Les relations internationales ont un problème avec l’avenir

Dans ce cas, tout le reste aussi

Traduction de International relations has a problem with the future par Henry Farrell, sur Substack, le 20 septembre 2026.

[Johann Baptist Homann – Planiglobii Terrestris Mappa Universalis, courtoisie du Met]

J’ai publié un nouvel article dans la série « Chaos Unleashed » du Robert Jervis International Security Studies Forum, consacrée à la deuxième administration Trump et à la crise des affaires mondiales. Mon article est assez agaçant, comme le sont parfois les articles universitaires, mais ce caractère agaçant est tout à fait légitime.

Robert Jervis, qui a donné son nom au forum, était un penseur véritablement remarquable (mais pas un écrivain particulièrement doué). Je pense depuis longtemps que son livre, System Effects, qui tente de concilier la science de la complexité et l’étude des affaires internationales, recèle une immense valeur, mais celle-ci est enfouie profondément. Depuis des années, je souhaite rédiger un texte qui en extraie les idées fondamentales (telles que je les comprends) et explique pourquoi elles sont essentielles pour comprendre où nous en sommes aujourd’hui. C’est ce que je fais dans cet essai, même si j’en tire des conclusions que Jervis n’aurait presque certainement pas partagées. L’argument clé :

L’approche conventionnelle consisterait à comparer… divers futurs les uns aux autres. Or, il s’agit là d’une entreprise vouée à l’échec aux premières étapes d’une transition possible. Les boucles de rétroaction qui animent le changement systémique sont à la fois « hautement déstabilisantes et difficiles à prédire ».

Le rôle le plus utile que puisse jouer la discipline des relations internationales ne réside peut-être pas dans l’évaluation de futurs possibles, au-delà du minimum requis pour s’assurer qu’ils ne sont pas manifestement erronés ou contradictoires. Elle pourrait plutôt jouer un rôle utile en tant que génératrice d’hypothèses largement invérifiables et incompatibles, susceptibles ensuite de contribuer à l’élaboration de systèmes de politiques mieux adaptés pour composer avec de nombreux futurs possibles. Plus précisément, les relations internationales peuvent s’appuyer sur des approches des systèmes complexes, qui cherchent à modéliser précisément ces processus de changement et de stabilité qui font actuellement l’objet de débats.

Cela repose sur l’idée que nous traversons une période de changements relativement imprévisibles, au cours de laquelle certaines boucles de rétroaction positives (des phénomènes qui s’autoalimentent) sont susceptibles de déstabiliser le système existant, tandis que les boucles de rétroaction négatives (lorsque des phénomènes suscitent des contre-réactions modératrices) auront probablement l’effet inverse. À un moment où personne n’a la moindre idée de ce qui va se passer ensuite sur la scène internationale, des descriptions structurées des futurs possibles pourraient s’avérer très utiles. Il en va de même pour d’autres grands domaines où nous n’avons pas une idée très précise de ce qui risque de se produire ensuite, comme la transition énergétique (voir cette excellente discussion1GB-Ma traduction de l’entretien entre Dave Roberts et Jane Flegal, sur laquelle je reviendrai dans la dernière partie de cet article). Cet essai est conçu pour agacer à peu près toutes les factions existantes au sein de la discipline des relations internationales — mais uniquement parce que je pense que nous devrions agir très différemment de ce que nous faisons actuellement, si nous voulons être utiles dès maintenant. Suite ci-dessous.


Quelques précisions pour ceux qui n’ont pas étudié les relations internationales (RI). Même selon les normes universitaires, les RI constituent un domaine déchiré par de nombreuses controverses animées, dont certaines sont qualifiées de manière plutôt grandiloquente par certains spécialistes des RI de « grands débats » (comme d’habitude, ils ne parviennent pas à s’entendre sur ce qui doit ou non figurer sur cette liste). Deux différends sont pertinents pour cet article.

