Comment de belles images protègent de mauvais systèmes
Traduction de Pokémon Go, the Doughnut, and the Reduction Roadmap. Par The Minority Report, 19 mai 2026.

Imaginez que vous marchez dans une rue que vous avez empruntée des centaines de fois. La boulangerie est à gauche. Le bureau de poste est à droite. Rien dans cette rue ne vous a jamais donné envie de vous arrêter. Puis quelqu’un vous tend un téléphone sur lequel est installé un jeu, et soudain, cette même rue se remplit de créatures de dessins animés qui se cachent derrière les lampadaires et dans les buissons. Vous commencez à marcher plus lentement. Vous tendez le cou pour jeter un coup d’œil au coin des rues. Vous passez vingt minutes à chasser là où vous n’aviez jamais passé trente secondes auparavant. La rue n’a pas changé. C’est le cadre qui a changé. Et c’est ce cadre qui vous a fait bouger.
Avant d’aller plus loin, il vaut la peine de préciser ce qu’est réellement un cadre, car le mot est utilisé de manière imprécise et cette imprécision nous coûte cher. Un cadre est la structure de sens qui entoure quelque chose. C’est l’échafaudage invisible qui vous dit quel genre de chose vous regardez, ce qu’elle signifie et comment vous êtes censé y réagir. Un même objet peut s’inscrire dans des cadres très différents et susciter des réactions très différentes. Un verre de liquide rouge est une boisson lors d’un souper, une preuve sur une scène de crime ou un sacrement lors d’une messe. Le liquide est le même. C’est le cadre qui indique à votre système nerveux s’il faut le siroter, le photographier ou s’agenouiller. Les cadres ne sont pas facultatifs et ne sont pas de la décoration. Ils sont la condition préalable pour que quoi que ce soit ait un sens. Vous ne pouvez pas percevoir sans eux. La seule question est de savoir quel cadre est à l’œuvre et qui l’a construit.
Ce type particulier de cadre, celui qui organise non seulement le sens mais aussi le désir, a été défini avec la plus grande précision par le psychanalyste français Jacques Lacan. Lacan a exercé à Paris au milieu du XXe siècle et a consacré sa carrière à reconstruire la psychanalyse après Freud, en s’appuyant sur la linguistique, la philosophie et un style d’écriture réputé difficile. L’idée de Lacan qui importe ici, en substance, est la suivante : les êtres humains n’agissent pas directement sur la réalité. Nous agissons sur la version de la réalité qui a été organisée pour nous par le langage, les images et les récits. Au fond, pensait Lacan, nous sommes des créatures animées d’un désir insatiable, toujours à la recherche de quelque chose qui nous comble sans jamais vraiment l’obtenir. Ce sont les cadres dans lesquels nous vivons qui donnent à ce désir insatiable quelque chose à poursuivre. Lacan appelait ces structures des « fantasmes », mais il n’entendait pas par là le rêve éveillé ou l’évasion. Il visait quelque chose de plus étrange et de plus utile. Un cadre fantasmatique est la structure qui organise ce que vous remarquez, ce que vous ignorez et ce que vous jugez digne d’être désiré. C’est l’échafaudage invisible qui transforme la réalité brute en quelque chose avec laquelle vous souhaitez interagir. Sans cela, la même rue n’est qu’une rue.
Le philosophe slovène Slavoj Žižek, qui a passé des décennies à populariser Lacan auprès d’un public non universitaire, utilise Pokémon Go parce que ce jeu rend le mécanisme compréhensible en trois secondes. Mais vous n’avez pas besoin d’un jeu vidéo pour le voir à l’œuvre. Vous êtes entouré de cadres de fantasme tous les jours, et la plupart vous sont si familiers que vous avez cessé de les remarquer.
Prenons l’exemple d’un drapeau national. Un morceau de tissu coloré, tissé dans une usine, accroché à un mât. Regardez-le assez longtemps un matin ordinaire et il ne se passe rien. Maintenant, faites jouer un hymne derrière, placez-le au centre d’un stade olympique, remettez-le à un coureur qui vient de remporter l’or, et des millions de personnes dans les salons à travers le pays sentent quelque chose bouger dans leur poitrine. Le tissu n’a pas changé. C’est le cadre qui a changé. Le drapeau représente désormais une histoire d’appartenance, de sacrifice et de destin partagé. Sans le cadre, ce n’est que du tissu. Avec lui, des gens sont morts pour lui.
