Ce que Marx a bien compris, du point de vue des biens communs
Traduction de Commons, not communism – part 1, par Dave Darby, le 15 mars 2026
Table des matières
- Valeurs
- La nécessité d’un nouveau système, pas d’une réforme
- La transition du féodalisme au capitalisme
- L’exploitation
- Le matérialisme
- Conclusion
Voici le premier d’une série de 24 articles que j’espère rassembler dans un livre – dont le titre provisoire est *Le Manifeste des communers : Ni capitalisme ni communisme*. Voici une introduction à la série. J’encourage les commentaires, y compris les désaccords et les débats. Je changerai d’avis si l’on me présente de bons arguments. Cela ne peut qu’améliorer le livre.
Mon objectif général est de convaincre les anticapitalistes (et dans cet article comme dans les suivants, lorsque j’utilise le mot « capitalisme », je fais référence au système tel qu’il existe réellement) que les biens communs constituent la voie à suivre pour le remplacer; mon objectif dans cette série est de dissuader les indécis de s’engager sur la voie marxiste. Je veux montrer que les biens communs ne sont ni capitalistes ni communistes, et les présenter comme une alternative décentralisée à ces deux systèmes centralisés.
Un mouvement qui s’attribue le nom d’une personne suivi de la terminaison « -isme » est généralement synonyme de dévotion quasi religieuse (« c’est vrai parce que c’est écrit dans ce livre »), de dogme et de division. Le concept des biens communs rejette l’autorité injustifiée; il comporte des milliers d’approches et compte des centaines d’auteurs influents, mais pas un seul gourou (bien que Proudhon et Kropotkine s’en approchent, et plus récemment, Elinor Ostrom, David Graeber, David Bollier et, pour moi personnellement, Kevin Carson). Engels, le plus proche collaborateur de Marx, a rapporté que celui-ci avait déclaré : « Je ne suis pas moi-même marxiste », en opposition à ceux qui le déformaient et transformaient son œuvre en doctrine figée. Il s’agit moins de Marx lui-même que de la mise en œuvre de ses idées. Il n’a pas plaidé en faveur d’un État à parti unique, d’une police secrète ou de goulags – bien que je soutienne que partout où ses idées ont été mises en œuvre au niveau de l’État, cela a systématiquement donné lieu à un système centralisé et autoritaire.
Le marxisme a captivé la majeure partie de la gauche anticapitaliste au 20e siècle, évinçant des alternatives qui auraient pu réellement réussir, et nous voici aujourd’hui face à un capitalisme plus fort que jamais (bien qu’il provoque un effondrement écologique, ce qui signifie qu’il ne durera pas).
Il a certainement fait quelque chose de bien pour avoir des partisans aussi fidèles si longtemps après sa mort. Il a raconté une histoire convaincante sur la façon dont le capitalisme s’est développé, comment il enrichit une poignée de gens aux dépens de la plupart d’entre nous et donne le pouvoir à une minuscule élite impitoyable, mais aussi sur la façon dont il renferme les germes de sa propre destruction, si nous retroussons nos manches et faisons en sorte que cela se produise.
La vision mûre du communisme chez Marx, après une « dictature du prolétariat » (temporaire), est que l’État disparaîtra parce qu’il ne sera plus nécessaire – les communautés pourront s’organiser elles-mêmes pour subvenir à tous leurs besoins, y compris en matière de gouvernance. La production, par le biais d’une « libre association des producteurs », est axée sur l’usage plutôt que sur le profit. Les biens communs, en d’autres termes. On pourrait donc penser que les partisans des biens communs et les marxistes seraient des alliés naturels. Mais la dictature « temporaire » n’est bien sûr jamais temporaire. Nous y reviendrons dans le prochain article (et nous aborderons également le virage de Marx vers une approche plus proche des biens communs au cours de ses dernières années), mais commençons par rendre à Marx ce qui lui est dû.
