Personne ne vous oblige à magasiner sur Amazon

En réponse à Noah Smith

Traduction de No-One Makes You Shop at Amazon par Henry Farrell, le 13 août 2026.


Noah Smith a répondu à mes critiques concernant sa tentative de démolition de l’argumentation d’Acemoglu et Johnson par ses propres contre-arguments. Sans surprise, je ne trouve pas sa réponse convaincante. Avant d’entrer dans le vif du sujet, toutefois, voici deux amuse-bouches : une erreur de ma part, et une de la sienne.

Noah souligne à juste titre qu’un tweet dont j’ai fait une capture d’écran en haut de mon troisième billet, où Noah se réjouissait d’avoir été capturé par Elon Musk, était sarcastique plutôt que sincère. Il peut être utile de donner quelques précisions sur les circonstances qui m’ont amené à commettre cette erreur.

Au début de 2025, j’ai écrit à Noah pour lui faire part de mon mécontentement face à certains de ses textes concernant Elon Musk. J’avais l’impression que Noah édulcorait ses critiques à l’égard des opinions politiques de Musk (la discussion sur le « vrai Elon » ici) et j’étais en total désaccord avec la suggestion de Noah selon laquelle nous étions sur le point de voir le génie organisationnel de Musk se manifester dans le projet DOGE. Il me semblait que Musk avait des sympathies d’extrême droite plus ou moins manifestes. De plus, loin d’être un génie polyvalent, je croyais que Musk n’avait pas la moindre idée de la façon dont fonctionnait le gouvernement et qu’il était sur le point de provoquer un véritable désastre.

Certaines des frustrations exprimées dans ce billet provenaient de ma partie de cette conversation, mais je ne voulais pas en citer d’extraits. J’ai fait une recherche sur Google pour trouver ce que je pensais être un tweet représentatif pouvant servir de substitut. J’avais tort. Je tiens à préciser, au cas où quelqu’un se poserait la question, que j’avais prévenu Noah à l’avance que je résumerais ma partie de la conversation pour expliquer le contexte sans citer ses réponses, et il n’y a pas vu d’inconvénient. C’est de l’histoire ancienne, mais s’il souhaite présenter sa version des faits, voire publier toute cette fichue conversation, il a ma bénédiction.

Venons-en maintenant à l’erreur de Noah : dans son billet original, il se plaignait de « l’absurdité flagrante de [Henry] citant Robert Reich comme une autorité sur [les] opinions » des « techno-industriels ». J’ai rapidement envoyé un courriel à Noah pour lui signaler que je ne citais pas Robert Reich, l’ancien ministre du Travail, mais Rob Reich, l’actuel professeur de théorie politique à Stanford. Noah a depuis mis à jour son texte pour reconnaître son erreur, décrivant Rob comme « un universitaire de Stanford qui gagne sa vie en critiquant les activités philanthropiques des riches ».

Cette description dédaigneuse me semble être le fruit d’un esprit grincheux. Même si Noah est en désaccord avec Rob, il est juste de dire que Rob, en tant qu’ancien « codirecteur de la chaire Marc et Laura Andreessen » au Centre sur la philanthropie et la société civile de Stanford, connaît assez bien l’élite de la Vallée du Silicium. Cela ne reflète pas non plus fidèlement l’étendue de ce que Rob pense ou fait — je me demande (peut-être à tort — je serais heureux d’être corrigé) si Noah s’est contenté de ce qu’il a pu trouver grâce à sa propre recherche rapide sur Google.

Je souligne ce point, car l’expérience réelle de Rob auprès des « personnalités clés de la Vallée du Silicium », telle qu’il la raconte dans son livre coécrit, System Error, apporte un contexte très utile.

Il y a plusieurs années, Rob a reçu une invitation à un souper en petit comité. Des fondateurs d’entreprises, des investisseurs en capital de risque, des chercheurs d’un laboratoire technologique secret et deux professeurs se sont réunis dans la salle à manger privée d’un hôtel quatre étoiles de la Vallée du Silicium. L’hôte — l’une des figures les plus en vue du monde de la technologie — a remercié tout le monde d’être venu et nous a rappelé le sujet sur lequel nous avions été invités à discuter : « Et si un nouvel État était créé pour maximiser les progrès scientifiques et technologiques grâce à des modèles commerciaux — comment cela fonctionnerait-il? Une utopie? Une dystopie? En fin de compte, un moteur de l’évolution humaine? »

Un chercheur du laboratoire secret s’est immiscé dans la conversation. Ce n’est pas une question hypothétique, a-t-il dit. « Nous en avons déjà fait l’étude détaillée! La première idée qui vient à l’esprit est de trouver une île pour y construire, mais il s’avère difficile d’optimiser les conditions pour la recherche scientifique sur une île. La mise en place d’infrastructures y est compliquée. Il faut trouver un terrain ailleurs, et tous les terrains intéressants sont déjà occupés. Le premier problème auquel on est confronté est donc le suivant : que faire des autochtones? Nous avons décidé que la meilleure approche consistait simplement à les payer pour qu’ils partent. »

La conversation s’est poursuivie, dans une ambiance enthousiaste autour de la table, autour de la création d’un petit État-nation voué au progrès maximal de la science et de la technologie. Rob a levé la main pour prendre la parole. « Je me demande simplement : cet État serait-il une démocratie? Quelle serait sa structure de gouvernance? » La réponse a été immédiate : « Une démocratie? Non. Pour optimiser la science, il nous faut un technocrate bienveillant aux commandes. La démocratie est trop lente et freine la science. »

Noah a toujours présenté ce débat comme un affrontement entre les fervents défenseurs du progrès technologique et les râleurs et envieux comme moi, animés par notre jalousie envers ceux qui, contrairement à nous, parviennent réellement à faire avancer les choses. Par le passé, il a décrit cela en termes imagés comme « la rancœur de classe traditionnelle de l’élite intellectuelle minable envers les riches titans de l’industrie ».