Prenons l’exemple d’un Apple Store. Une pièce épurée avec des tables blanches et des rectangles de verre et d’aluminium. Les objets sur les tables sont des outils. Ils ont une utilité. Mais la pièce n’est pas conçue pour vendre des outils. Elle est conçue pour vous donner l’impression qu’acheter l’un de ces rectangles est ce que font les gens créatifs, intelligents et modernes. Le cadre promet que quelque chose en vous changera lorsque ce rectangle sera dans votre poche. Les gens font la file toute la nuit pour cette sensation. Le téléphone à lui seul ne la produit pas. Cela peut vous mettre un peu mal à l’aise, mais c’est important à comprendre. La politique fonctionne exactement de la même manière. Les gens ne changent pas d’avis parce que quelqu’un leur a montré de meilleures données. Ils changent d’avis lorsqu’un nouveau cadre leur offre une meilleure version d’eux-mêmes. Le citoyen rationnel qui évalue les preuves est une histoire que nous nous racontons au souper de Noël. En pratique, nous suivons les cadres qui organisent notre désir. Nous adoptons les identités, les causes et les missions qui nous permettent de nous sentir comme la personne que nous voulons être.
C’est dérangeant, car cela signifie qu’il n’existe pas de politique sans cadre. Il n’y a que des cadres meilleurs ou pires. Des cadres qui mettent en lumière quelque chose de réel et incitent les gens à le changer. Des cadres qui mettent en lumière quelque chose de réel et incitent les gens à le gérer. Des cadres qui ne mettent rien en lumière et incitent les gens à continuer de faire défiler leur fil d’actualité et de courir dans la roue du hamster. La question n’est jamais de savoir si vous utilisez un cadre fantaisiste. La question est de savoir ce que votre cadre pousse les gens à vouloir. Ce qui nous amène au beignet.
En 2017, l’économiste britannique Kate Raworth a publié un livre intitulé Doughnut Economics. L’ouvrage soutenait que l’économie dominante avait un problème de mesure. Elle traitait la croissance comme un objectif, le PIB comme un indicateur du progrès humain, et l’environnement comme un effet secondaire. Raworth a proposé quelque chose de mieux. Une nouvelle image. Deux anneaux en forme de beignet. À l’extérieur, un plafond représentant les limites écologiques de la planète. À l’intérieur, une base représentant les conditions minimales pour une vie humaine décente. Entre les deux, un anneau vert qu’elle a appelé « l’espace sûr et juste pour l’humanité ». Le but du beignet, écrivait Raworth, était d’amener les planificateurs et les décideurs politiques à cesser de courir après une croissance sans fin et à commencer à rester à l’intérieur de l’anneau.
Le livre a connu un grand succès. Le diagramme est devenu un phénomène. Les villes l’ont adopté comme cadre de référence. Amsterdam a articulé une partie de sa relance post-pandémique autour de ce concept. Bruxelles a élaboré sa propre version. Melbourne, Riga et des dizaines d’autres ont emboîté le pas. Les conférences sur la durabilité ont placé le diagramme en première diapositive. Des manuels ont été rédigés sur la manière de « mettre en œuvre le beignet » dans sa municipalité. Pour ceux qui se demandaient depuis des années comment parler d’un avenir au-delà de la croissance sans paraître utopistes, le beignet leur a fourni une image concrète. Tout à coup, ils avaient quelque chose à montrer du doigt. Je l’ai moi-même utilisé. Beaucoup de personnes que je respecte l’ont utilisé. Mais quelque chose m’a toujours dérangé dans ce cadre. J’ai écrit des articles pour tenter de mettre des mots sur la tension que je ressentais, mais ce n’est que récemment que j’y suis parvenu. Tout s’est éclairci lorsque j’ai lu le nouvel article de Karin Winter sur la façon dont le modèle du beignet protège en réalité le statu quo et entrave l’émergence de modèles plus radicaux.
Winter est chercheuse en urbanisme à l’Université de Lund, en Suède. Son article récent dans la revue Planning Theory, intitulé « Sweet dreams. How the doughnut diagram works to preempt more radical approaches to planning » (Beaux rêves. Comment le diagramme du beignet sert à prévenir des approches plus radicales de la planification), fait quelque chose de rare. Il traite le beignet non pas comme un modèle à débattre, mais comme une image à analyser. Winter utilise le même prisme du cadre de la fantaisie lacanienne que je viens de vous présenter, et l’applique au diagramme lui-même. Pas au livre. Pas à la pensée complète de Raworth. L’image, car c’est l’image qui se propage.