La première est la lutte de longue date entre ce que les spécialistes des RI appellent les trois « ismes », qui dominaient encore les discussions lorsque j’étais étudiant à la maîtrise.2En réalité, je n’étais pas étudiant à la maîtrise en relations internationales. C’est en tant que professeur adjoint que j’ai véritablement découvert la théorie des relations internationales, lorsqu’on m’a demandé de coanimer le séminaire d’introduction destiné aux étudiants en relations internationales de l’Université de Toronto. Je n’avais moi-même jamais suivi de cours de niveau doctorat en relations internationales de toute ma vie. Ce fut un véritable baptême du feu.Chaque « isme » est, ou peut être présenté comme3Le constructivisme n’est pas une grande théorie au même titre que les deux autres, puisqu’il se caractérise par un éclectisme marqué dans la plupart de ses formulations; il est néanmoins régulièrement classé à tort ou à raison parmi les « -ismes ». une grande théorie expliquant le fonctionnement de la politique mondiale. Le réalisme considère le monde comme une tragédie brutale où les États luttent pour le pouvoir et la survie par nécessité; le libéralisme est plus optimiste quant aux perspectives de coopération interétatique, en particulier lorsque les États partagent des intérêts économiques communs; et le constructivisme, qui s’est frayé un chemin dans le débat plus tardivement, soutient que nous devrions envisager la politique internationale comme impliquant des normes, des identités et d’autres concepts issus de la sociologie et de la psychologie sociale. Ces divergences donnaient autrefois lieu à des désaccords particulièrement âpres, où ceux qui étaient particulièrement attachés à l’une ou l’autre approche s’attaquaient à tous les opposants. Aujourd’hui, le climat est plus serein, bien que l’approche animée de John Mearsheimer dans ses discussions avec ses pairs donne une idée de ce à quoi ressemblait la situation à l’époque.

Le deuxième est le conflit entre tous ceux qui adhèrent à différentes grandes théories de la politique internationale et ceux qui optent plutôt pour une compréhension davantage fondée sur les données (ce conflit chevauche en quelque sorte le premier, mais de façons étranges). Une série d’articles publiés au début des années 2000 a tourné en dérision les aspirations des grands théoriciens et leur approche désespérément non scientifique de la politique internationale. Les détracteurs de l’approche du « grand débat » soutenaient qu’au lieu de construire des récits généraux, les spécialistes des relations internationales devraient tous élaborer leurs analyses de la politique internationale à partir de la base, en élaborant des théories sur les relations « de moyenne portée » à partir de données statistiques ou de preuves tout aussi fiables. Les libéraux ont très souvent adhéré à cette approche plus modeste de la compréhension de la politique internationale (les critiques étaient pour la plupart des libéraux, et cette approche cadrait bien avec la vision libérale du monde). Les réalistes, quant à eux, s’y opposaient généralement et ont lancé une contre-attaque féroce, fustigeant les chercheurs en relations internationales adeptes de l’approche statistique pour avoir rédigé des articles de recherche abstrus, bourrés de charabia quantitatif incompréhensible et totalement inutiles aux décideurs politiques qui avaient besoin de comprendre comment agir dans un monde complexe.

Aujourd’hui, ces querelles s’essoufflent et se déroulent dans une ambiance funèbre. De nombreux libéraux sont désespérés face à l’effondrement de ce qui leur semblait être un ordre international reflétant en grande partie leurs valeurs. L’attitude des réalistes face à l’effondrement de l’ordre international libéral consiste souvent (mais pas toujours) en une combinaison de (a) « je vous l’avais bien dit » et (b) « de toute façon, il n’a jamais vraiment existé ». Mais de nombreux réalistes sont eux aussi consternés par le fait que l’élaboration des politiques de la deuxième administration Trump semble être la caricature la plus stupide que l’on puisse imaginer de leurs idées. Chaque fois qu’un responsable de l’administration Trump prononce les deux mots « réalisme flexible » (qui signifient en substance que tout ce que les États-Unis veulent, ils l’obtiennent), la vitesse de rotation du cadavre de feu Hans Morgenthau augmente de quelques centimètres par seconde.