Quant au souper de Rob, je pars (tout comme Acemoglu et Johnson, si je les comprends bien) d’une position tout à fait différente. Nous nous demandons si les décisions les plus cruciales concernant l’organisation de la société, de la politique et des marchés devraient être prises par une petite élite autosélectionnée qui souhaite optimiser la voie de développement technologique qu’elle privilégie, ou si, au contraire, ces décisions devraient être façonnées par des moyens démocratiques.

Si Noah pense que mes arguments sont motivés par la rancœur, je crois que ses affirmations découlent d’une naïveté à la Candide qui l’empêche de percevoir réellement les rapports de force au sein de l’économie moderne, voire d’assimiler les arguments avancés par d’autres à propos de ces rapports de force. Les gens de gauche se plaignent régulièrement du cynisme de ceux qui envisagent le monde sous l’angle de l’efficacité du marché. De telles critiques sous-estiment considérablement la force et l’importance d’une foi sincère. Je ne doute pas de la sincérité de Noah (je trouve une grande partie de ses écrits frustrants, mais j’apprécie beaucoup l’être humain qui se cache derrière). Néanmoins, je crois que Noah a sincèrement tort. Puisque ses convictions sont partagées par beaucoup d’autres personnes et qu’elles exercent une grande influence sur le débat politique, je pense qu’il est utile d’expliquer en quoi elles sont erronées, d’où elles proviennent et comment elles mènent à une compréhension tout à fait trompeuse de l’économie politique de la technologie.

Ce qui suit n’aborde pas de façon adéquate les affirmations de Noah concernant la nécessité de chérir les entrepreneurs de génie comme Elon Musk afin de les empêcher de basculer du côté obscur de la force. Cela tient en partie au fait que j’ai déjà dit l’essentiel de ce que je souhaitais dire à ce sujet, ici et ailleurs. Mais c’est surtout parce que cet article est déjà trop long sans cela [si vous ne souhaitez pas m’accompagner plus loin, cher lecteur, je ne vous en tiens pas rigueur. Ce n’est pas un chemin facile].

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La lecture de l’essai de réponse de Noah s’est avérée être une expérience assez déconcertante. Son exemplaire personnel du livre d’Acemoglu et Johnson semble à la fois manquer, sans raison apparente, de nombreux passages qui figuraient dans le mien, et comporter une quantité non négligeable de passages que je ne retrouve pas dans le mien. Il en va de même pour la description que fait Noah de ce que j’ai moi-même soutenu.

Prenons, par exemple, ce que dit Noah au sujet de l’analyse de la surveillance par Acemoglu et Johnson. Noah reconnaît qu’il n’a pas beaucoup réfléchi à la surveillance, mais il me reproche d’avoir laissé entendre que Power and Progress en parle abondamment. Noah affirme, au contraire, que le livre ne semble comporter qu’une seule section de trois pages sur la surveillance, qui en traite exclusivement dans le contexte de la surveillance des travailleurs.

Pour autant que je puisse en juger, ils n’abordent pas une seule fois la préoccupation centrale d’Henry, à savoir que la surveillance numérique mènera à une large perte de pouvoir politique. Je ne me sens donc qu’un peu coupable de ne pas l’avoir mentionné dans ma critique.

Je déteste faire de la peine à Noah, mais un chapitre sur onze est justement consacré à ce sujet. Selon les propres mots des auteurs.

Dans ce chapitre, nous soutenons que les effets pernicieux des technologies numériques et de l’IA sur la politique et le discours social n’étaient pas inévitables et résultaient de la manière spécifique dont ces technologies ont été développées. Une fois que ces outils numériques ont commencé à être utilisés principalement pour la collecte et le traitement massifs de données, ils sont devenus des outils puissants entre les mains des gouvernements et des entreprises intéressés par la surveillance et la manipulation. À mesure que les gens se retrouvaient de plus en plus privés de pouvoir, le contrôle imposé d’en haut s’est intensifié tant dans les pays autocratiques que démocratiques

Le fait que Noah n’ait, d’une manière ou d’une autre, pas saisi le contenu de ce chapitre — et qu’il tente de marquer des points à mes dépens en s’appuyant sur son incompréhension — suggère qu’il y a quelque chose qui cloche sérieusement dans la façon dont il a lu le livre.

Les arguments apparaissent parfois aussi mystérieusement qu’ils disparaissent. Noah semble avoir découvert des affirmations générales que je ne retrouve pas moi-même. Noah affirme :

lorsqu’Acemoglu et Johnson parlent du « pouvoir » que les techno-industriels exercent, ce qu’ils entendent en réalité, c’est la persuasion. Voici ce que j’ai écrit dans ma critique du livre : « Il semble qu’Acemoglu et Johnson, confrontés à la question de savoir pourquoi les gens ordinaires ont acheté des iPhone, se sont inscrits sur Facebook, ont magasiné sur Amazon et ont commencé à discuter avec ChatGPT, aient simplement décidé que les “techbros” devaient les y avoir poussés par la ruse. »

J’ai relu le livre et je n’y vois nulle part la moindre trace d’une telle affirmation. Si Noah peut citer une source précise à l’appui de cette affirmation, il devrait absolument le faire!

