Théorie démocratique analytique : une approche microfondationnelle

Traduction de Analytical Democratic Theory: A Microfoundational Approach par Henry Farrell, Hugo Mercier et Melissa Schwartzberg. Paru dans American Political Science Review le 1er août 2022.


Au cours des 15 dernières années, une littérature savante de premier plan liée à la pensée libertaire a soutenu que la démocratie est généralement inférieure à d’autres formes de résolution collective des problèmes, telles que les marchés et le règne des élites cognitives (Brennan 2016; Caplan 2008; Somin 2016). S’inscrivant dans une longue tradition de scepticisme à l’égard de la démocratie, ces libertariens s’appuient sur des résultats issus de la psychologie cognitive et sociale ainsi que de l’étude du comportement politique pour affirmer que les décisions prises par les citoyens ordinaires ont peu de chances d’être rationnelles ou solidement fondées sur des preuves. Leurs arguments ont été relayés dans des revues telles que le New Yorker (Crain 2016) et popularisés dans des propositions publiées dans la National Review visant à instaurer des restrictions pour dissuader les personnes « ignorantes » de voter (Mathis-Lilley 2021). Les théoriciens de la démocratie ont pour la plupart répliqué en avançant des explications « épistémiques », invoquant des mécanismes grâce auxquels les citoyens peuvent potentiellement prendre de bonnes décisions — notamment, et surtout, les mécanismes délibératifs (Schwartzberg 2015).

Ce débat s’est révélé largement stérile. Les sceptiques libertariens soutiennent que la démocratie est généralement inférieure en raison de défauts incorrigibles dans la psychologie individuelle des citoyens, tandis que les théoriciens de la démocratie ne disposent pas d’une théorie micropsychologique commune, convaincante et réaliste sur laquelle fonder leurs affirmations plus générales. Chaque camp met l’accent sur des données empiriques qui semblent appuyer sa propre interprétation tout en écartant les preuves contraires.

La présente lettre adopte une approche différente. Elle démontre que la conclusion pessimiste des sceptiques de la démocratie — selon laquelle la démocratie est irréparable — repose sur une interprétation trompeuse et désuète de la littérature psychologique pertinente. De même, les démocrates épistémiques surestiment souvent le rôle de la délibération dans l’obtention de résultats judicieux ou supposent que les modèles agrégatifs fonctionneront à grande échelle. Nous cherchons à éviter tant le scepticisme que l’enthousiasme injustifiés, en fournissant plutôt des microfondements pour un programme plus solide sur le plan empirique qui examine à la fois les réussites et les échecs de la démocratie, en nous appuyant notamment sur la littérature en psychologie expérimentale relative à la résolution de problèmes en groupe afin de découvrir les conditions dans lesquelles des institutions spécifiques réussissent ou échouent à trouver des solutions aux problèmes collectifs.

En reprenant un terme issu de débats antérieurs, nous apportons un élément fondamental à une approche que l’on pourrait qualifier de « démocratie analytique ». À l’instar du « marxisme analytique » associé à des chercheurs tels que G. A. Cohen, Jon Elster, John Roemer et Adam Przeworski (voir Roemer 1986), nous fournissons des fondements microéconomiques plus rigoureux et plus précis pour une conception à laquelle nous adhérons largement. Notre programme de recherche pourrait également être comparé aux travaux d’Ostrom sur la fourniture décentralisée de biens communs (Ostrom 1990). Ceux-ci ont vu le jour en réponse à l’article influent de Garrett Hardin sur « la tragédie des biens communs », qui affirmait que la gouvernance des biens communs s’effondrerait inévitablement (Hardin 1968). Ostrom et ses collègues ont testé et réfuté les affirmations de Hardin. Cependant, plutôt que de se contenter de défendre la thèse selon laquelle les communautés décentralisées pouvaient fournir des biens communs, ils ont cherché à déterminer quand la fourniture de biens communs était susceptible de réussir ou d’échouer. De même, un programme de recherche sur la résolution démocratique des problèmes, examinant à la fois les réussites et les échecs, pourrait non seulement fournir des fondements possibles pour une conception véritablement réaliste de la démocratie, mais aussi générer des conseils pratiques sur la mise en place et l’amélioration des institutions démocratiques. Ce programme s’appuierait sur des recherches concernant les conséquences de la composition et de la structure des groupes afin de comprendre les conditions dans lesquelles la résolution démocratique des problèmes fonctionnera bien ou mal.

