Reprendre le contrôle dans un monde post-hiérarchique
Traduction de The Power to resist Power par The minority Report
11 AOÛT 2026
Voici la quatrième partie d’une série estivale en quatre volets consacrée aux raisons pour lesquelles le monde résiste au changement dont il a besoin, et à ce qui permettrait réellement de le concrétiser. Quatre essais, un seul argument : les limites sont la solution, le système les rejette, seul un pouvoir organisé peut les imposer, et ce pouvoir réside déjà en nous. — Les autres volets : Nous sommes tous à bord d’Apollo 13 (I), On tue tous les moineaux, encore (II), Les mouvements se préparent à la crise. L’argent se prépare à y faire face. (III)

Il existe une sagesse discrète inhérente à toute amitié étroite : personne ne domine, et personne ne se soumet. Lorsqu’une personne devient trop dominatrice, les autres ripostent. Non pas par la violence, mais par le rire, un roulement d’yeux, un refus catégorique de jouer le jeu. Ces petits moments mettent en lumière un aspect de la nature humaine que nous nommons rarement. Nous ne sommes pas programmés pour la domination. Nous sommes programmés pour l’égalité, et nous la faisons respecter ensemble.
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Les anthropologues appellent cela la « hiérarchie de domination inversée » : un ordre social où la majorité empêche activement quiconque de consolider son pouvoir sur le groupe. Un ordre politique sans dirigeants, maintenu non pas par des lois ou par la police, mais par la solidarité et l’intelligence sociale. À une époque marquée par des inégalités extrêmes, la désillusion politique et l’effondrement écologique, cette forme de pouvoir ascendant est plus qu’une simple curiosité anthropologique. Elle pourrait bien être le point de départ le plus concret dont nous disposons pour un avenir démocratique et viable.
Qu’est-ce qu’une hiérarchie de domination inversée?
L’anthropologue Christopher Boehm a inventé ce terme pour décrire la manière dont les groupes résistent à la domination plutôt que de s’y soumettre. Dans les sociétés égalitaires de chasseurs-cueilleurs, les dirigeants étaient tolérés tant qu’ils servaient le groupe. Dès qu’ils tentaient d’exercer une contrainte ou de s’élever au-dessus des autres, la communauté ripostait. Généralement par la moquerie. Parfois par l’ostracisme ou une non-coopération silencieuse, et dans de rares cas extrêmes, par l’expulsion.
Dans ces sociétés, le pouvoir circulait dans le sens inverse de ce à quoi nous sommes habitués. Les gens dirigeaient tout de même, mais le leadership était accordé à titre temporaire. Il pouvait être révoqué en tout temps, et on ne lui permettait jamais de se cristalliser en domination. La plupart d’entre nous pratiquons la domination inversée tous les jours. Dans un groupe d’amis sain, personne ne peut monopoliser les décisions sans rencontrer de résistance. Le leadership est tournant. Les décisions sont prises par consensus approximatif, et quiconque se donne trop d’importance est ramené à la réalité par une blague. Il existe un sentiment profond et concret que nous sommes égaux. Pas dans l’abstrait. Mais dans la façon dont nous nous traitons réellement les uns les autres.
Ces instincts sont anciens. Pendant des dizaines de milliers d’années, les humains ont vécu en petits groupes interdépendants où la survie dépendait de la coopération et du contrôle mutuel, et non de la concurrence. La suppression de la domination n’était pas un défaut de notre nature. C’était notre plus grande technologie sociale.
La société moderne est structurellement hostile à l’inversion de la domination, et ce, pour quatre raisons. Le pouvoir permet désormais d’acheter des choses. Dans un groupe d’amis, la domination est symbolique. Dans notre économie politique, il permet d’acheter de l’influence, de l’accès et de la sécurité, et les systèmes mis en place par les puissants protègent et renforcent cet avantage. Les puissants n’ont plus besoin de nous. Qu’ils aient autrefois dépendu de leurs voisins pour quoi que ce soit, ils peuvent désormais embaucher, automatiser ou déménager vers un endroit moins cher. La dépendance mutuelle qui soutenait autrefois l’égalité a disparu.