J’interprète l’argumentation d’Acemoglu et de Johnson comme portant sur les grandes tendances du développement technologique, et sur la question de savoir si celles-ci devraient être déterminées (dans les grandes lignes) uniquement par un petit groupe d’entrepreneurs technologiques, ou si elles devraient plutôt être soumises à un contrôle démocratique. Acemoglu et Johnson ne prétendent pas, ni ne tentent de prétendre, que certains produits sont populaires uniquement à cause des manœuvres des « techbros ». Ils suggèrent plutôt que les produits populaires s’accompagnent souvent de conditions, ce qui peut raisonnablement laisser les utilisateurs peu enthousiastes.

Par exemple, lorsqu’Acemoglu et Johnson parlent des moteurs de recherche, ils expliquent en quoi l’algorithme PageRank de Page et Brin a constitué une « percée importante » pour rendre accessibles au grand public les immenses quantités d’information présentes sur Internet. Leur objection ne porte pas sur la technologie elle-même, mais sur la trajectoire particulière de la surveillance commerciale qui y est associée. Il ne s’agit pas simplement d’un argument différent, mais d’un type d’argument fondamentalement différent de celui que, selon Noah, ils avancent.

Noah affirme dans sa réponse à mon propos que «Power and Progress était un sérieux candidat au titre de pire livre de non-fiction que j’aie jamais lu en entier ». D’après cet élément et d’autres preuves (abordées dans les précédents essais), je crains que le livre que Noah ait lu ne soit pas celui qu’Acemoglu et Johnson ont réellement écrit, mais un ouvrage très différent qu’il s’est en grande partie inventé dans sa propre tête. Il est terriblement facile de fustiger un livre pour ses mauvais arguments quand on les a soi-même insérés dans le texte.

Soyons clairs : je ne crois pas un seul instant que Noah soit malhonnête. Le livre fantastique de Vera Tobin, The Element of Surprise, a beaucoup à dire sur « la malédiction de la connaissance » dans le contexte du roman policier et des genres apparentés. Lorsque nous croyons savoir ce qui se passe dans un livre, nos idées préconçues nous empêchent de voir ce qui est réellement dit. Encore une fois, je pense que Noah croit sincèrement comprendre ce qu’Acemoglu et Johnson tentent de faire et de dire, même s’il tisse sa propre liste fantaisiste de crimes intellectuels. Lorsque Noah suggère ailleurs que la raison pour laquelle des gens comme Bill Janeway ne sont pas d’accord avec lui au sujet du livre est qu’ils ne l’ont pas lu avec suffisamment d’attention, alors que lui, au contraire, a lu Power and Progress dans les « moindres détails », je ne doute pas un instant qu’il croit fermement ce qu’il dit. Lorsqu’on s’est convaincu à tort de savoir ce que dit un livre, il faut beaucoup de travail et de réflexion sérieuse pour démêler ses idées fausses.

Je ne pense pas que Noah ait déployé cet effort, ni à l’égard de Power and Progress, ni à l’égard des autres critiques, comme moi-même, par exemple. Il serait injuste de ma part de commenter sa suggestion selon laquelle je serais un exemple parmi d’autres d’une catégorie plus large d’intellectuels aigris, dont l’opposition à l’élite technologique est motivée par le ressentiment.

Une partie assez importante de la classe intellectuelle de gauche aux États-Unis en est venue à éprouver un ressentiment modéré à très fort envers l’industrie technologique américaine, et a consacré une énergie intellectuelle considérable à critiquer cette industrie. Tant Power and Progress lui-même que la défense de l’ouvrage par Henry relaient ces idées et font appel à ce sentiment… L’idée centrale de la pensée anti-technologie est qu’une classe d’industriels fortunés — les « techbros », si vous voulez — nuit à la société en développant et en investissant dans des technologies qui ont des effets secondaires négatifs majeurs, et que la solution consiste à placer ces industries sous un contrôle démocratique accru. … La perception qu’a Henry de ce débat est trop obscurcie par une hostilité de classe envers les techno-industriels et envers quiconque semble leur trouver des excuses ou faire leur jeu

Noah croit que ces jalousies m’ont conduit à commettre des erreurs : celles-là, je peux y remédier.

Henry croit — et affirme, à maintes reprises, dans ses deux articles — que je pense que les « techbros » ont réussi à persuader les Américains d’adopter les géants de la technologie simplement en avançant de bons arguments au sein d’un marché des idées libre, égalitaire, ouvert et sans entraves. En réalité, je ne crois pas cela. Je crois que les Américains ont adopté les géants de la technologie — et toléré les immenses fortunes des techno-industriels — parce qu’ils aimaient la technologie en soi.

Encore une fois, ce n’est pas vraiment ce que je dis. Je n’écrivais pas au sujet de la grande théorie de Noah sur « Pourquoi les gens aiment la technologie » (qui n’avait pas encore été dévoilée dans toute sa splendeur), mais j’essayais de démêler les critiques de Noah à l’égard de la théorie du pouvoir d’Acemoglu et Robinson, qui portaient en grande partie sur le marché des idées. Par exemple, lorsque Noah explique que :

le pouvoir de ces entrepreneurs n’est rien d’autre que leur capacité à s’exprimer dans un « marché des idées sans restriction » où règnent « la liberté de la presse et la liberté d’expression ». Une telle conception du pouvoir est « inutile, voire contre-productive », puisqu’elle suppose que « le simple fait que les gens entendent des arguments et décident que ces arguments sont justes signifie que le pouvoir a été exercé ». Le pouvoir devient une explication « résiduelle » : « [l]a seule façon d’en arriver là est de simplement supposer que tous les résultats sont dus au pouvoir, puis […] d’appliquer l’étiquette “pouvoir” à tout ce que l’on croit être à l’origine de ces résultats. »

Si ce résumé des propres propos de Noah est trompeur, je serais sincèrement intéressé de le savoir et je serais très heureux de le corriger.

