La véritable raison pour laquelle les États-Unis ont renversé le Vénézuela

Et pourquoi tout a commencé en Chine en novembre 2025

Traduction de The Real Reason Why the US Overthrew Venezuela, par The Minority Report, 2026.01.04

En novembre 2025, un événement extraordinaire s’est produit à Hong Kong, que la plupart des gens ont complètement manqué. La Chine a émis pour 4 milliards de dollars d’obligations libellées en dollars américains, une transaction financière courante en apparence. Mais lorsque les ordres sont arrivés, ils totalisaient 118 milliards de dollars. Trente fois plus que prévu. Les investisseurs du monde entier se sont pratiquement bousculés pour acheter la dette publique chinoise.

Voici la partie qui devrait retenir l’attention de tous : ces obligations chinoises ont commencé à se négocier à des « rendements inférieurs » à ceux des bons du Trésor américain. Relisez cela lentement. Les investisseurs mondiaux acceptaient des rendements inférieurs sur la dette chinoise par rapport à la dette américaine, alors que la Chine avait une notation de crédit inférieure (A+ contre AA pour les États-Unis). Dans la hiérarchie de la finance mondiale, cela équivaut à peu près à une marque challenger qui se vendrait mieux que Coca-Cola à un prix plus élevé. Cela n’arrive tout simplement pas. Jusqu’à ce que cela arrive.

Un mois plus tard, les États-Unis ont commencé à se mobiliser en vue d’une éventuelle intervention au Venezuela. Si vous pensez que ces événements n’ont aucun lien, vous passez à côté de l’histoire géopolitique la plus importante de notre génération. Il s’agit de l’effondrement au ralenti de l’architecture qui a soutenu la puissance américaine pendant un demi-siècle : le rôle du dollar en tant que monnaie de réserve dominante dans le monde. Et le Venezuela, contre toute attente, est devenu le point de départ de la lutte pour le préserver.

Le privilège exorbitant du dollar

Pour comprendre les enjeux, il faut saisir ce que l’ancien ministre français des Finances Valéry Giscard d’Estaing a appelé le « privilège exorbitant » de l’Amérique. [^1] Depuis l’accord de Bretton Woods de 1944, et surtout après l’accord de 1973 avec l’Arabie saoudite qui a créé le « pétrodollar », le dollar américain a fonctionné comme la principale monnaie de réserve mondiale. Ce statut confère aux États-Unis un pouvoir économique presque surnaturel.

Lorsque vous avez besoin de dollars pour acheter du pétrole, régler des dettes internationales ou participer au commerce mondial, vous créez automatiquement une demande pour la monnaie américaine. Cette demande permet au gouvernement américain d’emprunter à des taux d’intérêt plus bas que n’importe quel autre pays, finançant ainsi efficacement ses déficits en imprimant de la monnaie que le monde est contraint d’utiliser. C’est l’équivalent économique de posséder le péage sur toutes les grandes autoroutes de l’économie mondiale. Le Service de recherche du Congrès estime que ce privilège permet au gouvernement américain d’économiser entre 100 et 250 milliards de dollars par an en coûts d’emprunt.[^2]

Plus important encore, la domination du dollar est devenue l’arme géopolitique la plus puissante des États-Unis. Contrôlez le système du dollar, et vous contrôlez l’accès à l’économie mondiale. Sortez du rang, et les États-Unis peuvent vous exclure du SWIFT (le réseau international de communication bancaire), geler vos réserves en dollars ou vous imposer des sanctions qui équivalent à une excommunication économique. Lorsque la Russie a annexé la Crimée en 2014, les États-Unis ont démontré ce pouvoir de manière décisive, et pendant des années, il a semblé inattaquable.

Mais les empires, comme les espèces, voient rarement venir leur propre extinction.

La révolution silencieuse

L’émission d’obligations chinoises à Hong Kong représente quelque chose de bien plus important qu’une simple opération de levée de fonds réussie. Selon l’analyse de JP Morgan et du World Gold Council, il ne s’agissait pas du tout de lever des capitaux ; la Chine dispose de plus de 3 000 milliards de dollars de réserves de change. [^3] Il s’agissait d’une preuve de concept, d’une démonstration au monde entier qu’une alternative au système du dollar n’est pas seulement possible, mais qu’elle existe déjà et fonctionne.

Considérons le mécanisme : la Chine lève des dollars grâce à la vente d’obligations, puis utilise ces dollars pour financer des projets de l’initiative « Belt and Road » dans les pays en développement. Mais voici le rebondissement : elle structure les remboursements en renminbi (RMB), et non en dollars. C’est du judo financier, qui consiste à utiliser la force de l’adversaire contre lui. Prenons l’exemple de l’Argentine. Depuis 2023, l’Argentine rembourse une partie de ses dettes auprès du Fonds monétaire international en utilisant des RMB obtenus grâce à des accords de swap de devises avec la Chine.[^4] Le dollar entre par une porte et ressort par une autre, tandis que le RMB étend discrètement son empreinte.

