Traduction de Decrypting Matrix – Where Do Rooms Go? par Laurens Hof, 18 juin 2026.

Dans le premier article de cette série1Traduction : Décrypter Matrix, j’ai avancé l’argument selon lequel le Web social ouvert converge vers les « rooms ». Parmi les exemples, on peut citer Bluesky, qui développe des espaces à accès restreint en tant que protocole adjacent; Blacksky, qui a lancé Acorn pour permettre aux utilisateurs de créer leurs propres communautés; les efforts en cours pour mettre en place un chiffrement de bout en bout sur ActivityPub; et Lemmy, dont les communautés privées sont en bêta ouverte et sur le point d’être lancées. La forme qui revient sans cesse dans tous ces exemples est celle de la « salle » : un espace délimité, avec des membres, et un ensemble de règles régissant qui y a accès et ce qui s’y passe. Au cours des premières années qui ont suivi l’acquisition de Twitter par Musk, et avec le regain d’intérêt pour la création de réseaux sociaux ouverts, l’accent avait été mis sur la mise en place de fils d’actualité ouverts où le monde entier pouvait s’exprimer; aujourd’hui, le Web social ouvert redécouvre la valeur des espaces délimités.
Matrix a toujours créé des « rooms ». Une « room » Matrix est l’élément autour duquel s’organise l’ensemble du protocole, avec un état partagé, répliqué sur les serveurs de tous ceux qui en font partie. Ainsi, si vous voulez savoir où mènent réellement les « rooms », où aboutit cette architecture une fois qu’un réseau s’y engage pleinement, Matrix est une référence évidente, puisqu’il le fait depuis plus d’une décennie.
Et il s’avère que les « rooms » de Matrix ont trouvé leur place au sein des États européens.
Je l’entends au sens strict, car tous les plus grands déploiements actuels de Matrix concernent des institutions gouvernementales, principalement européennes. La France exploite Tchap, la messagerie de son administration publique, sur Matrix, avec plus d’un demi-million de comptes. La messagerie allemande dédiée aux soins de santé, le TI-Messenger, est conçue pour desservir jusqu’à 74 millions de citoyens assurés. La Commission européenne «envisage d’utiliser Matrix comme solution complémentaire et de secours aux logiciels de communication interne existants ». La Cour pénale internationale des Nations Unies utilise également Matrix, une organisation qui est particulièrement consciente de la nécessité d’un contrôle souverain sur les logiciels de communication.
C’est également le cas dans le domaine militaire : les forces armées allemandes exploitent leur propre messagerie basée sur Matrix, le BwMessenger, qui a été déployée dans l’ensemble de la Bundeswehr et compte environ 100 000 utilisateurs actifs quotidiens. L’armée française s’appuie également sur Matrix, tout comme l’armée et la police luxembourgeoises, qui utilisent toutes deux un système basé sur Matrix. Et l’OTAN est passée de la phase pilote à des opérations réelles : son Commandement allié pour la transformation a utilisé Matrix comme couche de coordination lors d’un exercice en conditions réelles dans la région de la Baltique l’an dernier, reliant plus d’une centaine de partenaires externes issus de l’industrie répartis dans une trentaine de salles, en plus du déploiement isolé et réservé à l’OTAN qu’elle maintient en interne. Lorsque plusieurs forces armées nationales et une alliance comme l’OTAN sont prêtes à baser leurs communications opérationnelles sur un protocole, cela représente un niveau d’aval d’un tout autre ordre qu’un projet pilote au sein d’un ministère.
On serait tenté de penser que Matrix fait quelque chose de complètement différent du reste du Web social ouvert. Le fediverse et l’Atmosphere tentent de leur côté de bâtir une meilleure place publique, tandis que Matrix, de son côté, relie les gouvernements entre eux; il s’agit donc sûrement de deux histoires distinctes. Je ne pense pas que ce soit vrai. Il s’agit de la même architecture, de la même « salle », poussée jusqu’à l’une de ses conclusions possibles. Le Web social ouvert adopte actuellement les « salles », et l’un des endroits où une « salle » peut aboutir est au sein même d’un gouvernement. Cela m’intrigue : comment ces protocoles ont-ils fini par se retrouver dans des contextes aussi différents, d’autant plus que Matrix se concentrait autrefois lui aussi sur les réseaux sociaux décentralisés?