Enfin, lorsque je décris l’influence de Noah lui-même, en tant que blogueur, comme une forme de pouvoir, Noah m’accuse de raisonnement circulaire.

Ce qui me dérange dans cette définition du « pouvoir » — et ce qui devrait vous déranger —, c’est qu’elle est tautologique. Pourquoi Noah a-t-il du pouvoir? Parce que les gens aiment ses arguments! Et pourquoi les gens aiment-ils ses arguments? Parce qu’il a du pouvoir! Le problème avec cette définition n’est pas qu’elle soit difficile à réfuter empiriquement; c’est qu’elle est infalsifiable.

Ma suggestion ici s’appuie sur les affirmations plus générales concernant le pouvoir présentées dans cet article, qui ont été complétées dans deux autres. Noah ignore en grande partie la discussion, présente dans les trois articles, expliquant pourquoi diverses théories du pouvoir ne sont en fait pas infalsifiables. L’article du NBER d’Ash, Chen et Naidu, dont il est question dans les trois articles ainsi que dans celui d’Acemoglu et Johnson, cherche à mesurer le pouvoir des idées de manière sophistiquée. Si Noah a des réserves quant à leur stratégie d’identification, il devrait alors expliquer en quoi elles consistent. Le débat qui en résulterait serait certainement divertissant, et pourrait même s’avérer instructif. Deux autres articles fournissent une liste des mécanismes par lesquels, selon Acemoglu et Johnson, le « pouvoir en tant qu’influence » fonctionne, que Noah a complètement ignorés dans ses critiques initiales, suggérant à tort que leur seul argument était que le pouvoir dépendait de la chance et de l’éloquence. Tous ces mécanismes pourraient être transformés en arguments réfutables (certains étant plus facilement vérifiables empiriquement que d’autres). Noah admet dans sa nouvelle réponse que l’un de ces mécanismes (qui a de l’argent?) peut être une source de pouvoir, mais c’est à peu près tout.

Quant aux détails de la critique de Noah : je ne suis pas en mesure de dire dans quelle mesure le succès de Noah dépend de son talent inné, pas plus que je ne suis capable de dire dans quelle mesure mon propre succès (très différent) en dépend. Je ne dispose d’aucune information sur les univers parallèles dans lesquels nous serions des charlatans sans talent, de sorte que seuls des facteurs structurels seraient à l’œuvre. Ce que je peux affirmer, d’après ce que nous apprennent les sciences sociales, c’est qu’une grande partie du succès culturel est stochastique (les données expérimentales suggèrent que le talent ne permet de prédire que modérément le succès sur les marchés culturels), et que la dépendance au cheminement façonne les chances de succès (nous étions tous deux présents et actifs à un moment de changement de phase dans la culture en ligne, de sorte que les urnes de Polya ont joué en notre faveur). De plus, les relations personnelles aident : d’un point de vue anecdotique, les statistiques suggèrent qu’une très grande partie de mon lectorat est un sous-produit involontaire d’une relation particulière.

De même, il est difficile de distinguer la manière dont notre éloquence plus ou moins grande nous rend plus ou moins persuasifs du fait que nous sommes des nœuds hautement connectés au sein des réseaux pertinents. Certaines personnes prêtent attention à ce que nous disons parce qu’elles apprécient nos arguments. D’autres y prêtent attention parce qu’elles pensent que nous sommes influents. Tenter de séparer ces deux aspects relève de la folie, mais les sciences cognitives nous donnent d’excellentes raisons de croire que, lorsque nous nous y essayons, nous avons systématiquement tendance à surestimer notre propre génie individuel et à sous-estimer les asymétries de pouvoir externes qui amplifient nos voix.

Et – pour anticiper la section suivante – la capacité à mobiliser des ressources sociales pour orienter les choix d’autrui par le biais de l’influence sociale constitue bel et bien une forme de pouvoir. Ernest Gellner, dans son ouvrage classique d’histoire libérale et sociologique de l’espèce humaine Plough, Sword and Book (voir Brad DeLong pour un aperçu général), explique comment les sociétés prémodernes étaient gouvernées par des coalitions entre « l’épée » (ceux qui pouvaient recourir à la coercition physique) et « le livre » (ceux capables de façonner les connaissances et les croyances collectives). Ces dynamiques politiques sont bien plus complexes dans les sociétés modernes, où la coercition est souvent moins ouvertement exercée et où l’alphabétisation est quasi universelle, mais où l’épée et le livre demeurent les vecteurs de pouvoir les plus cruciaux. Je pense même que le livre a considérablement gagné en pertinence, dans la mesure où nos structures sociales reposent de plus en plus sur la coordination plutôt que sur la violence.

En bref, je ne pense donc pas que les critiques de Noah à l’égard d’Acemoglu et de Johnson, ni d’ailleurs à mon égard, soient justes ou pertinentes. Il existe des incohérences frappantes entre ce que Noah croit avoir lu et ce qu’il a réellement lu. J’aurais bien d’autres choses à dire à ce sujet, mais je ne veux pas faire fuir davantage de lecteurs par ma prolixité plus que nécessaire.

