Qu’est-ce qui se cache derrière cette nouvelle idée dangereuse selon laquelle la démocratie devrait être réservée aux personnes hautement instruites?
Traduction de The New Libertarian Elitists, par Henry Farrell, Hugo Mercier et Melissa Schwartzberg. Publié sur Democracy Journal du Printemps 2023, n° 68

Ces dix dernières années ont été difficiles pour la démocratie. Ce n’est pas seulement que Donald Trump ait été élu contre la volonté de la majorité des électeurs américains, puis qu’il ait tenté de renverser le résultat d’une élection qu’il avait perdue. Ce n’est pas non plus que la démocratie soit remise en cause ailleurs dans le monde, alors que la Chine renforce son régime à chef unique et que des démocraties fragiles comme la Turquie et la Hongrie deviennent de plus en plus despotiques. C’est que la démocratie a perdu son sentiment de « destin manifeste ».
Il y a trois décennies, il semblait plausible que les despotes ne fussent que des résidus assiégés, tentant désespérément d’endiguer la marée inévitable de la démocratie. Aujourd’hui, ils semblent plus forts. De nombreux politiciens élus démocratiquement et leurs partisans semblent aspirer à un avenir sans concurrence démocratique, dans lequel les bonnes personnes (c’est-à-dire eux) seraient définitivement aux commandes, tandis que leurs ennemis seraient marginalisés ou éliminés. Certains intellectuels de droite fournissent des arguments aux antidémocrates, affirmant que la démocratie ne peut pas fonctionner parce que les citoyens sont tout simplement trop partiaux et ignorants. Ils soutiennent que la démocratie devrait être réduite, voire remplacée par de nouveaux systèmes de gouvernement, où les personnes intelligentes et bien informées (c’est-à-dire celles qui croient en l’économie néoclassique et aux marchés efficients) auraient la priorité sur celles qui sont trop stupides et mal informées pour comprendre leurs propres intérêts.
Si la démocratie veut faire plus que simplement survivre — si elle veut s’épanouir —, elle doit changer. La période où elle a connu son plus grand succès apparent est aussi celle où la pourriture s’est installée. Lorsque les citoyens et les dirigeants de démocraties apparemment stables ont tenu cette stabilité pour acquise, ils ont pour la plupart ignoré les plaies purulentes de la démocratie : les inégalités économiques systématiques, les groupes qui y étaient constamment perdants, et les nombreuses occasions qu’elle offrait de contourner le système. De nombreux spécialistes en sciences sociales ont eux aussi tenu ses avantages pour acquis. Certains ont proposé des justifications abstraites de la démocratie, qui reposaient souvent sur des hypothèses irréalistes concernant la façon dont les êtres humains pensent et agissent. La plupart ont simplement supposé que la démocratie parviendrait d’une manière ou d’une autre à rester sur la bonne voie.
Remettre la démocratie sur les rails exigera une myriade de réformes. Rien qu’aux États-Unis, cela implique notamment d’empêcher le découpage électoral abusif, d’éliminer l’obstruction parlementaire, de garantir le droit de vote et de limiter le pouvoir d’une Cour suprême antidémocratique. Mais pour s’assurer que ces réformes aboutissent à une forme de démocratie plus saine et plus durable, il nous faut davantage. Au lieu d’un triomphalisme démocratique, nous devons comprendre quand la prise de décision collective fonctionne bien et quand elle fonctionne mal. Nous ne pouvons pas fonder cette compréhension sur des théories idéalistes selon lesquelles la démocratie serait toujours merveilleuse, ou selon lesquelles les êtres humains seraient toujours des citoyens responsables et bien informés. Nous devons plutôt partir de la psychologie des êtres humains réels et construire des institutions qui fonctionnent réellement et qui sont susceptibles de rester stables au fil du temps, même si les citoyens ont leurs défauts. En bref, nous devons abandonner l’hypothèse selon laquelle la démocratie est la meilleure solution, pour comprendre comment l’améliorer.
Ce qui est surprenant — voire paradoxal —, c’est qu’une telle compréhension puisse s’appuyer sur le genre de résultats scientifiques qui, selon les opposants intellectuels autoproclamés à la démocratie, devraient rendre celle-ci impossible. De nouvelles recherches en sciences cognitives montrent que même si les individus ont tendance à favoriser leur propre camp et à défavoriser les autres, ils peuvent tout de même prendre de bonnes décisions collectives. C’est une triste réalité de la condition humaine que nous croyions à nos propres balivernes, même lorsqu’elles sont ridicules. Mais nous sommes également assez doués pour déceler les « conneries » des autres et aimons le leur faire savoir, surtout lorsque nous ne sommes pas d’accord avec eux. C’est pourquoi les débats de groupe peuvent mener à de meilleurs résultats que ce à quoi on pourrait s’attendre.