Il faut reconnaître que Matrix le dit ouvertement. Dans son discours sur l’état de l’Union prononcé lors de la conférence Matrix de 2025, le cofondateur Matthew Hodgson a décrit l’objectif comme étant « d’être la meilleure plateforme de communication sécurisée décentralisée au monde », avant d’ajouter : « nous n’allons pas nous lancer dans les réseaux sociaux décentralisés; bonne chance à Bluesky, atproto, Mastodon, ActivityPub et Nostr. » Ainsi, le protocole ouvert qui a vu le jour dans l’univers des réseaux sociaux décentralisés s’en éloigne délibérément. La question intéressante est : pourquoi?
Si vous vous souvenez vaguement de Matrix, vous vous en rappelez probablement comme d’un protocole de clavardage chiffré comportant des salles publiques mal modérées et l’omniprésent problème de « message impossible à déchiffrer ». Cette image est un peu dépassée, du moins en ce qui concerne l’activité actuelle de Matrix. (J’ai récemment mis en place un nouveau serveur Matrix pour tester certaines choses, et ne vous inquiétez pas, le problème est toujours là). Ce qui s’est réellement passé, c’est que des administrations nationales entières ont mis en place des fédérations privées sur Matrix, où le réseau est bien réel mais dont presque rien n’est visible de l’extérieur.
On peut en percevoir les contours même dans les données publiques d’indexation. Le nombre de serveurs Matrix détectables et fédérables a augmenté d’environ 76 % entre la fin de 2024 et le début de 2026, passant d’environ 10 000 à plus de 18 000. Mais au cours de cette même période, le nombre de salles publiques est resté pratiquement inchangé, et la proportion de serveurs qui prennent la peine de publier un répertoire de salles publiques est passée d’environ 30 % à 23 %. En d’autres termes, la croissance se fait à huis clos. De plus en plus de serveurs, mais de moins en moins ouverts au public. C’est là un signe d’adoption institutionnelle : beaucoup de nouvelles infrastructures, mais au sein de réseaux fermés, non accessibles à l’ensemble de l’Internet.
Pourquoi les États se sont-ils tournés vers cette solution au départ? D’une manière générale, il s’agit d’un tournant en matière de souveraineté en Europe, marqué par les révélations de Snowden, la rupture liée à la période Trump et le sentiment croissant que l’on ne peut plus compter en toute sécurité, sur le plan politique, sur les infrastructures américaines, la compromission par Salt Typhoon des systèmes américains d’interception légale en 2024, ainsi que l’interception par la Russie d’appels WebEx du gouvernement allemand cette même année. De tout cela découle une demande claire, particulièrement en Europe, pour des infrastructures de communication qui ne soient pas détenues par une entreprise américaine. Cela explique la demande, mais pourquoi Matrix?
Une partie de la réponse tient au fait que, pendant cette même période, l’organisation Matrix avait passé les années précédentes à être orientée précisément vers ce type de clientèle. Pour résumer très brièvement, Element, l’entreprise qui effectue la majeure partie du travail sur Matrix, a traversé une période difficile de financement et des vagues de mises à pied en 2022 et 2023, et en est ressortie en ciblant beaucoup plus fermement les marchés commerciaux et du secteur public. C’est à peu près à ce moment-là que Matrix 2.0 a été lancé, avec une authentification unique et une gestion des identités intégrées, une synchronisation progressive qui a enfin rendu les clients rapides, ainsi que des appels intégrés; c’est à peu près à ce moment-là que Matrix est devenu suffisamment crédible pour qu’un gouvernement le déploie réellement. L’entreprise s’est orientée vers les services aux gouvernements parce que c’est là que se trouvait l’argent et, comme je vais l’expliquer, parce que c’était le seul type de client dont Matrix pouvait répondre aux besoins sans avoir à développer la partie qu’elle n’avait jamais développée.
Jusqu’ici, il s’agit d’une histoire de timing et de circonstances, d’éléments contingents qui se sont trouvés alignés, ce qui est logique mais pas vraiment remarquable : les États ont besoin de services de communication souverains au moment même où l’organisation qui développe Matrix est à la recherche de financement, bien sûr. Mais derrière tout cela, il y a une raison structurelle pour laquelle les « salles » ont mené à cette situation, et c’est cette partie qui m’intéresse vraiment.
Une « salle » n’est pas seulement une structure de données. Dès l’instant où l’on trace une limite autour d’un espace social et où l’on dit « ces personnes en font partie, voici les règles », on a créé quelque chose qui doit être régi. Quelqu’un doit établir les règles et, plus crucial encore, quelqu’un doit assumer le travail concret consistant à faire respecter ces règles. J’ai écrit dans un article précédent qu’une institution communautaire fonctionnelle a besoin de règles que les gens comprennent. Elle a également besoin d’un système de surveillance et de sanctions graduelles pour les cas où les choses tournent mal. La « room » n’est qu’un contenant; elle a besoin d’une gouvernance pour passer du statut de contenant à celui de lieu.
