Moloch, qui a laissé les gouvernements bouche bée ! Moloch, dont l’esprit n’est qu’une pure machine !
Traduction de How AI Madness Helped Fuel DOGE par Henry Farrell sur Substack, 12 mai 2026

Au cours des derniers mois, Cosma et moi avons rédigé un nouvel article intitulé « AI as Social Technology ». [Ma traduction : L’IA en tant que technologie sociale] Il est désormais disponible dans la collection du Knight First Amendment Institute. Je suis évidemment terriblement partial, mais je pense que c’est une bombe. Allez le lire.
Cet article a trois objectifs principaux. Premièrement, en lien avec d’autres textes que nous avons écrits, il s’oppose à une tendance générique de la pensée de la Singularité, qui utilise des expériences de pensée farfelues pour prophétiser l’avenir proche. Au contraire, il soutient qu’il faut s’appuyer sur les sciences sociales et l’histoire réelles. Celles-ci vous diront que les choses sont plus compliquées et intéressantes que ne le laissent croire les récits stylisés, mais c’est parce que l’avenir risque d’être un véritable chaos, à la fois similaire et différent du chaos que nous connaissons aujourd’hui.
Deuxièmement, il vise à proposer une meilleure façon d’appréhender ce chaos. Il combine notamment des travaux récents sur le « coarse graining » avec les idées d’Herbert Simon et de Charles Lindblom, suggérant que ceux-ci établissent un terrain d’entente entre l’informatique, les sciences sociales traditionnelles et les études sur la science et la technologie.
Enfin, et de manière plus directe, il soutient qu’une variante particulière de la pensée douteuse sur l’IA a contribué à alimenter l’essor de DOGE.
Les analyses centrées sur l’AGI dépeignent la bureaucratie comme une coordination centralisée, le problème principal étant que les échelons inférieurs ne parviennent pas à mettre en œuvre les priorités de la hiérarchie… Les arguments spéculatifs sur l’AGI ont contribué à inspirer le projet DOGE d’Elon Musk, qui cherchait à démanteler de vastes pans de l’appareil administratif américain. Une grande partie du travail et des aspirations de DOGE impliquait l’application de modèles de langage (LLM) et d’« agents » d’IA pour accomplir diverses tâches ouvertes, souvent de manière très médiocre… On ne peut certainement pas attribuer uniquement aux spéculations sur l’AGI le « DOGEmaxing » et le démantèlement de la bureaucratie fédérale par l’administration Trump ; les causes se recoupent à bien des égards. Cependant, si l’on estime que le devoir d’une bureaucratie est de mettre en œuvre le programme du dirigeant, et que l’AGI est proche, il n’est pas difficile de conclure que cette dernière offre un moyen providentiel d’accomplir le premier.
L’article contient bien d’autres éléments, notamment de nombreux détails supplémentaires sur l’intersection entre la spéculation sur l’AGI et la pensée DOGE, ainsi qu’un argumentaire expliquant en quoi les conséquences de l’IA pour la bureaucratie seront bien plus chaotiques que n’importe laquelle de ces interprétations stylisées. Mais il y a aussi des points dont nous n’avons pas eu le temps de parler. Deux d’entre eux méritent d’être mentionnés.
Premièrement, « l’accélérationnisme effectif » est un élément important du mélange intellectuel qui a contribué à produire la chimère IA-DOGE. En particulier, les arguments néo-réactionnaires de Nick Land ont eu des conséquences réelles et pernicieuses. Le « DOGEMaxing » et les notions similaires ont une dette intellectuelle envers les idées de Land (le terme « machinique » revient souvent dans les arguments), même si les personnes qui avancent ces arguments ne sont pas nécessairement d’accord avec tout ce qu’il dit. Les affirmations selon lesquelles notre monde sera radicalement refait à l’image de la logique des machines sont presque omniprésentes, que les auteurs considèrent l’État-machine-dieu comme quelque chose à craindre, à célébrer ou les deux à la fois. De même, comme nous le suggérons dans l’extrait cité plus haut, les spéculations sur l’IA ne sont qu’une justification parmi d’autres des efforts de l’administration Trump pour démanteler l’État administratif. Je serais surpris de découvrir que, par exemple, Russell Vought a lu des manifestes néo-réactionnaires en ligne alimentés par la technologie.