Cela aide à expliquer pourquoi les thèses de mon article risquent d’irriter les partisans de tous les camps de ces débats, dans la mesure où certains d’entre eux y prêteront attention. Si vous faites partie des derniers irréductibles qui se battent au nom du réalisme ou du libéralisme (du constructivisme peut-être aussi, mais dans une bien moindre mesure), vous risquez de vous offusquer lorsque j’affirme que votre vision du monde se résume en grande partie à quelques notions sur les boucles de rétroaction. Et si vous êtes un partisan de la théorie de portée moyenne, vous vous opposerez à mon insinuation selon laquelle les stratégies astucieuses d’identification causale ne sont probablement pas d’une grande utilité à l’heure actuelle, puisque toutes les régularités qu’elles identifient sont remises en question.

Mais comme je le dis, mon caractère exaspérant est tout à fait sincère. Mes arguments découlent de trois propositions fondamentales. Premièrement, il semble bien que nous vivions un moment de changement systémique en politique internationale. Ce que j’entends par là, c’est que les hypothèses habituelles sur lesquelles repose la conduite de la politique internationale sont remises en question. Peut-être évoluerons-nous vers un nouveau système qui structurera la politique internationale. Peut-être que les sources d’ordre existantes en politique internationale se réaffirmeront sous une forme ou une autre, de sorte que nous continuerons dans ce qui sera reconnaissable comme une version de ce que nous avons connu auparavant, bien qu’avec des changements importants. Peut-être (comme Adam Tooze l’a suggéré à plusieurs reprises) ne passerons-nous pas d’un système à un autre, mais assisterons-nous plutôt à l’émergence d’un effondrement et d’un désordre qui s’autoalimente. Plus généralement, comme le dit Adam :

Un monde « en désarroi » pourrait bien être précisément le type de conceptualisation dont nous avons besoin pour appréhender le moment actuel comme « un gigantesque générateur de résultats non linéaires aux convexités complexes ». En langage clair, il n’y a pas de juste milieu, il n’y a pas de moyenne, il n’y a pas de retour à la normale. C’est un aller simple vers l’inconnu. »

Deuxièmement, les grandes approches existantes des relations internationales sont très mal adaptées pour expliquer le changement de système. Le libéralisme et le réalisme reposent sur des arguments concernant la manière dont le système existant se maintient, tandis que les constructivistes, en général, soit ne s’interrogent pas sur le changement de système, soit suggèrent que le système évolue vers une sorte de destination immanente de type proto-hégélien.

Troisièmement, les meilleurs outils à notre disposition pour réfléchir au changement de système proviennent de l’étude de la complexité. C’est là qu’intervient le travail de Jervis. System Effects est l’effort le plus complet que je connaisse pour aborder la complexité dans le contexte de la politique internationale, et Jervis explique comment les propositions fondamentales du réalisme reposent sur des propositions concernant les boucles de rétroaction. Je m’appuie sur cette idée pour montrer comment les arguments libéraux concernant « l’ordre international libéral » impliquaient eux aussi des considérations sur les boucles de rétroaction entre la politique nationale et la politique internationale. Les libéraux croyaient que les sociétés et les économies libérales structuraient les règles internationales de manière à refléter leurs valeurs, renforçant ainsi davantage le libéralisme au sein des pays déjà libéraux et entraînant inexorablement les sociétés non libérales, telles que la République populaire de Chine, dans leur logique. Cela n’a évidemment pas fonctionné comme ils s’y attendaient.