Scepticisme démocratique, optimisme et sciences sociales

Une littérature pessimiste récente, dominée par des chercheurs libertariens, diagnostique une ignorance et une incompétence démocratiques généralisées. Bryan Caplan (2008, 19) affirme que les électeurs sont irrationnels et que « le règne des démagogues […] est la condition naturelle de la démocratie ». Jason Brennan estime que l’électorat démocratique est « systématiquement incompétent », de sorte que « certaines personnes ne devraient pas avoir le droit de vote, ou devraient disposer de droits de vote plus limités que d’autres » (Brennan 2016, 201, viii). Ilya Somin affirme que « l’ignorance généralisée du public est une forme de pollution », de sorte que « la démocratie pourrait mieux fonctionner si ses pouvoirs étaient plus strictement limités » (Somin 2016, 6, 9).

Chacun soutient que la démocratie est profondément viciée en raison de problèmes irrémédiables liés aux incitatifs individuels et à la cognition. Chacun propose de restreindre la démocratie au profit d’un principe alternatif d’organisation sociale prétendument supérieur. Caplan affirme que les marchés imposent un « coût d’utilisation » effectif pour l’irrationalité, ce qui fait défaut à la démocratie (Caplan 2008, 133–4). Brennan propose l’« épistocratie », une aristocratie composée de ceux qui savent le mieux. Il défend les restrictions au droit de vote, en identifiant des possibilités bien connues telles que la limitation du droit de vote à ceux qui réussissent un examen d’admissibilité électorale et l’attribution de votes multiples aux diplômés universitaires. Somin préconise ce qu’il appelle le « vote par les pieds » (la sortie) plutôt que le « vote aux urnes » et met l’accent sur « le marché et la société civile comme alternative au gouvernement » (Somin 2016, 154), bien qu’il admette que les avantages « sont susceptibles de varier d’une question à l’autre, d’un pays à l’autre, et peut-être aussi d’un groupe à l’autre » (180).

Ces chercheurs fondent leurs affirmations sur des résultats issus des sciences sociales. Ils s’appuient sur une littérature qui remonte à l’argument de Downs (1957) selon lequel les citoyens font preuve d’une ignorance rationnelle en matière de politique, car ils ne sont pas suffisamment incités à recueillir de l’information fiable ou à prendre de bonnes décisions. Ils soulignent que les citoyens ordinaires manifestent de graves biais cognitifs. Caplan (2008) attribue à ces biais les différences entre les opinions des électeurs en matière d’économie et celles des économistes titulaires d’un doctorat, qu’il considère comme une représentation raisonnable de la vérité empirique. Brennan (2016, p. 37 et suivantes) et Somin (2016, p. 94 et suivantes) citent des travaux démontrant que ces biais conduisent les gens à rechercher des renseignements qui corroborent leurs opinions antérieures et à « non seulement rejeter les nouvelles informations qui remettent en question leurs croyances, mais parfois même à y croire encore plus fermement » (Somin 2016, p. 93–94; en invoquant les « effets de retour de flamme » décrits par Nyhan et Reifler 2010).

Brennan (2016, 40) réunit l’ignorance rationnelle et les biais cognitifs en un seul modèle stylisé dans lequel la plupart des électeurs sont soit des « hobbits » peu informés (ignorants), soit des « hooligans » politiquement fanatiques (biaisés). Il invoque l’explication de Mercier et Sperber selon laquelle « [l]e raisonnement n’a pas été conçu pour rechercher la vérité. Le raisonnement a été conçu par l’évolution pour nous aider à gagner des débats » (Brennan 2016, 38). De plus, « les êtres humains sont programmés non pas pour rechercher la vérité et la justice, mais pour rechercher le consensus… Ils se plient devant l’opinion dominante » (Brennan 2012, 8; voir également 2016, 47), comme l’ont démontré les célèbres « expériences de conformité » d’Asch (1956), au cours desquelles les participants suivaient les opinions manifestement fausses de complices assis à leurs côtés.