Dans de bonnes circonstances, les gens peuvent effectivement corriger les biais les uns des autres. Déterminer quelles sont ces circonstances et comment les reproduire peut nous aider à dépasser la complaisance et le pessimisme à l’égard de la démocratie. Nous pouvons commencer à comprendre quand la démocratie fonctionne et comment, afin d’orienter les réformes de manière à ce qu’elles fonctionnent mieux et continuent de fonctionner. Ce qu’on pourrait appeler une « démocratie sans conneries » serait une nouvelle façon de structurer le désaccord démocratique qui utiliserait la capacité d’argumentation comme un engrais favorisant une croissance rapide. Mais nous devons d’abord éliminer les conneries qui sont généreusement répandues par les penseurs antidémocratiques.
Quelques éminents critiques libertaires affirment disposer de preuves scientifiques démontrant que la démocratie échoue selon ses propres critères. Jason Brennan, philosophe à l’école de commerce de Georgetown, estime que presque tous les citoyens sont soit des naïfs, soit des fripons : des « hobbits » ignorants qui ne connaissent pas vraiment la politique ou s’en moquent, ou des « hooligans » fanatiques qui s’en soucient beaucoup trop. Il déplore l’ignorance des Américains face aux faits politiques fondamentaux, mais suggère que ce serait une erreur de les éduquer davantage en les incitant à s’engager davantage en politique. Selon lui, les êtres humains sont victimes d’une multitude de préjugés. Ils ne réfléchissent pas correctement, ignorent ou interprètent mal les preuves qui les dérangent, s’attachent émotionnellement aux partis politiques, succombent à la pression des pairs et, en général, font de très mauvais citoyens. Lorsque les hobbits commencent à s’intéresser à la politique, ils risquent fort de devenir des hooligans, transformant une apathie terne en un zèle partisan féroce.
La solution, estime Brennan, consiste à remplacer la démocratie par l’« épistocratie » — le gouvernement de ceux qui savent mieux. Ceux qui sont mieux informés pourraient voir leur vote compter davantage, ou ceux qui échoueraient à un examen d’admissibilité (qui pourrait tester leurs connaissances en « introduction à la microéconomie et introduction aux sciences politiques ») se verraient privés du droit de vote. Peut-être, dit-il, que les connaissances politiques sont « en corrélation négative » avec le fait d’être noir et « en forte corrélation négative » avec le fait d’être une femme. Il n’en reste pas moins que c’est un risque que Brennan est prêt à prendre. Il estime que les personnes défavorisées sont beaucoup plus susceptibles que les autres de se tromper sur ce dont elles ont réellement besoin.
Brennan souhaite que l’épistocratie s’appuie sur le jugement de personnes capables de penser davantage comme des « Vulcains », faisant preuve d’une capacité à raisonner, à l’instar de Spock, de manière claire et impartiale sur la base de preuves solides. Brennan laisse entendre, comme on pouvait s’y attendre, qu’il fait lui-même partie de cette minorité d’élite. Comme il le fait généreusement savoir à ses lecteurs, il est « professeur titulaire […] dans une université de recherche d’élite, titulaire d’un doctorat du programme de philosophie politique le mieux classé du monde anglophone ». Il n’est donc pas surprenant qu’il dispose d’un « jugement politique supérieur sur un grand nombre de questions politiques par rapport à bon nombre de [ses] concitoyens ».
Les idées de Brennan ont fait l’objet de longues discussions dans des publications telles que The New Yorker et Vox. Son ouvrage le plus marquant, Against Democracy, a été traduit en plusieurs langues. Bryan Caplan, professeur d’économie à l’Université George Mason, est un peu moins connu et n’a pas le penchant de Brennan pour la provocation odieuse : bien qu’il avance parfois des affirmations surprenantes et peu plausibles, il semble raisonner sincèrement à partir des principes fondamentaux du libertarisme, plutôt que de chercher délibérément à provoquer. Caplan soutient que « le règne des démagogues […] est l’état naturel de la démocratie ». À l’instar de Brennan, il présente une multitude de résultats de recherche, tous destinés à démontrer que les électeurs sont ignorants, que les préjugés sont endémiques et que la démocratie, contrairement aux marchés, n’incite guère les gens à faire les bons choix.
Brennan et Caplan se sont employés à raviver d’anciens arguments conservateurs et libertariens contre la démocratie — et à en inventer de nouveaux. Lorsque Brennan affirme que l’électorat démocratique est « systématiquement incompétent » et déclare que si « les faits s’avéraient exacts, certaines personnes ne devraient pas avoir le droit de vote, ou devraient disposer de droits de vote plus limités que d’autres », il donne le ton à un chœur partisan enthousiaste. Les commentateurs de National Review ont utilisé des arguments très similaires pour défendre les assemblées législatives provinciales républicaines qui tentent de rendre le vote plus difficile. Après tout, si la plupart des gens sont des imbéciles partiaux, n’est-il pas préférable qu’ils ne votent pas?
