La stratégie canadienne en matière d’IA passe à côté de l’essentiel

Traduction de Canada’s AI strategy misses the mark — Opinion d’Andrew Coyne dans The Globe and Mail le 10 juin 2026


Les craintes liées à l’intelligence artificielle se divisent généralement en deux camps. D’une part, il existe une inquiétude généralisée quant au fait que nous laissons l’IA se développer trop vite, trop loin, au-delà de notre capacité à prévenir ou à atténuer ses dangers potentiels.

Celles-ci vont de la menace à la vie privée, aux problèmes pour distinguer ce qui est réel ou humain de ce qui est un faux généré par l’IA, en passant par l’exploitation des enfants ou des adultes vulnérables, jusqu’aux craintes plus exotiques (mais qu’on ne peut pas facilement écarter) de pertes d’emplois massives ou même d’extinction de l’humanité.

Les autres types de craintes trouvent leur origine dans l’idée que nous n’avançons pas assez vite en matière d’IA, si par « nous » on entend non pas l’humanité dans son ensemble, mais notre petit coin particulier de celle-ci. Ce sont les craintes que d’autres entreprises ou pays prennent une longueur d’avance sur nous, que nous risquions le déclin économique ou la défaite militaire, voire les deux, si nous n’allons pas de l’avant aussi vite que possible, voire de manière inhumaine.

Quelle est la position du gouvernement fédéral ? À en juger par son document stratégique récemment publié, « L’IA pour tous », il se range résolument dans le second camp. Parmi les six « piliers » de la stratégie, un seul aborde de front les craintes profondément enracinées qui ont contribué à l’hostilité manifeste du public envers l’IA, constatée dans sondage après sondage.

Même cela, cependant, est présenté moins en termes de protection du public que d’assouplissement de celui-ci en vue de la course vers la singularité. « Pour que le Canada prospère à l’ère de l’IA », déclare-t-il, « les Canadiens doivent croire en ses promesses ». Alors oui, oui, nous allons « protéger les Canadiens, en particulier les enfants, contre les risques liés à l’IA », à grand renfort de vagues promesses de mettre à jour la législation sur la protection de la vie privée, d’adopter des lois sur la sécurité en ligne, et ainsi de suite. Voilà. Satisfaits ?

Puis vient le véritable objet du document : accélérer la course du Canada vers l’IA. Là encore, les préoccupations se divisent en deux camps. Premièrement, que les Canadiens n’apprennent pas à utiliser l’IA assez vite, que l’adoption de cette technologie dans le pays est bien en retard par rapport à nos rivaux. Et deuxièmement, que le Canada ne produit pas assez d’IA, que la technologie, dont une grande partie a été incubée au Canada, est développée et commercialisée ailleurs.

Des deux, la première est de loin la plus importante. Les preuves historiques à ce sujet sont claires : la prospérité ne dépend pas du fait d’être le premier à développer une nouvelle technologie, ni même à la commercialiser, mais de son utilisation généralisée, en absorbant, diffusant et adaptant les nouvelles technologies, quelle qu’en soit la source.

La Chine a été la première à développer la poudre à canon, la boussole, le papier et l’imprimerie, mais ce sont les pays européens qui en ont tiré le meilleur parti. Les États-Unis ont inventé le transistor, mais c’est le Japon qui l’a adapté à la production de masse. Et ainsi de suite.

Ou pour prendre un exemple plus proche de chez nous : le Canada ne possède pas d’industrie du matériel informatique digne de ce nom, et pourtant, en tant qu’utilisateurs d’ordinateurs, les travailleurs et les entreprises de tous les secteurs de l’économie ont vu leur productivité augmenter considérablement.

La bonne nouvelle, c’est que le gouvernement l’a compris, du moins en partie. La mauvaise nouvelle, c’est qu’aucun des nombreux nouveaux programmes, politiques et acronymes proposés dans le document n’aura probablement beaucoup d’impact. Même si les libéraux semblent croire fermement que rien ne bouge dans ce pays sans une subvention du gouvernement, l’adoption de la technologie n’est pas une question aussi simple que d’embaucher davantage de formateurs en IA. Les gens et les entreprises trouveront comment exploiter le potentiel de l’IA au moment où cela en vaudra la peine dans leur situation particulière, et pas avant.

La pire nouvelle, c’est que le gouvernement reste obsédé par l’idée de bâtir une industrie canadienne de l’IA, au point de nationaliser partiellement (« prendre des participations dans ») les entreprises qu’il juge prometteuses. Il parle avec assurance de soutenir les « champions nationaux émergents », de subventionner les start-ups, d’agir en tant que « client stratégiquement ancré » et d’autres balivernes de politique industrielle.

Le problème ici n’est pas seulement que les gouvernements ne savent pas comment choisir les gagnants, ou que personne n’a la moindre idée de ce à quoi ressemblera l’IA dans six mois, et encore moins dans six ans. C’est que toute cette entreprise est mal placée. Contrairement à bien des mythes, nous n’avons pas besoin de technologies de pointe ou d’entreprises dominantes à l’échelle mondiale pour réussir.

Prenons l’Autriche : bien qu’elle dispose de peu de technologies de pointe ou d’entreprises de classe mondiale, elle figure parmi les pays les plus riches du monde. Il en va de même pour la Belgique, la Nouvelle-Zélande, l’Islande, et ainsi de suite. Pourquoi ? Parce que leurs entreprises sont généralement très douées pour adopter les technologies d’autres pays. Elles le font non pas parce que le gouvernement les paie pour cela, mais parce que, en tant que petites nations commerçantes, la concurrence les y oblige.

La souveraineté numérique, c’est très bien, si ça veut dire la capacité de réglementer les activités des entreprises technologiques sur son propre territoire. Mais si ça veut dire essayer de rivaliser avec les industries américaines et chinoises de l’IA, c’est une cause perdue d’avance.


Fichier Excel des traductions par Gilles en vrac
Fiches avec les premières phrases (et non seulement les titres)
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.