Traduction de [Essay] The Real Work: Four Things We Can’t Afford to Get Wrong par Nate Hagens, le 13 octobre 2026.
Le point sur les prochaines sessions « People Need People » :
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Cet essai est adapté de l’épisode de Frankly publié le 18 septembre 2026, intitulé «Le vrai travail : 4 façons souvent négligées de préparer l’avenir dès aujourd’hui ».

Ces derniers temps, je me pose de plus en plus souvent cette question : «Que cherchons-nous vraiment à accomplir à travers ce travail ? » Je suppose qu’une autre question se cache derrière celle-ci : «Pourquoi est-ce que je fais ce travail ?» L’essai de cette semaine aborde cette question. Il est peut-être un peu intense et brut, mais j’espère aussi qu’il apportera des éclaircissements et qu’il sera utile.
En y réfléchissant, je me rends compte que la raison pour laquelle je fais ce travail, c’est que je me soucie profondément de notre réalité biophysique et écologique, et que nos attentes culturelles et nos projets institutionnels pour l’avenir sont en décalage avec cette réalité. Il existe un fossé important, et qui ne cesse de se creuser, entre les deux. J’ai vraiment envie de partager ce que je sais pouvoir, à mon humble niveau, contribuer à orienter l’avenir loin du scénario par défaut actuel. Je veux éduquer, informer, inspirer et mettre en lumière les véritables voies qui s’ouvrent devant nous, plutôt que les récits de type « cargo-cult », prestigieux, réconfortants et grandiloquents qui sont si populaires dans l’actualité et sur les réseaux sociaux.
C’est donc pour cela que je mène ce travail. Mais qu’est-ce que « le véritable travail » ? Il y a beaucoup de choses que nous aimerions améliorer concernant l’avenir. J’ai déjà dit que ce à quoi nous sommes confrontés n’est pas un problème avec une solution, mais une situation difficile avec des réponses. Un problème est quelque chose que l’on résout et que l’on laisse derrière soi, tandis qu’une situation difficile est quelque chose que l’on traverse – et la manière dont nous traverserons celle-ci aura une importance considérable.
Pour moi, la question du travail qui nous attend est en réalité une question de réponses. Compte tenu de la science des systèmes biophysiques et écologiques qui sous-tend la logique de La Grande Simplification, je pense que cela se résume à quatre grandes catégories de réponses que doivent mettre en œuvre cette plateforme et des millions de personnes à travers le monde, dont beaucoup ne se rencontreront jamais.
L’impasse financière
Pour résumer brièvement la logique fondamentale de notre situation difficile : nous sommes une espèce sociale qui s’est répandue à travers le monde dès que la hiérarchie et le surplus ont pris de l’importance, puis ont connu un effet boule de neige. Nous avons commencé à exploiter les gisements historiques de pétrole, de gaz, de charbon et de minéraux non renouvelables à grande échelle et avec une qualité élevée. Une fois combinés aux machines, ceux-ci ont boosté nos économies mondiales, nos attentes et la complexité de notre civilisation.

Nous arrivons désormais à un tournant dans cette histoire. Un impasse économique se profile devant nous, où les revendications financières sur notre réalité commencent à dépasser de manière significative notre réalité biophysique et écologique. Je pense qu’une sorte de dépression déflationniste est désormais inévitable. Les revendications financières que nous formulons sur les ressources que nous croyons posséder finiront par se heurter de plein fouet à la réalité de ce dont nous disposons réellement, à la manière de Wile E. Coyote. Cela se manifestera probablement d’abord sur les marchés obligataires mondiaux, puis sur les marchés des changes. À mesure que les ressources se raréfient et que les prix des matières premières, des produits de base et de l’énergie augmentent, notre incapacité à maintenir la productivité réelle et le PIB réel au niveau des attentes entraînera le système financier dans une spirale descendante vers une dépression déflationniste à la manière de 1929.
S’adapter, ne pas céder
Abordons donc la première des quatre catégories du « véritable travail » : aider la société à s’adapter et à ne pas céder.
«S’adapter» consiste à maintenir, non sans difficulté, l’interconnectivité et les contrats sociaux, tandis que «se briser» correspond à une forme d’effondrement civilisationnel. Lorsque je fais référence à la Grande Simplification, je ne décris pas nécessairement un effondrement systémique, mais plutôt le fait que nos architectures financières subissent une importante décote, ainsi que la complexité et les risques liés aux chaînes d’approvisionnement qui en découlent.