Valeurs
Les partisans des biens communs et les marxistes partagent de nombreuses valeurs – quant à ce qu’est la réussite, ce qui constitue une bonne vie, ce qui est admirable et ce qui est honteux. Les capitalistes peuvent croire que la réussite et une bonne vie impliquent beaucoup d’argent, des biens de luxe, plusieurs résidences, etc. Ils respectent et admirent les milliardaires. Les marxistes et les partisans des biens communs s’entendent pour dire qu’il est honteux d’être milliardaire, et non admirable, car devenir milliardaire implique d’exploiter des centaines de milliers, voire des millions de personnes (en tirant profit de leur travail plutôt que du sien), de vider les communautés de leurs richesses et de favoriser la destruction de l’environnement, leur influence garantissant que les États et les marchés accordent la priorité à une croissance perpétuelle au détriment des limites écologiques. La philanthropie ne convainc ni les marxistes ni les gens ordinaires, car il s’agit d’un exercice de relations publiques avantageux sur le plan fiscal qui consiste à utiliser une infime fraction de leur richesse pour atténuer les torts causés par le système qui l’a créée.
Les valeurs façonnent les sociétés. L’ancienne Sparte valorisait le courage et l’honneur, ce qui a donné naissance à une société guerrière. Le capitalisme privilégie le profit et l’accumulation par-dessus tout, ce qui engendre une société axée sur l’argent, avec tous les problèmes qui y sont associés. Les milliardaires possèdent la richesse et le pouvoir nécessaires pour faire passer leurs valeurs pour du bon sens, grâce à leur propriété et à leur contrôle des médias, des groupes de réflexion, du milieu universitaire, de la publicité et de l’État. Le message est le suivant : arrivez à l’heure, travaillez fort, faites ce qu’on vous dit, économisez votre argent, investissez-le judicieusement, lancez des entreprises, et vous aussi, vous pourrez devenir patron, actionnaire, prêteur ou propriétaire, et posséder beaucoup d’argent et de biens, ce qui est le but de la vie.
Ainsi, en raison de leurs valeurs, les capitalistes considèrent des phénomènes comme le réchauffement climatique avant tout comme un problème parce qu’il affecte la croissance et les profits, et non parce qu’il détruit la nature et tue des millions de personnes – ce qui est insensible et inhumain. Les gens du peuple et les marxistes s’opposent à ces valeurs, bien qu’ils aient des stratégies très différentes.
La nécessité d’un nouveau système, et non d’une réforme
Marx a été le premier à associer le rejet du capitalisme à l’argument selon lequel celui-ci ne peut être réformé – il est intrinsèquement exploiteur des personnes et nuisible aux communautés (il a également fait quelques remarques indiquant qu’il comprenait à quel point il est néfaste pour la nature, bien que l’écologie ne fût pas une discipline bien développée à son époque). De minuscules élites ont toujours existé depuis l’Antiquité, mais la concentration mondiale de la richesse et du pouvoir sous le capitalisme est sans précédent – une véritable démocratie et un partage significatif du pouvoir sont impossibles dans de telles conditions.
Avant Marx, l’économie était dominée par David Ricardo, qui affirmait que les salaires des travailleurs ne seraient jamais que juste suffisants pour les maintenir en vie et leur permettre de procréer davantage de travailleurs. Les profits enrichissent considérablement les propriétaires des moyens de production, ce qui entraîne un conflit entre les salaires et les profits – mais les profits doivent être suffisamment élevés pour assurer la poursuite du développement économique (Des principes de l’économie politique et de l’imposition, chapitre 6). C’était une vision brutale, mais tout le monde n’était pas d’accord. Marx écrivait à peu près à la même époque que John Stuart Mill, au milieu du XIXe siècle. Tous deux ont été témoins des horreurs du capitalisme naissant et souhaitaient améliorer les conditions de vie des travailleurs, mais leurs idées sur la manière d’y parvenir étaient très différentes. Tous deux ont été influencés par la constatation de Jean-Jacques Rousseau selon laquelle l’accumulation de biens permettait à certains de dominer les autres (« L’homme naît libre, et partout il est dans les fers. »).
