des os, des haillons et des bouts de cigares, ainsi que des excréments de chiens destinés aux tanneries. … La recherche en sciences sociales a vu le jour pour étudier ces questions de manière plus rigoureuse. Les économistes ont étudié les marchés, les politologues se sont penchés sur la politique et l’État, les sociologues ont analysé l’évolution de la société, et les psychologues ont étudié l’esprit humain. Bien que ces enquêtes aient présenté des lacunes et aient parfois été biaisées, elles ont, ensemble, redéfini notre compréhension collective de ce qui était nécessaire et possible.
Nous nous inspirons ici en partie de Tilly, qui explique dans son ouvrage, Big Structures, Large Processes and Huge Comparisons, que « c’est à partir des […] réflexions du XIXe siècle sur le capitalisme, les États-nations et les conséquences de leur croissance que sont nées les disciplines des sciences sociales telles que nous les connaissons aujourd’hui. »
Les sciences sociales devraient désormais se préparer à faire face à une nouvelle série de bouleversements technologiques radicaux. Or, elles sont mal outillées pour y parvenir.
L’administration Trump a sabré dans le financement fédéral des sciences sociales et comportementales, tandis que le financement privé de certains travaux liés à l’IA a explosé. Il en résulte que de nombreux chercheurs en sciences sociales ont quitté le milieu universitaire et les instituts de recherche traditionnels pour rejoindre des entreprises d’IA qui mettent effectivement en place leurs propres programmes de sciences sociales — ce qui risque de favoriser les ambitions des créateurs de l’IA au détriment de l’intérêt public. Pour faire face aux ondes de choc de l’IA, nous devons rétablir la recherche en sciences sociales en tant qu’entreprise fondée sur l’intérêt public.
Au moment même où l’administration Trump réduit à zéro le financement de la Fondation nationale des sciences (NSF) destiné aux sciences politiques, à l’économie et à la sociologie, les deux « laboratoires » dominants en IA — OpenAI et Anthropic — promettent des sommes colossales pour financer des chercheurs en sciences sociales désireux de travailler sur la transition vers une économie de l’IA et sur la meilleure façon de gérer les bouleversements qui en découlent.
Nous estimons que cela ne mènera pas à grand-chose. Même si l’on croit que ces laboratoires d’IA agissent dans l’intérêt public (il y a effectivement des personnes soucieuses de l’intérêt général qui y travaillent), leur conception de l’intérêt général est très particulière. Plus précisément, comme nous le soulignons, « ils s’intéressent davantage à faciliter la transition vers l’IA qu’à la remettre en question ». Personnellement, je pense qu’on pourrait aller un peu plus loin (je ne sais pas si James ou Alison sont d’accord). Je soupçonne que la volonté de certains laboratoires d’investir dans les sciences sociales découle du fait que leurs dirigeants ont pris conscience que le déploiement concret de l’IA est très impopulaire aux États-Unis, ainsi que de leur désir urgent de trouver comment enrober la pilule pour qu’elle soit mieux acceptée.
Ce dont nous ne parlons pas beaucoup dans l’article, c’est de la relation entre les sciences sociales et l’IA elle-même. À cet égard, un autre aspect de l’argumentation de Tilly peut nous éclairer. Même si les sciences sociales parviennent à obtenir le financement dont elles ont besoin, elles pourraient finir par aborder les problèmes qu’elles sont censées étudier de manière peu constructive. Lorsque Tilly affirme que les sciences sociales sont le produit des traumatismes du XIXe siècle, il suggère également que cela les rend moins aptes à traiter des problèmes plus récents. Selon lui, elles restent prisonnières des névroses culturelles du XIXe siècle.
Le début de Big Structures est tout simplement fantastique. Je vais le citer in extenso, non seulement pour en transmettre les idées, mais aussi parce que les chercheurs en sciences sociales n’écrivent tout simplement plus comme ça aujourd’hui.