Deuxièmement – et c’est quelque chose que j’ai compris tardivement en écrivant –, il existe une différence fondamentale entre le projet désastreux DOGE et la volonté apparemment similaire, tant chez les personnes de centre-droit que de gauche, de créer une bureaucratie gouvernementale plus efficace et plus réactive. Cela a en fait été source d’une confusion considérable. Les deux approches divergent de manière cruciale sur la question de qui le gouvernement devrait-il servir ?
La pensée DOGE/AI part du principe que la bureaucratie devrait être principalement (voire exclusivement) à l’écoute des personnes au sommet. De ce point de vue, le problème que l’IA résout est un mélange d’inertie institutionnelle habituelle et de résistance spécifique de la part de l’« État profond ». Il y a des compromis implicites pour certaines personnes qui adhèrent à cet argument (d’autres, les véritables adorateurs, s’en fichent peut-être tout simplement). Utiliser l’IA pour construire le Moloch machinique signifie à la fois donner les moyens à l’administration Trump de réaliser sa quête de la grandeur américaine, et donner les moyens au Parti communiste chinois de réaliser sa quête d’éradication de l’individualité et de la liberté humaines. Ce qui permet à Trump de se débarrasser plus facilement des fonctionnaires de niveau intermédiaire qui sabotent ses efforts en achetant de l’IA et de l’expertise au secteur privé, permet également aux dirigeants du Parti communiste chinois de construire des apparatchiks d’apprentissage automatique qui mettent parfaitement en œuvre son programme. Selon cette analyse, on pourrait peut-être freiner la Chine, par exemple en n’exportant pas les puces les plus rapides pour l’entraînement de l’IA ; ou peut-être pas.
Les fonctionnaires efficaces, en revanche, ne se chargent pas de s’assurer que les ordres du Cher Leader soient mis en œuvre comme il se doit. Ils s’intéressent plutôt à libérer les bureaucrates pour qu’ils puissent faire ce qui est manifestement juste, plutôt que de les ensevelir sous le béton des directives descendantes. L’impulsion est donc de faire davantage confiance aux bureaucrates et de leur donner les moyens et l’autonomie nécessaires pour répondre aux besoins évidents. Cela implique de créer de meilleures boucles de rétroaction entre le haut et la base, afin que les mesures, les outils et peut-être même les objectifs soient redéfinis à mesure que le problème est mieux compris. Mais cela signifie aussi créer des interfaces grâce auxquelles les fonctionnaires peuvent interagir davantage avec le public et répondre mieux et plus rapidement aux demandes de celui-ci, tout en les aidant à collaborer avec d’autres membres de l’administration qui possèdent les compétences et les connaissances nécessaires, sans se noyer dans la paperasserie. Le pari général ne consiste pas à mieux subjuguer les fonctionnaires, mais à les rendre plus autonomes. C’est plus ou moins le contraire de DOGE, et sa vision de l’IA est plus obscure.
Évidemment, certaines réformes ou technologies susceptibles d’aider l’une des visions pourraient tout aussi bien aider l’autre. Mais l’une des implications des arguments de Cosma et des miens est qu’ils ont des conceptions radicalement différentes de ce que l’État devrait faire, et dans quel but. Je soupçonne – bien que cela demanderait beaucoup plus de travail à établir – que les différences entre le DOGEMaxing et l’approche de la bureaucratie efficace correspondent assez bien aux différences entre la cybernétique soviétique, avec ses ambitions programmatiques de « tout planifier », et la cybernétique de gestion de Stafford Beer et de ses collègues. À l’instar de celles-ci, ce sont des approches très différentes qui sont regroupées en raison de certains points communs dans la terminologie.
Quoi qu’il en soit, ce ne sont là que des remarques en marge d’un argument plus large. Si cela vous intéresse, n’hésitez pas à lire l’article lui-même ! [ou sa traduction ici sur Gilles en vrac]
Fichier Excel des traductions par Gilles en vrac
Fiches avec les premières phrases (et non seulement les titres)
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.