L’approche de Mill consistait à réformer les structures et les institutions sociales. L’éducation, le suffrage universel et les institutions libérales amélioreraient les capacités morales et intellectuelles de la population et mettraient fin à l’oppression, tout en restant dans le cadre d’une économie capitaliste et d’un État libéral. Marx considérait que l’État n’est pas neutre, mais qu’il est contrôlé par les plus puissants de la société (les capitalistes), à leurs propres fins — que la fonction première de l’État est de gérer et de protéger les intérêts de la classe capitaliste. La domination, l’oppression, la concentration de la richesse et la pauvreté sont dues aux structures et institutions sociales elles-mêmes, et non à des défaillances morales. Le capitalisme est conçu pour payer les travailleurs le moins possible et les actionnaires le plus possible. Ce n’est pas un défaut du capitalisme, c’est sa raison d’être. La réforme ne suffit pas — elle ne fait que prolonger l’agonie, maintenir le capitalisme en vie et rendre son remplacement plus difficile. Nous avons besoin d’un nouveau système.
Il n’aurait pas pu prévoir l’ampleur actuelle de la destruction de l’environnement, des migrations de masse, de la désinformation, de la surveillance et de la concentration des richesses. Depuis son époque, le capitalisme a intensifié cette folie. Les sociétés détiennent des participations les unes dans les autres et s’engagent mutuellement à verser de l’argent qu’elles n’ont pas pour des services qui n’existent pas. OpenAI s’est engagée à verser 300 milliards de dollars qu’elle n’avait pas pour des services Oracle qui n’existent pas (des services infonuagiques nécessitant d’énormes centres de données). OpenAI a besoin de ces centres de données pour générer des revenus, et Oracle a besoin de l’argent d’OpenAI pour construire ces centres de données (dont aucun n’a encore été construit au moment où j’écris ces lignes). Les médias corporatifs célèbrent ces ententes, et le cours de leurs actions grimpe parce que les gens sont enthousiasmés par les sommes qu’ils pourraient gagner – c’est un peu comme vendre des pelles aux prospecteurs pendant la ruée vers l’or. Il n’y a aucune garantie de créer de la valeur, mais ils gagnent quand même des sommes faramineuses parce que tant de gens sont enthousiasmés par la perspective de s’enrichir rapidement, et espèrent que la bulle n’éclatera pas avant qu’ils aient fait fortune. Consultez l’excellent Ed Zitron pour en savoir plus à ce sujet.
L’accent mis par Marx sur les moyens de production est un peu dépassé de nos jours (bien que pas complètement). Au 21e siècle, le pouvoir réside davantage dans la propriété des moyens d’échange, des médias, des plateformes et des algorithmes.
La transition du féodalisme au capitalisme
Marx a démystifié certains contes de fées capitalistes – par exemple, l’idée que les premiers capitalistes se sont enrichis grâce à leur travail acharné et à leur épargne, et que les travailleurs s’installaient volontairement dans les villes pour travailler dans leurs usines. Il a reconnu que a) la transition vers le capitalisme a nécessité le recours à la violence (par le biais des enclosures) pour empêcher les paysans d’accéder aux terres communes, de sorte qu’ils ne puissent plus subvenir à leurs besoins de subsistance et soient contraints de s’entasser dans des bidonvilles et de travailler dans des usines; et b) les premiers capitalistes ne se sont pas enrichis grâce à leur travail acharné. La plupart d’entre eux étaient auparavant (et l’étaient souvent encore) de riches propriétaires fonciers. Dans son berceau même, le capitalisme s’est bâti sur de la « vieille fortune », issue de terres volées par des mercenaires normands.