Cela a failli se produire en 2008 et en 2020. Nous avons utilisé une partie de nos dernières cartouches en demandant aux banques centrales de prendre le relais d’une partie de la création monétaire des banques commerciales, en recourant aux garanties « trop grandes pour faire faillite » et en fixant des taux d’intérêt artificiels : autant de mesures financières visant à masquer nos problèmes. Mais la confiance dans ces solutions, ainsi que le nombre de fois où nous pouvons y recourir, est en baisse.
Surtout, un effondrement à ce stade ne se traduirait pas simplement par une baisse de nos bénéfices de dix ou vingt pour cent, suivie d’un rebond vers de nouveaux sommets. Cela signifierait que nous dévalerions une échelle que nous ne pourrions peut-être plus remonter, car nous en avons cassé certains échelons en montant.
Alors, comment maintenir la connectivité, même avec un débit de matières premières réduit ? Autrement dit, comment faire face à une défaillance partielle de cet ensemble intégré et interdépendant d’avantages – notamment des chaînes d’approvisionnement de dix mille miles, des lettres de crédit instantanées, une énergie mondiale bon marché, la paix mondiale, des monnaies fonctionnelles et des transactions immédiates – sans que le système ne s’effondre ?

Dans notre système actuel, nous dépendons entièrement des câbles Internet sous-marins, des gants chirurgicaux et des engrais fabriqués dans un autre pays, des plus de 30 000 produits différents présents dans chaque supermarché, et de toutes ces autres choses dont nous supposons qu’elles seront là demain grâce à des chaînes d’approvisionnement complexes et alambiquées, particulièrement vulnérables à une rupture de l’approvisionnement en énergie bon marché et en crédit. Ainsi, le travail consistant à « s’adapter » signifie relocaliser les chaînes d’approvisionnement, en particulier pour les biens de première nécessité : garantir l’accès à la nourriture, aux médicaments et aux matériaux qui ne dépendent pas d’un trajet traversant six continents. Ce travail consiste également à élargir votre capital social là où vous vivez, en rencontrant des personnes près de chez vous, au-delà des groupes sociaux et des identités – républicains, démocrates, de gauche, de droite, riches, pauvres, âgés et jeunes. Ces liens nous seront bénéfiques dans presque tous les scénarios futurs.
Le « recentrage » peut signifier que davantage de communautés et de biorégions s’engagent dans la planification de scénarios avant qu’une crise ne survienne, ce qui renforce la confiance et stimule l’imagination et la créativité avant même qu’elles ne soient nécessaires. Cela peut également signifier trouver la « technologie Boucle d’Or », c’est-à-dire des outils qui nous apportent 80 % des avantages avec 20 % des ressources et qui peuvent être entretenus et réparés localement sans dépendre d’un cordon ombilical mondial de type « juste à temps ». Il peut s’agir, par exemple, de batteries au sodium, qui sont moins efficaces que celles au lithium, mais moins chères et reposant sur des matières premières bien plus abondantes. Les politiques avancées jouent également un rôle dans cette « flexibilité » : il s’agit de travailler sur des interventions qui peuvent sembler trop radicales aujourd’hui, mais qui pourraient s’avérer nécessaires dans un avenir pas si lointain. Nous avons déjà beaucoup parlé de ces interventions, et j’explorerai de plus en plus ces différents fronts à travers des entretiens avec des experts et des analyses approfondies en solo.
Bien sûr, rares sont ceux qui, convaincus que l’avenir sera plus radieux que le présent, vont s’atteler à ces questions ; c’est pourquoi il est si important de partager cette histoire avec d’autres. Car ceux qui sont capables d’anticiper ce qui va arriver sont mieux à même de réagir avec initiative et créativité plutôt que de céder à la panique.
Pas de guerre nucléaire
La deuxième catégorie ne fait pas l’objet d’un travail public de ma part, mais elle constitue un élément central de mon travail réel. Il s’agit d’éviter la Troisième Guerre mondiale, mais plus précisément d’éviter un échange nucléaire stratégique entre les grandes puissances au cours des prochaines décennies.