La conception « réaliste » de la démocratie d’Achen et Bartels (2016) ne partage pas les a priori normatifs des sceptiques, mais émet un jugement tout aussi sombre. Eux aussi s’appuient sur Asch et des « études similaires » pour établir des microfondements en psychologie sociale qui soulignent la force de l’identité de groupe et de la conformité (Achen et Bartels 2016, 220).

Il y a peu de place pour la résolution démocratique des problèmes si la recherche individuelle d’un consensus mène invariablement à la conformité de groupe et à des « chambres d’écho » (Sunstein 2002), à la polarisation affective (Iyengar et al. 2018), au rejet des arguments contraires émanant de personnes n’appartenant pas au groupe, et à des effets de retour de flamme. Pourtant, il est loin d’être évident que ce tableau désespérant soit empiriquement exact. La polarisation affective croissante n’entraîne pas nécessairement une augmentation de la polarisation idéologique et de l’extrémisme (p. ex., Desmet et Wacziarg 2021). Les croyances économiques des gens sont influencées par la réalité économique (p. ex., Duch et Stevenson 2008). Les chefs de parti influencent les membres de leur parti sur certaines questions, mais sur d’autres, ils adoptent ce qu’ils perçoivent comme l’opinion dominante du public (Lenz 2013). Les effets de retour de flamme constituent l’exception, et non la règle (Nyhan 2021; Wood et Porter 2019). Les gens changent généralement d’avis lorsqu’on leur présente des faits bien documentés et des arguments solides (voir, par exemple, Nyhan et al. 2020; Sides 2015).

En partie, nous ne constatons pas les conséquences négatives universelles attendues parce que les citoyens ne sont pas aussi ignorants que le suggère le consensus sceptique. Les « publics thématiques », dont les membres acquièrent des renseignements spécialisés sur un sujet particulier à travers tout un spectre d’opinions (Converse 1964), constituent une ressource épistémique importante pour la démocratie (Elliott 2020; Han 2009). Les citoyens s’en sortent mieux en matière de connaissances spécifiques à un domaine, notamment les renseignements sur les positions des candidats concernant les enjeux qui leur tiennent à cœur (Henderson 2014; Krosnick 1990), que dans les sondages portant sur des renseignements factuels généraux sur lesquels s’appuient les sceptiques.

Plus fondamentalement, les biais individuels ne sont pas dévastateurs pour la résolution collective et démocratique des problèmes. La littérature psychologique sur les effets de groupe et la cognition individuelle est systématiquement mal comprise par les sceptiques et sous-exploitée par les politologues. Contrairement à l’interprétation erronée de Brennan (2016), des chercheurs comme Mercier et Sperber (2017) constatent que même si les humains sont sujets au « biais de leur propre camp », ils peuvent filtrer les messages erronés (y compris ceux provenant de leur « camp ») et changer d’avis lorsqu’on leur présente des preuves solides provenant de l’autre « camp ». Une compréhension réaliste des capacités des citoyens démocratiques ne doit pas nécessairement être tout à fait sombre.

Mais elle ne doit pas non plus être excessivement optimiste. Les théoriciens de la démocratie (y compris ceux qui s’intéressent aux aspects pratiques) s’appuient souvent soit sur des conjectures, soit sur des affirmations quasi-empiriques. Par exemple, David Estlund soutient que les procédures démocratiques auront tendance à surpasser les procédures non démocratiques sur le plan épistémique, tout en reconnaissant que cette affirmation relève davantage de la conjecture que de l’empirisme (Estlund 2008, 157, 160, 176). Hélène Landemore (2020, 8) affirme avec plus de force que ce qu’elle appelle la « démocratie ouverte » est empiriquement supérieure aux autres formes de prise de décision sociale : « dans un monde complexe et incertain, […] donner les mêmes moyens d’action à tous les membres du démos […] est globalement la meilleure méthode dont nous disposons pour trouver des solutions aux problèmes communs. »