Les chiffres sont éloquents. Selon les données COFER (Currency Composition of Official Foreign Exchange Reserves) du Fonds monétaire international, la part du dollar dans les réserves mondiales est passée de 65,3 % en 2016 à 59,3 % au troisième trimestre 2024, soit la baisse la plus soutenue depuis le début de la collecte des données en 1995. [^5] Cela peut sembler modeste, mais dans le monde glacial des monnaies de réserve, c’est un sprint. Pour mettre les choses en perspective, le déclin de la livre sterling a pris environ quarante ans, de 1913 aux années 1950. Les infrastructures financières modernes (systèmes de paiement numériques, accords de swap bilatéraux et monnaies numériques des banques centrales) pourraient réduire considérablement ce délai.

Parallèlement, le système de paiement interbancaire transfrontalier chinois (CIPS) a traité en moyenne 9 600 milliards de yuans par jour en 2024, soit une croissance de 65 % par rapport à l’année précédente. [^6] Le système relie désormais plus de 1 700 institutions financières dans 180 pays. Il ne s’agit pas d’une infrastructure périphérique, mais d’un système nerveux financier parallèle qui se construit en temps réel et dont les capacités augmentent à chaque trimestre.

Entrée en scène du Venezuela : la menace existentielle du pétrodollar

Ce qui nous amène inévitablement au Venezuela. À première vue, l’intérêt des États-Unis pour ce pays d’Amérique du Sud pourrait sembler motivé par des préoccupations liées à l’autoritarisme ou à la crise humanitaire. Mais en creusant un peu plus, on découvre quelque chose de plus fondamental : le Venezuela représente une menace existentielle pour le système du pétrodollar et, par extension, pour la puissance mondiale américaine elle-même.

Le Venezuela possède les plus grandes réserves prouvées de pétrole au monde, avec 303 milliards de barils, dépassant même les 298 milliards de l’Arabie saoudite. [^7] Et depuis 2018, le Venezuela vend 100 % de ses exportations de pétrole à la Chine, les transactions étant réglées en yuans et non en dollars.[^8] De plus, le Venezuela est devenu un partenaire officiel du BRICS+ en 2024, ce qui lui a permis d’accéder aux systèmes de paiement alternatifs, au financement du développement et à la protection diplomatique du bloc.

Voici ce qui rend cette situation particulièrement dangereuse du point de vue de Washington : le Venezuela ne se contente pas de survivre en dehors du système du dollar, il fonctionne. Malgré ce que le département du Trésor américain qualifie de « sanctions sans précédent », le Venezuela a maintenu sa production pétrolière, obtenu des financements et préservé ses relations commerciales. Il est devenu une publicité vivante et respirante qui montre que le système du dollar est facultatif et non obligatoire.

Le schéma historique est indéniable. En 2000, l’Irak a annoncé qu’il n’accepterait que des euros pour son pétrole ; Saddam Hussein a été destitué trois ans plus tard[^9]. En Libye, Mouammar Kadhafi a proposé une monnaie panafricaine adossée à l’or pour remplacer le dollar dans les transactions pétrolières ; l’OTAN est intervenue en 2011. [^10] L’Iran vend son pétrole dans des devises autres que le dollar depuis 2012 et fait face à des sanctions continues et à des menaces répétées d’action militaire.[^11] Le message ne pourrait être plus clair : abandonnez le pétrodollar, ou subissez les conséquences.

Le Venezuela n’est que le dernier chapitre de ce schéma, avec une différence cruciale : il bénéficie du soutien économique de la Chine et du soutien institutionnel des BRICS. Le moment choisi pour la mobilisation militaire américaine, un mois seulement après que les obligations chinoises de Hong Kong aient prouvé la viabilité des alternatives au dollar, n’est pas un hasard. C’est le système immunitaire de l’empire qui réagit à un agent pathogène qu’il reconnaît comme mortel.

