La stratégie canadienne en matière d’IA est vouée à l’échec avant même son lancement

Traduction de Canada’s AI strategy is set to fail before it even launches, par Michael Geist, dans le Globe and Mail du 2 juin 2026.
Michael Geist est titulaire de la Chaire de recherche du Canada en droit de l’Internet et du commerce électronique à la Faculté de droit de l’Université d’Ottawa


La stratégie en matière d’IA tant attendue et indispensable du gouvernement canadien doit enfin être dévoilée cette semaine. Le ministre chargé de l’IA, Evan Solomon, promet un plan qui privilégie l’adoption de l’IA, les investissements et les garde-fous réglementaires afin de renforcer la confiance, la protection de la vie privée et la sécurité.

Mais la stratégie semble vouée à l’échec, avant même d’être publiée, les propres politiques numériques du gouvernement jouant en sa défaveur. Une série étonnante d’événements survenus ces dernières semaines s’apparente à un auto-sabotage numérique, laissant les géants mondiaux de la technologie alarmés et les entreprises technologiques canadiennes envisageant ouvertement de quitter le pays.

La contradiction est difficile à ignorer. Le Canada ne peut pas devenir un leader en matière d’IA s’il se forge une réputation de politiques mal conçues qui menacent la sécurité, rendent les services Internet non rentables et dressent de nouveaux obstacles à l’adoption même que la stratégie est censée encourager.

Commençons par la sécurité et le projet de loi C-22, cette loi sur l’accès légal très critiquée est actuellement examinée par une commission de la Chambre des communes. Elle a donné lieu à des annonces quasi quotidiennes d’entreprises prêtes à quitter le Canada en raison des risques posés par le chiffrement et des exigences de conservation obligatoire des métadonnées, qui portent atteinte à la vie privée. Signal a déclaré qu’il quitterait le marché canadien plutôt que de se conformer à ces exigences ; des services de réseaux privés virtuels tels que Windscribe et NordVPN ont fait de même, et le moteur de recherche DuckDuckGo a indiqué qu’il réduirait ses services au Canada. Les plus grands géants de la technologie, tels qu’Apple, Meta et Google, se sont tous rendus à Ottawa pour demander instamment des changements avant qu’il ne soit trop tard.

Il ne s’agit pas de vaines menaces, car on a déjà vu des entreprises quitter des pays qui ont mis en œuvre des législations similaires.

Et le moment ne pourrait guère être plus mal choisi, étant donné que le modèle Claude Mythos d’Anthropic a démontré que l’IA est désormais capable de détecter et d’exploiter de manière autonome des failles de sécurité, y compris les faiblesses du cryptage actuellement en place pour protéger les communications privées. L’introduction de nouvelles failles de sécurité dans le système envoie un message clair : travailler au Canada présente des risques réels pour les services technologiques et d’IA.

Si la sécurité est la principale crainte liée au projet de loi C-22, ce sont les aspects économiques qui posent problème dans l’approche du gouvernement vis-à-vis des services de streaming sur Internet. Le mois dernier, le CRTC a triplé les contributions et les dépenses obligatoires pour les services de streaming étrangers, les portant à 15 % de leurs revenus canadiens, ce qui les place parmi les montants les plus élevés au monde. De plus, les nouvelles règles de visibilité réglementent non seulement les plateformes de streaming, mais régissent également la manière dont le contenu est présenté sur les téléviseurs intelligents et les décodeurs, et même quelles applications sont installées sur ces appareils.

On craint sérieusement que ces paiements obligatoires, qui exigent des plateformes de streaming qu’elles s’associent à des entreprises canadiennes pour des productions cinématographiques et télévisuelles tout en les empêchant de détenir la propriété intellectuelle qui en résulte, ne violent les obligations commerciales du Canada. Le moment est particulièrement mal choisi, alors que nous nous apprêtons à passer en revue l’Accord de libre-échange entre les États-Unis, le Mexique et le Canada. Ottawa envoie un message clair au secteur technologique : investir sur le marché canadien signifie faire face à un flot incessant de batailles commerciales et juridiques.

Par ailleurs, la stratégie en matière d’IA elle-même menace de créer davantage d’obstacles à l’adoption de l’IA. Cette stratégie devrait inclure une vérification obligatoire de l’âge pour l’utilisation des réseaux sociaux et des chatbots basés sur l’IA, avec un projet visant à instaurer de nouvelles restrictions sur l’utilisation de ces services pour les moins de 16 ans. Mais limiter l’accès à l’IA aux adultes exigera que chacun certifie son âge, généralement par le biais de services tiers étrangers qui introduisent de nouveaux risques pour la confidentialité des informations personnelles sensibles.

On ne peut pas se proclamer leader en matière d’IA tout en écartant les règles qui traitent des questions de sécurité pour tous les utilisateurs, en s’appuyant à la place sur des services de vérification d’âge dont les exigences affecteront des dizaines de millions de Canadiens. C’est pourtant ce que le gouvernement fédéral propose de faire avec ses promesses d’« IA pour tous » qui pourraient bien se transformer en « pièce d’identité pour tous ».

Tout cela n’est pas hypothétique non plus, car Ottawa a déjà connu cette situation. Lorsqu’il a adopté la Loi sur l’information en ligne, il a ignoré les avertissements selon lesquels Meta bloquerait l’accès aux actualités plutôt que de payer pour les liens vers celles-ci. Et lorsque Meta a mis ses menaces à exécution – un blocage qui est toujours en place aujourd’hui –, les Canadiens ont tout simplement perdu l’accès aux liens (et aux informations fiables) que la loi cherchait à protéger. La leçon que le gouvernement continue d’ignorer est que lorsque les règles deviennent impossibles ou inacceptables à respecter, les entreprises sont prêtes à partir.

La stratégie nationale à venir cherchera certainement à établir une vision ambitieuse pour l’IA au Canada. Mais elle ne pourra aboutir tant que le gouvernement continuera à promouvoir des politiques qui font du pays un endroit plus risqué, plus coûteux et moins accueillant pour développer et utiliser cette technologie.


Fichier Excel des traductions par Gilles en vrac
Fiches avec les premières phrases (et non seulement les titres)
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.