L’humanité n’a pas fait preuve d’une grande sagesse face aux périodes difficiles de déclin énergétique. Une « Grande Simplification » mal gérée est précisément le contexte dans lequel les nations sombrent dans le désespoir ; il m’apparaît donc clairement que le déclin énergétique et le risque de conflit sont étroitement liés. C’est pourquoi la géopolitique revient sans cesse dans ce qui est, en théorie, un podcast consacré à l’écologie. Il y a neuf pays qui possèdent plus de 12 000 ogives nucléaires, et la plupart d’entre eux en fabriquent sans cesse davantage. Que ce soit par rancune, par agression ou par erreur, il est impératif d’éviter tout échange d’armes nucléaires, car aucun de nos autres efforts n’aura d’importance si c’est là la voie que nous finissons par emprunter.
En coulisses, je travaille effectivement à atténuer ces risques, même si j’en parle peu. À mon avis, une vaste campagne de désarmement devrait être menée en ce moment même, mais d’après ce que je constate, c’est le silence total. Les gens devraient y consacrer toute leur énergie, faire tout ce qui est en leur pouvoir pour y parvenir, et tout ce que je vois, ce sont des bâillements et des paroles en l’air. Personnellement, je pense que nous ne sommes qu’à quelques années de la prochaine explosion d’une arme nucléaire contre d’autres êtres humains.
Autrefois, les gens (y compris les superpuissances) craignaient les armes nucléaires d’une manière que nous ne connaissons plus aujourd’hui. Il existait alors de vastes campagnes de désarmement menées avec succès par la société civile, des organisations non gouvernementales et les gouvernements, qui aboutissaient à des traités de réduction des stocks et à des mesures incitatives visant à empêcher l’élargissement du « club nucléaire ». Mais cela fait désormais plus de quatre-vingts ans qu’une explosion nucléaire a été utilisée contre des êtres humains, et l’idée d’un holocauste nucléaire est devenue une sorte de cliché des films dystopiques, à l’instar d’une apocalypse zombie. Les personnes qui menaient ces campagnes de désarmement par le passé étaient terrifiées jusqu’au plus profond d’elles-mêmes, y compris les dirigeants. Aujourd’hui, les gens ont surtout peur que la Bourse s’effondre.
La fragile logique de prévention de la guerre s’effrite à mesure que les nations cessent d’être aussi prudentes. Il y a de nouveaux dirigeants qui ne se rendent peut-être même pas compte que réduire le délai «lancer ou perdre» de vingt minutes à trois minutes n’est pas une bonne idée. La plupart des gens ignorent qu’il existe des seuils d’échange nucléaire qui déclencheraient des hivers nucléaires et affameraient presque toute la population de la planète en l’espace de quelques années, y compris les autres espèces. Il existe des tableaux actuariels qui indiquent quelle serait votre espérance de vie dans ces scénarios.
Le scénario le plus probable n’est sans doute pas celui d’un fou lançant une bombe nucléaire. Le scénario le plus probable est celui d’un dirigeant politique « sensé », conseillé par des technocrates « sensés » qui ont calculé (ou, ce qui est de plus en plus probable, laissé l’IA faire le calcul à leur place) que les avantages tactiques et stratégiques de l’utilisation d’une arme nucléaire l’emportent sur les risques. Si l’on examine les décisions historiques les plus catastrophiques, elles résultent souvent d’une série de « bonnes » décisions prises isolément pour des raisons tactiques. Mais parfois, mises bout à bout, ces décisions – logiques à l’époque – mènent à la catastrophe, car leurs conséquences étaient soit imprévues, soit minimisées. Je pense qu’il est dangereux de croire que seuls des fous utiliseront des armes nucléaires. J’ai appris que les personnes « saines d’esprit » sont probablement les plus dangereuses de toutes.
Je reconnais qu’il peut sembler étrange de parler de dépression économique dans le même souffle que d’anéantissement nucléaire, mais ces deux phénomènes ne sont pas sans rapport et aucun n’est improbable. Je ne me risquerai pas à donner de cotes sur l’anéantissement nucléaire, mais je soupçonne qu’il est bien plus probable que la plupart ne le pensent. C’est l’un des principaux scénarios possibles au cours de notre propre vie.
Le simple fait d’évoquer ce sujet sur une tribune publique est vraiment déprimant, mais si l’on n’aborde pas la question, comment les choses pourront-elles changer ? Je n’ai pas l’intention de trop insister publiquement sur la menace nucléaire, mais cela fait partie du travail.