Nous ne disposons pas d’un cadre de recherche permettant de déterminer si cette affirmation catégorique est plus solide que les arguments concurrents avancés par ceux qui défendent différentes formes de prise de décision démocratique ou qui soulignent la possibilité d’un échec démocratique. Même si la délibération et d’autres formes d’échanges raisonnés ont une valeur morale, elles ne mènent pas nécessairement à de meilleures solutions aux problèmes. Des extrapolations telles que celle de Landemore (2013, 104), intitulée « Numbers Trump Ability » (Le nombre l’emporte sur la capacité), postulent que la démocratie peut facilement être étendue de sorte que « si douze jurés sont plus intelligents qu’un seul, alors quarante et un ou 123 jurés le seraient aussi », s’appuyant sur le théorème de Hong et Page (2004) intitulé « Diversity Trumps Ability » (La diversité l’emporte sur la capacité). De telles affirmations sont nuancées par des constatations empiriques issues des délibérations de jurys (Watanabe 2020) et par la prédiction ultérieure de Hong et Page selon laquelle l’augmentation de la taille du groupe n’améliore pas nécessairement la capacité de résolution de problèmes (Hong et Page 2021).

Pour s’éloigner des affirmations générales sur la supériorité de la démocratie, les démocrates épistémiques doivent comprendre non seulement quand la démocratie fonctionne, mais aussi quand elle ne fonctionne pas. Neblo et al. (2017, 915) établissent une affirmation de possibilité importante en montrant comment « les chercheurs ont rassemblé des preuves solides indiquant que les institutions délibératives influencent positivement les citoyens ». Il est toutefois difficile de passer de telles démonstrations à une explication véritablement scientifique capable de rendre compte à la fois des succès et des échecs de la démocratie sans s’appuyer sur une théorie de la prise de décision humaine fondée sur des bases externes. De même, il n’existe pas de moyen très direct de passer d’une démonstration selon laquelle les thèses habermasiennes sur la délibération peuvent s’appuyer sur des mécanismes psychologiques plausibles (Minozzi et Neblo 2015) à une explication plus générale permettant de déterminer quand ces mécanismes fonctionneront ou non.

Étonnamment, on peut trouver des microfondements possibles pour une telle explication dans la littérature sur la psychologie des groupes et la cognition que les sceptiques ont utilisée contre la démocratie. Comme l’indique Landemore (2013, 143), la « théorie argumentative du raisonnement » nous permet de prédire dans quels cas la délibération fonctionnera bien et dans quels cas elle ne fonctionnera pas. Il s’agit là d’une affirmation d’une importance cruciale : nous devons savoir la délibération fonctionnera bien pour évaluer de manière empirique les théories de la conception institutionnelle et les justifications pratiques de la démocratie.

L’approche argumentative du raisonnement s’appuie sur une littérature « interactionniste » récente en psychologie, qui explore comment les préjugés individuels peuvent ou non être corrigés par l’interaction sociale. Elle examine comment les mécanismes de « vigilance épistémique » permettent aux gens d’utiliser des indices pour évaluer l’information communiquée, notamment l’expertise et la bienveillance de la source, la plausibilité du message et la qualité des arguments (pour un aperçu, voir Mercier 2020; Sperber et al. 2010). Chambers (2018) a également identifié tant l’approche interactionniste que la littérature empirique sur la délibération comme des raisons de mettre en doute les affirmations sceptiques fondées sur la psychologie des groupes.

Par exemple, contrairement aux affirmations sceptiques selon lesquelles les gens se conforment à l’opinion majoritaire, la littérature expérimentale révèle que les gens tiennent compte d’indices pertinents lorsqu’ils évaluent l’opinion majoritaire, notamment la taille absolue et relative de la majorité, la compétence et la bienveillance de ses membres, le degré de dépendance vis-à-vis de l’opinion majoritaire, ainsi que la plausibilité de cette opinion (pour une synthèse, voir Mercier et Morin 2019). Les expériences très médiatisées d’Asch (1956) décrivent les conséquences d’une pression externe plutôt que celles d’un biais intériorisé. Pratiquement personne n’était influencé lorsque les participants n’avaient pas à exprimer leur opinion devant le groupe, et contrairement à une croyance répandue dans les milieux universitaires (Friend, Rafferty et Bramel 1990), les expériences ont démontré tant l’indépendance que la conformité. La littérature montre que les gens sont tout à fait capables d’évaluer des arguments, qu’ils sont davantage influencés par des raisons fortes que par des raisons faibles (p. ex., Hahn et Oaksford 2007), et qu’ils changent en partie d’avis lorsqu’ils sont confrontés à des arguments convaincants, même s’ils remettent en question leurs convictions (p. ex., Guess et Coppock 2020).