À première vue, Brennan et Caplan semblent vouloir remplacer la démocratie par des systèmes très différents. Brennan prône le règne des plus intelligents, tandis que Caplan prône le libre marché. Mais il s’agit davantage d’une différence d’accent que d’un véritable désaccord. Dans Against Democracy, Brennan suggère que les marxistes et les sociaux-démocrates pourraient être des Vulcains (et que la plupart des libertariens sont des voyous). Pourtant, il préconise ailleurs le règne de ceux qui partagent l’enthousiasme des libertariens pour les mécanismes du marché libre, comme la hausse des prix pratiquée par Uber et Lyft lorsque la demande est forte. Il a brusquement mis fin à sa carrière animée de commentateur public sur Twitter lorsque les gens se sont indignés de son argument apparemment sincère selon lequel « quiconque s’oppose à la tarification dynamique devrait être privé de son droit de vote. C’est ainsi que nous devrions décider qui décide dans une épistocratie ».
Caplan souhaite que ce soient les marchés eux-mêmes qui règnent, partant du principe que les économistes les veulent et qu’ils savent mieux que quiconque ce qu’il faut faire. Il reconnaît certes que les économistes ne sont pas infaillibles, mais il estime que l’on peut mesurer les préjugés des citoyens en observant à quel point ils sont en désaccord avec les économistes experts. Cette hypothèse lui permet d’inventer des angles morts cognitifs jusqu’alors inconnus de la science psychologique, tels que le « préjugé anti-marché ». De tels biais rendent tout simplement impossible de convaincre les gens ordinaires de la vérité (soi-disant) de bon sens selon laquelle les marchés fonctionnent bien mieux que les démocraties, car les marchés obligent les gens à réfléchir clairement aux coûts et aux compromis.
Mais tout comme Brennan passe progressivement de l’épistocratie aux marchés, Caplan extrapole des marchés à l’épistocratie. Il estime qu’il y a « beaucoup à dire » en faveur de l’octroi d’un pouvoir de vote supplémentaire aux électeurs instruits, « puisque [ils] pensent davantage comme des économistes ». Brennan et Caplan s’entendent tous deux pour dire qu’ils préféreraient de loin un monde où la démocratie serait limitée au profit de la primauté des marchés et des esprits économiquement éclairés.
Brennan et Caplan n’ont pas tort d’affirmer que les biais humains sont omniprésents. Lorsque Brennan, par exemple, cite l’affirmation selon laquelle « [l]e raisonnement n’a pas été conçu pour rechercher la vérité. Le raisonnement a été conçu par l’évolution pour nous aider à gagner des débats », nous sommes en partie d’accord. Il serait étrange qu’il en soit autrement, puisque (comme il le note) ces deux phrases constituent un résumé succinct des recherches que l’un d’entre nous (Hugo Mercier) a menées avec Dan Sperber. Ce qui est tout à fait erroné, c’est l’hypothèse de Brennan selon laquelle cette découverte, ainsi que d’autres résultats issus de la psychologie cognitive, signifient qu’il est malavisé d’accorder le droit de vote à tout le monde.
La vérité, c’est que les électeurs ordinaires ne sont pas les seuls à faire preuve de partialité. Les experts, y compris Brennan et Caplan (et d’ailleurs nous-mêmes), peuvent se montrer au moins aussi enclins que les citoyens ordinaires à s’emparer de faits divers idéologiquement commodes et à ignorer ou à minimiser les preuves gênantes. C’est malheureusement pour cette raison que les livres de Brennan et de Caplan parviennent mieux à mettre en évidence les failles du raisonnement humain qu’à les expliquer.
Si Brennan avait lu attentivement les travaux de Mercier et Sperber, plutôt que de se fier à des résumés de seconde main, il serait peut-être parvenu à des conclusions différentes (ou peut-être pas — comme il le note lui-même, les préjugés peuvent amener les gens à écarter d’un revers de main les faits et les résultats contradictoires). Ce que Mercier et Sperber démontrent, c’est que dans des circonstances collectives favorables, les humains peuvent très bien contrer leurs préjugés individuels — et même les mettre au service d’objectifs utiles. Les groupes peuvent prendre de meilleures décisions que les individus agissant seuls, en permettant aux membres de corriger mutuellement leurs absurdités et de contrebalancer leurs préjugés respectifs. Nous expliquons cela dans un nouvel article1Voir la traduction ici en libre accès publié dans l’American Political Science Review, où nous abordons d’autres façons dont les sceptiques de la démocratie ignorent ou interprètent mal une grande partie de la recherche en psychologie sur laquelle ils s’appuient pour discréditer la démocratie.
Par exemple : Brennan accorde une grande importance aux célèbres « expériences de conformité » de Solomon Asch, menées au début des années 1950, dans lesquelles des individus étaient placés au sein d’un grand groupe de personnes à qui on avait demandé de prétendre que des affirmations manifestement fausses étaient vraies. Certains de ces individus se sont alors rangés à l’avis de la majorité, ce qui a conduit Brennan à affirmer que « les êtres humains sont programmés non pas pour rechercher la vérité et la justice, mais pour rechercher le consensus » et qu’ils « s’effacent devant l’opinion unanime ».