Le problème bien connu de la recherche sur la complexité réside dans sa faible capacité prédictive. Elle suggère que même des structures d’interaction modérément complexes peuvent rapidement devenir imprévisibles. Nous avons fait des progrès dans l’étude de certains phénomènes complexes (voir Ben Recht sur les prévisions météorologiques), bien que notre capacité à prédire s’effondre après un certain temps, à mesure que la modélisation par grossissement s’éloigne des phénomènes modélisés. D’autres phénomènes, en revanche, nous échappent (voir aussi : Ben sur la prévision des tremblements de terre). Ainsi, la réplique évidente aux arguments fondés sur les systèmes complexes — en particulier ceux qui ne s’appuient pas sur une grande quantité de données détaillées ni sur de nombreux exemples passés des événements que l’on souhaiterait prédire à l’avenir — est qu’ils sont davantage descriptifs qu’explicatifs. Affirmer qu’un système est complexe ne nous apprend pas grand-chose sur la façon dont il se comportera.

La contre-réplique à cela dans les sciences sociales est que, même si nous ne savons pas grand-chose sur la façon dont le système se comportera, nous avons une certaine idée des types de connaissances qui aident à mieux cerner la forme générale du système et à s’adapter à mesure qu’il évolue de manière imprévisible. Des chercheurs comme Hong et Page soutiennent que les groupes aux points de vue très diversifiés sont mieux à même de saisir les contours des systèmes complexes que les groupes dotés d’une plus grande expertise, mais dont les membres partagent une compréhension plus homogène. Des décennies plus tôt, le cybernéticien Ross Ashby affirmait que tout régulateur efficace d’un système devait présenter autant de diversité que le système qu’il prétendait réguler.

Cela se traduit donc par l’affirmation selon laquelle les approches standard des sciences sociales (qui supposent une grande stabilité) risquent d’être moins utiles en période de transition potentielle. Cela ne revient pas à dire qu’elles sont totalement inutiles — même si de nombreux éléments importants changent, d’autres peuvent demeurer inchangés —, mais la valeur des approches standard des sciences sociales, qui tentent de découvrir des régularités à long terme, risque de diminuer en termes relatifs jusqu’à ce que le système se stabilise à nouveau. Les théories de portée moyenne ne fourniront probablement pas le type de connaissances qu’elles se sont fixées pour objectif d’apporter.

De même, tant les théories de portée moyenne que les grandes théories peuvent s’avérer utiles collectivement plutôt qu’individuellement. Les théories dont nous disposons laissent entrevoir de nombreux avenirs possibles. Il est impossible de prédire lequel de ces avenirs se concrétisera. Mais le fait d’avoir de nombreux avenirs possibles constitue une source extrêmement précieuse de diversité à travers l’expertise, au sens où l’entendent Hong et Page, et de variété au sens où l’entend Ashby.

Si j’avais cru pouvoir m’en tirer en intitulant cet article « Générer et organiser la variété dans les sciences sociales », je l’aurais probablement fait. De même, je comprends pourquoi les chercheurs qui ont formulé des affirmations générales sur la politique internationale préféreraient que leurs idées et leurs recherches ne soient pas considérées comme des ressources à partir desquelles on peut extraire une variété utile. La raison pour laquelle on écrit un article, ou un livre, pour défendre un ensemble d’affirmations, ce n’est pas parce qu’on pense qu’elles s’ajoutent à la grande tapisserie de la variété, mais parce qu’on croit qu’on a raison, bon sang, et que le monde devrait le reconnaître.


Je pense bien sûr moi-même que j’ai raison, bon sang, tout comme, et c’est plus important encore, les personnes dont je m’inspire (outre celles mentionnées directement : Dan Davies, Brian Eno; feu Stafford Beer). Que j’aie raison ou non, ces questions et ces problèmes dépassent largement le champ des relations internationales. Et cela nous ramène à la conversation sur la politique énergétique à laquelle j’ai fait référence au tout début.

Dans cette conversation4GB-Ma traduction de l’entretien, Jane fait remarquer qu’il est vraiment difficile de déterminer à l’avance quelles voies nous mèneront vers une économie moins dépendante des combustibles fossiles.