La recherche interactionniste suggère que les processus de raisonnement s’évaluent au mieux dans leur environnement naturel d’interaction sociale. Elle fournit des microfondements possibles pour les théories de la variation. Plutôt que de se concentrer sur les limites cognitives (censées être invariantes) des citoyens ordinaires, comme le font les sceptiques, une approche interactionniste suggère d’étudier le contexte social des décisions — la manière dont les groupes sont structurés — afin de comprendre quand l’identité de groupe et la pression sociale peuvent fausser ou submerger la résolution de problèmes. Tant la capacité de résolution de problèmes (qui dépend de la capacité des groupes à tirer parti des biais individuels et des mécanismes de vigilance épistémique) que les pressions collectives en faveur de la conformité varieront vraisemblablement en fonction de la structure du groupe. Les analyses sceptiques, qui dépeignent la politique de groupe comme de simples condensés de biais individuels à grande échelle, sont mal adaptées pour saisir cette variation. De même, l’interactionnisme fournit des microfondements à un cadre permettant d’examiner les conclusions des théoriciens de la démocratie sur les conditions dans lesquelles la démocratie fonctionne bien, tout en étudiant également ses échecs.

Cela offre une voie à suivre plus prometteuse que le pessimisme universel des sceptiques de la démocratie. Cela fournit également des fondements plus solides à l’affirmation selon laquelle la délibération peut avoir lieu dans des circonstances psychologiquement réalistes, ainsi qu’un point de départ pour étudier la nature de ces circonstances. Les « réalistes » démocratiques comme Achen et Bartels (2016) n’ont pas à être des pessimistes démocratiques. Une approche microfondationnelle, fondée sur les biais cognitifs individuels endémiques, évite le reproche selon lequel les résultats normatifs souhaités seraient déjà intégrés dans les hypothèses empiriques initiales.

Si les sceptiques démocratiques purs et durs sont sincèrement déterminés à comprendre les fondements cognitifs des processus démocratiques — comme devrait l’impliquer le fait qu’ils s’appuient sur cette littérature —, ils devraient eux aussi trouver cette approche séduisante. Elle permet d’étudier sérieusement tant les échecs démocratiques observés que les réussites démocratiques. Bien sûr, ce ne sont pas les seules microfondations possibles, et comme toutes les théories fondées sur des données empiriques, elles peuvent être modifiées, voire rejetées, à mesure que de nouvelles preuves empiriques apparaissent.

Néanmoins, de telles microfondations pourraient étayer une approche analytique plus large visant à comprendre et à aborder la variation. Si tant les avantages que les inconvénients de la démocratie se manifestent au niveau du groupe plutôt qu’au niveau individuel, alors le défi pour les défenseurs de la démocratie consiste à mettre en place des institutions démocratiques capables de mieux déclencher les mécanismes cognitifs pertinents afin de tirer parti des avantages de la résolution collective des problèmes, plutôt que de céder aux pressions sociales qui mènent parfois à la conformité. En d’autres termes, notre objectif est de mieux expliquer comment la démocratie intègre les capacités des groupes à résoudre des problèmes (dans certaines circonstances) ainsi que leur tendance à amplifier la conformité et le factionnalisme (dans d’autres).

Nous ne proposons pas ici une analyse alternative exhaustive de la démocratie. Ce serait une entreprise titanesque, qui impliquerait non seulement de fournir des fondements microéconomiques, mais aussi de reconstruire les théories institutionnelles et organisationnelles existantes sur cette base. Nous esquissons plutôt les prémices d’un programme de recherche plus vaste qui, nous l’espérons, suscitera l’intérêt d’autres chercheurs.