Voici ce qu’elle voit, et ce que je n’avais pas vraiment vu auparavant. Regardez à nouveau le diagramme. Le fondement social, l’anneau intérieur, énumère douze choses qui manquent aux personnes les plus démunies : la nourriture, l’eau, le logement, l’énergie, la santé, l’éducation, le revenu, les réseaux, l’égalité des sexes, la voix politique, l’équité sociale, la paix et la justice. Le plafond écologique, le cercle extérieur, énumère neuf choses dont l’humanité dans son ensemble abuse : le changement climatique, la perte de biodiversité, l’acidification des océans, la pollution chimique, etc. Le message est clair. Entre les deux cercles se trouve l’espace de sécurité. Restez à l’intérieur. Maintenant, regardez ce qui manque.
Il n’y a pas de plafond social. Il n’y a pas d’indicateur d’excès au sommet. Aucun seuil pour les concentrations inacceptables de richesse, de consommation ou d’influence politique. Le diagramme identifie ce qui manque aux pauvres à travers douze dimensions spécifiques. Il n’identifie pas ce dont les riches disposent en excès. L’accumulation qui pousse la planète au-delà de ses limites n’apparaît pas dans l’anneau social comme un problème social en soi. Elle se manifeste indirectement, bien plus tard, sous la forme d’un dépassement environnemental. Cela semble technique jusqu’à ce que l’on examine ses implications politiques.
Lorsqu’un tableau de bord danois actualisé indique que l’inégalité se situe en dehors de la zone de sécurité – le tableau clignote alors en rouge sur l’inégalité –, le diagramme signale aux planificateurs que le bas est trop bas. Il ne leur dit pas que le haut est trop haut. On peut faire repasser la barre rouge au vert en relevant le bas sans jamais toucher au haut. C’est exactement ce que fait déjà la politique danoise dominante, et ce depuis vingt ans, alors que l’inégalité n’a cessé de croître. Le diagramme enregistre le symptôme et laisse le moteur intact.
Winter cite le sociologue américain Matthew Desmond, dont le livre Poverty, by America soutient que la pauvreté persiste dans les pays riches parce que la richesse en dépend. Le beignet, écrit-elle, « cache le fait que la richesse dépend de la pauvreté de quelqu’un ». Il traite la pauvreté et le dépassement écologique comme des problèmes distincts à équilibrer, alors qu’ils sont en fait les deux faces d’une même structure d’accumulation.
Le problème plus profond réside dans ce que ce cadre offre au planificateur qui l’observe. Un monde cohérent. Une mission claire. Une vue d’ensemble de l’humanité depuis les hauteurs. Le rôle de héros proposé est celui du gardien de l’équilibre. Le grand Autre, dans le vocabulaire de Lacan, est le public imaginaire devant lequel le planificateur se produit. Dans le beignet, ce public est « l’humanité », considérée comme un tout plutôt que comme l’entité fracturée, inégale et conflictuelle qu’elle est en réalité. La satisfaction que procure le diagramme est le plaisir serein de maîtriser la complexité à l’aide des bons indicateurs.
Rien dans ce cadre n’oblige quiconque à remettre en question la croissance. Rien dans ce cadre n’oblige quiconque à remettre en question l’accumulation. Rien dans ce cadre n’oblige quiconque à remettre en question la position de son pays dans une économie extractive mondiale. Le diagramme semble radical sans l’être. C’est exactement pour cela qu’il se répand. La conclusion de Winter est plus dure qu’il n’y paraît. Elle ne dit pas que le beignet est erroné parce qu’il oublie des choses. Elle dit qu’il est erroné à cause de ce qu’il permet aux gens d’apprécier. Il offre le sentiment d’un ajustement radical tout en maintenant les attachements les plus profonds de la planification dominante. Elle met en garde, dans les dernières pages de l’article, que le « beignet » « pourrait atténuer vos ambitions potentiellement plus radicales ». C’est le danger spécifique d’un mauvais cadre imaginaire pour une bonne cause. Il absorbe les personnes qui, autrement, iraient plus loin. Cela m’amène au point que j’avais négligé, et dont Winter m’a douloureusement fait prendre conscience. Le postulat de base du « beignet » est que ce que nous mesurons façonne ce à quoi nous accordons de la valeur. Ce n’est pas le cas. Si c’était le cas, l’Accord de Paris, l’ESG, la CSRD et les cadres similaires auraient fonctionné. Ce que nous taxons, interdisons, subventionnons et poursuivons en justice façonne ce à quoi nous accordons de la valeur. La mesure suit le pouvoir. Une nouvelle boussole n’est utile que si quelqu’un est prêt à diriger le navire. Et les cadres qui présentent un nouveau tableau de bord comme la solution légitimeront toujours le statu quo. Je veux être prudent ici. Rien de tout cela n’est un argument contre l’utilisation de cadres, de diagrammes ou contre des cadres ambitieux. L’argument est le suivant : la même optique qui explique pourquoi le « Doughnut » absorbe la pression explique aussi pourquoi d’autres cadres la libèrent.