Ce n’est toutefois pas la conclusion à laquelle Asch lui-même était parvenu lorsqu’il a mené l’expérience. Il a constaté que les participants ne se pliaient au consensus du groupe que dans un tiers des cas, s’en tenant à leur opinion dans les deux tiers restants, et en a conclu que les gens étaient généralement capables de penser de manière indépendante, même sous une forte pression sociale. De plus, les participants ne cédaient pratiquement jamais lorsque leurs opinions restaient confidentielles, ce qui suggère qu’ils conservaient la capacité de discerner le vrai du faux. Comme d’autres psychologues l’ont fait remarquer, il est curieux que « de nombreux comptes rendus des travaux d’Asch en tirent précisément les affirmations qu’il cherchait à réfuter ».
Brennan et Caplan citent également les recherches en sciences politiques de Brendan Nyhan et Jason Reifler sur l’« effet boomerang ». Cet effet postule que non seulement les gens ne changent pas d’avis lorsqu’ils sont confrontés à des preuves contradictoires, mais qu’ils s’en tiennent d’autant plus fermement à leurs convictions. Il n’est pas surprenant que Brennan et Caplan apprécient les recherches scientifiques qui confirment ce qu’ils voulaient déjà croire. Pour être juste, ils n’auraient pas pu prédire que les preuves de l’effet de retour de flamme s’avéreraient être une exception très rare, plutôt que la règle, lorsque des études plus approfondies et de plus grande envergure ont été menées.
Plus généralement, les sceptiques comme Brennan et Caplan ont un penchant pour les découvertes scientifiques qui semblent appuyer le camp libertarien. Cela signifie que leur scepticisme cinglant à l’égard de la démocratie va de pair avec une indulgence bienveillante et paternelle envers les systèmes alternatifs qu’ils aimeraient voir la remplacer. Par exemple, les arguments de Brennan en faveur de l’épistocratie ne tiennent pas la route, à moins que les personnes hautement éduquées, qui savent raisonner, ne soient moins sujettes aux préjugés que les citoyens ordinaires. Mais la triste vérité, c’est que ces « Vulcains » autoproclamés ne sont pas plus aptes à penser clairement que le reste d’entre nous. Les recherches de Mercier et Sperber, que Brennan invoque à la légère, indiquent que les humains raisonnent dans le but de l’emporter dans les débats entre eux, plutôt que pour comprendre le monde. Si cela est vrai, alors les personnes qui raisonnent mieux ne comprennent pas nécessairement le monde plus clairement que celles qui raisonnent moins bien. Au contraire, ils sont simplement plus doués pour élaborer des arguments en apparence plausibles expliquant pourquoi tout le monde devrait être d’accord avec eux. Ceux qui sont extrêmement impressionnés par leur propre intelligence risquent de s’enivrer de leur propre succès.
Mercier et Sperber ne sont pas les seuls à l’affirmer. Brennan s’enthousiasme longuement au sujet des recherches de deux politologues bien connus, Chris Achen et Larry Bartels, qui démontrent que les arguments classiques en faveur de la démocratie ne tiennent pas la route. Il semble avoir manqué les implications de la partie où Achen et Bartels soulignent que « les personnes hautement instruites […] se sont trompées dans leurs jugements moraux et politiques aussi souvent que n’importe qui d’autre », de sorte qu’ils n’écrivent pas sur « les erreurs de jugement politiques des personnes ayant un niveau d’éducation modeste […] [mais] sur les limites conceptuelles des êtres humains — y compris les auteurs de ce livre et ses lecteurs ».
Caplan, tout comme Brennan, fait preuve de ce que les critiques pourraient considérer comme des préjugés notables de sa part. Il estime que les personnes qui accusent des économistes comme lui de « fondamentalisme de marché » sont simplement aveugles à « l’ouverture d’esprit » des économistes. En effet, elles accusent les économistes des « erreurs cognitives » dont elles sont elles-mêmes coupables. À l’instar des créationnistes qui s’en prennent à la théorie de l’évolution, les « fondamentalistes de la démocratie » détestent les économistes parce qu’ils se sentent scientifiquement inférieurs à leurs adversaires. Ceux qui sont « farouchement pro-marché », en revanche, ne sont pas dogmatiques. Ils ont simplement remarqué que les arguments du camp adverse confondent « la possibilité théorique et la probabilité empirique ».
Peut-être Caplan a-t-il raison de penser que ceux qui ne partagent pas ses opinions ne sont que des créationnistes en puissance, animés par la jalousie. Qui sait? Il n’en reste pas moins qu’on constate un changement notable dans les normes et les preuves lorsque Caplan cesse brièvement de parler des préjugés démocratiques pour se demander s’il existe aussi des préjugés dans la pensée de marché. Il est convaincu que les preuves scientifiques démontrent de manière exhaustive l’irrationalité démocratique, mais lorsqu’il s’agit de la recherche sur l’irrationalité du marché, Caplan est tout à fait favorable à des interprétations « nuancées » qui reconnaissent les « limites des expériences ». Les expériences psychologiques ne réfutent pas les avantages des marchés, car « [i]l faut simplement du temps pour que les incitatifs opèrent leur effet ». Selon Caplan, on peut se fier à « l’expérience quotidienne » pour affirmer que les économistes pro-marché ont raison dans leur compréhension du comportement humain.