Les paysans ont été chassés de leurs terres et remplacés par des moutons destinés à fournir de la laine à l’industrie textile en pleine expansion. Dans les nouvelles villes où ils s’étaient réfugiés, les conditions de vie des travailleurs étaient épouvantables, à une époque où les classes supérieures s’enrichissaient fabuleusement grâce à la propriété d’usines au pays et à la colonisation ainsi qu’au pillage des ressources à l’étranger.
Marx a vu ce que les autres ne voyaient pas : que les gens ordinaires avaient été séparés des moyens de production par les clôtures massives des terres communes, et contraints de travailler dans des usines qui ne leur appartenaient pas, pour vendre leur force de travail à des capitalistes qui réalisaient d’énormes profits sur leur dos. La richesse se concentre, car les capitalistes gagnent davantage d’argent en ayant déjà de l’argent. Le fait d’être riche ou pauvre dépendait encore principalement de la famille dans laquelle on naissait.
Les capitalistes rétorqueront que les travailleurs ont de faibles revenus alors qu’auparavant ils n’en avaient aucun, ce qui signifie que leur situation s’est améliorée. Cet argument a été repris à maintes reprises pour les pays pauvres du Sud, où les enclosures et l’urbanisation se poursuivent. Mais auparavant, ces populations avaient accès à la terre, produisaient leur propre nourriture, construisaient leurs propres maisons sans assurance ni hypothèque, et vivaient au sein de communautés solides où la garde d’enfants et les activités sociales et de loisirs étaient gratuites. Avoir plus d’argent (ou en avoir tout court) ne signifie pas une augmentation de la « richesse » et du bien-être.
Exploitation
Marx avait constaté que les capitalistes ne peuvent pas verser à leurs travailleurs la valeur totale générée par leur travail, une fois les coûts fixes couverts, car s’ils le faisaient, il n’y aurait plus de profit (pas seulement la plus-value, mais l’argent prélevé au profit des propriétaires et des actionnaires). C’est ce qui sous-tend la théorie de la valeur-travail (TVT), un concept antérieur à Marx et développé par Adam Smith et David Ricardo.
Il est désormais possible d’envisager un monde sans aucun travail humain, ou du moins sans travail humain au service des capitalistes – un monde dans lequel tout le travail pour les entreprises serait effectué par des robots, des véhicules autonomes et l’IA (y compris la fabrication des robots et le développement de l’IA). Le travail des humains ne consisterait plus qu’en des tâches qu’ils souhaitent accomplir, qu’elles soient rémunérées ou non. Cela pose de sérieux problèmes à la théorie de la valeur-travail, mais qu’elle soit finalement vraie ou non, à l’heure actuelle, sans travailleurs, il n’y a pas de profits pour les capitalistes – et les travailleurs le savent. Les récompenses qu’ils reçoivent pour un travail épuisant, ennuyeux et potentiellement dangereux sont loin d’égaler celles que les capitalistes obtiennent simplement pour le fait d’avoir de l’argent, sans fournir le moindre effort.
Les entrepreneurs individuels et les travailleurs coopératifs reçoivent la valeur totale de leur travail une fois les dépenses couvertes, puisqu’il n’y a ni propriétaires privés ni actionnaires pour prélever des profits – ce qui rend les coopératives et le travail autonome particulièrement bien adaptés aux biens communs. Mais même si les acteurs du marché sont de petites entreprises locales et qu’un secteur des biens communs en pleine expansion réduit le secteur des grandes entreprises, le fait d’employer d’autres personnes pour qu’elles travaillent « pour » vous (plutôt qu’avec vous) reste une forme d’exploitation. Les propriétaires de petites entreprises ne peuvent toujours pas verser à leurs employés la pleine valeur de ce qu’ils ont produit, sous peine de ne réaliser aucun profit.