Nous portons le XIXe siècle comme un cauchemar. Examinez la carte de presque n’importe quelle ville américaine. Remarquez les signes révélateurs : des voies ferrées séparant un quartier d’un autre; une grille spéculative, avec ses rues et ses avenues rectilignes numérotées se répétant jusqu’à l’horizon; des zones résidentielles regroupées, qui servaient autrefois de refuges suburbains à la classe moyenne fuyant la ville, mais qui sont désormais absorbées par la masse urbaine. Promenez-vous et observez-les de près. Remarquez les éléments caractéristiques : les grands magasins, les immeubles à bureaux, les entrepôts, les usines, les cheminées, les chaudières, les poteaux électriques, les rues où se mêlent les gens et les machines. Malgré toutes les nouvelles technologies et les expériences stylistiques du XXe siècle, l’appareil de la vie quotidienne porte encore les marques profondes du XIXe siècle.
Il en va de même pour bon nombre de nos idées et de nos arrangements institutionnels. … En ces dernières années du XXe siècle, le XIXe siècle continue également d’exercer son emprise sur de nombreuses idées concernant l’organisation sociale. Dans l’analyse du changement social, nous nous accrochons fidèlement aux idées élaborées par les intellectuels du XIXe siècle. Ces derniers ont forgé ces idées en réaction, avec stupéfaction, à ce qu’ils voyaient se dérouler autour d’eux : des concentrations sans précédent de population, de production, de capital, de force coercitive et de pouvoir organisationnel. Ils ont développé des idées considérant la différenciation croissante comme le processus maître du changement social, des idées sur les sociétés en tant que structures cohérentes mais délicates, vulnérables aux déséquilibres entre différenciation et intégration, ainsi que d’autres idées qui y sont liées. Le fardeau du XIXe siècle nous accable. J’espère que ce petit livre servira de levier pour alléger quelque peu ce fardeau. Il aborde une grande question : comment pouvons-nous améliorer notre compréhension des structures et des processus à grande échelle qui transformaient le monde du XIXe siècle et de ceux qui transforment notre monde aujourd’hui?
Si vous êtes comme moi (en toute honnêteté : vous ne l’êtes probablement pas et ne devriez pas l’être), il s’agit là d’un appel aux armes passionnant, qui résonne encore alors que le XXIe siècle commence à prendre son essor. Cet appel résonne davantage parce que nous sommes obligés de réfléchir aux changements à grande échelle, que nous le voulions ou non. De nouvelles structures et de nouveaux processus émergent, et nous sommes mal placés pour les comprendre, et encore moins pour les guider.
Tilly, dans un texte rédigé en 1984, suggère que les sciences sociales devraient être mieux à même de réfléchir à de telles structures et à de tels processus, mais qu’elles ont souvent tendance à s’appuyer sur « des modèles intemporels et sans lieu d’organisation sociale et de changement social », qui sont souvent ravivés par le rêve d’un retour à l’ordre au lieu d’« analyses ancrées dans l’histoire », qui reconnaissent le désordre et la confusion des sociétés humaines qui fonctionnent réellement.4GB: Me fait penser à Harrison C. White
Que souhaite Tilly que cette analyse historique accomplisse? Premièrement, il soutient qu’elle ne devrait pas s’enliser au niveau de l’État-nation. Il existe de nombreuses relations importantes qui transcendent les frontières nationales. En effet, Tilly soutient que nous devrions remplacer les discours sur la « société » et les « sociétés », qui évoquent un âge imaginaire et révolu de cohésion, par celui des « relations sociales multiples », qui varient dans l’espace et dans le temps. Elle ne devrait pas non plus être méthodologiquement individualiste : les individus sont importants, mais les relations sociales impliquent au moins deux d’entre eux. Nous devrions traiter l’idée selon laquelle l’histoire passe par des « étapes » abstraites de développement avec le mépris qu’elle mérite, en la rejetant tout comme les remèdes miracles sur la modernisation, les craintes d’une atomisation sociale inévitable et la croyance selon laquelle il existe une distinction innée entre la violence légitime et la violence illégitime. Au contraire, nous devrions nous concentrer sur les processus plus larges qui produisent des schémas durables : des systèmes mondiaux qui peuvent à leur tour produire des « réseaux de coercition », dont certains se regroupent en États; des processus de prolétarisation, d’urbanisation, d’accumulation du capital, de formation de l’État et de bureaucratisation, qui varient et se combinent entre eux. Nous devrions comparer différentes situations, mais sans nous laisser piéger par la « logique classique » consistant à rechercher des cas précisément comparables. Notre méthodologie devrait nous aller « comme un chandail et non comme une camisole de force ».