Accompagner la biosphère
La troisième grande catégorie de ce travail consiste à accompagner les écosystèmes, les espèces et la biosphère à travers les goulots d’étranglement écologiques d’origine humaine du XXIe siècle, et à éviter les scénarios les plus catastrophiques. Cela nous invite à insuffler davantage de vie dans l’écosphère, qu’il s’agisse d’améliorer la trajectoire par défaut du réchauffement climatique d’un dixième de degré, de modifier l’acidification des océans d’un dixième de point de pH, ou de permettre à 10 % d’espèces supplémentaires de survivre jusqu’à un avenir où l’impact humain sera moindre. Tout soutien, même minime, apporté aux structures vivantes non humaines et à l’ADN non humain sur cette planète relève de cette catégorie de travail.
On entend souvent, lorsqu’on nous présente des scénarios climatiques ou écologiques, que « la planète s’en sortira très bien ». Il s’agit là d’une réponse désinvolte et dédaigneuse face à de réelles préoccupations, et personnellement, je ne crois pas à ce discours, à moins que par « planète », les gens n’entendent en réalité un ensemble inerte d’éléments. La planète ne s’en « sortira pas » si nous maintenons notre trajectoire actuelle, si nous considérons « la planète » comme la biodiversité et la vie complexe : les dauphins, les gorilles, les orangs-outans, les humains et toutes les autres merveilleuses espèces que nous avons aujourd’hui. Certes, la vie pourrait revenir à une forme simple, comme celle des limaces et des méduses, et y rester jusqu’à ce que la planète tout entière soit consumée par le soleil. Mais je pense que nous devons trouver un équilibre entre les fantasmes sur Gaïa et les réalités de Médée, un sujet sur lequel Peter Ward, un invité du podcast, a écrit des livres. Une planète peuplée de méduses et de fourmis signifierait la perte d’êtres et d’une diversité incroyables, et il n’y a rien de « bien » là-dedans.
Cette ère des esprits individuels dotés de conscience de soi pourrait bien être éphémère. Il n’y a aucune raison logique de penser qu’elle se reproduira sur Terre si nous faisons disparaître les lignées existantes, car l’« horloge de la Terre » est déjà bien avancée dans le temps. Les fossiles montrent que les humains ne deviennent pas seulement plus intelligents et plus grands au fil du temps ; ils peuvent aussi rapetisser et évoluer vers des cerveaux de la taille de ceux des chimpanzés, comme cela s’est produit à Flores. La seule chose que nous savons vraiment, c’est que la vie telle que nous la vivons et l’apprécions ne sera pas « très bien », car elle existe dans un univers qui est fondamentalement hostile à une vie aussi complexe. Elle nous semble solide et inévitable parce que c’est le seul type de passé que des esprits conscients et capables d’abstraction comme les nôtres puissent jamais percevoir.

Être au service de la vie complexe constitue donc la troisième catégorie de travail. Au lieu de privilégier l’extraction, la commodité et le confort, nous devons retrousser nos manches et contribuer à défendre et à guérir notre foyer planétaire et écologique au sens large, avec lequel la plupart de nos ancêtres ressentaient un lien de parenté. La régénération des systèmes vivants est un vaste domaine d’action que je mettrai de plus en plus en avant sur cette plateforme à l’avenir.
Raviver le sacré
Tout cela m’amène à la quatrième catégorie, qui sous-tend les trois autres. Mais celle-ci n’est pas une intervention immédiate. C’est un processus continu qui, je l’espère, se poursuivra bien au-delà de ma vie. La quatrième catégorie de travail véritable consiste à redonner un sens au sacré : le fait que nous sommes connectés au réseau de la vie.

Chaque jour, je me réveille le matin, je prends un café et j’effectue un travail qui me permet de subvenir à mes besoins. Ce que je considère comme sacré se situe en dehors de cette routine : les arbres, la terre, les créatures et le réseau interconnecté de la vie dont nous faisons partie. Je tiens à souligner que le terme « sacré » ne signifie pas nécessairement « religieux », même si, pour beaucoup de gens, il peut revêtir cette forme. Dans ce contexte, le terme « sacré » fait référence au sentiment profond que certaines choses ne sont pas à vendre, ne sont pas remplaçables et ne se mesurent pas en dollars. C’est la conscience que certaines choses sont absolument inacceptables à perdre : un océan en bonne santé, un chant matinal, la chaîne ininterrompue d’êtres vivants vieille de quatre milliards d’années qui a donné naissance à votre chien, à vos enfants et à vous-même.