Il serait injuste de dire que Brennan et Caplan font complètement fausse route. Certaines des preuves indirectes qu’ils ont rassemblées démontrent de façon convaincante les problèmes liés à la démocratie, et Caplan a des idées véritablement intéressantes sur la façon dont l’altruisme des gens élargit l’éventail des résultats démocratiques, rendant ainsi plus probables tant les bons que les mauvais résultats.
De plus, la démocratie — aux États-Unis et dans d’autres pays — ne fonctionne pas particulièrement bien en ce moment. Des démagogues comme Donald Trump bénéficient du soutien de nombreux citoyens, tandis que les médias sociaux en ligne semblent délibérément conçus pour permettre aux préjugés politiques des gens d’attiser les tensions. Mais les préjugés de Brennan et de Caplan eux-mêmes semblent tout aussi graves que ceux qu’ils déplorent chez les citoyens ordinaires. Les soi-disant experts sont eux aussi enclins à surévaluer les preuves qui corroborent leurs idées préconçues et à ignorer ou à minimiser celles qui les contredisent.
En effet, la technocratie du libre marché prônée par Brennan et Caplan ne peut manifestement pas prétendre être meilleure que la démocratie, et pourrait même, de manière plausible, s’avérer pire. Si cette décennie a été mauvaise pour la démocratie, ces quinze dernières années ont été désastreuses pour l’idée selon laquelle les experts économiques ont généralement raison, à commencer par la crise financière, qui n’a fait qu’empirer depuis.
Le succès politique de Trump est en partie attribuable aux conséquences désastreuses du libre-échange avec la Chine pour la « Rust Belt ». Dans un ouvrage récent et novateur, la sociologue Elizabeth Popp Berman a montré comment la « pensée économique » mise en avant par Brennan et Caplan a remodelé la politique pour la rendre moins démocratique et moins à l’écoute des besoins exprimés par la population. Le débat politique s’est réduit à une série de confrontations entre des fondamentalistes d’extrême droite opposés à l’impôt et des technocrates économiques centristes. Nous en voyons aujourd’hui les résultats tout autour de nous aux États-Unis. Ce que nous avons, ce n’est pas Singapour, cette république de rêve des épistocrates et des partisans du marché libre — c’est un système au bord de l’effondrement politique. Le programme de réforme apparent de Brennan et Caplan —« nous devons intensifier nos efforts de commercialisation, camarades, si nous voulons être de véritables épistocrates! » — est une recette pour la catastrophe.
Nous avons besoin à la fois de meilleurs débats sur la démocratie et d’une meilleure compréhension de la façon de la redresser. Les deux devraient aller de pair. Tant les débats d’idées que les débats démocratiques sur les politiques sont de nature compétitive. Les gens (et cet article démontre que nous n’y échappons pas) prennent un malin plaisir à souligner lorsque leurs adversaires utilisent des preuves de manière négligente ou avancent de mauvais arguments. Cela peut mener à des spirales vicieuses de « tu quoque »2toi aussi en latin. Mais les résultats de la psychologie cognitive démontrent que les discussions argumentatives peuvent également être mises à profit pour une sorte d’amélioration mutuelle sans concession.
C’est là le véritable message qui se cache derrière les résultats de Mercier et Sperber, que Brennan interprète à tord. Mercier et Sperber s’appuient sur leurs propres travaux et ceux d’autres chercheurs pour montrer comment la discussion peut améliorer des arguments concurrents malgré, voire parfois grâce aux préjugés des deux côtés, en plaidant en faveur de ce qu’ils appellent une vision « interactionniste » du raisonnement humain. Une analyse sceptique — voire « sans concession » — de la façon dont les humains pensent en tant qu’individus peut mener à des conclusions prudemment optimistes sur la manière dont nous pouvons mieux réfléchir ensemble.
Cela fonctionne en gros comme suit. Les gens sont irrémédiablement biaisés lorsqu’il s’agit de leurs propres opinions et de la manière de les défendre. Nous faisons confiance à nos intuitions et, lorsque nous commençons à raisonner, au lieu d’évaluer objectivement le pour et le contre des différents points de vue, nous accumulons spontanément des arguments à l’appui de ces intuitions — qu’il s’agisse de choisir quelle auto acheter ou pour qui voter. Ce biais de confirmation (que les psychologues appellent plus précisément le biais « myside ») a été démontré dans des centaines d’expériences. Même lorsqu’on donne aux gens le temps et des incitatifs pour raisonner objectivement, ils ne parviennent pas à envisager qu’ils pourraient avoir tort, ni à évaluer de manière critique les arguments souvent superficiels qu’ils accumulent pour défendre leurs opinions. Lorsque les gens avancent des arguments, ils font preuve à la fois de partialité et de paresse. Il en résulte que raisonner seul ou avec des pairs partageant les mêmes opinions ne mène souvent à rien de bon.