Et il n’y a en réalité que deux façons pour une « room » d’obtenir cette gouvernance.
La première consiste à l’importer de l’extérieur. Une institution dispose déjà de tous les éléments nécessaires à un système de gouvernance : une identité pour chaque membre, ainsi qu’une hiérarchie et un processus disciplinaire. La salle n’a qu’à s’intégrer à l’organigramme qui existe déjà. Le ministère sait déjà qui y travaille et ce qui se passe en cas de mauvaise conduite, et la salle hérite de tout cela gratuitement.
La seconde consiste à laisser la gouvernance se développer à l’intérieur même de l’espace. La communauté peut également générer sa propre gouvernance, en élaborant ses normes dans la pratique. Elle trouve des modérateurs et, au fil du temps, met au point des pratiques pour gérer les conflits. C’est ainsi que fonctionne un bon subreddit ou un serveur Discord sain. Mais le développement d’une gouvernance au sein d’un espace ne fonctionne que si celui-ci vous fournit les outils nécessaires pour y parvenir. Il faut disposer d’un moyen d’assurer la modération, ainsi que de définir des politiques, etc. Ainsi, lorsque l’Allemagne a intégré une application de messagerie à son système de santé, elle n’a pas laissé se développer une communauté capable de déterminer comment faire fonctionner le système. Elle a simplement adopté une loi obligeant les assureurs-maladie obligatoires à fournir cette application à leurs assurés; tous se sont donc connectés, au point qu’un intervenant a pu qualifier le marché de « stabilisé ». Il s’agit là de gouvernance importée dans sa forme la plus pure : la législation par l’État.
L’un des plus grands problèmes actuels de Matrix est qu’il a mis au point un protocole impressionnant pour les salles privées, mais sans pratiquement aucun des outils nécessaires pour développer une gouvernance en son sein.
Pendant la majeure partie de son histoire, ce que Matrix offrait pour gérer une salle, c’étaient des niveaux de pouvoir, ainsi que la possibilité d’expulser et de bannir des utilisateurs, et c’est essentiellement tout. Un niveau de pouvoir est un nombre qui indique qui a préséance sur qui. La boîte à outils dont on aurait réellement besoin, comme des pipelines de modération, une API de signalement ou simplement la possibilité de suspendre un compte, n’a véritablement fait son apparition que dans les dernières versions, à partir de 2024. Cela fait une décennie que le protocole existe et il est toujours sous-financé. Pendant presque toute la durée d’existence de Matrix, la seule gouvernance qu’on pouvait réellement mettre en place dans une salle Matrix était un système importé de l’extérieur. Et s’il y a bien une chose pour laquelle les institutions telles que les gouvernements excellent, c’est la gestion de systèmes de gouvernance internes complexes.
Le fait que Matrix se soit retrouvé entre les mains des gouvernements européens n’est donc pas l’aboutissement logique des salles privées sur des protocoles ouverts; c’était la conséquence d’un manque d’outils. Les salles ont dérivé vers les seules entités capables de les gouverner sans les outils que Matrix n’a jamais créés, et ces entités étaient les gouvernements.
C’est sur le seul site où Matrix a tenté de gérer lui-même un espace ouvert et vaguement social, à savoir matrix.org, que ce mécanisme apparaît le plus clairement. Il s’agit de la salle où la gouvernance et la modération devaient être assurées en interne, sans importer de système extérieur. Et c’est précisément cette salle qui met l’organisation à rude épreuve, absorbant près de la moitié du budget de la Fondation Matrix consacré à la confiance et à la sécurité, l’ambition d’un espace social ouvert étant la première à avoir été sacrifiée. Partout où la gouvernance est plutôt importée, tout fonctionne sans heurts. L’identité provient toujours de l’extérieur, comme l’eID et le BundID allemands, l’authentification unique (SSO) du gouvernement français ou la connexion eIDAS de la Commission européenne. La fédération est toujours fermée, et l’équipe de BundesMessenger l’a dit très clairement lors d’une conférence Matrix : la fédération avec le réseau public ne pose techniquement aucun problème, mais pour l’instant, ils ont décidé de ne pas le faire. Et la confiance et la sécurité, dans ces déploiements, consistent à contrôler la frontière, à décider qui est autorisé à entrer, plutôt qu’à gérer des files d’attente de modération à l’intérieur. La modération interne, comme l’a formulé l’un des membres de l’équipe de BundesMessenger, est « une autre boîte de Pandore » pour laquelle il faudrait s’adresser à la Fondation.