L’effet domino : pourquoi un seul pays compte

La crainte de Washington ne se limite pas au Venezuela lui-même. Elle concerne le précédent et les dominos qui pourraient suivre. Le Brésil, première économie d’Amérique du Sud, est déjà membre à part entière des BRICS et réalise 25 à 30 % de ses échanges commerciaux avec la Chine en monnaies locales[^12]. L’Argentine, malgré ses récents changements politiques, continue de rembourser ses dettes au FMI en RMB et maintient d’importants accords de swap de devises avec Pékin. Selon une enquête de la Banque de Chine réalisée en 2025, 77 % des entreprises de l’ASEAN préfèrent désormais le financement en RMB pour leurs échanges commerciaux avec la Chine. [^13]

Si le Venezuela réussit à devenir un partenaire des BRICS dans la sphère d’influence traditionnelle des États-Unis, leur propre arrière-cour selon la doctrine Monroe, les barrières psychologiques et pratiques qui empêchent d’autres nations de faire le même choix s’effondreront. La Colombie, l’Équateur, la Bolivie et d’autres nations latino-américaines riches en ressources disposeraient alors d’un modèle pour leur indépendance économique vis-à-vis de Washington. L’hémisphère occidental, longtemps considéré comme le domaine incontesté des États-Unis, pourrait alors s’orienter vers l’architecture économique des BRICS.

Sur le plan géopolitique, cela serait catastrophique pour l’influence des États-Unis. Sur le plan économique, cela accélérerait le démantèlement du système du pétrodollar qui finance la puissance américaine depuis cinq décennies. Lorsque l’ancien secrétaire d’État Henry Kissinger a conclu l’accord de 1973 avec l’Arabie saoudite pour fixer le prix du pétrole exclusivement en dollars, il comprenait qu’il jetait les bases d’une hégémonie américaine qui transcendait la puissance militaire. [^14] Ces fondations sont aujourd’hui en train de se fissurer, et le Venezuela se trouve sur l’une des failles les plus importantes.

Le moment multipolaire

Nous assistons à ce que les historiens qualifieront probablement de point d’inflexion : la transition d’un monde unipolaire dominé par le dollar vers un système multipolaire et multidevises. La coalition BRICS+ représente désormais 45 % de la population mondiale, 35 % du PIB mondial (mesuré en parité de pouvoir d’achat) et 30 % de la production mondiale de pétrole.[^15] Il ne s’agit pas d’acteurs marginaux ; ils construisent des institutions parallèles qui rivalisent avec celles dominées par l’Occident.

La Nouvelle banque de développement, dont le siège est à Shanghai, a accordé plus de 32 milliards de dollars de prêts, dont une part croissante est libellée en monnaies locales plutôt qu’en dollars.[^16] La Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures a annoncé son intention d’ouvrir un bureau à Hong Kong en 2026, renforçant ainsi le rôle de la ville en tant que plaque tournante offshore du RMB. [^17] Ces institutions offrent aux pays en développement ce que le FMI et la Banque mondiale fournissent depuis longtemps, mais sans conditions politiques1GB: Vous me permettrez d’en douter. La Chine n’imposerait aucune condition politique ? et avec des options monétaires qui réduisent la dépendance au dollar.

Le comportement des banques centrales est peut-être le plus révélateur. Les banques centrales des marchés émergents accumulent de l’or à un rythme jamais vu depuis les années 1960, avec des achats atteignant 634 tonnes pour les seuls neuf premiers mois de 2025. [^18] Lorsque les banques centrales diversifient leurs réserves en dollars vers l’or à cette vitesse, elles votent essentiellement avec leurs coffres. Elles se préparent à un monde où le dollar est une option parmi d’autres, et non la seule option qui compte.

Le choix à venir

L’émission d’obligations chinoises et l’escalade au Venezuela sont les deux faces d’une même médaille, au sens propre du terme. L’une démontre que les alternatives économiques à l’hégémonie du dollar sont viables et attrayantes. L’autre teste si les États-Unis peuvent encore imposer la domination du dollar par la menace ou l’utilisation de la puissance militaire.

Le résultat aidera à répondre à la question géopolitique déterminante de notre époque : les États-Unis peuvent-ils accepter un monde monétaire multipolaire où ils restent puissants mais ne sont plus dominants ? Ou vont-ils se battre, économiquement, politiquement et potentiellement militairement, pour préserver le système unipolaire qui leur a si bien servi depuis 1945 ?

L’histoire montre que les puissances hégémoniques cèdent rarement leur domination de bonne grâce. L’Empire britannique a mené deux guerres mondiales en partie pour maintenir le rôle mondial de la livre sterling. La transition était finalement inévitable, mais elle n’a été ni douce ni pacifique. La transition actuelle comporte ses propres dangers, amplifiés par les armes nucléaires, l’interconnexion des chaînes d’approvisionnement mondiales et la vitesse à laquelle la contagion financière peut se propager sur les marchés numériques.

Pourtant, il y a aussi une opportunité à saisir, même si cela nécessite un changement de mentalité qui pourrait s’avérer psychologiquement difficile pour les décideurs politiques américains. Un système monétaire multipolaire pourrait en fait renforcer la stabilité mondiale en réduisant la « militarisation » de la finance qui s’est accélérée ces dernières années. Lorsque l’exclusion économique devient moins existentielle, lorsque des alternatives existent, les nations sont moins enclines à considérer chaque désaccord comme un combat pour leur survie.