Jusqu’ici, cela ressemble aux affirmations sur lesquelles s’appuient Brennan, Caplan et leurs pairs parmi les commentateurs. La différence cruciale réside dans le fait que les gens sont beaucoup plus perspicaces lorsqu’il s’agit d’évaluer les failles et les absurdités dans le raisonnement des autres. Une multitude d’expériences suggèrent que les gens sont doués pour repérer les failles dans ce que disent les autres. Une expérience a même révélé que les gens étaient moins enclins à se laisser convaincre par leurs propres arguments lorsqu’ils pensaient que ces arguments avaient été avancés par quelqu’un d’autre. Et les gens ne se montrent pas critiques envers les autres simplement par goût de la controverse. Nous pouvons être sévères et exigeants — mais aussi tout à fait objectifs. Les données suggèrent que nous sommes capables de reconnaître un bon argument avancé par quelqu’un d’autre, même lorsque nous sommes en désaccord avec celui-ci ou que nous détestons le point de vue qu’il soutient. Cela peut être déchirant lorsque la pire personne que vous connaissez soulève un bon point, mais les recherches expérimentales indiquent que vous pouvez tout de même le reconnaître.
Cela signifie que le parti pris peut en fait s’avérer utile jusqu’à un certain point. Lorsque les gens discutent avec ne serait-ce qu’un minimum de bonne foi, ils produisent des arguments et évaluent ceux de leur interlocuteur. Le biais en faveur de son propre camp signifie que chacun présentera des arguments pour sa propre cause. Ces arguments resteront biaisés et superficiels — mais les mauvais arguments seront réfutés par l’autre camp, tandis que les bons arguments pourraient s’avérer agaçants tant ils sont convaincants.
Dans de bonnes circonstances, les bonnes idées et les suggestions raisonnables ont plus de chances d’être adoptées grâce à la divergence d’opinions collective, même lorsque les individus sont très partiaux. Une discussion de groupe approfondie est difficile lorsque le groupe devient trop grand; il est difficile d’avoir de vraies conversations avec plus de cinq personnes. La confiance et un certain sens de l’objectif commun sont importants — les gens devraient être déterminés à résoudre un problème partagé ou à découvrir une vérité commune — mais, de la même manière, il devrait y avoir des désaccords sur la façon de s’y prendre, sinon il n’y aurait aucune raison de débattre. Dans de bonnes conditions, les groupes de discussion obtiennent de meilleurs résultats que la moyenne de leurs membres dans un large éventail de tâches, notamment les problèmes mathématiques, les diagnostics médicaux, les questions de culture générale et les décisions judiciaires. Si les réponses des participants sont agrégées de la bonne manière, les groupes de discussion peuvent même obtenir de meilleurs résultats que le meilleur membre pris individuellement, et surpasser d’autres moyens d’agrégation d’opinions, comme le vote.
Ces idées peuvent avoir des conséquences pratiques. Daniel Kahneman, l’un des grands spécialistes des biais cognitifs, décrit comment il a lancé une « collaboration contradictoire » en science avec des personnes avec lesquelles il était en profond désaccord — à commencer par sa conjointe, Anne. Lui et ses collègues menaient ensemble des recherches sur des sujets où ils n’étaient pas d’accord, mais ils s’efforçaient de s’entendre à l’avance sur la manière de vérifier qui avait raison. Ils ont été contraints d’affiner leurs propres arguments et, selon le récit de Kahneman, ont fini par entretenir des relations plus amicales qu’ils ne l’auraient probablement fait autrement. Beaucoup de propos creux ont été éliminés, car les adversaires ont été obligés de reconnaître les critiques de l’autre.
La collaboration contradictoire fonctionne dans les petits groupes, mais elle exige beaucoup de temps, de ressources et d’engagement. Des formes moins exigeantes de débat peuvent néanmoins présenter des avantages. Pour commencer, lorsque les deux parties sont disposées à reconnaître — au moins en principe — que leurs propres positions ont des limites, et à dialoguer avec des critiques sérieux, le débat a plus de chances de bien se dérouler.
Il convient notamment de noter qu’il existe des libertariens sceptiques à l’égard de la démocratie qui semblent plus disposés que Brennan ou Caplan à reconnaître les limites de leurs affirmations et à envisager d’éventuels doutes. Ilya Somin, un professeur de droit sur lequel s’appuient à la fois Brennan et Caplan (et qui, à son tour, leur est favorable), utilise à peu près le même type de données, mais il avance de manière plus modérée que « l’ignorance généralisée du public est une forme de pollution », de sorte que « la démocratie pourrait mieux fonctionner si ses pouvoirs étaient plus strictement limités ». Bien qu’il affirme que les électeurs ne comprennent pas bien les enjeux politiques, il convient qu’ils parviennent « assez bien » à identifier quel parti est associé à quelle position politique. Somin soutient qu’un plus grand pessimisme à l’égard de la démocratie est justifié, et que nous devrions soustraire certaines décisions à la démocratie, en nous appuyant davantage sur les marchés et sur la capacité des individus à voter avec leurs pieds. Il reconnaît toutefois que les avantages des marchés et du « vote par les pieds » « sont susceptibles de varier d’une question à l’autre, d’un pays à l’autre, et peut-être aussi d’un groupe à l’autre ».