Mais les petites entreprises ne posent pas les mêmes problèmes pour la démocratie que les grandes sociétés. Si votre sandwicherie, votre salon de coiffure ou votre boulangerie indépendante ne fait pas partie d’une chaîne d’entreprises, elle ne concentre pas la richesse au point de pouvoir corrompre la politique. Cependant, le problème est que les petites entreprises ne restent souvent pas petites. Tesco a en fait commencé comme un étal de marché. Je ne connais pas la réponse à cette question, mais la création de biens communs est une première étape, après quoi nous pourrons élaborer des stratégies visant à plafonner la taille des entreprises et à développer une économie composée d’entrepreneurs individuels et de coopératives de toutes sortes. Mais nous devons d’abord briser le pouvoir des grandes sociétés, et Marx avait raison de dire qu’il n’y a aucune chance d’y parvenir dans le cadre du capitalisme.
Matérialisme
Sur le plan scientifique, personnellement, je suis matérialiste, en ce sens que je ne crois pas (comme Descartes) que l’esprit et la matière soient des « substances » différentes. Je suis d’accord avec Daniel Dennett pour dire que la conscience est ce que fait le cerveau. Les pensées, les idées, les sentiments et la prise de conscience sont le fait des neurones, qui sont physiques. Enlevez-vous une jambe, ou n’importe quelle autre partie du corps à l’exception de votre cerveau (certains auront besoin d’une prothèse), et vous conserverez votre conscience; mais sans cerveau, pas de conscience.
Mais Marx ne parlait pas de physique. Il était matérialiste en ce sens qu’il croyait que l’évolution des conditions sociales et économiques (matérielles) modifie la pensée humaine, contrairement aux idéalistes comme Hegel, qui croyaient le contraire – à savoir que l’évolution de la pensée humaine modifie les conditions sociales et économiques; ou comme Platon (le monde idéal des formes est plus réel que le monde matériel). Marx avait-il raison? Eh bien, pensez-vous que la Révolution française (capitaliste) a eu lieu parce qu’un nombre suffisant de personnes ont été inspirées par les idées développées pendant les Lumières, ou parce que les Français ordinaires en avaient assez de payer des impôts élevés, de travailler trop dur, de se faire dicter leur conduite et de ne jamais avoir assez pour subvenir à leurs besoins fondamentaux? Si vous penchez pour la première hypothèse, vous êtes probablement un idéaliste; si vous penchez pour la seconde, un matérialiste.
Marx rejetait l’idéalisme religieux qui maintenait l’ordre sous le féodalisme. Le féodalisme (et la religion) devaient être neutralisés. Marx était pro-capitaliste face au féodalisme, qui devait être remplacé par le capitalisme afin de libérer l’énorme capacité productive qui serait finalement et inévitablement usurpée par le socialisme.
Mon instinct me pousse également vers le matérialisme en sciences sociales. Un changement en profondeur ne se produit vraiment que lorsque les gens ont faim et sont désespérés, peu importe leur façon de penser ou les nouvelles idées. Vous vous demandez peut-être pourquoi j’écris alors des articles comme celui-ci, pour influencer la pensée des gens. Eh bien, je souhaite effectivement que vous appuyiez les biens communs, et j’essaie d’attirer des militants potentiels – mais je pense que les biens communs finiront par se généraliser principalement parce qu’ils procurent des avantages matériels aux gens, et non parce que c’est la meilleure idée (même si c’en est une!). Parler aux travailleurs de conscience de classe ou de rébellion peut s’avérer contre-productif (essayez, et vous verrez quelle réaction vous obtiendrez).
Ce que je ne dis absolument pas, c’est que le sentiment d’émerveillement que je ressens lorsque je suis dans la nature (par exemple) est moins important que les biens matériels. Simplement que la voie menant au remplacement du capitalisme par les biens communs est en grande partie matérielle. Cependant, sans les idées des Lumières, la Révolution française n’aurait pu être que des émeutes de la faim.