Ce sentiment était autrefois commun au sein de notre espèce. De nombreuses cultures autochtones pensaient ainsi, et le pensent encore aujourd’hui. Mais le « superorganisme » a en quelque sorte rompu le lien que nous entretenons avec notre « inter-être », comme le dirait Charles Eisenstein (écoutez son récent épisode de TGS). C’est comme si, en nous promenant dans une forêt, nous étions tombés sur un casino clinquant et avions été distraits par les machines à sous et le buffet à volonté. Nous nous sommes lancés dans une frénésie de consommation, puis nous avons été surpris et pris de remords lorsque, en sortant du casino, nous avons remarqué que la forêt s’était transformée en désert.
Je pense que le moment est venu de soutenir ce qui reste – d’aller de l’avant et de créer une nouvelle histoire entre les humains et la biosphère. Peut-être ce qu’aurait pu être l’ancienne histoire si le hasard ne nous avait pas donné de combustibles fossiles. Mais il a fallu que nous perdions presque la biosphère à cause de l’impulsion carbone et du fait que nous sommes huit milliards à consommer plus que nécessaire, pour que nous puissions en prendre conscience spirituellement en tant qu’espèce. Il a fallu que nous modifiions l’écologie de la Terre pour apprécier son importance cruciale, et comprendre qu’elle a toujours été suffisamment fragile pour que nous la détériorions irrémédiablement.
Les cultures traditionnelles comprenaient que les humains ne mûrissent pas automatiquement avec l’âge ; c’est pourquoi nombre d’entre elles recouraient (et recourent encore) à des initiations dans le cadre de leur tradition. Ces initiations représentent souvent une rupture avec l’ancienne identité, un rite de passage qui permet de revenir en assumant de nouvelles responsabilités. Je crois que l’humanité vit actuellement l’un de ces rites de passage. La gratitude, l’émerveillement et la réciprocité envers le monde vivant, pratiqués aujourd’hui de manière imparfaite par les individus, deviennent les germes d’une culture que nous ne verrons pas de notre vivant. Mais nous jouons un rôle essentiel pour que cela se produise. Notre objectif est de laisser derrière nous des descendants qui auront une vision de la vie sur Terre différente de celle de notre culture actuelle. Cela prendra peut-être plusieurs générations. Mais il faut bien que cela commence quelque part, et je pense que c’est déjà le cas. Nous avons besoin que les éléments positifs de notre planète survivent jusqu’à cet avenir, et c’est le travail que nous entamons dès maintenant.
Je suis plus âgé (et, je l’espère, plus sage) qu’auparavant. J’ai passé vingt ans à relier tous les éléments qui composent la situation critique du « plus-que-humain ». À travers tout cela, j’en suis venu à découvrir une réponse à la question profonde : «Quel est le sens de notre unique vie sur cette Terre ?» Ce que j’ai compris, c’est que ce n’est ni la compétition, ni l’accumulation, ni le statut social, ni les biens matériels – c’est contribuer à plus de vie, en particulier à la vie complexe, et aux conditions des systèmes naturels de la Terre qui la soutiennent. Je pense que cela a toujours été vrai, mais ces systèmes étaient historiquement si stables que notre « sens » dans ce sens s’exprimait de manière beaucoup plus locale et tribale. Aujourd’hui, les enjeux sont immensément plus importants, et le niveau mondial va affecter notre niveau local. Quoi qu’il arrive, les saisons stables et les rythmes naturels de la Terre seront de plus en plus perturbés. Parallèlement, nous sommes de plus en plus nombreux à ressentir la réalité de ce rattachement psychologique à notre passé.
Les soutiens économiques qui ont permis à ces sentiments d’émerger vont se retirer, d’abord progressivement, puis soudainement. J’ai déjà suggéré que de nombreux militants pour le climat exigeront personnellement l’énergie au charbon pour leurs propres familles lorsque les choses deviendront difficiles, lorsque les hivers deviendront plus froids et les étés plus chauds. Le travail visant à insuffler et à faire renaître le sens du sacré s’étend au-delà de nos vies. Nous avons le devoir sacré de protéger et de redonner vie à la Terre qui nous a d’abord donné la vie.