Tilly avait des opinions bien arrêtées : ses recommandations méthodologiques générales pour les sciences sociales présentent une ressemblance frappante avec ses propres préférences théoriques. Il n’est pas nécessaire d’adhérer à tous ses arguments pour trouver ce livre utile, bien qu’il soit vraiment intéressant de réfléchir à la façon dont ses idées pourraient s’appliquer aujourd’hui. Nous sommes capables d’en faire beaucoup plus pour étudier les réseaux et les flux qu’à l’époque des années 1980, lorsque Tilly a écrit cet ouvrage. De même, les sciences sociales mettent désormais beaucoup plus l’accent sur l’identification des relations causales, ce qui tend à nous éloigner des grands changements séculaires sur lesquels il suggère que nous devrions nous concentrer.
Même si les chevaux de bataille méthodologiques de Tilly ne sont pas les vôtres, je pense que deux éléments demeurent importants. Premièrement, les spécialistes en sciences sociales ne devraient pas se laisser piéger par des récits simplistes. En particulier, ils devraient ignorer à la fois les suggestions rassurantes des modernisateurs, selon lesquelles notre histoire serait un chemin inéluctable menant du chaos passé à l’ordre futur, et celles de leurs adversaires intellectuels, qui se réfèrent à une ère passée imaginaire d’harmonie organique, avant que la machine à vapeur, l’électricité et les toilettes à chasse d’eau ne ruinent tout. Passé, présent, avenir : tous sont bien plus chaotiques et obscurs que ne le suggèrent nos abstractions, avec une multitude de processus différents qui se déroulent simultanément.
Deuxièmement, les chercheurs en sciences sociales devraient accorder beaucoup d’attention aux luttes et au pouvoir. Les gens sont en désaccord et se battent : les processus variables qui animent le changement ne sont ni linéaires ni technocratiques, mais la conséquence de leurs luttes collectives les uns avec les autres et les uns contre les autres. Et certains disposent d’un pouvoir bien plus grand que d’autres pour façonner leur destin et celui de leur entourage.
Cela nous ramène à la question de savoir comment les sciences sociales devraient étudier au mieux l’IA. La leçon à tirer de Tilly – et d’autres chercheurs également – est qu’un bon programme de recherche devrait mettre l’accent sur les processus complexes et le pouvoir. Ce serait très différent des débats publics de la semaine dernière (et, en fait, des débats dominants de ces dernières années). Dans son résumé, Max fait la distinction entre les « catastrophistes » qui croient que l’IA est puissante et qu’elle va tous nous tuer, les « accélérationnistes » qui croient que l’IA est puissante et qu’elle va tous nous libérer, et les « sceptiques » qui ne croient pas que l’IA soit puissante. Il n’y a pas beaucoup de place dans ce débat à trois volets pour ce qui me semble être le meilleur point de départ pour les sciences sociales : la reconnaissance que l’IA est puissante (et qu’elle redéfinira les relations de pouvoir entre les humains), mais que les conséquences se manifesteront de manière désordonnée à travers de multiples processus complexes que nous devons vraiment commencer à cartographier et à comprendre.
Il devrait y avoir de la place, et il existe au moins un article programmatique qui indique la voie à suivre pour la créer. Il s’agit d’un texte qu’Alondra Nelson a rédigé pour Daedalus plus tôt cette année5Voir ma traduction (GB) : Théorie du champ : l’IA….
Alondra ne part pas des travaux de Tilly (en effet, elle n’en fait pas mention), mais elle aboutit à une conclusion globalement similaire. Elle soutient que nous devons nous concentrer sur les grands changements séculaires, comme l’a fait Weber (Tilly loue lui aussi Weber pour avoir étudié les processus de manière non romantique). Elle affirme que nous devons absolument nous concentrer sur le pouvoir :
L’accent mis par Weber sur la rationalisation a laissé de côté des dimensions sociales cruciales. Au même moment, W. E. B. Du Bois insistait sur le fait que le changement technologique ne pouvait être compris indépendamment des relations de pouvoir, en particulier celles structurées par la race et l’empire.