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Alors, pourquoi Noah a-t-il tant de mal à voir ce qui est écrit sur la page devant lui? D’après son dernier billet, je pense que Noah souffre d’un cas grave de ce que Tom Slee appelle le « MarketThink », dans son livre injustement méconnu, No-One Makes You Shop at Wal-Mart.

Noah soutient que l’ensemble du livre d’Acemoglu et de Robinson n’est qu’un exercice de justification. Ils construisent un récit élaboré, général et tautologique du pouvoir parce qu’ils ne peuvent pas accepter la vérité sur les géants de la technologie :

Ils ont tenté de soutenir que toute persuasion, et pas seulement celle qui s’achète, est une forme de pouvoir. Pourquoi ont-ils essayé d’affirmer cela? Parce qu’à un certain niveau, je pense qu’ils savent que les Américains ont adopté les géants de la technologie pour bien plus de raisons que le simple fait que les panneaux publicitaires et les publicités du Super Bowl leur disaient de le faire. Ils se rendent compte — ou du moins, ils en ont la forte suspicion — que les arguments techno-optimistes des années 1990, 2000 et du début des années 2010 possédaient une force de persuasion réelle et inhérente qui n’avait pas grand-chose à voir avec l’argent des comptes bancaires de Bill Gates ou de Steve Jobs.

Dans le livre de Noah, les arguments techno-optimistes possèdent une « force de persuasion réelle et inhérente » parce qu’ils découlent d’une satisfaction authentique des consommateurs. La théorie d’Acemoglu et de Johnson, en revanche :

ressemble en quelque sorte à une définition conçue intentionnellement pour délégitimer le choix des consommateurs — pour dire que les gens ont acheté des iPhones, se sont inscrits sur Facebook, ont magasiné sur Amazon et ont discuté avec ChatGPT parce que quelqu’un exerçait un pouvoir sur eux, plutôt que simplement parce qu’ils le voulaient. Et cela ressemble à une définition conçue pour présenter la grande popularité des géants de la technologie comme quelque chose de néfaste et d’illégitime.

Encore une fois, rien de tout cela n’aide à expliquer ce que disent Acemoglu et Johnson, mais cela aide grandement à comprendre la réflexion de Noah lui-même. Il s’appuie sur la notion de souveraineté du consommateur : les consommateurs savent ce qu’ils veulent et peuvent l’obtenir grâce aux marchés libres. Le fait que les gens achètent des iPhones nous indique qu’ils aiment les iPhones. Le fait qu’ils s’inscrivent sur Facebook nous indique qu’ils aiment Facebook. Le fait qu’ils magasinent sur Amazon nous indique qu’ils aiment magasiner sur Amazon. Et ainsi de suite. Cela se répercute ensuite sur l’attitude générale des gens à l’égard des géants de la technologie. Nous savons que ces géants sont populaires, car les gens aiment acheter leurs produits.

Noah lui-même commet ici une tautologie. Il présume que nous savons ce que les gens veulent parce qu’ils l’achètent, et que nous savons qu’ils l’achètent parce qu’ils le veulent. Je soupçonne (mais je n’en suis pas certain) que Noah ne se rend pas compte qu’il se livre lui-même à une tautologie, car celle-ci est si fondamentale dans sa façon de penser. Pour être juste, il y a beaucoup de gens qui pensent de cette façon.

Comme le dit Tom :

MarketThink est une façon d’interpréter le monde. Le succès d’une entreprise prouve que les clients l’apprécient. … Une fois que l’on adopte la vision du monde de MarketThink, il n’y a plus de justification pour des approches collectives face aux problèmes sociaux et économiques.

La dernière phrase est un peu forte pour décrire les convictions de Noah au sujet des géants de la technologie, mais elle va dans la bonne direction. C’est, je pense, la raison pour laquelle Noah a de la difficulté à assimiler la perspective alternative d’Acemoglu et Johnson (et la mienne). Il est ancré dans une conception des marchés qui rend véritablement difficile la compréhension des écrits de ceux qui ne partagent pas cette perspective.

De même, comme vous pouvez l’imaginer étant donné qu’Acemoglu et Johnson ont reçu conjointement le prix Nobel d’économie (au léger désarroi de Noah), il est possible d’être économiste sans adhérer pleinement à MarketThink. Presque tous les économistes reconnaissent (à juste titre) que les marchés présentent de grands avantages, mais tous ne croient pas que ces avantages soient universels. Et l’économie elle-même fournit des outils méthodologiques pour comprendre bon nombre des façons dont la « MarketThink » peut vous induire en erreur.

La « MarketThink » a de nombreux atouts. Elle est immédiatement intuitive. Très souvent, elle est plus ou moins juste. Les marchés sont une création sociale miraculeuse et peuvent souvent être merveilleux. Mais si vous ne disposez que de la « MarketThink », vous passerez à côté de nombreuses complications insaisissables des marchés de la vie réelle.

Le livre de Tom offre une présentation très accessible de ces complexités, telles qu’elles ont été reconnues en leur temps par Alex Tabarrok, un économiste farouchement libertaire et un défenseur hors pair de la « pensée de marché ». Alex a un jour écrit dans les premiers paragraphes d’une critique (il a depuis supprimé ces paragraphes pour une raison inexpliquée, ne laissant que ses critiques)

Le livre de Slee est le meilleur des ouvrages anti-marché : il est bien écrit, sérieux et témoigne d’une solide connaissance de l’économie. En fait, je considère le livre de Slee comme une excellente introduction à l’information asymétrique, au parasitisme, aux externalités, au comportement grégaire, aux problèmes de coordination et à l’identité — un cours d’économie 301 pour tous ces jeunes Ezra Klein [sic] en herbe à travers le monde qui estiment que le cours d’économie 101 n’est pas tout à fait correct.