Un autre exemple est ePost, le système basé sur Matrix de Postes Canada. Il utilise un chiffrement de bout en bout avec des clés côté serveur, explicitement pour des raisons de conformité, et il gère les abus entièrement à la frontière publique. Il faut une pièce d’identité suisse vérifiée pour y accéder, et grâce à des mécanismes tels qu’un filtre du carnet d’adresses et des limites sur l’envoi de messages en masse, ePost assure à nouveau la gouvernance et la modération à la frontière. Il n’y a pas de file d’attente de modération basée sur Matrix ni rien de ce genre, car cela n’est pas nécessaire. L’institution intègre tous les aspects de la gouvernance et de la modération dans son propre système, et Matrix ne fournit que l’infrastructure technique.
C’est là toute la distinction qui résume la situation. Il y a la gouvernance de l’accès, qui consiste à décider qui peut entrer et à vérifier que les utilisateurs sont bien ceux qu’ils prétendent être, et il y a la gouvernance du comportement, qui gère ce que les gens font une fois qu’ils sont à l’intérieur. Les institutions ont besoin d’une gouvernance de l’accès, et elles paient pour cela, car c’est ainsi qu’elles maintiennent leurs limites. La gouvernance du comportement, ce travail de modération complexe et continu dont dépend la survie même d’un véritable réseau social, est précisément ce dont elles n’ont pas besoin, puisqu’elles gèrent la conduite par l’entremise des RH, de la loi et de l’organigramme. Et la gouvernance du comportement est précisément le domaine pour lequel Matrix ne disposait pas d’outils suffisamment efficaces.
Le Web social ouvert adopte les « rooms », et celles-ci ont besoin d’outils de gouvernance et de modération. Si les projets qui développent ces « rooms » répètent l’erreur de Matrix et lancent la « room » sans ces outils, alors la seule gouvernance possible sera celle de type institutionnel, importée de l’extérieur. Si, au contraire, ils mettent en place les outils de gouvernance et de modération intégrés à la « room » — ce à quoi Matrix ne s’est jamais pleinement engagé —, alors une « room » pourra servir à bâtir de véritables communautés, où celles-ci pourront s’autogérer.
Et c’est exactement ce à quoi aspirent actuellement les projets les plus intéressants du Web social ouvert. Lorsque Blacksky développe ses propres outils de modération et de gestion communautaire, afin que les gens puissent former des communautés directement sur Blacksky, cela revient à reconnaître que le logiciel de « room » ne représente qu’une partie du travail. « La communauté est le seul rempart », comme le dit Rudy Fraser de Blacksky, et dans cette optique, la meilleure façon de créer des espaces en ligne durables consiste à développer les outils et les logiciels que les communautés peuvent utiliser pour s’autogérer.
Parallèlement, des organisations comme Roost (Robust Online Open Safety Tools) développent précisément ce type d’outils, de manière à ce qu’ils puissent être utilisés par n’importe qui. Leur outil, Ospey, est un « moteur d’enquête et de règles hautement performant permettant de détecter et de contrer les abus en temps réel à grande échelle ». Lancé en janvier de cette année, il est déjà utilisé par Bluesky, Discord et Matrix. Le système de gouvernance et de modération pour Matrix a donc bel et bien vu le jour, sous une forme légèrement différente : celle d’un logiciel ouvert externe que n’importe quelle salle, y compris Matrix, peut utiliser.
Cela place cet article dans une situation quelque peu étrange. Je l’ai rédigé parce que je me posais cette question : je trouvais étrange et intrigant que plusieurs projets différents sur le Web social ouvert s’orientent vers les salles privées, alors que le protocole connu pour ses salles privées s’éloigne explicitement de l’aspect social pour se concentrer sur les communications décentralisées destinées aux institutions gouvernementales. Pour moi, la réponse comporte deux volets : c’est en partie une question de conjoncture — le bon endroit au bon moment — pour la Fondation Matrix, qui avait un besoin urgent de stabilité financière, et en partie le résultat d’une gouvernance et d’outils de modération insuffisants chez Matrix. Mais le Web social ouvert est un milieu dynamique, comme le montre l’organisation ROOST. En effet, pour la prochaine génération de projets qui développent des salles privées sur le Web social ouvert, la question a légèrement évolué : on est passé de « disposez-vous de bons outils de gouvernance et de modération » à « disposez-vous de bons outils de gouvernance et de modération, ou pouvez-vous vous y intégrer ».
Fichier Excel des traductions par Gilles en vrac
Fiches avec les premières phrases (et non seulement les titres)
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.
Notes
- 1Traduction : Décrypter Matrix ↩︎