Nous devrions comprendre non seulement comment la technologie détermine qui détient le pouvoir de négociation, mais aussi ce qui semble socialement possible. Plus précisément :
L’efficacité et la productivité sont devenues des fins incontestées, rétrécissant la pensée et le désir et empêchant d’envisager des alternatives. Cette dynamique est perceptible dans les systèmes d’IA actuels. Les moteurs de recommandation orientent l’attention et le désir, créant des environnements qui font apparaître certaines possibilités comme naturelles tout en en occultant d’autres.
Cela me semble donc constituer l’autre volet de l’argumentation. Alison, James et moi-même soutenons que les sciences sociales ont besoin de financement pour cartographier les conséquences de l’IA. Alondra esquisse une feuille de route indiquant comment la sociologie, l’économie, les sciences politiques et les études sur la science et la technologie devraient aborder la manière dont l’IA elle-même devient une force structurante, façonnant une multiplicité de processus.
Ce qu’il faut, ce n’est pas simplement un répertoire des effets [de l’IA] dans tous les secteurs, mais des analyses intégrées de la façon dont les systèmes algorithmiques transforment les coordonnées fondamentales de l’existence sociale : la nature du travail et de la valeur économique, le caractère de la vie publique et de l’autorité politique, la production et la circulation du savoir, ainsi que les limites mêmes de l’action humaine. De tels cadres permettront d’appréhender l’intelligence artificielle non pas comme une technologie distincte, mais comme une couche infrastructurelle qui influe de plus en plus sur le fonctionnement des institutions, sur la manière dont les individus sont perçus et classés, et sur la façon dont les avenirs collectifs sont imaginés et compromis.
Dans cette perspective, l’IA s’apparente davantage à une technologie sociale :
D’un point de vue général, un constat récurrent se dégage de cette recherche : l’IA n’est pas une force externe agissant sur la société de l’extérieur, mais un phénomène interne constitué par des processus sociaux, des choix institutionnels, des dynamiques de marché et des luttes politiques. Ses effets ne sont ni uniformes ni prédéterminés. Ils varient en fonction du contexte, de la conception et de la répartition du pouvoir qui détermine la manière dont ces technologies sont conçues, déployées et contestées.
Cosma et moi pourrions en outre souligner l’opportunité6Ma traduction [GB]:L’IA en tant que technologie sociale de rapprocher l’informatique et les sciences sociales pour comprendre cela, en nous appuyant sur les travaux d’Herbert Simon.
C’est donc pour cette raison que je pense que nous avons non seulement besoin de sciences sociales bien financées et politiquement et économiquement indépendantes pour comprendre les conséquences de l’IA, mais aussi de réorienter les sciences sociales afin qu’elles soient à nouveau bien outillées pour traiter des grandes structures et des processus à grande échelle. Nous vivons dans un monde où il est urgent et essentiel de comprendre les changements à grande échelle, puisque c’est précisément ce type de changement que nous traversons actuellement.7Je pense qu’il va sans dire qu’il existe d’autres sources de changement de ce genre que l’IA, mais je le précise tout de même, au cas où. Les sciences sociales ont besoin à la fois d’un financement solide et d’un important travail interne pour se réorienter vers les questions qui comptent. J’écrirai davantage à ce sujet, tant à titre personnel qu’en collaboration avec d’autres.
Liste évolutive des traductions par Gilles en vrac
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.
Notes
- 1Ma traduction (GB)La recherche dont nous avons besoin… ↩︎
- 2L’image mentale que je me fais d’un « débat sur l’IA » ressemble de façon embarrassante à le cadran sur le front de la Mean Machine de 2000 AD, à la seule différence que les quatre réglages possibles seraient « excitable », « fébrile », « déréglé » et « dérangé ». C’est ma faute, bien sûr. ↩︎
- 3
- 4GB: Me fait penser à Harrison C. White ↩︎
- 5Voir ma traduction (GB) : Théorie du champ : l’IA… ↩︎
- 6Ma traduction [GB]:L’IA en tant que technologie sociale ↩︎
- 7Je pense qu’il va sans dire qu’il existe d’autres sources de changement de ce genre que l’IA, mais je le précise tout de même, au cas où. ↩︎