En 2022, avec un petit groupe d’architectes et d’ingénieurs au Danemark, nous avons entrepris de faire quelque chose qui n’avait jamais été tenté dans l’histoire du pays. Nous avons tenté de mobiliser l’ensemble du secteur danois de la construction pour qu’il réclame sa propre réglementation. Non pas pour faire pression contre de nouvelles règles. Non pas pour négocier des limites plus souples. Mais pour nous unir et exiger que l’État adopte une loi contraignante fixant un plafond d’émissions pour les nouveaux bâtiments, conformément à l’objectif de 1,5 degré de l’Accord de Paris. La campagne s’appelait « Reduction Roadmap ». Au cœur de celle-ci figurait la limite de carbone pour les nouveaux bâtiments, mesurée en kilogrammes de CO₂ par mètre carré par an. La proposition était concrète. L’État devait exiger que chaque nouveau bâtiment au Danemark réduise ses émissions d’environ 50 % au cours de l’année suivante, et continue de les réduire selon un calendrier permettant d’atteindre les niveaux alignés sur l’Accord de Paris d’ici la fin de la décennie (une réduction de 96 % en 3 à 7 ans).
La mobilisation a dépassé toutes nos espérances. Plus de neuf cents entreprises ont adhéré à l’initiative. La grande majorité du secteur danois de la construction a soutenu cette revendication. Des syndicats de petits artisans. Des municipalités. Des firmes d’ingénierie. Des architectes. Le plus grand promoteur immobilier des pays nordiques. Des personnes qui avaient passé leur carrière dans des camps opposés se sont retrouvées du même côté, demandant au même gouvernement la même règle contraignante. La pression sur les politiciens était réelle, et le plafond d’émissions a finalement été abaissé. Mais pas au niveau requis par la science. Pas au niveau que nous avions demandé. Alors pourquoi vous raconte-je l’histoire d’une campagne qui n’a pas pleinement abouti ?
Parce que c’est précisément là où réside le problème. Même lorsqu’un secteur tout entier s’est mobilisé pour demander à l’État de l’encadrer, la campagne s’est heurtée à un mur. Ce mur n’était pas fait de mauvais arguments. Il n’était pas fait de données insuffisantes. Il était fait de pouvoir. Une poignée d’acteurs parmi les plus importants du secteur, ceux qui avaient le plus à perdre avec des plafonds d’émissions contraignants, ne voulaient pas que cela aboutisse. Cela menaçait directement leur modèle d’affaires. Ils ont fait tout ce qu’ils pouvaient pour faire échouer la campagne. Ils ont rédigé des analyses truffées de fausses informations délibérées. Ils ont fait parvenir ces analyses aux politiciens. Ils avaient un accès que nous n’avions pas. Ils s’en sont servis. C’est cette partie qui prouve réellement la validité de l’approche.
Lorsqu’un cadre mobilise les gens autour d’un changement structurel qui défie le pouvoir, on découvre très vite où se trouve la véritable opposition. Le « doughnut » ne suscite pas ce genre d’opposition, car il ne menace personne. Vous pouvez être le plus grand promoteur immobilier des pays nordiques et adopter le « doughnut » sur votre page consacrée au développement durable ; si vous ne me croyez pas, allez voir Home. Earth, un projet de construction approuvé par le Doughnut Economic Action Lab, bien que cette entreprise réalise des constructions neuves spéculatives, au Danemark, un pays qui compte plus de m² par habitant que presque tout autre pays au monde et où les études climatiques menées par des universités de premier plan ont conclu que le Danemark doit réduire les nouvelles constructions de 80 à 96 % pour se conformer aux recommandations de la science climatique. On ne peut pas adopter une réduction contraignante de 50 % des émissions sans réduire la construction neuve. Le « doughnut » survit dans les milieux élitistes parce qu’il n’exige aucun changement de leur part. La Feuille de route pour la réduction a été attaquée parce qu’elle exigeait justement ce changement.