Les institutions ancrent la hiérarchie. Les chasseurs-cueilleurs maintenaient le pouvoir sous contrôle grâce à la pression sociale. On ne peut pas ridiculiser un chef de la direction au point de le faire démissionner, ni se moquer d’une loi pour la faire changer. Et nous avons normalisé cette situation. La domination passe désormais pour du leadership, la concurrence pour de la vertu. L’inégalité, se dit-on, n’est que le fonctionnement naturel des choses. Nous récompensons donc ceux qui s’élèvent au-dessus des autres plutôt que ceux qui s’élèvent avec eux. Mais quelque chose de plus profond est à l’œuvre : une atrophie sociale qui s’installe lorsque les gens cessent d’être ancrés dans des communautés interdépendantes.
À mesure que les surplus augmentaient et que la mobilité s’élargissait, nous avons acquis la capacité de partir. De quitter le groupe dans lequel nous avons grandi, la communauté, le partenaire, l’emploi. Nous avons cessé de gérer les relations et avons commencé à nous en détourner. Cela ressemblait à de la liberté. Cela nous a coûté nos liens. Là où nous n’avions autrefois d’autre choix que de résoudre les tensions par la négociation, nous pouvons désormais simplement passer à autre chose. Lorsque les gens s’isolent, la patience et l’art de composer avec un désaccord s’étiolent par manque d’usage. Moins nous avons d’interactions quotidiennes, moins nous sommes habitués à côtoyer les autres.
Pensez au nombre de lieux d’interaction qui existaient il y a à peine trente ans, avant Internet, le télétravail et les modes de vie hyper-individualisés. Nous bavardions aux arrêts d’autobus. Nous discutions de politique au bar et débattions à la salle syndicale. Nous jouions aux cartes au centre communautaire et échangions des recettes par-dessus la clôture. Aujourd’hui, nous regardons des vidéos en streaming seuls, nous faisons de l’exercice seuls, on nous livre le souper à la porte. L’isolement s’autoalimente : moins nous interagissons, moins nous y parvenons, et moins nous y parvenons, moins nous recherchons ces interactions. Notre tolérance diminue. Il en va de même pour notre confiance, et avec elle notre capacité à nous tenir mutuellement responsables. C’est l’une des grandes raisons tacites pour lesquelles la « domination inversée » ne se manifeste plus d’elle-même. Nous n’avons pas assez d’occasions de nous exercer à vivre ensemble.
C’est pourquoi nous devons reconstruire les « tiers-lieux », ces espaces publics informels où les gens se rencontrent sans but transactionnel : parcs, bibliothèques, cafés de réparation, cuisines communautaires, bibliothèques d’outils, saunas, clubs sportifs, jardins. C’est là que se construit la confiance sociale, que les gens réapprennent à délibérer, à être en désaccord et à persévérer. Sans eux, il n’y a pas de solidarité, et sans solidarité, il n’y a pas de résistance au pouvoir.
Comment reconstruire une société de domination inversée
Pour bâtir une société qui reflète nos instincts égalitaires, nous devons repenser les conditions mêmes du pouvoir. Personne n’a besoin d’abolir le leadership. Ce dont nous avons besoin, c’est d’une culture et d’une structure où personne ne peut s’élever au-dessus du groupe d’une manière qui le sape.
Commençons par des assemblées citoyennes dotées d’un pouvoir réel. Retirez le pouvoir aux politiciens de carrière en institutionnalisant les tirages au sort démocratiques : des assemblées composées de gens ordinaires, sélectionnés au hasard, qui délibèrent sur les décisions clés avec un pouvoir contraignant plutôt que consultatif. Contrairement aux élus, ces personnes ne sont pas motivées par l’argent, le statut social ou la réélection; elles peuvent donc prendre des décisions par la délibération plutôt que par le lobbying. La prise de décision horizontale revient au cœur de la gouvernance.