L’approche apparente de Somin — une conviction inébranlable sur les principes fondamentaux, mais une ouverture à la discussion sur les détails — constitue une meilleure base pour un désaccord constructif que la provocation ou le dogmatisme idéologique. Et il arrive parfois que les gens soient réellement disposés à revoir leurs opinions. Lorsque Nyhan et Reifler ont pris connaissance des données qui contredisaient leurs arguments concernant l’effet boomerang, ils ont changé d’avis. Comme l’a dit Nyhan, « ce serait une terrible ironie si des données contredisant l’effet boomerang me poussaient à redoubler d’ardeur en faveur de cet effet ». Tant les sceptiques de la démocratie que ses défenseurs auraient tout intérêt à reconnaître les données qui viennent compliquer leurs points de vue, tout autant que celles qui les appuient. Il est peu probable que nous soyons convaincus que la démocratie doive être sévèrement restreinte, pas plus que Somin n’est susceptible de commencer à penser que la démocratie devrait être radicalement étendue à l’ensemble de l’économie. Mais nous pouvons apprendre des sceptiques intelligents et honnêtes, précisément parce qu’ils sont mieux à même de discerner bon nombre des faiblesses de nos arguments que nous ne le sommes nous-mêmes.
Contre toute attente, cela signifie que les sceptiques qui souhaitent démanteler la démocratie pourraient s’avérer utiles à celle-ci malgré eux, en formulant des critiques susceptibles de contribuer à l’améliorer. Même les plus provocateurs ou les plus dogmatiques peuvent avoir déniché ici ou là des perles de perspicacité. Et ceux qui défendent des positions fermes tout en restant ouverts à un véritable débat peuvent formuler des critiques incisives qui n’auraient jamais traversé l’esprit des défenseurs de la démocratie, mais qui pourraient s’avérer précieuses pour eux.
La démocratie se joue à une échelle bien plus vaste que les querelles savantes et les discussions en petits groupes. Mais les idées interactionnistes peuvent tout de même mettre en lumière des moyens de contribuer à améliorer la démocratie elle-même. Après tout, la démocratie est un système visant à structurer, à contenir et, idéalement, à tirer de la valeur des désaccords, dans lequel des personnes aux valeurs et aux conceptions du bien commun radicalement différentes s’affrontent pour déterminer qui sera aux commandes pendant une période donnée. C’est également un système que divers acteurs tentent de pervertir par un déferlement incessant de « conneries », aux États-Unis comme dans bien d’autres régions du monde. Beaucoup attribuent la faute aux médias sociaux. D’autres pointent du doigt des médias comme Fox News, qui n’encouragent pas les arguments contraires. Mais comme le montrent des psychologues cognitifs tels que Mercier et Sperber, d’autres façons d’orienter la discussion peuvent contribuer à modérer ces « conneries » et nous pousser à reconnaître à contrecœur certaines critiques.
Il est difficile de mener un désaccord constructif à grande échelle. Pourtant, Wikipédia offre un exemple surprenant de la façon dont cela pourrait fonctionner. Rares sont ceux qui s’intéressent au fonctionnement interne de Wikipédia, qui est gérée par une multitude de rédacteurs bénévoles qui s’efforcent de rédiger, de mettre à jour et d’améliorer les articles, sans aucune récompense financière. Ceux qui s’y intéressent soulignent souvent les nombreux problèmes de cette encyclopédie en ligne : le manque de rédactrices, la lourdeur de la bureaucratie interne et les disputes parfois ridicules sur ce que devraient contenir les articles de Wikipédia traitant de sujets controversés.
Mais Wikipédia, à l’instar de la démocratie, peut générer de la valeur malgré ses imperfections flagrantes, et parfois même grâce à elles. En 2013, le sociologue James Evans a commencé à rechercher des espaces où les gens pourraient se rassembler malgré leurs divergences politiques. Lui et ses collègues espéraient que ce serait le cas dans le domaine de la science, mais ils ont découvert que les républicains et les démocrates semblaient tous deux se tourner vers les types de recherche scientifique qui confirmaient ce qu’ils voulaient déjà croire. À leur grande surprise, ils ont constaté que Wikipédia, avec ses guerres d’édition sans fin, constituait un espace bien plus productif, et que les articles les plus contestés sur le plan politique étaient, en moyenne, ceux de la plus haute qualité. Ce n’était pas parce que des adversaires acharnés en venaient à s’entendre sur les enjeux fondamentaux. C’était parce que les règles internes de Wikipédia les obligeaient à reconnaître les meilleures critiques de l’autre s’ils voulaient parvenir à rédiger quoi que ce soit. Selon les mots d’Evans :
Les rédacteurs travaillant sur une page consacrée à des enjeux sociaux ont déclaré : « Nous devons admettre que la position qui s’est imposée à la fin de la discussion était beaucoup plus solide et équilibrée. » En sont-ils arrivés là à contrecœur? Oui, et c’est là l’essentiel. S’ils avaient modifié leur opinion trop facilement, ils n’auraient pas été motivés à trouver des contre-arguments et des données contradictoires qui alimentent ce débat.