C’est ainsi que l’on peut déterminer si un cadre joue un rôle structurel ou s’il ne fait que l’absorber. Regardez qui s’y oppose. Si les acteurs les plus puissants de la salle peuvent signer votre cadre sans rien perdre, ce cadre ne menace rien. Si les acteurs les plus puissants de la salle rédigent des exposés de position contre votre cadre et font pression sur les politiciens dans votre dos, c’est que vous touchez à quelque chose de réel.
Même prisme. Verdicts opposés. Le « doughnut » dit aux planificateurs qu’ils peuvent changer le système en le mesurant mieux, sans confrontation. La Feuille de route pour la réduction nous a appris que l’action collective visant un changement structurel peut produire un changement structurel, mais uniquement en passant par le pouvoir, et non en le contournant. Et voici la partie qu’il m’a fallu trois ans pour bien comprendre.
Même si la Feuille de route pour la réduction n’a pas obtenu le chiffre que nous demandions, elle a accompli quelque chose de plus important. Elle a déplacé la fenêtre d’Overton. Lorsque nous avons lancé la campagne, nous savions que plafonner les émissions des nouvelles constructions ne suffirait pas. La science était claire. La véritable exigence devait être l’arrêt pur et simple des nouvelles constructions spéculatives. Mais nous savions aussi que l’industrie n’était pas prête à entendre cela en 2022. Nous avons donc construit un cadre que l’industrie pouvait tout juste supporter. Trois ans plus tard, ce que nous n’osions pas demander en 2022 est désormais sur la table. Un moratoire sur la construction, un « Byggestopbevægelsen », fait l’objet de discussions sérieuses entre les partis politiques danois. L’idée est passée des marges des cercles de la décroissance aux sphères de la politique dominante. Le cadre qui a ouvert la porte n’est pas celui qui a gagné. C’est celui qui a prouvé que nous pouvions bouger, tout simplement.
C’est la partie de la construction de cadres dont presque personne ne parle. Les cadres qui défient le pouvoir font quelque chose que les cadres qui absorbent la pression ne peuvent jamais faire. Ils donnent aux gens l’expérience de faire bouger les règles. Une fois cette expérience acquise, la prochaine revendication devient envisageable. La fenêtre s’ouvre. Lorsque nous montrons aux gens que le changement systémique est possible en remettant le pouvoir en question, nous créons une capacité d’action. Lorsque nous leur tendons un modèle qui promet le changement grâce à de meilleures mesures, et que le changement ne se produit pas, nous leur donnons un cadre dans lequel ils ne peuvent qu’échouer. Et s’ils échouent suffisamment de fois dans un cadre qui promet des victoires faciles, ils deviennent cyniques. Le cadre leur enseigne que rien ne fonctionne. Le cynisme découle du cadre.
La leçon est que les cadres soit confrontent le pouvoir, soit absorbent la pression de le confronter. Le beignet a la portée nécessaire pour faire la première chose, mais seulement si ses millions d’utilisateurs cessent d’équilibrer les indicateurs et commencent à utiliser sa popularité pour exiger les règles structurelles que son propre diagramme refuse de nommer. C’est ce qui est en jeu lorsque nous choisissons autour de quelles images construire un mouvement. Même prisme. Verdict opposé.
Sources :
1. Winter, K. (2025). « Sweet dreams. How the doughnut diagram works to preempt more radical approaches to planning. » Planning Theory, SAGE.
2. Raworth, K. (2017). Doughnut Economics: Seven Ways to Think Like a 21st-Century Economist. Random House Business.
3. Žižek, S. (2016). « Ideology Is the Original Augmented Reality ». Nautilus, numéro 41.
4. Lacan, J. (1973/1981). Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (Séminaire XI). W. W. Norton.
5. Desmond, M. (2023). Poverty, by America. Crown.
6. Reduction Roadmap (2022, mise à jour en 2023). EFFEKT, CEBRA, Artelia. reductionroadmap.dk.
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Fiches avec les premières phrases (et non seulement les titres)
Les caractères gras dans le texte sont de Gilles.