Garantissons ensuite l’accès de base universel. Rendons gratuits les services essentiels : logement, alimentation, soins de santé, éducation, transport en commun, énergie propre. Cela démarchandise la survie et élimine l’influence que les acteurs dominants exercent sur tous les autres. Lorsque vous ne dépendez pas d’un employeur ou d’un propriétaire pour survivre, vous acquérez la liberté de dire non, et cette liberté est le fondement matériel de l’égalité sociale. Ajoutez-y une garantie d’emploi vert. Au lieu d’attendre que les marchés créent des emplois, engagez-vous à financer publiquement des travaux dans les domaines de la restauration écologique, des soins et de la résilience communautaire, afin que personne n’ait à rivaliser sur un marché pour survivre.
Associez-y des impôts sur la richesse très élevés. Le renversement de la domination ne peut coexister avec des inégalités extrêmes; ainsi, les impôts sur le capital, les successions et les revenus passifs doivent garantir que personne ne puisse accumuler le pouvoir de dominer les autres par la seule richesse. La redistribution n’est pas une punition pour la réussite. C’est ce qui empêche la démocratie d’être achetée.
Et au fond de tout cela, redéfinissons ce que signifie le leadership. Les véritables leaders assument une responsabilité au service du groupe, de façon temporaire et en rendant des comptes, et ils peuvent toujours être révoqués. Nous avons besoin de nouveaux récits, dans l’éducation, l’art et la narration, qui privilégient l’écoute plutôt que le commandement, et la gestion responsable plutôt que le statut. Le pouvoir, compris comme une gestion responsable, cesse d’être quelque chose qui vaut la peine d’être amassé. Nous n’avons pas besoin d’inventer une nouvelle façon d’être. Il nous suffit d’étendre à plus grande échelle ce que nous faisons déjà à petite échelle. La domination inversée vit dans nos amitiés, dans nos mouvements de base, dans les meilleurs moments de nos vies partagées. La réapproprier à l’échelle de la société signifie concevoir des systèmes qui rétablissent l’interdépendance et rendent la domination à la fois matériellement peu avantageuse et socialement inacceptable.
Cela signifie refuser d’être gouvernés. Non pas par la révolution. Par le refus, par la refonte, par le réapprentissage de la vie en communauté. Ce n’est pas une utopie. C’est un retour à ce que nous sommes déjà lorsque nous sommes le plus humains.
Sources
- Christopher Boehm, « Egalitarian Behavior and Reverse Dominance Hierarchy », Current Anthropology 34, no 3 (1993), et Hierarchy in the Forest: The Evolution of Egalitarian Behavior (Harvard University Press, 1999). L’exposé fondamental sur la manière dont les sociétés égalitaires répriment activement la domination.
- Ray Oldenburg, The Great Good Place (Paragon House, 1989). La théorie originale des « tiers-lieux » et de leur rôle dans l’édification de la confiance sociale.
- Robert D. Putnam, *Bowling Alone : The Collapse and Revival of American Community* (Simon & Schuster, 2000). Le constat empirique du déclin des relations quotidiennes et de la participation civique.
- OCDE, *Innovative Citizen Participation and New Democratic Institutions : Catching the Deliberative Wave* (Éditions de l’OCDE, 2020). Documente près de 300 processus délibératifs à travers le monde et présente les arguments en faveur de l’octroi d’un réel pouvoir décisionnel aux assemblées citoyennes.
- Lucas Chancel, Thomas Piketty, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman, World Inequality Report 2022 (World Inequality Lab, 2022). Les données qui étayent l’affirmation selon laquelle la concentration de la richesse a atteint des niveaux incompatibles avec l’égalité démocratique.
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