Un programme de recherche sur la résolution démocratique des problèmes

Ostrom (1990) a commencé par démontrer les failles systématiques du scepticisme de Hardin à l’égard des biens communs, mais a ensuite élaboré un programme de recherche alternatif cohérent portant sur les conditions dans lesquelles la gestion des biens communs réussit ou échoue. La science politique et les disciplines connexes devraient lancer un programme de recherche similaire, en réunissant la recherche scientifique sur la composition des groupes, la structure des réseaux et la forme institutionnelle afin d’étudier les conditions dans lesquelles la résolution démocratique des problèmes est susceptible de réussir ou d’échouer.

Comme nous l’avons fait valoir, ce programme pourrait s’appuyer sur la recherche en psychologie cognitive expérimentale, qui offre un ensemble alternatif de microfondements tant à la théorie du choix rationnel qu’aux arguments de psychologie sociale qui ont dominé les débats en sciences politiques. Plus précisément, cette recherche identifie des dimensions spécifiques selon lesquelles des compromis dans la résolution de problèmes en groupe sont susceptibles de se produire :

  • Entre le confort social et la liberté d’exprimer une dissidence (Baron 2005).
  • Entre un terrain d’entente commun et un certain degré de désaccord préexistant. Stasser et Titus (1985) soulignent les avantages d’un accord de base pour la résolution de problèmes, tandis que Schulz-Hardt et al. (2006) expliquent comment un certain niveau de désaccord sous-jacent permet une meilleure résolution des problèmes.
  • Entre la taille du groupe et la nécessité de représenter la diversité. Fay, Garrod et Carletta (2000) expliquent comment la qualité de la communication se détériore à mesure que la taille du groupe augmente, tandis que Hong et Page (2004; 2021) soulignent les avantages de la diversité et son interaction complexe avec la taille du groupe, tandis que Mercier et Claidière (2022) examinent si la délibération résiste à l’augmentation de la taille du groupe.
  • Entre les pressions en faveur de la conformité et les préoccupations liées à la réputation épistémique, Origgi (2017) décrit comment les mécanismes cognitifs de la réputation peuvent générer à la fois des bulles de marché et des systèmes d’information collectifs fiables.

En comprenant comment différentes positions dans cet espace multidimensionnel sont associées à une meilleure ou à une moins bonne résolution des problèmes, nous pouvons formuler des hypothèses utiles sur la manière de concevoir les systèmes démocratiques. Ce programme de recherche devrait également intégrer des travaux menés à un niveau plus large d’agrégation sociale, qui explorent comment la structure des réseaux et l’influence sociale affectent les flux d’information et d’opinion entre des individus ayant des perspectives différentes (Feng et al. 2019). Il pourrait intégrer des résultats pratiques concernant la prise de décision démocratique — par exemple, les circonstances dans lesquelles les jurys peuvent former des croyances collectives plus précises (Salerno et Diamond 2010) et la manière dont les assemblées constitutionnelles citoyennes (Farrell et Suiter 2019) et les assemblées publiques en ligne (Neblo, Esterling et Lazer 2018) peuvent favoriser une meilleure communication entre les politiciens et le public.

Surtout, le programme de recherche proposé examinerait aussi bien les échecs que les réussites démocratiques, expliquant ainsi mieux, par exemple, les circonstances dans lesquelles la rupture épistémique et la désinformation peuvent s’installer dans les démocraties. O’Connor et Weatherall (2018; Weatherall et O’Connor 2021) examinent comment la fragmentation épistémique se produit chez les personnes qui se méfient de celles ayant des croyances différentes. Nyhan (2021) souligne l’importance des messages véhiculés par les élites et de la dégradation de l’information dans la propagation de la désinformation, suggérant qu’il pourrait être bénéfique de sanctionner les élites qui diffusent des fausses informations et de se concentrer sur les intermédiaires.

Enfin, un tel programme de recherche contribuerait à répondre aux demandes récentes (Neblo et al. 2017) et actuelles (Notes de la rédaction 2020) en faveur d’une approche « translationnelle » de la démocratie qui « remet en question les normes disciplinaires dominantes ». Il chercherait à concilier rigueur scientifique et analyse normative, jetant ainsi les bases d’une amélioration et d’une réforme institutionnelles.


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Liste évolutive des traductions par Gilles en vrac
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.