Suivre l’argent

La prochaine fois que vous entendrez parler de la politique étrangère américaine au Venezuela, ne vous arrêtez pas aux justifications officielles invoquant la démocratie et les droits de l’homme. Ce ne sont que des faux-semblants. Suivez plutôt l’argent. Suivez le pétrole. Suivez la monnaie utilisée pour fixer le prix de ce pétrole. Et suivez le réseau émergent de nations qui construisent une alternative au système dominé par les États-Unis depuis soixante-quinze ans.

L’émission obligataire chinoise de 4 milliards de dollars, sursouscrite trente fois, a annoncé au monde entier que la porte de sortie du système du dollar n’était pas seulement déverrouillée, mais grande ouverte, et que la vue à l’extérieur semblait de plus en plus attrayante. Le Venezuela a franchi cette porte. La question est maintenant de savoir si les États-Unis vont tenter de la refermer de force, et quel sera le coût de ce choix dans un ordre mondial déjà en fragmentation.

L’empire ne s’achève pas dans un fracas. Il s’achève avec un prospectus obligataire et un taux de sursouscription qui nous disent tout ce que nous devons savoir sur la direction que prend le vent. Soyez attentifs. C’est l’histoire qui s’écrit en temps réel, et le Venezuela n’est que le premier coup d’un jeu beaucoup plus vaste.

Notes de bas de page et sources

[^1] : Giscard d’Estaing, V. (1965). Discours sur le système monétaire international. Archives du ministère français des Finances.

[^2] : Congressional Research Service. (2021). « Le rôle international du dollar : aperçu général ». Rapport CRS R46617.

[^3] : JP Morgan Global Research. (Décembre 2025). « Prévisions du cours de l’or et perspectives des matières premières pour 2026 ». https://www.jpmorgan.com/insights/global-research/commodities/gold-prices

[^4] : Reuters. (2023). « L’Argentine va rembourser le FMI en yuans grâce à un accord de swap avec la Chine ».

[^5] : Fonds monétaire international. (2024). « Composition monétaire des réserves officielles de change (COFER) ». Données du FMI, T3 2024.

[^6] : Think China. (Septembre 2025). « Comment le RMB prend le relais du dollar dans le commerce mondial ». https://www.thinkchina.sg/economy/how-rmb-taking-over-dollars-role-global-trade

[^7] : Administration américaine de l’information sur l’énergie. (2024). « Statistiques énergétiques internationales : réserves prouvées de pétrole brut ».

[^8] : China Daily. (2024). « La coopération énergétique entre le Venezuela et la Chine se renforce ».

[^9] : Clark, W. (2005). « Petrodollar Warfare : Oil, Iraq and the Future of the Dollar ». New Society Publishers.

[^10] : Kadhafi, M. (2009). Discours prononcé lors du sommet de la Ligue arabe proposant le dinar-or pour le commerce du pétrole.

[^11] : Département du Trésor américain. (2024). « Sanctions contre l’Iran ». Bureau du contrôle des avoirs étrangers.

[^12] : Bridges Street Financial Analysis. (Décembre 2025). « Émission d’obligations en dollars américains par la Chine : une stratégie pour l’internationalisation du RMB ». https://bridgesstreet.com/articles-dec1-2025

[^13] : Banque de Chine. (2025). « Livre blanc sur l’internationalisation du RMB 2025 ».

[^14] : Spiro, D. (1999). « The Hidden Hand of American Hegemony: Petrodollar Recycling and International Markets ». Cornell University Press.

[^15] : Carnegie Endowment for International Peace. (Mars 2025). « BRICS Expansion and the Future of World Order: Perspectives from Member States, Partners and Aspirants ». https://carnegieendowment.org/research/2025/03/brics-expansion-and-the-future-of-world-order

[^16] : New Development Bank. (2024). « Rapport annuel 2024 ». Shanghai : Publications NDB.

[^17] : South China Morning Post. (Novembre 2025). « La Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures confirme son projet d’ouverture d’un bureau à Hong Kong en 2026 ».

[^18] : World Gold Council. (Décembre 2025). « Perspectives de l’or pour 2026 : aller de l’avant ou reculer ». https://www.gold.org/goldhub/research/gold-outlook-2026


Retour vers liste des traductions en 2025 (.html) – liste de 2026 (.xlsx)

Notes

  • 1
    GB: Vous me permettrez d’en douter. La Chine n’imposerait aucune condition politique ? ↩︎

Qu'en pensez vous ?