Tom commence son livre en soutenant que le succès d’une entreprise ne signifie pas nécessairement que les clients apprécient ses conséquences. Il part d’un exemple simplifié : l’arrivée de Wal-Mart en ville, qui ouvre un magasin à grande surface en banlieue. Si j’apprécie les prix bas ainsi que d’autres choses, cela me rendra heureux. Je peux apprécier les interactions sociales du centre-ville avec toutes ses petites boutiques, mais je peux conserver cela tout en réduisant désormais mes dépenses d’épicerie en faisant mes achats en gros chez Wal-Mart. Cependant, si tout le monde fait comme moi, le centre-ville risque de s’appauvrir, voire de disparaître.

Il s’agit bien sûr d’une hypothèse théorique fondée sur des préférences supposées. Peut-être que les gens préfèrent généralement magasiner chez Wal-Mart ou sur Amazon, quelles qu’en soient les conséquences pour l’économie dans son ensemble. Nul doute que beaucoup le font! De même, Polly Mackenzie écrivait la semaine dernière dans le Financial Times :

La réduction des taxes foncières pour les bars et les salles de concert décidée par le nouveau gouvernement britannique est, selon mes calculs, la 12e modification apportée à cette taxe foncière tant décriée en une décennie. Lorsque les politiciens se mettent à bricoler ainsi, c’est généralement le signe que le problème est plus grave qu’ils ne veulent l’admettre. C’est certainement vrai en ce qui concerne nos rues commerçantes, qui semblent avoir plus d’importance pour les gens au moment du vote que lorsqu’ils magasinent en ligne.

Les libertariens pourraient dire qu’il faudrait baisser les bras : si les gens voulaient des rues commerçantes, ils les utiliseraient. L’approche la plus intéressante consiste à se demander pourquoi il existe un tel décalage entre les choix des gens et leurs revendications politiques.

Il suffit de se promener dans presque n’importe quelle rue commerçante en Angleterre pour s’en rendre compte. Le pub, la banque ou la boulangerie aux fenêtres condamnées, la halle ou le centre communautaire qui est devenu un bar, puis une maison de gaufres, avant de fermer. Des dizaines de milliers de bâtiments à travers le pays sont à l’abandon ou inoccupés, et aucun discours d’économiste sur les « préférences révélées » n’apporte de consolation face à ce déclin qui n’est même pas le fruit d’une gestion délibérée.

Si je me soucie à la fois des prix et des interactions sociales dans les petits commerces, tout en faisant mes achats chez Wal-Mart comme tout le monde, je risque de me retrouver avec une utilité moindre, même si je n’ai fait qu’exercer mon libre choix sur le marché libre. Mon choix individuel, combiné à celui des autres, conduit à un résultat collectivement fâcheux — en langage technique, les choix individuels peuvent aboutir à des équilibres collectivement sous-optimaux. La théorie des jeux, qui étudie les interactions stratégiques, regorge de telles conclusions. L’hypothèse selon laquelle les gens magasinent sur Amazon parce qu’ils sont satisfaits des résultats globaux n’est pas toujours vraie. De telles affirmations constituent, la plupart du temps, une première approximation raisonnable. De même, comme le dit Tom :

Malheureusement, une grande partie des discussions politiques et d’affaires d’aujourd’hui a adopté la ligne de pensée « MarketThink » selon laquelle pratiquement tout fonctionne comme un marché libre, pratiquement tout le temps. … Mais les économies et (à plus forte raison) d’autres aspects de la société sont constitués de choix étroitement liés et en interaction constante. Bon nombre de nos choix, les résultats de ces choix et ce que nous pensons de ces résultats dépendent tous des choix des autres, dont les choix dépendent eux-mêmes des nôtres. Prétendre que le marché libre détermine fondamentalement le fonctionnement d’un tel monde n’est pas seulement une simplification, c’est simpliste.

Le livre de Tom aborde ensuite d’autres aspects de ce problème. Les réseaux remettent en cause bon nombre d’arguments classiques en matière d’efficacité, car la valeur d’un réseau pour un individu donné dépend du nombre de personnes qui y participent. Cela crée donc des asymétries de pouvoir évidentes. Si vous n’appréciez pas la façon dont Twitter/X traite vos données ces jours-ci, mais que votre gagne-pain dépend des contacts avec d’autres utilisateurs du service, vous pourriez vous retrouver coincé. Vous pourriez vous retrouver coincé même si toutes ces autres personnes détestent cela elles aussi — les coûts de coordination rendent difficile toute défection.

À une échelle bien plus grande, il en va de même pour les banques ou les pays qui pourraient vouloir se retirer de SWIFT ou du système de compensation en dollars, car les États-Unis sont susceptibles de s’en servir comme d’une arme contre eux. Il leur est très coûteux de se retirer, car tous les autres dépendent de ces infrastructures fondamentales des échanges internationaux. Les conséquences sur les rapports de force mondiaux — comme Abe Newman et moi-même l’avons longuement discuté — sont dramatiques.

Il ne s’agit pas d’un argument général contre les marchés ou d’autres formes similaires d’échanges économiques. Tom cite Amartya Sen :

Être systématiquement contre les marchés serait presque aussi étrange que d’être systématiquement contre les conversations entre les gens… La liberté d’échanger des mots, des biens ou des cadeaux n’a pas besoin d’une justification défensive.