Les entreprises : la première IA mal alignée
Il y a évidemment beaucoup à faire en dehors de ces quatre catégories, mais ce sont là les domaines sur lesquels notre petite organisation tente d’exercer une influence. Certains d’entre vous pourraient se demander, notamment en raison des messages de certains invités récents de notre podcast : «Pourquoi n’incluez-vous pas le risque d’alignement de l’IA parmi les priorités absolues de ce travail, compte tenu des délais serrés et des risques existentiels ? » Eh bien, comme pour de nombreux autres aspects de la métacrise, des personnes compétentes y travaillent à plein temps. J’espère et je suis convaincu qu’elles réussiront. Mais si j’aborde ce sujet ici, c’est pour une raison précise.
En réfléchissant à l’alignement de l’IA, j’ai eu une pensée frappante en lien avec le tour d’horizon d’aujourd’hui. Nous sommes déjà confrontés, depuis un certain temps, à un désalignement entre le bien-être humain et la survie de l’humanité, provoqué par des automates sans âme, sans esprit et immortels, composés de multiples agents collaborant entre eux. Nous les appelons des entreprises ! Ce problème de désalignement est bien antérieur aux spéculations sur l’IA générale (AGI). Nous le vivons déjà, et ce depuis de nombreuses années.
Nous sommes déjà confrontés à une situation de «tragédie des biens communs» où la logique et la motivation des entreprises sont les suivantes : «Si nous ne le faisons pas, quelqu’un d’autre le fera. Nous devons donc être les premiers.» Soit dit en passant, les entreprises sont des personnes morales aux États-Unis. Ce n’est pas le cas de l’IA. Le problème des entités artificielles hyperintelligentes qui sont impitoyablement en décalage avec les intérêts humains est hypothétique. La réalité des entités corporatives artificielles qui sont impitoyablement et métaboliquement en décalage avec les intérêts humains est ce que nous appelons le « statu quo ». Nous supposons que c’est normal parce que nous avons grandi avec cela. Autrement dit, la destruction du monde et les humains s’entre-tuant remontent bien avant l’IA.

Certains penseurs que je respecte (comme Tom Murphy et Vanessa Andreotti, qui sont tous deux des invités réguliers du podcast) affirment que la solution à tout cela consiste à abandonner la modernité, ou à la mettre en fin de vie. Je partage largement leur raisonnement, mais je ne l’appellerais pas ainsi. Pour moi, il s’agit plutôt de redéfinir l’humanité. Un mode de vie est-il « moins moderne » s’il intègre une compréhension plus sophistiquée de la complexité, des écosystèmes et de la parenté, simplement parce qu’il ne comporte pas d’avions à réaction effectuant 100 000 vols par jour ? Je ne le pense pas. Je préfère donc me faire le champion d’une « nouvelle » modernité pour les humains.
Ce qui donne un sens à la vie
Voilà donc en quoi consiste ce travail : favoriser la flexibilité plutôt que la rupture, éviter la guerre nucléaire, accompagner la biosphère et raviver le sacré.
La dernière chose que je souhaite partager concerne l’un des fardeaux liés à ce travail. Il y a beaucoup à faire, mais personne ne connaît l’avenir. Le moment où les événements se produiront déterminera à qui s’adresse ce message. Je peux avancer que la dépression financière commencera dans les cinq prochains mois, dans dix ans, ou encore plus tard. Cette réponse détermine à qui s’adresse ce message. Si la Grande Simplification commence pour de bon prochainement, les leviers de la réponse sont entre les mains des personnes au pouvoir aujourd’hui. Si elle n’est prévue que dans une décennie ou plus, le public le plus important de la planète est actuellement constitué des jeunes de quinze à vingt ans. Comme je ne peux pas le savoir, notre travail doit pour l’instant s’adresser à la fois aux responsables politiques, aux philanthropes, au grand public et aux jeunes – tous en même temps.
Comment conclure ce tour d’horizon, certes austère, de notre travail ? Nous ne vivons pas à l’époque de notre choix. Les enjeux pour l’humanité et la biosphère n’ont jamais été aussi élevés. Demandez-vous si vos objectifs sont dignes de la seule vie qui vous est donnée, car la plupart des gens ne se rendent compte qu’ils ont échoué que lorsqu’il est trop tard pour en choisir de nouveaux. Plus je vieillis, plus je le ressens.
Il y a beaucoup de travail à accomplir, et bien d’autres contenus à venir. Restez à l’écoute, merci de votre lecture aujourd’hui.
Fichier Excel des traductions par Gilles en vrac
Fiches avec les premières phrases (et non seulement les titres)
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.