Les idées d’Edmund Husserl semblent combiner des approches idéalistes et matérialistes, en mettant l’accent sur l’expérience vécue plutôt que sur la théorie. Les idées et les pensées des gens sont importantes, mais elles sont toujours orientées vers quelque chose dans le monde réel. En d’autres termes, la conscience et les conditions matérielles ne sont pas distinctes – elles se rejoignent dans ce que les gens vivent réellement. Les gens agissent, coopèrent et prennent des décisions non seulement en raison d’idéaux abstraits, mais aussi en raison de besoins, d’occasions et de défis concrets. Les biens communs, par exemple, se développent et perdurent non pas simplement parce que quelqu’un en explique la valeur, mais parce qu’ils sont perçus comme utiles, pratiques et essentiels à la vie quotidienne.
Marx avait compris que le pouvoir dans le capitalisme est de nature économique. L’économie était pour lui la « base », et le reste constitue la « superstructure » (politique, institutions, culture) – c’est pourquoi nous devons bâtir l’économie des biens communs avant de pouvoir espérer exercer un véritable pouvoir politique.
Les biens communs ne visent pas avant tout à changer les idées, du moins pas pour la majorité. Ils constituent un moyen d’établir des relations de confiance au sein des communautés en offrant des choses utiles et abordables, notamment des emplois, principalement à la classe ouvrière, ainsi que des placements communautaires, sans malice, offrant un rendement équivalent à une rente, principalement à la classe moyenne. Il s’agit en fin de compte d’une approche matérialiste du changement.
Conclusion
Un autre aspect positif de l’approche marxiste, du point de vue des biens communs, est que les conditions pour la mise en place des biens communs pourraient en fait être meilleures en Chine communiste qu’en Occident, bien que nous ne puissions en être certains. J’expliquerai pourquoi dans un chapitre ultérieur. Mais ce sera fragile : un parti communiste centralisé peut reprendre le contrôle d’une infrastructure décentralisée à tout moment, surtout s’il se sent menacé par l’Occident – ce qui semble de plus en plus probable. Nous avons besoin de biens communs qui ne dépendent pas d’un pouvoir centralisé pour se construire, et qui ne soient pas menacés par la possibilité qu’un pouvoir centralisé les ferme.
Cet article met donc en lumière les aspects positifs du marxisme, du moins du point de vue des biens communs. Mais c’est la nécessité d’un « renversement par la force de toutes les conditions sociales existantes » (le Manifeste communiste) et d’une « dictature temporaire du prolétariat » (voir l’article suivant) qui a causé tant de problèmes et divisé les marxistes et les partisans des biens communs.
Les partisans des biens communs et les marxistes pourraient potentiellement être des alliés en raison du potentiel anticapitaliste des biens communs; et bien sûr, le fait d’être client, employé ou investisseur dans les biens communs ne dépend pas des convictions politiques. Beaucoup de personnes qui se disent marxistes le font parce qu’elles adhèrent à sa critique matérialiste du capitalisme, et non parce qu’elles veulent s’emparer de l’État. Mais dans la réalité, lorsque les marxistes accèdent au pouvoir, les solutions décentralisées ne sont vraiment pas leur tasse de thé, et ils ont tendance à les faire disparaître.
Je ne cherche pas à m’aliéner qui que ce soit, et je suis ouvert au débat. Je cherche surtout à influencer les anticapitalistes qui en ont assez du système électoral, qui cherchent des alternatives et qui s’intéressent peut-être à Marx. Dans les prochains articles, je veux expliquer pourquoi Bakounine avait raison, et pourquoi la meilleure voie est celle de la décentralisation, et non la tentative de contrôler l’État.
Dans le prochain article, j’examinerai les erreurs de Marx du point de vue des biens communs, notamment : a) l’idée selon laquelle, le capitalisme ayant été historiquement nécessaire au communisme, l’enclosure des biens communs était donc également nécessaire; b) la nécessité de s’emparer de l’État; c) l’impératif de maximiser la croissance; et d) le rôle du prolétariat en tant que vecteur de changement – même s’il est en voie de disparition en Occident et a de toute façon largement rejeté le marxisme.