Wikipédia, à l’instar de la collaboration contradictoire, semble capable de canaliser le désir des gens de l’emporter sur le camp adverse; elle aide les adversaires acharnés à mettre de côté leurs propos creux et à parvenir, même à contrecœur, à un meilleur résultat global.
Nous devons commencer à expérimenter de nouvelles institutions susceptibles de mieux tirer parti des désaccords, comme le fait la collaboration contradictoire à plus petite échelle et Wikipédia à plus grande échelle. D’autres pays montrent comment les gens peuvent s’entendre sur des questions politiquement controversées. L’Irlande, par exemple, n’a décriminalisé l’homosexualité qu’en 1993. En 2015, elle est devenue le premier pays au monde à instaurer le mariage pour tous par référendum populaire. Cette transformation remarquable et rapide s’explique en partie par la tenue d’une Convention constitutionnelle, au cours de laquelle des citoyens choisis au hasard (et un petit nombre d’élus) ont été désignés pour débattre de la manière dont la Constitution irlandaise devait être modifiée. Lorsque la convention a proposé que la Constitution protège le mariage pour tous, cela a permis aux politiciens de proposer un référendum sur ce qui, jusqu’à récemment, était une proposition extrêmement controversée. Les électeurs ont constaté que d’autres citoyens comme eux avaient entendu les arguments pour et contre, et ils se sont laissés convaincre. Plus de 62 % ont voté en faveur du mariage pour tous.
Et même aux États-Unis, certaines expériences démontrent comment la démocratie peut mieux fonctionner lorsqu’elle fait appel aux citoyens ordinaires. Entre 2006 et 2008, les politologues Michael Neblo, Kevin Esterling, David Lazer et William Minozzi ont collaboré avec des députés démocrates et républicains du Congrès pour mettre sur pied des assemblées publiques électroniques où ils pouvaient discuter de sujets controversés avec des citoyens choisis au hasard. Les résultats ont été frappants. Les politiciens et leurs électeurs ont trouvé un plus grand consensus et des divergences plus constructives dans un cadre qui privilégiait une communication directe et un échange de points de vue plutôt que la simple récitation de discours préparés. Tant les députés que les citoyens se sont déclarés plus satisfaits (et les citoyens qui ont participé se sont montrés plus enclins à voter). Cette équipe de politologues collabore désormais avec de nouveaux partenaires et dans d’autres pays afin de déterminer jusqu’où ce modèle peut être poussé.
De tels exemples ne signifient pas que nous devrions remplacer la démocratie représentative et le vote par une démocratie directe généralisée, ni nous en remettre à des citoyens choisis au hasard pour agir à titre de législateurs. Au contraire, ils montrent comment la démocratie représentative peut mieux fonctionner lorsque les politiciens sont capables de tirer des leçons des désaccords de leurs électeurs, tant avec leurs élus qu’entre eux-mêmes. De nouvelles institutions ne suffisent peut-être pas à elles seules : bien que de nouvelles formes de démocratie, telles que la délibération à grande échelle et les référendums, puissent en effet mieux tirer parti des connaissances dispersées des citoyens, elles pourraient également être victimes des types de biais contre lesquels mettent en garde les critiques libertaires, ou être vulnérables à la manipulation par les politiciens. Une politique démocratique saine exige non seulement des changements institutionnels, mais aussi des mouvements et des partis politiques sains. Ce dont nous avons besoin, c’est de plus d’expériences — bien plus — impliquant non seulement de nouvelles institutions, mais aussi de nouvelles façons de former des groupes.
D’une certaine manière, les critiques libertaires ont raison. Les citoyens ordinaires sont irrémédiablement biaisés. D’une autre manière, ils ont terriblement tort. Eux-mêmes sont biaisés, tout comme nous, et comme tout le monde. Cela ne condamne pas la démocratie. Au contraire, cela peut contribuer à l’améliorer. Les préjugés — s’ils sont maîtrisés correctement plutôt que laissés libres de dominer — peuvent être utiles, voire précieux. Si nous parvenons à comprendre comment tirer parti de la psychologie humaine, avec toutes ses limites, en tirant des leçons d’institutions comme Wikipédia et d’expériences menées partout dans le monde, nous pourrons commencer à déterminer comment reconstruire la démocratie américaine, et la démocratie ailleurs, sur des fondations plus solides et plus sûres.
Au lieu de compter sur la « destinée manifeste » de la démocratie pour qu’elle l’emporte, nous pouvons placer notre confiance, comme l’a fait Franklin Delano Roosevelt il y a 90 ans, dans « l’expérimentation audacieuse et persistante », ainsi que dans « l’enthousiasme, l’imagination et la capacité d’affronter courageusement les faits, même les plus désagréables ». La dernière décennie a été difficile pour la démocratie, et il se pourrait que la situation empire encore dans les années à venir, après une période de répit temporaire. Mais l’idée selon laquelle les préjugés humains condamnent la démocratie à l’échec est fausse. C’est précisément sur nos préjugés qu’une démocratie meilleure et plus forte pourrait se fonder.
Liste évolutive des traductions par Gilles en vrac
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.
Notes
- 1Voir la traduction ici ↩︎
- 2toi aussi en latin ↩︎