Ce dont il s’agit, c’est d’un argument selon lequel, très souvent (et peut-être même généralement), on ne peut dissocier l’échange des relations de pouvoir. Tom ajoute :

Le cœur du problème avec le marché n’est pas la pratique de l’échange, mais les possibilités qu’il offre de manipulation par ceux qui disposent des ressources pour le faire : transformer l’échange en exploitation.

Twitter/X – ainsi que Meta – et, à leur manière, Amazon, Google, OpenAI, Anthropic et toutes les autres grandes plateformes – tirent systématiquement parti de ces asymétries. Constater cela, ce n’est pas exprimer du ressentiment, mais reconnaître la réalité. Je peux à la fois aimer les produits Apple (ce qui est le cas) et être conscient qu’Apple a utilisé sa position dominante sur des segments à forte valeur ajoutée du marché de la téléphonie mobile pour créer un App Store qui engrange des rentes à grande échelle. En chaque entrepreneur ambitieux se cache un monopoleur hypertrophié qui ne demande qu’à s’exprimer.

Comme le note Alex, les efforts de Tom pour intégrer ces idées dans une analyse générale des relations de pouvoir constituent l’un des points faibles du livre. Mais il existe d’autres façons d’utiliser la théorie des jeux pour réfléchir aux relations de pouvoir. Comme le soutient Jack Knight, les jeux de coordination à motivations mixtes, dans lesquels les joueurs ont de bonnes raisons de se coordonner, mais des intérêts divergents quant à l’équilibre sur lequel s’entendre, offrent un modèle simple et précieux des relations de pouvoir. Les valeurs de rupture des acteurs – c’est-à-dire les gains qu’ils obtiennent s’ils ne s’accordent pas – constituent un indicateur direct de leur pouvoir de négociation. Ceux qui sont les plus indifférents à la conclusion d’une entente sont mieux à même de tenir bon pour obtenir les équilibres qu’ils préfèrent.

Au fil du temps, à mesure que des catégories d’acteurs clairement distinctes, dotées de pouvoirs de négociation différents, interagissent, des institutions informelles peuvent émerger pour concrétiser ces asymétries de pouvoir. Il existe une littérature restreinte mais précieuse en économie et en épistémologie sociale qui utilise les jeux évolutifs pour modéliser ces conséquences. Danielle Allen, Cosma Shalizi et moi-même travaillons actuellement sur un article visant à comprendre comment cela fonctionne au niveau des trajectoires socio-institutionnelles, en combinant des modèles compartimentaux et la dynamique évolutive au sein d’un cadre mathématique unique (qui est entièrement l’œuvre de Cosma).

En résumé, tout cela revient à dire que l’échange – y compris l’échange décentralisé – implique régulièrement une combinaison de (a) l’avantage collectif et de (b) relations de pouvoir asymétriques. Une grande partie de l’économie politique consiste donc en des acteurs qui tentent de s’assurer que les solutions de coordination auxquelles on parvient leur sont favorables plutôt qu’à leurs rivaux. Aucun de ces arguments n’est inconnu des économistes un tant soit peu versés dans la matière. Mais les économistes vulgarisateurs ont très souvent tendance à écarter ces subtilités, au profit d’une vision simpliste du « MarketThink ».

Il me semble que Noah se livre précisément à ce genre de vulgarisation. Il part de la « pensée de marché », tandis qu’Acemoglu et Johnson partent de la conviction que le développement technologique repose essentiellement sur des interactions stratégiques, dans lesquelles certains acteurs tentent de prendre l’avantage sur d’autres, et où la dépendance à la trajectoire est omniprésente. Malgré mes invitations répétées (en toute honnêteté envers Noah : il s’agissait davantage de harangues que d’invitations), Noah a systématiquement refusé de se pencher sur les arguments réels d’Acemoglu et de Johnson, préférant avancer les arguments qu’il aurait souhaité qu’ils avancent, et réfuter ces derniers à sa propre satisfaction.

Acemoglu et Johnson ne laissent même pas entendre que les consommateurs sont amenés par la ruse à aimer les produits technologiques. Au contraire, leur cadre théorique suggère que les consommateurs se retrouvent régulièrement en position de faiblesse dans les interactions de négociation au sein de situations de coordination. S’ils veulent utiliser la recherche Google, ils n’ont guère d’autre choix que d’accepter l’économie de la surveillance qui va de pair avec celle-ci. Il est extrêmement difficile de se coordonner contre le pouvoir. Lorsque Noah demande, de manière rhétorique : « Que puis-je dire ou faire qui changerait ce fait brut — que l’humanité a une fois de plus choisi de livrer sa vie à la machine? », il doit réaliser qu’il ne s’agit pas d’un choix sur lequel les humains concernés avaient nécessairement beaucoup de contrôle. Les hommes (et les femmes) font l’histoire de la technologie, mais pas dans les circonstances de leur choix.

Noah est non seulement libre de ne pas être d’accord avec mes arguments, mais il est activement encouragé à le faire. Cela exigerait toutefois qu’il cesse de se battre contre ce qu’il imagine que les gens ont écrit, et qu’il s’intéresse à ce qu’ils disent réellement. Il ne peut pas simplement partir du principe que les résultats du marché dans le secteur de la technologie reflètent fidèlement les préférences des consommateurs sans aborder réellement la façon dont ces marchés fonctionnent réellement. Un désaccord qui tiendrait compte des données factuelles sur les marchés technologiques apporterait véritablement des éclaircissements : nous ne voulons pas que les choix technologiques soient soumis à un vote à tous les niveaux, et trouver l’équilibre pratique entre le contrôle démocratique et l’énergie entrepreneuriale est une entreprise réelle et importante.