Je crois sincèrement que les changements climatiques constituent un défi incroyablement complexe aux multiples dimensions, où l’incertitude est souvent très grande et où les enjeux liés à la prise de décision sont considérables.

C’est pourquoi j’essaie de prôner une humilité épistémique face à cela. Vous savez, je pense que plutôt que d’essayer de choisir une voie optimale et de la suivre à tout prix — compte tenu de tout ce qui doit se produire pour que nous atteignions nos objectifs —, j’adopte plutôt une approche de gestion des risques, en me demandant par exemple : comment intégrer des perspectives plurielles? Comment aller de l’avant pour aborder la question du climat d’une manière qui atténue le risque d’échec, ce qui, à mon avis, revient à essayer de suivre une voie optimisée qu’un ingénieur aurait concoctée dans un laboratoire ou ailleurs, ou encore un modèle?

Ce qu’elle dit correspond tout à fait à ma pensée, à moins que je ne me trompe : si nous faisons face à une transition complexe, nous ne pouvons pas partir d’un cadre simplificateur unique. De même, contrairement à mon propre texte, Jane aborde avec intelligence les aspects pratiques du point de vue d’une intervenante en politiques publiques plutôt que de celui d’une théoricienne déconnectée de la réalité :

on constate que la plupart des travaux universitaires ou théoriques portant sur la justification de la tarification des externalités du changement climatique partent du principe qu’il est possible de le faire efficacement dans le monde réel, alors que celui-ci présente bien sûr toutes sortes de défis concrets. Je sais que vous avez discuté avec Danny Cullenward et David Victor, qui ont fait un excellent travail en décrivant toutes les façons dont cette approche échoue lorsqu’elle se heurte à la réalité.

Il y a donc… un argument pratique à ce sujet. Mais je pense aussi que l’un des péchés originels, à mon avis, dans la façon dont nous en sommes venus à comprendre le changement climatique comme un problème, c’est que… nous avions connu un immense succès avec le Protocole de Montréal et les HFC… Ce qui constituait un certain type de problème, relativement bien délimité à quelques zones géographiques distinctes comptant une poignée de producteurs, où nous disposions de substituts bon marché, ou du moins de substituts qui devenaient rapidement bon marché. Le mécanisme de gestion de ce problème était donc une sorte de programme conventionnel de contrôle de la pollution… Ce n’est toutefois pas le même type de problème que le changement climatique. Le carbone, contrairement à ces autres polluants, est profondément ancré partout dans l’économie. L’idée selon laquelle les signaux de prix suffiront à eux seuls à faire bouger les choses est, à mon avis, fondamentalement erronée. [HF – les expressions de remplissage habituelles d’une conversation de la vie quotidienne ont été supprimées pour faciliter la lecture]

Pour réellement faire évoluer le système, il faut trouver comment générer une « spirale verte » :

une boucle de rétroaction positive où l’investissement, souvent public, mais pas uniquement, rend les technologies propres suffisamment abordables pour être déployées à grande échelle. Ce déploiement crée ensuite des industries et des emplois, et ces industries deviennent une puissante base électorale dotée d’un réel pouvoir pour exiger davantage de mesures climatiques.

Cette approche globale — créer une boucle de rétroaction positive pour ce que l’on souhaite voir se produire — semble tout à fait pertinente. De même, la mettre en œuvre est difficile et profondément politique. Vous allez probablement découvrir que ce que vous pensiez capable de déclencher la spirale ne fonctionnera pas. Si cela fonctionne au départ, cela ne sera probablement pas autosuffisant sans ajustements supplémentaires, que vous devrez sans doute improviser. Et si tout cela fonctionne, cela entraînera certainement toutes sortes d’effets secondaires et de conséquences inattendues, dont certaines pourraient être positives (génial!) et d’autres qui créeront leurs propres problèmes à effet boule de neige. C’est pourquoi vous avez besoin de « perspectives plurielles » : pour cerner autant que possible la complexité à laquelle vous êtes confronté, tant au début qu’au fur et à mesure que vous avancez.