De même, s’engager avec ces réalités impliquerait, à mon avis du moins, de tenir compte de l’omniprésence des effets de réseau, des nombreuses preuves d’une dégradation accélérée de la technologie, de la transformation des structures de contrôle des entreprises en domaines princiers, et du fait que bon nombre des membres de l’élite technologique qu’il souhaite défendre sont parfaitement francs quant à leur désir d’échapper aux contraintes de la concurrence de marché. Ce n’est peut-être que ma jalousie envers les élites de la Vallée du Silicium qui me pousse à penser tout cela! Noah devrait se sentir encouragé à fournir des informations factuelles concrètes démontrant que j’ai tort.

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Bien sûr, Noah n’est pas le seul partisan de la « MarketThink ». Cette mentalité est très répandue, surtout dans la Vallée du Silicium, ce qui contribue, je pense, à expliquer pourquoi bon nombre des ambitions des géants de la technologie sont de plus en plus impopulaires auprès des gens ordinaires. Si vous vous souvenez de l’anecdote de Rob Reich mentionnée il y a quelques milliers de mots, elle constitue pratiquement une parabole illustrant comment les entreprises d’IA et les fournisseurs d’infrastructures sont mis à mal par l’opposition aux centres de données. Rob décrit comment les fondateurs, les investisseurs et les chercheurs considéraient la démocratie comme un obstacle et voulaient simplement payer les gens pour qu’ils s’en aillent. C’est exactement ce que font actuellement les constructeurs de centres de données, et cela ne s’avère pas être une stratégie gagnante universelle.

Jasmine Sun s’est donné la peine d’aller à la rencontre des personnes qui s’opposent aux centres de données et de découvrir ce qu’elles en pensent. Elle s’est entretenue avec Ezra Klein au sujet de ce qui se passe lorsque les entreprises d’IA versent de l’argent pour tenter de faire taire l’opposition. Cela ne fonctionne pas :

une grande différence que j’ai remarquée entre la Vallée du Silicium et les gens de ces communautés à qui je parlais est la suivante : la Vallée du Silicium a tendance à croire que l’argent résout tous les problèmes — que si l’on augmente simplement le montant du chèque, tout ira bien.

Et je crois que les gens ont le sentiment qu’on essaie de les soudoyer. Cette entreprise ne m’offre pas un souper gratuit ou quoi que ce soit du genre. Il y a forcément quelque chose que je vais y perdre.

Et, en fait, parfois, le fait que les contrats des centres de données soient plus importants, ou que les dépenses politiques soient plus élevées, ne fait en réalité que rendre les gens plus méfiants. Dans la course au Sénat opposant Abdul El-Sayed à Haley Stevens au Michigan, son principal argument contre son adversaire est la somme d’argent qu’elle reçoit de l’AIPAC, de DTE, des grandes sociétés pharmaceutiques ou d’autres sources.

Je pense donc que nous évoluons dans un climat politique où le fait de gonfler les chiffres et les montants ne fait qu’accroître la méfiance des gens, et non l’atténuer.

Les gens – du moins ceux à qui elle a parlé – s’intéressent davantage à avoir leur mot à dire qu’à recevoir de l’argent.

La phrase que l’on entend souvent de la part des détracteurs de l’IA est : « Pourquoi nous impose-t-on cela de force? » Ou, dans le cas de ChatGPT, ce n’est pas que les gens disent que ChatGPT n’a littéralement aucune utilité, mais plutôt : « Pourquoi m’obligez-vous, dans mon travail, à utiliser l’IA pour faire quelque chose de moins bien alors que je pourrais le faire mieux? »

Je pense donc qu’une grande partie de la réaction négative du public à l’égard de l’IA qui s’est manifestée au cours des six derniers mois ne s’explique pas par le fait que les gens pensent que la technologie n’a absolument aucune utilité. Elle ne s’explique pas non plus par le fait qu’ils s’inquiètent des propriétés techniques spécifiques des grands modèles linguistiques qui pourraient mener à une IA incontrôlable, à un désalignement ou à d’autres problèmes de ce genre – ce qui relève des arguments axés sur la sécurité.

C’est plutôt l’IA qui sert en quelque sorte d’avatar à un petit groupe de milliardaires de la Vallée du Silicium, leur permettant d’imposer leur vision du monde à tout le monde sans leur consentement.

Et je pense que c’est aussi ce que je perçois dans ces débats sur les centres de données. Il ne s’agit pas simplement de dire : « Ça va consommer tant d’eau ou autant d’eau. » Je pense franchement que même s’il n’y avait pas de désinformation sur la consommation d’eau, les gens seraient tout aussi en colère contre les centres de données.

Je suis d’accord avec Noah sur un point : l’approche actuelle des géants de la technologie est confrontée à de graves difficultés politiques. Mais, comme Jasmine le suggère dans sa propre infolettre, il est important de prendre au sérieux les personnes qui s’opposent au modèle actuel des géants de la technologie, même si l’on n’est pas d’accord avec elles, plutôt que de suggérer avec dédain qu’elles sont motivées par des rancunes irrationnelles. Je ne pense pas que Noah – ni les personnes qui partagent son point de vue – le fassent vraiment pour l’instant. C’est peut-être une erreur.


Fichier Excel des traductions par Gilles en vrac
Fiches avec les premières phrases (et non seulement les titres)
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.