Mais ce n’est pas tout ce dont vous avez besoin. Vous avez également besoin d’institutions capables non seulement d’intégrer ces perspectives et d’en tirer parti, mais aussi de réagir avec souplesse et de changer d’approche lorsque vos actions ne produisent pas les résultats escomptés. Et vous devez générer une légitimité politique. Nos institutions existantes ne sont pas particulièrement bien adaptées pour accomplir tout cela, dans la mesure même où elles existent aux États-Unis. Créer des formes institutionnelles capables d’intégrer la diversité et de s’adapter avec souplesse à un environnement en mutation tout en conservant leur légitimité aux yeux des citoyens constitue le projet fondamental de capacité de l’État auquel nous sommes confrontés. Ma vision de la question, telle qu’exprimée dans l’article, est la suivante :

les chercheurs devraient réfléchir à la manière de s’engager plus directement dans les problèmes de conception institutionnelle. Une abondante littérature existante examine comment l’expertise, l’expérience et d’autres facteurs similaires contribuent à une bonne prise de décision en matière de politique étrangère. Cette littérature pourrait être combinée à l’analyse des systèmes complexes afin de définir les types d’institutions les mieux à même de faire face aux changements systémiques, en traitant la diversité de manière à refléter celle de l’environnement international complexe qu’elles cherchent à modéliser et à contrôler. À tout le moins, cela implique des institutions gouvernementales internes capables de travailler au-delà des cloisonnements, de sorte que les décideurs possédant des expertises thématiques différentes puissent échanger entre eux. Plus largement, cela suggère que les institutions les plus aptes à mettre en œuvre et à tester la diversité par l’expérimentation et les réformes politiques qui en découlent seront mieux à même de s’adapter à des changements imprévus.

Mais je sais très bien que les problèmes les plus graves sont d’ordre pratique plutôt que théorique.

Ainsi, comme de nombreux articles universitaires, le mien contribue au mieux à cerner un problème, plutôt qu’à proposer des solutions pratiques pour le résoudre. Ces solutions impliquent vraisemblablement des changements à grande échelle au sein des institutions par lesquelles nous filtrons nos idées sur le monde, prenons des décisions politiques sur la base de ces idées, puis révisons et mettons à jour ces idées et ces politiques en fonction de leurs résultats. Je crois sincèrement que nous nous trouvons à un tournant décisif, tant pour les sciences sociales et naturelles par lesquelles nous tentons de découvrir des choses, que pour les institutions par lesquelles nous tentons de façonner les choses, et, surtout, pour le monde que nous essayons de façonner. Nous ne savons pas vers quel genre d’avenir nous nous dirigeons, et nous devons envisager divers scénarios possibles, en élaborant des approches qui soient solides dans le plus grand nombre de cas possible et capables de s’adapter rapidement. C’est un problème difficile dans le domaine des relations internationales, du climat et de l’énergie, ainsi que dans d’autres domaines. Mais c’est celui auquel nous devons nous attaquer de toute urgence.


Fichier Excel des traductions par Gilles en vrac
Fiches avec les premières phrases (et non seulement les titres)
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.

Notes

  • 1
  • 2
    En réalité, je n’étais pas étudiant à la maîtrise en relations internationales. C’est en tant que professeur adjoint que j’ai véritablement découvert la théorie des relations internationales, lorsqu’on m’a demandé de coanimer le séminaire d’introduction destiné aux étudiants en relations internationales de l’Université de Toronto. Je n’avais moi-même jamais suivi de cours de niveau doctorat en relations internationales de toute ma vie. Ce fut un véritable baptême du feu. ↩︎
  • 3
    Le constructivisme n’est pas une grande théorie au même titre que les deux autres, puisqu’il se caractérise par un éclectisme marqué dans la plupart de ses formulations; il est néanmoins régulièrement classé à tort ou à raison parmi les « -ismes ». ↩︎
  • 4